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XVIII. — DE LA LECTURE DES SERMONS EN CHAIRE

Avant d'aller plus loin, il peut être utile de prévenir une confusion : je suis loin de considérer comme un amalgame de procédés contradictoires la méthode qui consiste à écrire en entier, mémoriser autant qu'on le peut et improviser sur ce double travail de composition et de mépjorisation ; je m'expliquerai plus loin relativement à ce système en traitant de l'improvisation .

La mémorisation est la méthode la plus répandue. Incontestablement, c'est la plus prudente et la plus sûre ; ce doit être celle de tous les jeunes ministres pendant un long noviciat, un noviciat de plusieurs années, pour la simple et sûre raison que si on commence par l'improvisation, on se perd ; il sera facile de le démontrer.

J'ai hâte d'ajouter que j'entends parler ici de la irécitation entière, complète, s'attachant à ce qui a été écrit, sans plus ni moins, et jusqu'au bout. Les avantages de ce système sont certains.

* et La méthode, sans contredit la plus efficace, et, pour dire » la vérité, celle que nous suivons le moins à cause du travaU )> qu-elle exige, c'est d*écrire beaucoup; la plume nous forme » à bien dire; c'est le premier et ie plus habile des maîtres. »

D'abord, on écrit et on s'accoutume, on se forme, on se force à écrire ^ Le style se fait, la facilité s'acquiert, les sermons se remplissent; on y met des choses, non des mots ; on y met en bien moindre quantité les plats lieux communs, les insupportables répétitions, les finales ne finissant jamais, de Fimprovisation inexpérimentée; le discours présente cette méthode, cette liaison des parties, cette progression d'intérêt 6l de chaleur, qui sont si nécessaires, et l'écrivain fait valoir l'orateur, si l'élocution est peu heureuse, si l'orateur ne réussit guère à fttire valoir l'écrivain .

Delprat, l'éminent chapelain du roi Guillaume P*^, avait la voix si faible, si flûtée, que dans le vaste temple de La Baye, on l'entendait à peine, que les mouvements oratoires lui étaient impossibles, et qu'il appelait ses prédications des confidences ; mais le style et les pensées de ses sermons, écrits avec le

c( Caput autem est, quod^ ut vere dicam, minime facimus (est )) eûim magni laboris, quem pleriqu0 fugimus)^ quam plurimum » scribere; fttyliis, optimus et prsstaatisflimus dicendi efléctor » vi magister (De OraL, i, S3). »

Ce passage de Cicéron est parfaitement applicable à nos jours.

1 Sur ce môme sujet, il faut méditer les admirables conseils de Qatntilien, De Inst. OraU, x,d, et lire les réflexions d'Ostervatd qui réfute avec un grand sens « les gens qui croient qu'on » peut se passer d'écrire {De exercice du Ministère sacré, p. 48 » et suiv.). »

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plus grand soin, dédommageaient dfi tous les efforts d'attention.

En tout cas, par la mémorisation on échappe aux imprudences soudaines, aux inconvenances irréparables, aux ehutes d'une improvisation juvénile ; on sait qu'il en peut arriver de si graves qu'elles influent sur toute une carrière; un ministère qui commence s'environne ainsi d'une sorte de discrédit prématuré dent a bien de la pêne à le sortir. Rappelons-nous qae la langue française est la plus prude des langues, ne pardonne rien et ne souffre aucun compromis.

La question pourrait se peser au simple point de vue du devoir religieux. N'est-ce pas en vérité faire trop bon marcbé du saint ministère et traiter son audilotre, quel qu'il soit, trop sans façon, que de se mettre au sortir des bancs de l'école à prêcher d'abondance, selon l'expression consacrée, mot perfidt dont il faut se défier; la pénurie est là plus souvent que l'abondance ? N'est-ce pas s'arranger pour se donner le moins de peine possible, à l'âge où il est sa^ d'en prendre le plus? Si l'on met la main à la charrue, il faut, non-seulement ne point regarder en arrière, mais la pousser en avant de toute sa vigueur, et surtout tant que le bras est jeune et vigoureux à Touvrage.

La seide méthode (^e comm^ prii^enae sous le

rapport de l'art, comme responsabilité sous celui de la religion, il soit possible de recommander à nos jeunes collègues est évidemment d'écrire, d'apprendre et de réciter.

Quelles objections soulève-t-on d'ordinaire contre ce conseil?

Le temps considérable qu'exige la mémorisation complète d'un discours : si la prédication a dans le culte l'importance que notre église lui a toujours reconnue et dont j'examinerai plus loin les motifs, c'est un temps très-bien employé.

Le courage nécessaire pour réciter en diaire et se confier à une mémoire souvent ingrate : en faut-il moins pour improviser? D'ailleurs, il n'est pas permis à un orateur d*arguer de sa timidité, surtout quand le. sentiment d'un devoir religieux à remplir le soutient. J'ai même toujours conseillé de poser le cahier hors du regard ' ; il est bon de forcer la mémoire à remplir son office ; si le manuscrit est à portée, on y jettera les yeux ; la tentation sera trop forte. Jamais je ne suis monté en chaire sans mon manuscrit ; c'eût été une bravade inconvenante et inutile à la fois ; mais je l'ai toujours relégué derrière moi, hors de vue, de manière à n'y recourir qu'en cas de nécessité absolue.

* Ce conseil est donné par QaintiUen {De Intt, Orai., xi, S).

Le danger, le chagrin, Taffront de rester court et, selon levers fameux de Sanlecque, de relire dans la voûte un sermon mal appris, ou de feuilleter à la hâte le cahier pour secourir la mémoire défaillante : il faut se bien persuader qu'un auditoire chrétien tolère bien plus aisément chez un jeune homme un tort de mémoire qu'il ne pardonne la paresse de celui qui lit ou la présomption de celui qui improvise.

On prétend que la récitation donne au débit quelque chose de contraint, de compassé, d'emphatique, un ges^e guindé, un accent redondant, et que l'improvisation au contraire amène un débit plus naturel, plus chaleureux, plus sympathique ; bien des exemples protestent contre la justesse de ces alternatives ; si la mémoire est sûre d'elle-même, l'élocucution n'encourra point ces reproches, et le débit d'un discours improvisé peut être aussi désordonné que le discours même.

Cependant la difficulté que l'on oppose le plus communément à la méthode de la récitation et qui semble indiscutable, est simplement celle-ci : Je n'ai pas de mémoire. J'avoue qu'en l'entendant énoncer, je me sens toujours enclin à demander : Avez-vous essayé d'en avoir une?

Il serait absurde de soutenir qu'il n'y a point de

mémoires faibles, laborieuses, récalcitrantes, ni qu'on n'observe point diversité de mémoires, les ines qui retiennent mieux les mots, les autres qui retiennent mieux les idées. Mais le devoir de l'étudiant, du candidat, du ministre, du pasteur n'est-il pas de se donner une mémoire suffisante et d'aller aussi loin dans cet effort que ses facultés naturelles le lui permettent? On peut employer dans ce but des ajrtifices fort simples qui sans perte de temps ne demandent que de la persévérance ; enfin n'oublions pas que si le sermon est composé réellement, s'il présente un ensemble vraiment méthodique et unç marche vraiment graduelle, la tâche de la mémorisation sera considérablement facilitée.

J'ai déjà fait ressortir la difficulté extrême d'apprendre par cœur un confus assemblage de pensées sans suite, de phrases sans liens, un discours qui commence au hasard et se termine de même, dépourvu de finales et de transitions, de points de repère, sorte de polype littéraire dont le débutpourrait devenir la fin et la fin le début à l'insu de l'auditeur. Je dois avouer avoir quelquefois entendu des discours empreints d'un tel désordre que je m'étonnais un peu qu'on les eût composés, mais beaucoup plus qu'on les eût appris.

La mémoire ne s'acquiert et ne se fortifie que par

rexercic6 ; c'est là une vieille maxime qui n'est . point contestée et cet exercice ne présente qu'un danger qu'il faut savoir éviter : la fréquente récitation du même morceau peut faire contracter l'habitude de la monotonie. Le travail de récitation doit être aussi un exercice de débit oratoire, et pour échapper au péril d'adopter, sans s'en douter, une intonation monotone et chantante, il convient de réciter souvent des pièces, soit de prose, soit de vers, qui exigent une grande variété d'inflexions et des nuances multipliées de débit ^ En se préservant de cet inconvénient, chacun peut choisir une méthode

< JMndiquerai aux commençants le portrait de Cromwell par Bossuet, dirers passages des sermons de Saurin sur le renvoi de la conversion, et en vers, plusieurs satires et épitres de Boileau ; les Imprécations de Camille, la scène d'Auguste et de Cinna, la Défense d'Hippolyte dans la scène avec Thésée, la tirade d'Élianthe dans le Misanthrope et le tableau de Paris dans le Méchant de Gressel. A Tépreuve, on reconnaîtra qu'il est complètement impossible de bien dire ces morceaux sans changer d'intonation à chaque phrase, à chaque vers.

Que si quelques esprits méticuleux s'étonnaient de trouver ici et dans quelques-unes des notes précédentes des citations de poésies dramatiques et le conseil d'en choisir des extraits pour exercices de récitation, je les renvoie au pieux Le Faucheur, qui a écrit ces lignes : « J'ajousle qu'un des moyens » les plus propres pour acquérir la faculté de. la variation de la » voix en toutes sortes de sujets, est de lire souvent, et tout » haut, des comédies, des tragédies, des dialogues et d'autres » ouvrages des autheurs dont le style approche le plus du p dramatique. )» {Traité, etc., p. 13)}.

à lui, et la suivre. Quoique la mémoire varie et présente des phénomènes divers, elle est peut-être de toutes nos facultés celle qui d*individu en individu demeure le plus identique ; se souvenir est toujours se souvenir, et le procédé de culture imperte peu ; tout dépend de la persévérance à Texploiter. Si j'en juge par mon expérience, on sera surpris des progrès insensibles d'abord, puis rapides et incessants, que fera la mémoire mise à un régime suivi. Comment as-tu appris à courir si longtemps et si vite ? demandait-on à un athlète du stade. En courant, répond-il. La mémoire aussi, en courant, apprend à courir, avec cette différence que sa course peut être sans fatigue et sans ennui, si Ton a su adopter une méthode d'exercice qui soit en même temps une étude de littérature et de récitation.

Deux remarques de pratique doivent encore trouver place ici. Je crois qu'il est sage de s'astreindre, si on le peut, et surtout dans les commencements, à une récitation mot pour mot, sans lacune, sans changement, sans mélange d'improvisation. La mémoire a cela de particulier qu'elle se fortifie par fes efforts qu'on lui impose, par les obligations, diraije ? qu'elle contracte. On apprendra mieux, en apprenant le tout, et sans parler de l'avantage d'échapper à la tentation d'improviser, la facilité et la

vivacité du débit gaperont beaucoup à ce parti pris de la mémoire.

On ne réussira dans ces tentatives de récitation pléniëre du sermon qu'en faisant une grande différence entre savoir pour soi et savoir pour le public ; quand on a mémorisé de manière à se réciter le sermon dans la solitude du cabinet, on ne le sait pas encore assez sûrement, assez fortement pour le débiter en chaire et se livrer en le débitant à la chaleur d'élocution que Ton possède. Il y a là une nuance qui varie pour chaque prédicateur, mais qui existe pour tous.

Quelques-uns trouvent un grand avantage à apprendre, non fragment par fragment, mais le. discours tout entier à la fois, en le relisant et en le répétant sans s'interrompre et à haute voix ^ Il est certain qu'à cette méthode l'œuvre de la mémorisation ne perd rien, et qu'elle sert mieux en même temps d'exercice de débit. D'autres apprennent page par

* La question a été débattue pour ou contre la récitation mentale ou à haute voix, et le professeur Van Hengel ne croit pas qu'elle puisse être résolue, tout en convenant que la dernière méthode est la plus suivie et la plus recommandée. (Inst, OraL saeri^ p. m» page 295). Il est, ce me semble, incontestable* qu'elle présente un double avantage : elle est une répétition, un exercice, un 'essai du débit, et, d'un autre côté, les nuances^ les efforts du débit sont autant de soutiens de la mémoire. (Voir aussi p. 296.)

page et fraetionnent la mémorisation ; aucun conseil exclusif ne peut, à ce sujet, être donné ; diacun doit consulter ses forces et se faire librement une préférence, mais je crois que le sermon une fois appris il sera toujours prudent de se le réciter une fois au moins de suite, avant de le porter en chaire.

De toutes les observatioâs que j'ai pu recueillir, je ne crains nullement de conclure que Ton a le plus souvent beaucoup plus de mémoire qu'on ne croit, et qu'en s'y prenant à temps, en se prescrivant une bonne méthode d'exercice et d'apprentissage, en s'y vouant avec persévérance, en y consacrant les moments perdus, il est rare qu'on ne puisse réussir à conquérir cette facul4é que Cicéroa nomme si bien « le trésor de toutes choses » [De Oratore^ i, 8).

C'est du reste une grande erreur de croire que la mémoire n'est pas aussi nécessaire à l'improvisation qu'à la récitation; jusqu'à un certain point, c'est un effort de ménaoire différent qu'exigent les deux systèmes ; mais ceux qui acceptent tous les risques d'improviser dans l'espoir de se dispenser de faire un grand travail de mémoire, se préparent de cruels mécomptes.

Enfin, admettons qu'à la suite de consciencieux essais on s'est reconnu une méhjoîre trop rétive, trop incertaine pour les exigences de la chaire ; quel

moyen de réussite reste à tenter et quel parti con^ seiUer à un jeune pasteur? De renoncer à écrire ses sermons? Nullement. Il doit au contraire s'astrein* dre avec d'autant plus de persévérance à les écrire en entier, et à s'en servir comme de notes pour préparer une improvisation aussi peu improvisée, si j'ose ainsi m'exprimer, que possible. C'est là, dans les commencements du ministère de la chaire, une res* source qui n'est pas sans inconvénient; mais c'est une ressource, la seule qui s'offre, et dont il faudra s'ingénier à tirer le meilleur parti possible en apportant toujours le plus grand soin à la composition, au double point de vue de la liaison et de la gradation des idées. Renoncer à écrire pour défaut de mémoire et s'adonner dès les premières années du ministère à l'improvisation pure, à celle qui n'écrit pas le sermon et ne rédige que de courtes notes, c'est^ je le répète, se perdre. Le mot n'est pas trop fort, et je vais essayer de le prouver en traitant de l'improvisation.

Au reste, l'exercice ne manque jamais de faire reconnaître à chacun son aptitude, soit pour la composition écrite, soit pour la composition improvisée. Montaigne a dit : « Aussi voyons-nous qu'au don » d'éloquence les uns ont la facilité et la prompti- » lude, et, ce qu'on dict, le boutehors si aisé qu'à

19t XK, — DB LA RÉCITATION.

» chaque bout de champ ils sont prests ; les autres, » plus tardifs, ne parlent jamais rien qu'élaboré et » prémédité » {Essais, livre i, chap. 10). Ce boutehors, selon la pittoresque expression de Montaigne, est une faculté qui se fait attendre et ne se manifeste qu'après avoir été assidûment cultivée, et le plus souvent on se donne plus vite une mémoire sûre qu'une sûre improvisation.

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