‹ Observations pratiques sur la prédicationChapitre 73 sur 90 · XX. — DB L 'improvisation · texte numérisé non relu

XX. — DB L 'improvisation

ce soit de donner une raison valable pour qu'une telle improvisation finisse. Changez les termes ; servezvous des mots : transgression, iniquité, fautes, manquements, désobéissance, perversité, rébellion, corruption, misère et tant d'autres, vous n'aurez rien gagné, et si j'ai osé citer un exemple qui semble dérisoire, c'est qu'il n'est que trop grand le nombre des prédicateurs qui s'imaginent varier les idées en variant les termes ; l'auditeur espérait une pensée ; il obtient une redite.

Je reviens à la triste assertion qui précède et qui me parait déjà justifiée ; prendre la résolution d'improviser avant que la provision d'idées soit faite, c'est ruiner d'avance l'avenir de sa carrière, c'est se perdre.

Ce n'est pas tout cependant ; la provision d'idées générales serait assez riche, qu'il reste à l'improvisateur de la chaire deux autres acquisitions à compléter : l'une, qui lui est spéciale, l'autre, commune à quiconque parle d'abondance ; il faut qu'il ait

et en répétitions vides et affectées. qui n'en déguisent nuUement le vague et qui n'en corrigent point le manque de clarté, est ce qu'on a spirituellement nommé le patois de CanAn. Je ne sais qui a inventé ce mot; mais le premier emploi que j'en connaisse est dans le traité du professeur Van Hengel qui a paru en 1829 [Institutio Oraloris sacri, part, ii, cap. 4. §78.)

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entièrement à son commandement deux choses, la Bible et la langue française.

Un sermon protestant doit toujours refléter la Bible. Textes, souvenirs, images, allusions, exemples, promesses, menaces, il faut que tout ait cette nuance sainte, et que l'auditeur sente couler vers lui à pleins bords la vraie source d'eau vive. Le moyen en improvisant de s'arrêter pour y puiser à loisir? Les concordances, les dictionnaires, les biographies, ne servent que dans le cabinet du pasteur. Est-ce au sortir des études, avant d'avoir donné des cours de religion, avant d'avoir monté sa bibliothèque pastorale, avant d'avoir fait un certain nombre de libres lectures, avant d'avoir recueilli un certain nombre de passages et de les avoir soumis à une première méditation, est-ce en ces débuts de la earrière que l'on s'est emparé de la Bible de manière à enrichir de l'esprit des livres sacrés et de citations heureuses une improvisation ? Qui de nous, les vétérans de la chaire protestante de France, hésitera, en consultant ses souvenirs de jeunesse, à répondre négativement? Nos successeurs peuvent-ils répjndre autrement ? Je le désire, bien plus que je ne l'espère, et si ces livres sacrés ne sont pas devenus assez familiers au prédicateur, ses improvisations s'en vont en vaines déclamations morales -, ou en froides

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déclamations philosophiques, plus vaines encore. Enfin, il faut, pour le succès d^une improvisation que Torateur soit tellement maître de la langue qu'il en dispose sans hésitation, sans effort \ comme naturellement; que la grammaire et la syntaxe n'occupent, pendant qu'il parle, ni son attention, ni celle de l'auditoire ; qu'il évite ainsi, sans même paraître embarrassé de les fuir, ces doubles sens si communs en français ; que les phrases incidentes, les parenthèses, n'usurpent point la place de la phrase princi-

* Dans TEcclésiaste d'Erasme, on peut lire à ce sujet un morceau très-remarquable, sur l'importance de s'accoutumer à parler facilement et purement: En fréquentant les hommes, qui parlent, dit-il, « pure et compté, » avec correction et avec élégance, en pesant les fautes et les inconvenances de ceux qui parlent mal et en lisant les bons auteurs. Ce passage d*Erasme est d'autant plus digne d'attention qu'à l'époque où il écrit les langues modernes, surtout le flamand ou le boUandats^ sont à peine formées, et l'usage familier de la langue latine encore très-répandu ; aussi trouve-t-il nécessaire d'encourager les prédicateurs de son temps à ne pas montrer un vaniteux dégoût de l'idiome vulgaire. « On doit éviter cette inepte affectay> tion de quelques esprits, qui rejetant les roots de leur propre » langue, y entremêlent des mots empruntés au français et au » latin,de sorte que,s'adressantàdesFlamands,ilsnesontcomj> pris que de ceux qui entendent aussi les langues française » ou latine.— Tantum hic vitetur inepta quorumdam affectatio » quirelictis propriis linguse vocibus peregrinas admiscent, vel » a gallica, vel a latina lingua detortas, ut quum apud Braban- » tos loquantur, tamen non intelligantur nisi ab iis qui latine » quoque, aut galiice norint. » (EccUsiastœ, édit. de 1539, » p. 143 et suiv.)

pale j que les périodes aient chacune une fin et que le mot nécessaire arrive sur les lèvres à point nommé.

Ces deux derniers traits méritent une grande attention. Commencer une phrase est comparativement facile ; mais la finir, la conduire de virgule en virgule jusqu'à un point, ne Test pas. J'oserais presque, pour bien rendre cette idée, dire qu'entrer dans une phrase n'est rien ; en sortir est tout. Une période de longueur ordinaire forme, dans notre langue, un vrai labyrinUie où Ton s'engage, et de détour en détour, il faut trouver l'issue. Hélas I que de phrases, dans les improvisations, sont commencées et ne sont jamais finies !

Que manque-t-il à cette éloquence parlementaire? demandait-on à un critique sévère qui n'admirait pas assez vivement les talents oratoires déployés à la tribune. Des points, a-t-il répondu, il y a trop de virgules.

En second lieu, chaque phrase a besoin d'un mot capital qui la détermine, en fixe le sens, lui donne sa portée, la colore si c'est une image, la résume si c'est un argument, l'affile si c'est une apostrophe ou une interrogation. Il arrive constamment que l'improvisateur entame une phrase, sat^ant qu'il aura besoin de ce mot décisif, sans l'avoir encore trouvé ; la phrase s'avance, s'allonge, se contourne, se plie et

se replie dans ses incidences ; le point, le point mathématique où le mot doit se placer est là ; l'instant arrive... tout est bien, si le mot qui manquait arrive ^avec lui, sinon, la phrase tombe à plat, comme l'oiseau manque son essor faute d'un seul battement d'aile.

Le mot, le mot indispensable se présentera-t-^il à temps, si la langue n'est pas présente toute entière à l'orateur qui improvise ?

On concédera sans doute que pour avoir, et les livres saints et la langue française toujours instantanément à sa disposition, un certain temps a dû être consacré à les étudier. Combien d'années? Je réponds : C'est selon* Selon quoi? Selon les facultés que la Providence vous a données et votre persévérance.

La conclusion demeure ; celui qui se met à improviser sans s'être suffisamment approvisionné d'idées, avant de s'être approprié le contenu de la Bible et surtout de l'Évangile, et lorsqu'il n'a pas encore maîtrisé la langue française, celui-là, en fait d'éloquence, abdique et se condamne à une infériorité dont il ne se relèvera pas.

D'où vient que trop souvent on résiste à ces pré* visions, que trop souvent on se fait illusion. C'est que l'improvisation est à la fois la chose la plus fa-

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