CINQUIÈME OBSERVATION
Femme de 82 ans. — Mère de trois enfans , dont deux morts du choiera. — Exposition frequente au froid et à l’humidité. — Développement des accidens , le 2 octobre. — Traitements — Bains de vapeurs, frictions , teinture d’hellébore blanc. — Amélioration momentanée. — Rechute. — Mort le 5 octobre. — Autopsie. — Inflammation de l’estomac, altération des follicules de l’intestin grêle. — Ecchymoses sur le cœur.
Wilhelmine Wilde, âgée de 32 ans, est mère de trois enfans , dont deux sont morts du choléra. Cette femme vendait des fruits à la porte de sa cave, circonstance qui l’exposait fréquemment au froid et à l’humidité. Le octobre, la diarrhée se déclare ^ la malade ne prend aucun soin : dans la nuit, les vomissemens surviennent, et tous les accidens du choléra se déclarent le 2 au matin. Wilhelmine Wildé entre, dans la journée, à l’hôpital de M. Boehr. Yoici les symptômes qu’elle présentait : un froid glacial s’est emparé de tout le corps et particulièrement du visage^ les vomissemens sont fréquens et copieux^ la diarrhée n’existe plus : la tête et l’épigastre sont trèsdouloureux; la langue est nette, mais froide; la soif est vive ; les crampes des mollets sont fortes ; les joues sont creuses, les pommettes saillantes, les yeux enfoncés , un cercle brunâtre les entoure ; la peau de la face semble d’un gris sale, caractère très-ordinaire chez les cholériques ; le pouls
est imperceptible. Lorsque la malade est calme, les paupières restent entr’ouverles , les yeux semblent tournes en haut, et Ton n’aperçoit que le blanc de la sclérotique.
Depuis son entrée à l’hopital jusqu’à huit heures du matin, 3 octobre, Wilhelmine Wilde' a pris trois bains de vapeurs, et on l’a frictionne'e trèssouvent^ tous les trois quarts d’heure, elle a avalé cinq gouttes de teinture d’hellébore blanc, et elle a bu de la tisane de menthe. Sous l’influence de ces moyens, la chaleur ne s’est pas développée^ toutes les fois que la malade prend la teinture d’hellébore, elle se plaint d’une ardeur brûlante dans l’estomac. Aucun des accidens n’a diminué d’intensité : le pouls est nul^ la peau des doigts est fortement plissée , comme si ces parties eussent été tenues long-temps dans l’eau ^ les vomissemens ont continué , mais la diarrhée n’a pas reparu ^ l’iirine est nulle ^ la voix est faible, éteinte, entre- ' coupée.
Toute la médication employée la veille est prescrite de nouveau pour la journée du 3 octobre. Dans l’après-midi, la respiration étant devenue fort difficile , l’aide de service pratique une saignée, du bras^ il obtient cinq onces de sang : après la saignée, le pouls reparaît , on le sent facilement , il bat 90 fois par minute^ la peau reprend un peu de chaleur ^ l’ex[)ression de la figure est meilleure^ la voix est moins faible. La malade prend
sept bains de vapeurs , depuis dix heures du matin jusqu’au lendemain à huit heures.
A cette e'poque, la malade est assez bien; le pouls se soutient , mais les douleurs de l’estomac se renouvellent chaque fois que la teinture d’hellebore est administrée. La diarrhée reparaît dans la journée; il y a plusieurs vomissemens de matières liquides et grisâtres.
La nuit est agite'e; la malade se lève sans l’appui
de personne, et va se coucher dans un lit voisin du sien.
Le 5 octobre, le pouls a disparu de nouveau; la njalade est inquiète, elle se découvre constamment, les membres sont reli’oidis; les j^cux sont ternes et très-enfoncés dans les orbites ; la respiration est tres-pénible : deux saignées sont faites dans la journée, mais elles ne fournissent qu’une petite quantité d’un sang noir, épais et visqueux. Vers le soir, tous les accidens s’aggravent, et la mort, arrive à neuf heures et quart de la huit.
Ouverture du cadavre,, douze heures après la mort.
yspect extérieur. Yeux enlr’ouverls; bouche beame; couleur marmorëe sur les mollets, les cuisses, les bras. Les membres sont restes flexibles ;
P°‘"‘ cadavëricme.
ééte. Sinus de la dure-mère remplis de sangles vaisseaux de la pie-mère très -injectes, parti-
ciilièrement snr la partie poste'rieure et supe'rieure. Substance cérébrale remplie de sang^ sa consistance est naturelle^ très-peu de sérosité dans les ventricules. Plexus choroïdes naturels.
Abdomen. Omentum injecté^ gros intestins distendus par des gaz et des fluides : ils sont encore chauds. Les intestins grêles sont distendus, injectes. La rate est petite, sans altération.
estomac est vide^ il est fortement enflammé; toute la membrane muqueuse est rouge ; elle n’est ramollie nulle part. Le duodénum est fortement injecté et rempli d’un mucus bilieux. Les valvules du jéjunum sont très-injectées; un mucus grisâtre adhère à toute la membrane. L’injection diminue vers l’iléon. Dans le commencement de l’iléon existe une plaque folliculeuse longue de deux pouces. Dans cet intestin , l’inflammation est très -prononcée; une très-grande plaque existe aussi près du cæcum.
Le gros intestin contient des matières analogues à celles du petit intestin, mais plus liquides.
La membrane muqueuse des gros intestins n’offre point d’inflammation; il n’y a que des follicules isolés, un peu plus visibles que dans l’état ordinaire.
La vessie est contractée, contenant quelques gouttes d’une urine trouble et blanchâtre; la membrane muqueuse est rouge près du col.
Le foie est sain , rempli de sang ; la vésicule
biliaire est distendue par une bile fluide, verdâtre, mêlée de flocons.
Les reins sont sains.
La matrice est saine ^ mais les parois de sa cavité sont d’un rouge noirâtre, et cette couleur va en diminuant en s’enfonçant dans l’épaisseur du corps 5 cette couleur est due à la présence du sang.
Poitrine. Poumons péu affaissés ^ ils contiennent tous deux beaucoup de sang à la partie postérieure.
Péricarde normal, cœur sain^ mais sur la face postérieure existent plusieurs ecchymoses de grandeur variable, depuis deux et trois lignes jusqu’à cinq ou six (i).
Il serait difficile, peut-être, de signaler un exemple où l’influence fâcheuse des remèdes a été plus prononcée que chez Wilhelmine Wilde. Tous les symptômes annonçaient une amélioration notable^ mais bientôt les accidens reparaissent avec une nouvelle violence par l’effet de l’administration de l’un des médicameus .les plus actifs et les plus excitans.
IL me brûle disait cette pauvre femme, après avoir avalé le poison. Cette énergique expression peignait avec vérité ce qu’éprouvaient les organes^ et nous, médecins français, pour qui le cri des organes soii^rans est aujourd’hui une langue
(i) En ouvrant ce cadavre, je me suis coupé au doigt indicateur de la main droite. J’ai continué l’autopsie, et il n’en est rien résulté.
familière, nous nous serions arrêtés, nous aurions craint d’aggraver le mal, en faisant naître une violente inflammation.
En Allemagne, malheureusement, il n’en est point encore ainsi : les remèdes doivent combattre des maladies^ et l’on ne s’occupe point d’examiner leur action sur les tissus vivans. Qu’en résulte-t-il? C’est que les médecins Allemands, en général, administrent, sans hésitation, les médicamens les plus actifs^ et, loin de reconnaître leur erreur, lorsque le succès ne répond pas à leur attente, ils s’empressent, au contraire, de rechercher quelque préparation plus violente encore : c’est ainsi qu’après avoir employé le camphre, qu’ils donnent en potion et en lavement, ils ont eu recours aux teintures de fer, d’hellébore, de noix vomique, au bismuth, et, enfin, au phosphore. L’ouverture des cadavres nous enseigne tout ce que nous avons à redouter de semblables préparations, et la théorie, d’accord avec les faits, nous prouve qu’elles ne peuvent que hâter la mort. Ces vérités ne sauraient être dites trop^ souvent, ni répétés avec trop de force^ il faut que l’on comprenne que la médecine ne doit plus se faire d’inspiration, et que la vie des hommes est chose sacrée.