CHAPITRE PREMIER
Prélèvement des échantillons destinés à l’analyse
Le prélèvement des échantillons destinés à l'analyse du lait de femme a de tout temps préoccupé les chimistes.
Sachant que tous les composants et surtout les matières grasses varient pour un même laitavec l'heure de la traite, les diverses parties d’une même traite, le lait de chaque sein, etc.,on comprendra combien il est difficile de choisir un mode opératoire permettant d'obtenir l'échantillon moyen du lait. C’est évidemment l’une des causes,et non des moins importantes, qui ont rendu si dissemblables les résultats donnés par des expérimentateurs dont l’habileté ne fait aucun doute. Vernois et Becquerel se servaient d’une téterelle à pompe, ils recommandaient à la mère de sevrer des deux seins son nourrisson trois ou quatre heures à l'avance. Leurs analyses n’ont souvent porté que sur le lait d’un seul sein, ce qui est une cause d'erreur non négli-
geable.
Coudereau (1) dit dans sa thèse : « Il faudrait, pour
(1) Couperxau, thèse, Paris, 1859,
avoir une moyenne vraie de sa composition, prélever, à chaque tétée, une petite quantité de lait au commencement et à la fin du repas de l'enfant ».
D'après Ch. Marchand (1), pour procéder à l'examen du lait de femme, il est nécessaire que le temps écoulé, depuis que l'enfant a pris le sein, n'excède pas deux ou trois heures et, en général, il vaut mieux que le nourrisson ait commencé à téter depuis quelques instants, lorsque la nourrice tire elle-même l'échantillon qu’elle remet à l'opérateur.
M°* M. Brès (2) employait le procédé suivant: Le jour où elle devait faire l'examen d'un lait, elle passait une journée entière, vingt-quatre heures, sans s'absenter, dans la salle oùse trouvait la femme qui devait lui fournir le lait. Avant et après chaque tétée elle pesait l'enfant. Par différence, elle obtenait un poids, dont elle retranchait un coefficient fixe, pour compenser les diverses pertes résultant du nourrisson (respiration). Le nouveau poids obtenu donnait le poids absorbé par l’enfant à chaque tétée. L'ensemble des poids du lait absorbé pendant toutes les tétées donnait la quantité de lait sécrétée par jour.
Pour obtenir l'échantillon moyen destiné à l'analyse, elle prélevait une petite quantité de lait avant et après la tétée. Elle les mélangeait, et c’est de ce mélange qu’elle prenait une quantité proportionnelle au poids de lait absorbé par l'enfant à la tétée correspondante.
Guiraud (3), suivant l’exemple de H. Féry (4), prélevait ses échantillons, le matin, une heure et demie ou deux heures après que l'enfant avait tété, mais très souvent, avant de recueillir léchantillon, il lui a fallu inviter la
(1) Cu. MarcmaxD, De la composition anormale que peuvent présenter certains laits de femme, Ass. franç. p. l’av. d.se., C.R., 6° sess., Le Havre, 1877, page 871.
> 3) Guirau», Le lait de femme, thèse, Bordeaux, 1897. (4) H. Féry, Etude comparée sur le lait de la femme, la vache, etc., Paris, 188%, J.-B. Buillière.
0 4 mère ou la nourrice à mettre quelques instants l’enfant au sein, car, sous l'influence de cette action physiologique, la montée du lait s’effectuait beaucoup mieux.
Il a puisé tous les colostrums à l’aide d’une petite pompe aspirante reliée par un caoutchouc à un globe de verre dont l'ouverture entourait la base du mamelon, celui-ci en occupant bien le milieu.
La pompe ne lui a pas toujours donné de bons résultats quand il s’est agi de laits plus anciens. Après une émission, facile en apparence, de quelques centimètres cubes de lait, il n’obtenait plus rien. Aussi, tous les laits qu’il préleva à l'Hôpital des Enfants ont-ils été tirés à la main par les nourrices elles-mêmes.
Ch. Michel (1) a soumis à l'analyse un certain nombre d'échantillons de lait prélevés sur des nourrices et des mères de la Maternité de Paris; il prélevait 20 cc. au commencement d’une tétée du matin, 20 cc. au milieu d’une tétée de midi et 20 cc. à la fin d’une tétée du soir. L'analyse était faite sur le mélange de ces trois prises.
Planchu et Rendu (2) ont effectué à la nourricerie Rémond de Lyon, un total de 3.450 dosages de beurre.
Tous les jours au début d’une tétée déterminée :
7 heures du matin, du 12 novembre 1908 au 10 février 1909;
1 heure du soir, du 10 février 1909 au 2 février 1910;
10 heures du matin, du 2 février 1910 au 1° avril 1910;
4 heures du soir, du 1° avril 1910 au 30 avril 1910, ils prélevaient 10 centimètres cubes de lait à un ou deux seins à chacune des nourrices d’un pavillon de la nourricerie et en faisaient l'analyse immédiate; ils avaient ainsi, pour toutes les nourrices, pendant tout leur séjour, un graphique de la teneur en beurre du lait au début d’une tétée déterminée, tout comme ils obtenaient le graphique
(4) Cn. Micuez, Obstélrique, mars 1906.
(2) Archives de Médecine des enfants, t. XIV, 1911, ne 8, page 585.
de la quantité totale de lait sécrétée quotidiennement, par la somme des chiffres trouvés en retranchant les uns des autres les poids des enfants avant et après chaque tétée.
Pour justifier cette façon de procéder, ils écrivent ceci : «1° On sait toujours quand est le début d’une tétée, tandis qu'on ignore quand est le milieu ou la fin. Souvent, quand une nourrice prétendait avoir donné le lait de la fin d’une tétée, des manœuvres d'expression permettaient de recueillir encore une certaine quantité de lait; 2° Quand une nourrice allaite un seul enfant, ce dernier absorbe le début et le milieu d'une tétée, rarement la fin, l’assèchement complet de la glande mammaire demandant de trop grands efforts de succion ».
Je partage entièrement l’opinion de MM. Planchu et Rendu, en ce qui concerne la difficulté de déterminer Île milieu et la fin d'une tétée. Il me paraît très difficile de recueillir à coup sûr les 20 derniers centimètres cubes de lait, de même que l’on ne peut être certain de prélever exactement 20 centimètres cubes à égale distance du début et de la fin de la tétée. Or, on peut voir, d’après les résultats des traites fractionnées que je donne plus loin, combien est variable la teneur en matière grasse du lait aux différentes phases de la traite.
Pour me placer dans des conditions aussi voisines que possible de la tétée réelle de l'enfant, j'ai, chaque fois, vidé le sein complètement et j'ai pour cela employé le dispositif suivant :
Un tire-lait de Budin est relié par un tube à vide à un tube de verre, taillé en biseau, monté à l’aide d’un bouchon de caoutchouc sur un flaçon conique en verre épais muni d'une tubulure latérale (1). Un tube à vide fait communi-
(1) J'ai utilisé pour cet usage les fioles qui servent pour filtrer à l'aide de la trompe à vide.
quer cette tubulure avec un second flacon, semblable au premier, relié à une trompe. Le tube de verre qui s'adapte au bouchon de ce second flacon est muni d’un robinet de verre.
La seconde tubulure du tire-lait de Budin est munie d’un tube de caoutchouc ordinaire fermé par une pince de Mobhr.
Le vide étant fait dans le second flacon, j'adapte la tétine au sein de la nourrice en plaçant très exactement . le mamelon au centre, j'ouvre très légèrement le robinet
Fic. III. — DisPosiTIF ADOPTÉ POUR LE FRACTIONNEMENT DU LAIT DE FEMME
de verre, de façon à faire un vide partiel dans le premier flacon, etje le referme aussitôt. Par des pressions manuelles exercées sur le sein, je facilite l'émission du lait. Pour ne pas fatiguer le mamelon, je laisse rentrer l'air de temps à autre en ouvrant la pince de Mohr. Par ce procédé jai toujours pu vider le sein sans difficulté.
Pour diviser la traite, j'ai substitué au premier flacon,
le dispositif imaginé par Delépine (1) pour les distillations fractionnées dans le vide.
Il se compose d’une éprouvette cylindrique en verre ayant 20 cent. de hauteur sur 8 cent. de diamètre intérieur. La partie supérieure est rodée pour recevoir un couvercle également rodé à sa base. Ce couvercle est percé, au centre, d’un trou rodé dans lequel peut tourner un distributeur dont la partie supérieure est reliée au tube venant du tire-lait; la partie inférieure est coudée. Dans l’intérieur de l’éprouvette sont disposés des tubes à bec, gradués, maintenus par un support. À la partie inférieure de l’éprouvette est un ajutage en verre permettant de rattacher l’appareil au flacon conique dans lequel est fait le vide. Pendant la traite, on n’a qu’à tourner l’appareil autour du rodage du distributeur pour amener l’extrémité de celui-ci successivement au-dessus de chacun des
tubes.
(1) Dezépine, Bull. des Sc. Pharm., t, XV, page 262, 1908.