TROISIÈME OBSERVATION
Homme de a3 ans. — Forte conslilu'ion. — Apparition de la diarrhe'e, le matin. — Imprudences; promenade dans un lieu humide, ingestion d’un verre d’eau-de-vle. — Le soir, développement du choléra. — Mort neuf heures après l’invasion de la maladie. — Autopsie. — Cerveau, poumons, foie, gorgés de sang. — Intlammntioii de la membrane muqueuse de l’estomac et des intestins. — Altération des follicules.
Jean Schade, cocher, âgé de 28 ans, fortement constitué, éprouve, le 16 oclobiTe, au malin, un peu de diarrhée^ les évacuations, peu abondantes, avaient lieu sans douleur aucune. Vers cinq heures de l’après-midi, Schade prend un petit verre d’eau-de-vie amère, dans l’intention, disait-il, défaire pa.sser sa diarrhée^ il va ensuite se promener sous les tilleuls ( promenade de Berlin), et s’assied sur un banc jusqu’à six heures du soir. Peu après, il éprouve du malaise et se retire cliez lui; à peine arrivé, il est pris de vomissemens, de crampes dans les bras et les jambes ; la diarrhée augmente. Le même jour, à dix heures du soir, il entre à l’hôpital de M. Romberg : il présen-
tait alors une alteration profonde des traits- les jeux sont enlbncés dans les orbites*, un cercle noirâtre les entoure 5 les joues sont creuses, la bouche enti’oLiverte ^ une sueur froide et visqueuse couvre le fl'ont. LiC pouls est insensible^ les mains et les pieds sont froids et bleus la peau de ces parties est plissce^ la langue est froide et bleuâtre. Les vomissemens se renouvellent fréquemment, ainsi que la diarrlie'e. Le liquide rendu par les selles est aqueux, mêle' de flocons blanchâtres, très-nombreux , et ressemble à de l’eau de riz. Le ventre est douloureux à la pression.
Trailement. Bain de vapeurs, bain chaud acide à 3o degrc's, Réaumur ^ teinture de fer de Klaproth, 20 gouttes toutes les deux heures^ infusion de inenllie.
La respiration , qui e'tait difficile au moment de l’entrée du malade, devient encore plus pénible: la voix était éteinte 5 mais les facultés intellectuelles se maintinrent. Tous les symptômes s’aggravèrent, et la mort survint à quatre heures du matin, le 7 octobre, neuf heures après l’apparition des premiers accidcns du choléra.
Ouverture du cadavre, trente -deux heures après la mort.
Aspect extérieur. Tous les muscles sont contractés, saillans^ les pieds tournés en-dedans^ les pommettes colorées 5 les yeux entr’ou verts.
Crâne. Les sinus de la dure-mère sont rernpliç
de sang noir et liquide^ les vaisseaux de la piemère fort injectes. La substance cérébrale ne présente aucune altération, si ce n’est une congestion très -forte dans tous les vaisseaux^ point de sérosité dans les ventricules.
Poitrine. Poumon droit adhérent à la plèvre costale dans sa partie supérieure, et au diapliragme dans sa partie inférieure.
Le poumon gauche est tout-à-fait libre. Ces deux organes contenaient une grande quantité de sang noir.
Cœur. Le péricarde renfermait une très-petite quantité d’un fluide jaunâtre. L’oreillette droite et le ventricule droit, distendus par beaucoup de sang noir, renfermaient des caillots volumineux, dont l’un avait une couleur jaune très-prononcée.
Le ventricule et l’oreillette gauche contenaient peu de sang.
Abdomen. L’omenlum est très-léeèrement in-
jecté^ l’estomac a contracté d’anciennes adhérences avec la face inférieure du foie^ la face supérieure de ce dernier organe est adliércnte, dans toute son étendue, à la face inférieure du diaphragme.
Estomac. La face extérieure ne présente rien de remarquable^ sa membrane muc[ueuse est d’un rouge pourpre^ elle est ramollie vers le bas-fond, et se détache facilement par lambeaux, au moindre frottement.
Intestins grêles. Le duodénum présente, à sa
partie siipcrienre, une rougeur poimülee , de la grandeur d’un pouce et demi.
Le jéjunum n’ofifre que très-peu de traces inflammatoires, et elles sont très-Ie'gères.
L’iléon présente, à sa partie supérieure, des follicules isolés, en assez grand nombre : outre ces follicules, que l’on rencontre aussi et en bien plus grand nombre dans la partie inférieure de cet intestin, on trouve des plaques folliculeuses, ovales, de grandeur variable, depuis quelques lignes jusqu’à deux pouces environ^ il y en avait onze.
La partie inférieure de l’iléon présente, outre ces plaques, des traces d’une inflammation trèsprononcée.
Le gros intestin ne présente point de rougeur 5 on y remarque des follicules assez nombreux, mais peu développés.
Le Joie a une couleur jaunâtre 5 il contient beaucoup de sang.
La rate est peu volumineuse 5 elle n’offre rien de remarquable.
La vessie est contractée, rouge près du col^ elle contient une très -petite quantité d’urine.
Cette observation nous présente un des cas les plus fréquens du choléra : quoique l’attaque soit violente et prompte, cependant la maladie se montre, si l’on peut ainsi s’exprimer, dans toute sa simplicité : point de phénomènes anormaux.
ni d’accidens nerveux ou inflammatoires extraordinaires^ néanmoins, que de réflexions fait naître cet exemple ! combien de questions ardues il soulève !
Et d’abord, quelle est donc la puissance qui, en peu d’heures , brise les rouages de la vie qui paraissait le mieux affermie? Est-ce un miasme, un effluve, une émanation terrestie, une modification atmosphérique? Question vaste et presque insoluble, mais qui mérite cependant d’être examinée. ^Nous nous en occuperons plus tard.
Quelle que soit la cause du mal , il faut qu’elle possède une énergique activité, pour altérer si profondément l’expression de la physionomie et entraver le jeu des organes les plus irnportans.
Comment expliquer l’enfoncement des yeux dans les orbites? Nous l’ignorons. Nous avions d’abord pensé qu’il pouvait tenir à la contraction simultanée des muscles de l’œil ^ mais, dans cette hypothèse, le globe oculaire devrait être immobile, et cela n’est point ^ le malade le meut avec facilité dans tous les sens. Peut- on admettre que le paquet graisseux qui existe dans le fond de l’orbite a diminué subitement? Rien n’autorise cette supposition, car l’embonpoint général n’éprouve, dans cette courte maladie, aucune diminution sensible, et d’ailleurs, dans les autopsies, je n’ai jamais rien trouvé de remarquable dans l’orbite.
Une autre question non moins embarrassante se pre'senle à l’occasion des plis des doigts. Peut-on attribuer ce phénomène au refl oidissemenl des extrémités? Mais alors, pourquoi ne se présente-t-il pas lorsque les doigts perdent accidentellement leur calorique? Sans doute quelques personnes donneront des explications c|ui leur paraîtront incontestables : c’est le sang, diront-elles, qui, en s’éloignant des extrémités, permet aux tissus de se rétracter, et force ainsi la peau à se plisser.
S’il en est ainsi , pourquoi , chez les enfàns qui ; ont le choléra, la peau des doigts ne se plisse-t-elle pas? Leurs doigts arrondis et celluleux présentent cependant, plus qu’à tout autre âge, les conditions propres à l’affaissement des tissus.
L’un des phénomènes qui m’ont le plus vivement frappé en explorant les malades , c’est le froid de la langue. Et quoi de plus pénible, en effet, que de voir un homme qui parle avec justesse, implore quelquefois votre secours, et dont les organes sont déjà saisis par le froid glacial de la mort!
Je ne chercherai point à expliquer les causes de l’abondance du fluide sécrété, ni à déterminer les caractères des altérations trouvées dans le i cadavre^ nous reviendrons bientôt sur ces divers points.