IMPORTANCE DU SERMON DANS LE CULTE
A toutes les idées du paragraphe précédent, la place que le sermon tient dans le culte de notre église» donne une sanction religieuse.
Le sermon, à quelque point de vue qu*on envisage la question, a été, est et sera la principale partie du culte public protestant.
Le protestantisme est le vrai christianisme, sans nul doute, car il est le christianisme redevenu libre, intellectuel et spirituel. Or, s'il n'y a rien de plus profondément intellectuel et spirituel que l'action de l'homme sur l'homme par la parole, il est conforme aux bases de notre foi de considérer le sermon comme l'essentiel des actes de culte de nos réunions religieuses ordinaires.
Aussi, répétons-le, la Réformation s'est répandue
et coDsolidée surtout par la constance et Ténergie de la prédication. En un peu plus de dix ans et demi, Calvin a prêché plus de 2,000 sermons.
On voit qiie je n'entends point parler ici de la Cène, dont la sainte importance dépasse tout le reste. La Cène est quelque chose de complètement à part ; elle n'est comparable à rien et ne peut être mise en balance avec quelque office divin que ce soit, ni pour la forme, ni pour le fond. Elle est donc entièrement désintéressée dans la question ; elle ne se rattache au sermon qu'autant que le pasteur officiant le juge convenable. Nos ancêtres, plus sages que les chefs d'autres branches de la Réforme, ont voulu qu'elle fût célébrée seulement quatre fois l'an, mettant <en juste rapport sa rareté et sa sainteté. Nous sommes donc en droit de considérer l'Eucharistie comme en dehors, ou pour mieux dire comme au-dessus de la question. J'avoue cependant n'avoir jamais compris un service de* communion dont le sermon était muet au sujet de la communion même. Il n'est pas nécessaire que la prédication roule exclusivement sur la Cène et les souvenirs ou les sentiments qui s'y rattachent; mais au moins c'est un devoir que dans la péroraison la solennité du jour soit recommandée. Je puis dire qu'il ne m'est pas arrivé une seule fois de manquer à cette
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règle, et j'ai eu de nombreuses occasions de me convaincre que l'opinion des fidèles s'accordait sur ce point avec la mienne.
A cette seule exception près, l'acte capital de nos offices religieux est la prédication ^
Dans quel rang, demandera-t-on, faut-il placer la prière ? Evidemment le point en litige n'est pas de savoir s'il est plus solennel de s'adresser à ses frères qu'à Dieu et de prêcher que de prier; il s'agit simplement de rechercher ce que serait l'office divin, si la prière, et non la prédication , en était l'objet, l'emploi principal.
Le fidèle prie partout : la prédication n'est qu'au temple ; on prie seul ou en famille ; la prédication s'écoute en commun ; on ne peut bien prier que quelques courts moments ; le sermon est d'une autre durée. Ces traits de difiérence suffisent pour justi-
< Dans la Théologie pastorale de Yinet (p. ti7), on peut lire un intéressant chapitre intitulé ; « importance de la prédication parmi les fonctions du ministère, » le premier de la section de Touvrage qui traite de l'Enseignement. Je ne saurais en adopter toutes les idées, notamment sur i'improvisatien ; mais l'auteur arrive par une voie un peu différente à reconnaître à un égal degré l'importance prééminente du sermon dans le culte. On y lit : « Tout le ministère est prédication ; au » lieu de dire que la prédication fait partie du culte, nous » pourrions dire que le culte fait partie de la prédication, que » le rite est une forme de l'enseignement. »
fier dans notre culte là part faite aux prières et celle . réservée au sermon.
Pour contester cette conclusion, il faudrait contester aussi un principe accepté par toute foi éclairée, que de longues prières deviennent toujours de mauvaises prières, distraites, inattetitives , impatientées, ou rêveuses et contemplatives ; à vrai dire, elles cessent d'être des prières. On pense, pendant qu'on les répète ou qu^on les écoute, à tout autre chose qu'à la religion et à d'autres qu'à Dieu. Oublierons-nous que la leçon la plus sainte a engagé dès l'origine la piété chrétienne dans cette voie, et qu'il faut deux minutes à peine pour prononcer l'Oraison Dominicale? Ici encore, nos devanciers nous ont montré le chemin le plus sûr ; voyez la brièveté de la plus admirable de nos prières, la confession des péchés ; Théodore de Bèze, qui en est l'auteur, se montrait, en la composant si courte, pénétré du véritable esprit de la Réformation. Une remarque analogue peut se faire au sujet des deux prières de la liturgie de la Cène, celle qui précède et celle qui suit la célébration. On a dit que la prière était un moment passé d'avance dans le ciel ; oui, et Ton peut sans nul doute s'y élever ainsi, mais non pour y rester longtemps, sous peine de retomber sur la terre, sans rien y rapporter de céleste.
980 xxnr. — importance dd ^brmon
Cette impuissance de Tâme humaine , n'en déplaise aux excès des contemplations et des extases de la piété mystique, cette impuissance de prier longtemps de suite explique le peu d'effet des services purement liturgiques et le mauvais effet des répétitions continuelles de certaines formules dans le culte. Les redites d'oraison sont condamnées par le Seipeur lui-même (Matt. vi, 7). Les Églises catholique et anglicane montrent assez combien la vraie piété y perd, et ce que devient, dans ces dévotions de mémoire, l'Oraison Dominicale elle-même, l'attention qu'on y donne et l'impression qu'on en ressent. Mais, dira-t-on encore, la question n'est pas si simple ; un acte de culte ne peut-il se composer de prières entre-coupées par le chant des louanges de Dieu et la lecture des livres saints ?
Personne , parmi nous, ne peut vouloir que le concert envahisse le temple, et nous convenons tous qu'à côté du danger de chanter trop mal, vient se placer celui d'aspirer à chanter trop bien. Mais à quelque perfectionnement de nos mélodies sacrées que l'on puisse arriver, quelque soin que l'on donne à leur exécution, il est certain que 1|S chant ne peut revenir qu'à deux ou trois reprises dans nos services divins; il le prépare , l'accompagne, le clôture et ne le constitue pas.
DANS LE CULTE. 28 i
La lecture de TÉcriture sainte dans le culte public appelle des réflexions analogues Qt plus graves. Si, sous prétexte que la Bible vaut mieux que tous les sermons, grande découverte que certains esprits ont pensé avoir faite \ on veut prolonger outre mesure cette lecture, en faire Tessentiel de Toffice et diminuer d*autant la prédication ; il est évident quMl vaudra infiniment mieux rester chez soi que de venir au temple. Une lecture des livres saints , faite dans la retraite ou en famille, sera bien plus recueillie, plus salutaire, plus personnelle, dirai-je , que celle qui est imparfaitement suivie au milieu d'une assemblée, au pied d'une chaire. Le fidèle, dans sa solitude, choisira sa lecture qu'au temple il ne choisit pas. Son attention ne sera point détournée par les mille distractions qui surviennent au sein de la foule la plus silencieuse ; il pourra fermer le volume pour
* L'exagération de cette idée a été portée quelquefois au point qu'il a paru en Allemagne un Traité d*Éloquenee de la chaire sous ce titre étrange : « Eurzer Grumdriss einer Biblischen Keryktik, etc.^ » courte Esquisse de Keryktique ou manière de se former par la parole de Dieu à l'art de prêcher, par R. Stier, Pasteur; Halle, 1830. L'auteur veut que le prédicateur se considère comme un simple héraut chargé de faire une annonce, et cette annonce c'est VÉcriture Sainte. Ses modèles d'éloquence ne peuvent donc être que les prophètes, les apôtres et Jésus- Christ lui-même. Evidemment, la conséquence logique de ce principe serait de réduire la prédication à la lecture des livres saints.
se livrer, par intervalle, aux réflexions que son enseignement inspire, à des applications pratiques, à des retours sur lui-même qui en seront le fruit; la prière pourra s'unir aux leçons ainsi obtenues et concorder avec elles. Entre ces études privées de la piété domestique et la lecture des écrits sacrés, avec ou sans les réflexions d*Ostervald à la fin des chapitres, dans le culte public, la comparaison est toute en faveur du foyer contre le temple. Mais le pasteur est appelé à être le docteur du peuple, à expliquer la révélation ; ce qui ne consiste pas seulement à la lire, et je ne vois aucun moyen de contester que s'il est supplanté de cette façon dans son office, on peut avec avantage, hors les jours de communion, tenir les églises fermées et s'édifier chacun chez soi. Je me trompe ; les temples continueraient dêtre utiles peut-être ; maisi les pasteurs ne le seraient plus. Si le système qui sacrifie la prédication prévalait, on serait forcément conduit à reconnaître que ce nouveau genre de culte donne raison au « Darbysme » et tend à un effacement de la différence du pasteur et du laïque, à l'abolition du clergé. Tout le monde peut lire, indiquer et diriger un chant, et réciter ou improviser une prière ; mais tout le monde ne peut pas prêcher, du moins dans le sens actuel de ce mot, et si nos offices divins subissaient le change-
ment que quelques esprits aventureux ou mystiques ont rêvé, si le sermon n'y tenait plus sa place séculaire» s'il devenait une sorte d'exception, comme dans l'Église catholique ou l'Église anglicane, il se formerait parmi nous, plus vite qu'on ne croit, une catégorie de serviteurs de l'Église, mi-laïques, mi-ecclésiastiques, sans études, sans mission, sans contrôle, sans prestation de serment, féconds en phrases faites, et dont l'action désovdonnée jetterait une perturbation profonde dans notre communion. On rencontre dans les campapes certaines gens qui ont un grand mépris pour les facultés de médecine ; ils s'offensent si on les nomme docteurs et prennent le titre de « guérisseurs... » On verrait quelque chose de pareil s'introduire dans FÉglise.
A ce clergé subreptice de lecteurs de la Bible, nos temples conviendraient-ilB? Gomme il faut, dit-on, une musique de chambre à certains exécutants, il faudrait un culte de chambre à ces piétistes. Devant une grande assemblée un service de lecture fructueux, et qui fixe l'attention, est impraticable, parce qu'au delà d'un nombre restreint d'auditeiirs, lire, dans le sens réel du mot, est illusoire, est impossible. La lecture d'un livre connu de tous ne permet, sous peine de devenir ridicule^ qu'un médium peu élevé de 1» voix ; si le lecteur force l'intonatiOD^ la lecture
devient une mélopée, une déclamation insupportable à la longue et qui, quand il s'agit d*une lecture de piété, empêche tout recueillement. Je défie, quand notre Oratoire du Louvre est plein jusque dans ses galeries supérieures, je défie que le sermon sur la montape ou la résurrection de Lazare soient lus d'une manière édifiante et d'une portée de voix à être entendu. Le bon goût, qui s'accorde plus qu'on ne pense avec un sens religieux éclairé, force à reconnaître qu'en présence d'une foule, dans un trop grand vase, entre des portiques, sous une voûte ou un dôme, on ne réussit pas à lire ; les intonations moyennes des organes vocaux n'y peuvent suffire ; dans cette mesure de son, on n'est pas entendu, et si on force la voix, on n'est pas écouté. Interrogez les auditoires pressés des grands temples de Paris, de Nîmes, de Bordeaux, d'Anduze, de Saint-Hippo* lyte, et je suis bien surpris si la réponse ne confirme pas ces remarques.
A peine est-il nécessaire de faire observer que l'accent de la prédication est autre que celui d'une simple lecture ; ce qui explique comment un prédicateur est entendu et écouté où un lecteur ne l'est pas.
Ai-je voulu prouver ici que des exercices de piété sans sermon, que des réunions destinées à des lectures de la parole sans exhortations, à des chants et
des prières, que même des services pureosent liturgiques, soient partout et dans tous les cas, et pour toutes les sociétés chrétiennes, sans avantages et stériles? Nullement. Mais je suis disposé à croire que ce genre d'offices ne peut, de nos jours, convenir qu'à des réunions peu nombreuses et qu'il est vain d'espérer qu'ils puissent suffire au progrès religieux des masses. Partout où l'épreuve a été tentée, l'ex* périence l'a prouvé, et l'importance du sermon dans le culte des communions protestantes a été d'autant mieux constatée.
Tous les documents» tous les souvenirs, tous les triomphes de nos églises dans leur ancienne histoire, sont favorables au système de la primauté du sermon dans l'office divin. Nos pères n'auraient pas compris que ce principe fût mis en question. La Discipline porte (chap. i, art. 12) que « la chaîne des » ministres est principalement d'évangéliser et d'an- » noneer la parole de Dieu à leurs peuples, » et nul n'était accepté comme Pasteur sans « qu'il eût pro- » posé publiquement la parole de Dieu par trois » divers dimanches, tout le peuple l'oyant, afin qu'il n puisse reconnaître sa manière d'enseigner. • (Art. 6).
A l'appui de tout ce qu'on vient de lire, j'appelle l'attention sur les opiniofis de deu esprits émineats^
qui partant de deux points divers de Thorizon religieux, se rencontrent ici, Samuel Vincent et Vinet.
« Si les ministres.de la religion, dit Vincent, ne » sont plus prêtres, que sont-ils donc? Ils sont les
» interprètes et les prédicateurs de l'Évangile
» Pour exercer toute son influence et pour atteindre » à toutes les classes de la société, il faut que TÉ- » vangile soit prêché. Son fondateur même Ta senti. » Il faut qu'il soit approprié dans ses formes à l'es- » prit du temps et aux besoins moraux de tous les » chrétiens. Il le fut dès son origine par ses prédi- » cateurs inspirés, et ces documents écrits, qui sont t encore notre règle, sont fortement empreints des ■ circonstances au milieu desquelles ils furent com- » posés. Ce travail du pasteur est indispensable et » se renouvelle sans cesse ; il tient toujours en ha- » leine celui qui veut fidèlement s'acquitter de ses » fonctions, et rarement les travaux de sa jeunesse j» pourront lui servir sur la fin de sa vie sans être de n nouveau digérés. Le christianisme sans prédica- » teurs perdrait bientôt son influence et ne serait » plus connu que d'un petit nombre de littérateurs » et de curieux... Le prédicateur n'est point infail- » lible, chacun de ses auditeurs a les mêmes moyens » que lui d'arriver à la vérité, et il y arrive souvent » sans le prédicateur ou même avant lui. L'avan*
<* tage irrécusable du ministère évaugélique est donc » de tenir sans cesse l'attention éveillée sur les » grands intérêts de Thumanité K»
Il ne peut échapper aux lecteurs de ce traité combien les idées qu'il expose sont d'accord avec celles de réminent pasteur de Nimes. Yinet n'est pas moins explicite :
« La prédication publique est essentiel au pas- » torat, qui sans cela n'atteindrait pas toutes les » âmes et ne pourrait présenter la vérité sous la » forme la plus régulière et la plus générale *. »
Et n'auraient-ils pas été étrangement surpris, tous ces grands prédicateurs dont j'ai cité les noms dans l'article précédent, et tant de leurs émules qui faisaient accourir la ville et la cour à Cbarenton pour les écouter; ce Dubosc, dont Louis XIV disait qu'il était l'homme le plus éloquent de son royaume ; et pendant le Refuge, ce Saurin dont la maison du Stadhouder environnait la chaire ; ce Beausobre, que la famille royale de Prusse ne se lassait point d'entendre à Berlin, s'ils avaient prévu qu'on dirait un jour à leurs successeurs que nous nous donnons trop de peine pour bien prêcher et qu'il y aurait moyen de s'en tirer à meilleur compte, sans perte,
* Du Protestantisme en France. Nouvelle éd. p. 987. 2 Théologie Pastorale, p. S81.
pent-étre même avec profit pour la religion. Une église dont la bibliothèque de sermonnaires est aussi riche que la nôtre ne peut laisser, sans protestation, se répandre de si étranges opinions.
Il suffirait, pour les réfuter, de poser la question en ces termes fort simples : Pour qui préchons^nous? Si nos auditoires habituels, en ce présent siècle et sur terre de France, ne comptent que ^es esprits dont les habitudes de piété sont prises, dont les connaissances rdigieuses et scripturaires sont élen* dues et solides, dont la foi chrétienne est faile, qui savent se àmœv leur propre édification ou se livrer à celle que le culte et le sermon, même le sermon le plus simple, versent dans une âme ainsi disposée, alors, j'en conviens, le sermon a perdu de son importance; il devient, au milieu Ae tels progrès, nsoins nécessaire; de pareils iauditeurs se prêchent eux-mêmes, et nous, leurs prédicateurs, heureusement dépossédés, mm n'avons plus qu'à bénir Dieu d'avoir exaucé autour ée notre chaire inutile le vceu de Moïse : Plût à Dieu que tout le peuple de VÉtemel fût prophète et que V Étemel mît son esprit sur eux (Nomb. xi, 29)! Encore restera-t-il la jeunesse, qu'il importera d'amener sous le coup de l'autorité de la prédication ; il est difficile d'espérer que dans l'âge et des études et des
passions un service divin, où le sermon n'aura plus la grande part, puisse suffire même au sein d'une génération dont les progrès religieux auront été si loin. Mais où sont-ils, ces troupeaux qui montrent assez de lumières et de ferveur chrétiennes pour n'avoir plus besoin de sentir régulièrement l'aiguillon de la prédication? Dans ce siècle de transition et de cri* tique, dans ce siècle où tout a été remis en question, où la foi est rarement un héritage, où mille opinions variées à l'infini surgissent et circulent de toutes parts, nos auditoires se composent d'un certain nombre de vrais fidèles; puis, d*indifférents qui croient un peu et assistent au culte par forme ; de mondains qui n'ont pas le loisir de croire et qui ne viennent au culte que par désœuvrement ou par convenance; et en bien plus grand nombre qu'on ne pense, de chercheurs en religion, qui n'ont pas de croyance arrêtée, qui en sentent le besoin, qui sont en quête d'une opinion, d'une espérance, d'une piété, et qui, sortis de l'Église romaine et sortant de l'incrédulité et du matérialisme, sont en chemin pour venir à nous.^ Un confesseur, tout récemment,
* Le protestantisme a toujours applaudi à ce genre de propa* gande et toujours il s'est félicité de le mettre en pratique. 11 en a été ainsi dès le commencement, et c'était là le triomphe de l'éloquence de Viret. On lit dans sa Vie par Melchior Adam : Il
interdisait expressément à une pénitente d'assister à notre culte, en lui dksant : Vous commencerez par trouver que c*est beau ; vous finirez par trouver que c'est vrai... L'état des esprits que je viens de dépeindre est aujourd'hui le plus commun, et se montre à qui sait l'observer jusque dans les églises rurales. Le raisonner s'est accrédité de nos jours à tel point que l'habitant des campagnes est raisonneur à sa manière autant que le citadin. S'il en est ainsi, le champ de la prédication est aussi vaste et aussi fécond que jamais; il convient de lui laisser toute son ampleur; l'importance extrême de cette partie de nos fonctions est surabondamment prouvée, et plus que jamais il hni que les Paul plantent, que les Apollos arrosent; Dieu donnera l'accroissement.
Il importe encore de noter que de ces auditeurs mondains et tièdes, ou mal informés ^ irrésolus, le
était doué d'une grande érudition, des manières les plus douces, et surtout de Téloquence la plus persuasive, au point qu'il se faisait des auditeurs dociles d'hommes très-peu adonnés à la religion ; tous demeuraient suspendus à ses lèvres, et désiraient toujours que le sermon fût prolongé, quand c'était lui qui le prononçait. Dans la cité populeuse de Lyon, notamment, un jour qu'il prêchait en plein air, il convertit plusieurs milliers de personnes à la foi en Christ ; il retint par sa divine éloquence des passants qui n'étaient pas venus là pour écouler et en fit des auditeurs fidèles {De VitU Thiologorum. p. 421).
DANS LE CULTE. il9l
plus grand stambre accepte renseignement de la chaire dans les intervalles de leurs vanités oo les recherches de leur incertitude, précisément parce qu'ils en prenneni; ce qu'ils veulent et en sortent sans s'être liés. L'indépendance de Fesprit du jour s'y trouve à Taise; toute propagande direele ou impérative le repousse et le fait entrer en défiance. Une dernière considération mérite d'être attentivement pesée. Dans une église où le. culte symbolique l'emporte, oà les rites ont une importance que rien ne balance, où les sacreo^nts sont considérés comme doués d'une efficace indépendante 'de la foi de ceux qui y partidpent \ on conçoit que la prédication n'occupe dans les services divins qu'une place secondaire. La religion, à ce point représentée, extérieure, visible, a bien moins besoin d'être prêchée; on la voit : que sert de l'ouïr, et pour celui qui croit à la transubstantiation, à la présence réelle dans le sacrifice de la messe et dans les communions du peuple, qu'est-ce qu'un sermon en comparaison, fût-il d'un Bossuet ou d'un Saurin? Mais dans notre
* Il nous importe à nous. Pasteurs, de nous rappeler toujours et de rappeler souyent à nos fidèles que selon le Concile de Trente (session vu. Règles 6 et 8) : <c Les Sacrements confôrent D la grftce par le seul fait que ceux qui les reçoivent n'y mft- D tent point obstacle... et par la vertu qu'ils contiennent » (Traduction de Tabbé Chanut, approuvée en Sorbonne).
494 XXIV. — tMPORtANCft DU SERMON
église ' le symbole n'a de valeur que par la foi; il s'agit de croire, et la foi vient de Vouïe. Instruire, persuader, rectifier les erreurs religieuses, déraciner l'incrédulité dans les esprits et les consciences, la combattre dans toutes ses variétés, celle qui empêche d'offrir le service raisonnable le seul exigé (Rom. XII, 1), celle qui nait de la fausse science (1 Tim. VI, 20), celle qui aime mieux les ténèbres que la lumière parce que les œuvres sont mauvaises (Jean m, 19), voilà comment noire culte sert à la fois l'intérêt de la gloire Aw Seigneur et celui du salut des fidèles. Il est d'une irrésistible évidence qu'au sein d'une communion qui comprend ainsi le
* « C'est la gloire de notre réformaUon d'avoir rendu la pré- » dication publique à Téglise... Combien ne fut-il pas noble de m foire passer le prêtre de la simple célébration des rites, de- » venue une espèce de magie, à la science, à la pensée, à la pa- » rôle, au combat. » (Vinet, Théologie Pastorale, p. 531.) Voir aussi le parallèle que le cardinal Gousset établit entre la prédication proprement dite et l'instruction fomilière (Théologie jrofa(tf,II,p. 491).
Le parallèle, sous ce rapport, entre les deux systèmes chré« tiens, le protestantisme et le catholicisme, peut être facilement pressé. La prédication est la partie la plus importante de notre culte; que sert-elle, sans l'attention, le recueillement du fidèle, et l'application qu'il sait se faire à lui-même de ce qu'il entend?... Le cardinal Gousset enseigne dans sa Théologie Morale qu'il est assez douteux si l'Église oblige les fidèles à prier pendant la messe et à l'entendre avec une attention intérieure (tome II, n« 568).
christianisme, son efficace, son progrès, sa divinité, les relations du Père céleste et de ses enfants, du ^ divin Médiateur et de ses élus, le culte doit avoir le sermon à sa base. Tout ce qui en diminue la valeur ou en restreint la portée, est contraire à l'essence même du christianisme de la Réformation.
L'importance que la foi protestante a fait attacher, dès le principe, à la prédication, explique, il est permis de le croire, une supériorité que la chaire catholique a été longtemps à nous disputer. Avant Bossuet et Bourdaloue, avant les grands sermonnaires du xvii* siècle, il s'est produit quelques hommes d'un véritable talent, mais d'un talent trop original, et qui ont obtenu cependant les succès les plus éclatants, n suffit de citer deux noms ; l'un, celui de Camus, l'évéque de Belley, l'intime ami de François de Salles, l'adversaire acharné du régime monacal; l'autre, celui de BouUanger, religieux augustin, célèbre sous le nom du petit Père André. Le prélat a publié un grand nombre de sermons; le moine n'a rien fait paraître, et ses manuscrits, diton, existent encore. Tous deux faisaient accourir des flots d'auditeurs de la cour et de la ville ; tous deux étaient considérés comme des orateurs sacrés éminents ; cependant, selon le dernier critique catholique qui les a jugés, les prédications du premier
soDt • birlesques ; » c^es du second établit <« bouffonnes. Le moindre extrait des discours de Camus^ ; par exemple, de celui sur l'Héiiotroîsse qu'il prend pour le type de Tincontinenee, celui d*uD jour de Noël sur le Verbe fait chair, prouverait la justesse de ces épithètes, et quant au Père André, il
* L'éT^que de BeUey, Camus, cité ici comme prédicateur, était un esprit très-distingué, et nu) n'a plus droit que lui d'être présenté comme le type des orateurs catboliques de Tépoque. Travailleur déterminé, on lui attribue 1&6 ouvrages dont quelques-uns ont jusqu'à huit ou dix volumes; il a composé même des romaas religieux et notamment Palombe ou la Femme honorable^ dans lequel on trouve sur le droit d'aînesse des opinions très en avant de son siècle et que les législateurs de 89 n'auraient pas désavouées. Chose singulière! Ses romans ont moins d'excentricité que ses sermons, mais non moins de longueurs et de redites^ M. H. Rigault, dont la mort a excité tant de regrets, n'a donné dans son édition qu'un abrégé de PaUmbe, Homme d'esprit et de cœor, c'est Tévêqae de Belley qui, en annonçant une quête en faveur d'une novice pauvre qui entrait au couvent, disait : a Mes frères, j'implore » votre charité pour une fille qui n'est pas assez riche pour faire » vœu de pauvreté, p Charles Drelincourt,qui a soutenu contre lui une polémique très-curieuse sur l'Honneur qui doit estre rendu à la Sainete et Bienheureuse Vierge Marie (1 vol. in-13 ; Charenton 1642), en parle en des termes pleins de déférence et d'estime, vante son savoir et son éloquence, et ajoute : « Si » M. l'Êvesque de Belley prend la peine de respondre avec » la sincérité et la candeur que j'ose me promettre d'un person- » nage orné de si excellents dons, j'espère avec l'ayde de Dieu » que cette communication amiable ne sera pas sans fruict.» L'évesque, de son côté, en répondant au Pasteur, signe : « ion » très-affectionné urviteur t$lon Di9u. »
suffit de rappeler sa fameuse comparaison des quatre grands docteurs de l'Église avec les quatre rois du jeu de cartes. Que Ton compare à ces oublis de toutes les convenances, à ces imprudents écarts qui semblent ne point prendre l'éloquence de la chaire au sérieux, la prédication contemporaine protestante! Camus est mort en 1652; BouUanger, en 1657. Des pasteurs protestants célèbres vers ce même l^mps, Mestrezat est mort en 1657 ; Du Moulin, en 1658; Drelincourt, en 1669; Daillé, en 1670 ; et le plus éloquent de tous, Dubosc, à 71 ans, en 1692. On sera étonné, en rapprochant les productions de ces prédicateurs des deux églises, de voir que les nôtres ont déjà, à un très-remarquable degré, h gravité, la dignité, le style sévère et élevé qui seul convient à la chaire chrétienne et que la chaire catholique n'a su atteindre que plus tard. Tant il est vrai que notre culte n'a que deux principes, l'adoration pure en esprit et en vérité et la foi venant de l'ouïe (Jean iv, 24; Rom. x, 17), et si la prédication est à ce point notre force et notre gloire, combien serions-nous imprudents et coupables de contribuer ou de consentir à sa décadence !
N'oublions pas que, sans la chaire, l'Évangile, inconnu des masses, deviendrait une science, une archéologie, un système, et non plus un culte»
XZT. — DU filEN PRODCIT PAR LA PREDICATION.
L'assiduité de travail que cet Essai, dans toutes ses suggestions, conseille aux prédicateurs et l'importance que ses dernières considérations attachent à la prédication, sont en proportion avec le bien qu'elle produit.
La récompense est pour nous toujours supérieure à la peine, même lorsque le devoir de la chaire est ainsi compris qu'il remplit tous les moments, qu'il envahit la vie entière. Ce dont les débutants que le découragement menace et les vétérans dont la lassitude commence, ne sauraient trop se persuader, c'est que les prédicateurs ne connaissent pas l'utilité dont ils sont à la société, à la patrie, à l'Église, au progrès individuel, à la paix des familles, au soutien des faibles, à la consolation des affligés. Oui, je