IV. — DE L*ÉLOQUENGE PARLEMENTAIRE, ETC
mérite réel de Fèlocution, de la plus véhémente autant que de la plus tranquille, consiste à dire avec vérité. Dans l'animation du débit, si vous prononcez un cri de fureur du même ton qu'un cri de désespoir ; dans le calme du débit, une flatterie du même ton qu'une supplique, vous êtes dans le faux. Voici un exemple fort simple qui expliquera ma pensée : Oreste, chargé par les Grecs d'obtenir de Pyrrhus la mort d'Âstyanax, dont le resssentiment peut un jour être fatal à la Grèce et à Pyrrhus lui-même, dit au roi d'Épire :
EnGn de toas les Grecs satisfaites Tenvie ; Assurez lear yengeance, assurez votre vie...
Il sera faux dans le sens oratoire de prononcer tout ce dernier vers du même ton ; le premier hémistiche est une demande, une requête ; le second, un conseil, un avertissement : on ne fait pas une demande du même accent que l'on donne un avis. Souvent cette étude bien conduite fera découvrir aussi les mots dans lesquels se résume la force de l'idée, et qui doivent en conséquence recevoir la force et la nuance de Tintonation ; ici, ce sont les deux pronoms leur et votre, parce qu'ils indiquent la nuance des deux arguments que l'orateur fait valoir.
m. — UTILITÉ DES CONSEILS. 34
Quelquefois même, dans les meilleurs auteurs, le sens oratoire d'une phrase peut être l'objet d'un doute, et ce sera un exercice à la fois intéressant et instructif que d'ouvrir entre les commençants une discussion à ce sujet. Ainsi, dans l'admirable discours de Mithridate à ses fils, on peut demander quels sentiments remplissent l'âme du vieux monarque et quelle impression il veut exciter quand il prononce ce vers :
Le grand nom de Pompée assure sa conquête; C'est Teffroi de TÂsie...
En y réfléchissant, on verra que cet aveu dans une telle bouche et dans cette situation peut être interprété de diverses manières.
En un mot, le débit est donné par le sens. La théorie dans l'étude de l'art de bien dire ne va pas plus loin et ne peut servir qu'à fixer le sens ; le reste de l'étude sera exercice chez l'élève et conseils de la part du maître. La suite de cet essai ne devra contenir que des directions pratiques, s'il est fidèle aux principes qui viennent d'être exposés.
DE L ELOQUENCE PARLEMENTAIRE, JUDICIAIRE ET ACADÉMIQUE COMPARÉE A CELLE DE LA CHAIRE.
Pour achever d'assurer le terrain sur lequel je crois devoir placer et retenir le lecteur, il ne sera pas sans intérêt, avant d'aborder le sujet même de cet essai, de rechercher rapidement si l'éloquence de la chaire n'est pas une éloquence spéciale, un genre à part, dont l'expérience pastorale seule fait bien connaître les conditions et les difficultés. Je dois l'avouer, je doute beaucoup que des orateurs, même de premier ordre, après avoir pîtrlé avec d'éclatants succès au barreau, à la tribune ou dans une chaire de professeur, sachent ce que c'est que parler du haut de la chaire chrétienne et s'en fassent une juste idée. Pour ma part, je dirai franchement
rv. — DE l'éloquinge parlementaire, etc. B3
que lorsque j'ai eu l'occasion de faire l'expérience de la différence^ elle m'a paru énorme.
L'art oratoire exercé devant les tribunaux, les parlements ou- les auditoires des cours d'enseipement supérieur, me semble se distinguer par des caractères profonds de cet art exercé dans la chaire sacrée.
L'éloquence pédagogique, qu'au premier aspect on serait tenté de mettre en lipe de comparaison avec celle de la chaire, est trop sèche et trop doctorale, ou trop brillante et trop spirituelle, ou trop légère et trop incisive , pour autoriser l'assimilation ; il serait facile d'attacher à ces épithètes des noms propres, dont la renommée ne prouverait rien contre la thèse que je défends.
Quant à nos légistes, la distance qui sépare notre parole de la leur est plus grande encore. Certes, autre chose est d'expliquer un texte de loi ou un texte de l'Écriture ; le barreau à droit de prendre tous les tons et de passer presque sans transition de l'un à l'autre, parce qu'il traite tantôt les matières les plus graves, tantôt les plus futiles ; aucune longueur ne lui est prescrite ; un plaidoyer a les dimensions que veut le plaidant ou que permet la cour ; l'ordre, les divisions du discours sont complètement arbitraires ou donnés par les éléments de
34 IV. — DE l'éloquence parlementaire, etc.
la cause et de la procédure. Dans les affaires civiles il est rare que l'éloquence ne soit pas condamnée à se modérer, à borner son élan, sous peine de mettre trop de disproportion entre les intérêts en litige et le langage employé. Dans les affaires criminelles, l'éloquence peut prendre un plus vaste et ardent essor; mais plus alors elle devient véhémente, soit dans la discussion des témoignages et des preuves, soit dans l'accusation du crime ou la défense de l'accusé, plus elle s'éloigne des allures de la chaire. Il est permis de douter qu'il soit possible ou bienséant de parler des passions humaines dans un même langage et d'un même accent devant une cour de justice ou sous les voûtes d'une église : le Code pénal est encore à une trop grande distance deTÉvangile ^
* Montaigne a dit: La part de radvocat est plus difficile que celle du prescbeur; et nous trouvons pourtant, ce m'est advis, plus de passables advocats que de prescheurs, au moins en France. {Essais, liv. i, chap. 10.)
La Bruyère, après avoir comparé l'éloquence du barreau et celle de la chaire, ainsi que la situation de l'avocat et celle du prédicateur, arrive à cette conclusion : a II est plus aisé de pré- » cher que de plaider et plus difficile de bien prêcher que dé » bien plaider. » {Caractères, chap. xv.)
M. H. Ware, ministre à Boston (États-Unis), a publié un court volume intitulé : BinU on extemporaneous Preaching, qui a eu deux éditions aux États-Unis et a été réimprimé en Angleterre. Cet essai abonde en observations aussi justes que fines, et con-