DB L IMPROVISATION
Commençons par définir exactement Timprovisation :
La véritable improvisation consiste en deux traits inséparables : l'orateur sait ce qu'il va dire et ne sait pas comment il le dira ^
^ Il 7 a quelque chose de cette définition dans Quintilien : « Extemporalis oratio nec alio mihi videtur mentis vigore » coQstare (xi, 2). L'éloquence improvisée me paraît dépendre 9 de cette puissance de notre esprit. » Mais il ne faut pas oublier que c'est surtout de l'éloquence judiciaire que l'auteur latin s'occupe, et que sa pensée se porte ici principalement sur l'importance d^ se souvenir des arguments de la partie adverse, pour les réfuter.
Une question qui peut-être n'a pas été encore suffisamment étudiée, quoique Fénelon ne s'y soit pas trompé (Voir Dialogues tur VÉloquenee, ii), est celle de la part que les anciens et no* tammenl les Romains donnaient dans l'éloquence à la mémorisation et à l'improvisation. Ce serait trop sortir du sujet spé-
Les improvisations les plus irréfléchies, les plus instantanées, celles qu'il faut tenter sur le coup, celle de Thomme d'État et du représentant de la nation répondant à une attaque soudaine, celle de Favocat dans sa réplique à un adversaire dont il n'avait pas prévu les arguments, celle du professeur interpellé par des questions ou des objections inattendues, ne démentent en rien cette définition. L'o-
oial de cet essai que d'effleurer, môme dans une note, les opinions diverses qui se sont fait jour. On a été jusqu'à prétendre que l'improvisation est un art moderne ; c'est là évidemment une errevr, qu'il est impossible de concilier avec divers Passages des écrits de Cicéron (Voir notamment De Orat^ ii, 78. Brutus, XXIV, Lvi, ixxxviii.) et avec les enseignements de Quintilien (x, 7). Tout parait prouver, au contraire, que les discours des orateurs anciens et ceux notamment de Cicéron ont été le plus souvent rédigés après avoir été prononcés. Si dans la définition de l'orateur accompli Cicéron compte parmi ses qua* lités la mémorisation ( « Is orator erit, dit-il^ hoc tam gravi nominedignus qui, quaecumque res inciderit, qu» sit dictione explicanda^rudenter, et composite, et ornate, et memoriter dicat, cum quadam etiam actionis dignitate» ) (De Orat,, i, 15), s'il insiste (ii, 67) sur l'utilité de la mémoire, il parle dans un sens général et non dans l'idée de recommander la récitation. Chez les Grecs, on a des raisons de croire qtie l'usage d'écrire les discours n'a commencé qu'au temps de Pef iolès trois siècles environ avant Jésus-Christ (Cicéron : Brutus, vu) ; c'est du moins l'assertion de Suidas. (Voir le Lexique au InotPericlès.) De l'entretien de Socrate-et de Gorgias, au début du dialogue ' de Platon, le Gorgias ou de la Rhétorique, il serait facile de déduirç la preuve que l'improvisation était familière aux Grecs.
rateur, mis en demeure de parler à Tinstant, n'a pu préparer la forme ; mais il faut bien que le fond se trouve prêt ; on ne parle pas sans savoir ce qu'on dira.
Quelques-uns ont prétendu que l'improvisation n'est qu'une mémorisation rapide ; elle est plus que cela ^ Sans doute dans une improvisation préparée
^ On ne saurait trop lire et méditer dans les dialogues sur rÉloquenoe de Fénelon (ii Dialogue) le beau passage sur la mémoire et rimprovisation où le Cygne de Cambrai ser^rouve avec tout le charme de son style. Ces pages offrent une preuve curieuse du génie de ce grand esprit ; il y devance son siècle en donnant la préférence à l'improvisation en un temps où TusafiQ en était très-rare : la plupart des prédicateurs éminents de l'époque récitaient. Une exception notable à cet usage est la méthode de composition du Jésuite Claude de Lingendes, l'nn des prédicateurs les plus célèbres et les plus suivis du dixseptième siècle. On rapporte de cet orateur qu'il n'étudiait point les termes dont il se servait et s'en mettait si peu en petne qu'il composait en latin les sermons qu'il devait prononcer en français : après sa mort, on trouva plusieurs de ses sermons écrits de sa main en latin, qui ont été imprimés en 1666 et ensuite traduits et publiés en français (Voir la BihUothèque Française de Goujet, tome II, p. S85.)
LiDgendes est mort en 1660. Un autre exemple d'improvisation en chaire, qui vers ce temps supporte le parallèle avec celui du Jésuite, a été donné par Louis Wolsogen, ou de Wolsogue né à Ameersfort en 1635, et mort à Amsterdam en 1690. Le Professeur J. Fabricius, dans son Oratàr sacer, fait le pluft grand éloge de ce prédicateur et ajoute qu'après avoir pendant des années écrit ses sermons, arrivé à un âge avancé, il prêchait de méditation au grand étonnement de son auditoire (ad ^tuporem auditorum), p. 42. Fabricius le nomme le^^rince des
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la mémoire entre pour sa part ; elle tient présente à Fesprit, jusqu'au moment où Ton prend la parole, la composition du discours, c'est-à-dire, selon les règles posées ci-dessus, les idées, la méthode et la gradation, les finales et les transitions. Or, les idées ne vont pas dans les mots qui les expriment ; l'improvisateur a fait autant de souvenirs des termes qui les lui ont représentées dans son travail préalable ; ces termes lui rappelleront à point nommé l'enchaînement de ces idées qu'il tient prêtes, les finales, les transitions, le dernier trait qui termine. Mais tout ce qui est intermédiaire, tout ce qui est développement, paraphrase, démonstration, an^plification, tout ce qui constitue l'ampleur du discours, arrive sur les lèvres au moment même ; sans quoi, l'improvisation n'en est plus une et devient une mémorisation '.
orateurs sacrés de son époque. Il fait mention notamment d'un sermon prêché à Amsterdam sur Matthieu xii-4S dans Tannée 1686, devant la foule immense des réfugiés de France rassemblés dans cette ville, qui avouèrent que de Wolsogue égalait^ s'il ne surpassait pas, les Dubosc et les Claude. D'une grande famille d'origine autrichienne, il était professeur à l'université d'Utricht et pasteur de l'église Wallonne (ou Française) de cette ville. (Voir sur de Wolsogue, Bayle, Dic^ art. Rimini; remarquée, et le Speâmen Êloquentiœ, de Franz, p. 17.
De Wolsogue a donné sous le titre de Orator Sacer un traité de l'Éloquence de la chaire considérée dans la composition et dans le débit (Utrecht, 1671.)
* Crébillon composait ses tragédies de mémoire et ne let
De notre définition de Timprovisation, on peut aisément déduire son extrême difficulté, sur laquelle il n*est que trop commun de se faire illusion.
La première condition, la condition inexorable de rimprovisation est une provision suffisante d'idées, et quand il s'agit de la chaire, d'idées religieuses ^ ; sans quoi, eût-on les plus belles parties extérieures de l'orateur, voix, geste, pose, contenance, regard, hardiesse imperturbable, on improvise des mots, l'un des plus cruels supplices que le langage humain impose à l'intelligence. Le manque d'idées fait revenir à satiété sur l'idée épuisée ; à son insu, on s'accoutume à cette stérile abondance de répétitions ; on épuise le dictionnaire des synonymes, et le discours
écrivait que pour la représentation ou la presse : il s'en est même perdu une dernière qu'il n'a pas eu le temps d'écrire; certes, ce n'était pas là les improviser.
* « L'art de bien dire suppose dans celui qui parle une con- » naissance approfondie des matières qu'il traite : DiceDdi ]» virius, nisi ei, qui dicit, ea de quibus dicit, percepta sint, ]» eistare non potest. » (Cicéroo.De Orat.f i, 11.) La môme pensée est exprimée plus loin avec une admirable précision : » Il n'est pas vrai de prétendre, comme Socrate avait coutume » de le. faire, que l'on a toujours assez d'éloquence pour expri- 9 mer les choses que Ton sait ; il serait plus vrai de dire que » l'on n'est jamais éloquent en parlant des choses qu'on » ignore : Neque tamen verum, quod Socrates dicere solebat, D omnes in eo, quod scirent, satis esse éloquentes : illud ve- » ri us, neque quemquam in eo disertum esse posse, quod nesciat (1, 14.>
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produit Teffiet d'une cloche qui rend toujours le même son ; c'est vraiment le glas funèbre de Félo* quence.
Or, prétendra-lron que la provision d'idées est faite au sortir de l'école, en se relevant de la génuflexion de sa consécration, si jeune encore, et pendant les preniiëres heures, les premières années du ministère sacré? Où donc et comment aurait-on pu la faire? Aussi, quand on regarde au fond des improvisations juvéniles les plus redondantes, les plus intrépides, quel vide se découvre !
Il faut ajouter que ces creuses improvisations, précisément à cause des répétitions implacables de la même idée dont elles fourmillent et qui déguisent si mal leur inanité, semblent prédestinées à ne jamais finir. En effet, quand on se répète, pourquoi finirait-on ?
J'ai entendu à Londres des improvisations de cette force-ci : « Mes frères, tout homme est pé- » cheur ; le péché est en nous ; qui ne sent le péché » en lui î C'est une illusion de se croire sans péché ; » nul n'évite d'être pécheur ; on trouve toujours le M péché en soi, quand on l'y cherche, et c'est pécher » que de se croire sans péché; mais non, la race » d'Adam est pécheresse.,. ^ On peut défier qui que
* Ce mystique langage, abondant en expressions bibliques.