‹ Observations sur l'epidemie dyssenterique qui a regne a l'ecole de Mars, au camp des Sablons, dans l'an II de la RepubliqueChapitre 18 sur 27 · SIXIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

SIXIÈME OBSERVATION

35 ans. — Maladies anterieures , refroidissemcnl et fatigue. — Developpeiuent du choiera — Le malade raconte lui— meme ses impressions au début du choiera. — Symptômes tres-graves. — Amélioration. — Convalescence. — Développement subit du déliré. — Mort. — Ouverture du cadavre.

Auguste Lemke , tailleur, âgé de 35 ans, tombe malade le 4 octobre, dans la nuit^ il est reçu à riiôpital le 5, à dix heures du matin.

Cet homme porte une hernie, et il est exposé, depuis plusieurs années, à des vomissemens , à la diarrhée et à des accès d’asthme.

Lemke nous a décrit lui-même l’invasion du choléra ^ voici comme il s’exprime :

« Le lundi 3 octobre, je me suis fatigué en déménageant mes meubles^ le corps étant en sueur , j’ai dû m’exposer souvent à l’air et à la pluie^ j’ai senti pendant toute la journée du lendemain un abattement extraordinaire et un assoupissement inaccoutumé^ mes membres étaient appesantis , et mes forces diminuaient d’une manière progressive. Je ne puis pas dire que j’éprouvais de la douleur dans aucune partie du corps, cependant une sensation particulière m’annonçait l’apparition prochaine de la diarrhée. Ma respiration était libre, et je n’attribuais le dérangement que je ressentais qu’aux efforts que j’avais faits la veille, et surtout au refroidissement quej’avais éprouvé.

« Lorsque la maladie fut de'clarée, toutes les choses me paraissaient enveloppe'es d’un brouillard; cependant ma tête e'tait libre, et je me rappelle exactement toutes les dispositions qu’on a prises pour me transporter à riiôpital. A cette e'poque, une sensation pénible m’avertissait que j’ëtais fort malade; je n’ai pas eu de crampes dans les mollets, et j’ai pu continuer à uriner. »

A son entrëe à l’hôpital , voici les symptômes que le malade pre'sentait :

Refroidissement de tout le corps ; langue glaciale ; point de pouls ; la face est pâle, et couverte d’une sueur visqueuse ; les jeux sont cernes et enfonces dans les orbites; il n’j a point de crampes dans les mollets, cependant le malade e'prouve de faibles tiraillemens spasmodiques dans les orteils du pied droit. Au milieu de ces symptômes alarmans , Lemke a conservé la liberté de l’esprit , et il prie le médecin de faire tous ses efforts pour le rendre bientôt à ses pauvres enfans.

Traitement. Lavement camphré avec un scrupule de camphre; bain acide de 3o degrés, Réaumur ; frictions avec la flanelle et des brosses douces; infusion de menthe poivrée avec esprit de corne de cerf succiné; bain de vapeurs. Tous ces moyens furent sans succès.

A six heures du soir, l’état du malade était le même qu’au moment de son entrée à l’hôpital; on lui ordonne un second bain acide de 3o degrés;

et, toutes les deux heures, 20 gouttes de teinture de fer acétique étliérée (teinture de Klaprotli).

Une heure et demie après l’administration de ces remèdes , on observa une augmentation sensible de la chaleur de la peau, principalement sur les joues: le pouls commença à se faire sentir^ mais il était si faible, qu’il n’était pas possible de compter les pulsationsi L’exjiression du regard et l’éclat de la voix, revenu presque tout-à-coup, annoncèrent le retour à la vie : la respiration était beaucoup moins gênée, mais le malade se plaignait d’une ardeur brûlante le long de l’œsophage; les pupilles ne se contractaient pas à fapproche d’une vive lumière. Le malade avait des envies prononcées d^uriner^ mais l’expulsion du fluide n’avait pas lieu; les selles, blanches et floconneuses, devinrent plus consistantes et moins copieuses.

A deux heures de la nuit, après avoir pris 60 gouttes de teinture de fer, il eut un vomissement de matières brunes , fluides et floconneuses; bientôt après il eut des selles grises, claires, moins fluides qu’au paravant; point de crampes; l’urine n’avait pas paru.

Le 6 octobre, l’amélioration se soutient : la langue est humide et chaude, mais noircie par la teinture de fer : le malade continue à se plaindre d’ardeur dans le pharinx et l’œsophage. Conti-

nuation de l’usage de la teinliire de fer * la dose n’est plus que de lo gouttes toutes les trois heures, dans une lasse de tisane de gruau d’avoine.

Cet état se soutient pendant trois jours ^ le malade se lève, il prend des alimens* son rétablissement paraît prochain 5 on le fait passer dans la salle des convalescens.

Lemke y reste trois jours, mais les forces ne se rétablissaient pas 5 les mains étaient redevenues froides et marbrées^ l’appétit ne se prononçait pas ^ la mélancolie semblait s’être emparée de son esprit.

Dans la nuit du ro octobre, Lemjke devient furieux, il veut se jeter par la fenêtre^ lié sur son lit, il se débat avec violence; mais bientôt ses forces l’abandonnent, et il meurt vers cinq heures du malin.

Ouverture du cadavre , vingt-huit heures après la mort.

Jipect extérieur. Membres faiblement musclés; couleur violette de la peau à la partie postérieure du tronc; raideur cadavérique trèsprononcée.

Tête. Les sinus de la dure-mère sont remplis de sang; la pie-mère qui recouvre les lobes antérieurs du cerveau est rouge, enflammée; la substance cérébrale est fortement injectée de sang.

Poitrine. Les poumons contiennent beaucoup

-âf*. sang, surtout à leur partie postérieure, mais sensiblement moins que chez les hommes qui meurent pendant l’accès du choléra. Le cœur n’ofïrait rien de remarquable.

Abdomen. La membrane muqueuse de l’estomac est très-ramollie au bas-fond, elle s’enlevait avec une grande facilité:; l’intestin présentait aussi semblables traces d’inflammation chronique de la membrane muqueuse^ les follicules, soit isolés, soit rassemblés en plaques, étaient trèssaillans et fortement altérés^ sur deux plaques folliculeuses on remarquait des ulcères ^ le gros intestin était rouge dans plusieurs points. La vessie, contractée, contenait peu d’urine. Les -autres organes de l’abdomen ne présentaient pas d’altération notable.

Les réflexions se pressent à la lecture de cette observation- Et d’abord , remarquons la description des souffrances éprouvées par le malade, au moment de l’invasion du choléra ; elle est pleine d’intérêt. Rarement on trouve des hommes assez intelligens pour faire une narration exacte et correcte des maux qu’ils ressentent ; plus rarement encore rencontre-t-on des malades qui conservent assez de présence d’esprit pour rendre compte de leurs sensations au moment même où elles existent. Si l’on croyait pouvoir obtenir de semblables détails des hommes rétablis du choléra, on se tromperait^ on ne trouverait plus que des

souvenirs infidèles, et quelquefois complètement effacés.

L’obscurcissement de la vue, survenu chez Lemke, au moment où le choléra était déclaré, existe— t-il chez tous les hommes? Nous l’ignorons. Plusieurs fois j ai interrogé les malades sur ce points mais leurs réponses n’étaient jamais satisfaisantes: la difficulté de parler qu’ils éprouvent ne permettait pas une longue conversation, et, lorsqu’ils se rétablissaient , ils avaient tout oublié. Malgré cette absence de documens certains, je suis disposé à admettre l’existence du fait , et je me fonde sur l’état de congestion qui se montre constamment dans le cerveau des individus morts du choléra. C’est aussi à la congestion, qu’il faut attribuer l’immobilité des pupilles. Ces faits se conçoivent très-bien physiologiquement, et se représentent,-pour les mêmes motifs, dans l’apoplexie. C’est encore à cet état de congestion, que nous croyons devoir rapporter cet état d’hébétude qui existe pendant la convalescence, et se prolonge quelquefois après. Enfin, c’est aussi à la congestion prolongée pendant plusieurs jours, que nous attribuons, en grande partie, le développement subit m du délire chez Lemke. On sait que la présence forcée du sang dans un organe le prédispose fortement à l’inflammation, et suffit même pour la faire naître.

La teinture de fer de Klaproth avait d’abord

paru réussir chez Lemhe, et le me'decin qui Pavait prescrite se félicitait d’avoir enfin trouvé un médicament héroïque^ ainsi qu’il le disait, contre le choléra. Ses espérances furent promptement et péniblement trompées. J’ai recueilli dix observations de malades à qui la teinture de fer fut administrée, un seul n’est pas mort. Pouvait-il en être autrement f Je ne le pense pas. Qu’on examine, en effet, la composition de ce médicament, et l’on sera convaincu aussitôt qu’il doit être l’un des excitans les plus puissans de la thérapeutique, et cette propriété ne lui est pas contest;'e. Or, comment espérer un résultat avantageux des médicamens de cette nature , chez des malades qui annoncent, par leurs souffrances, l’existence d’un trouble profond dans les organes digestifs. La douleur de l’abdomen, à la moindre pression j le? cris que poussent, assez souvent, les malades, les femmes surtout, lorsqu’on comprime cette région^ la soif vive, l’appétence pour l’eau froide, le sentiment d’ardeur intérieure, qui porte les malades à se découvrir, quoique leur peau soit glacée : tous ces symptômes n’expriment-ils pas hautement que la membrane muqueuse digestive est le siège d’une vive inflammation ? L’anatomie pathologique vient, en outre, présenter aux yeux des plus incrédules, des preuve.s incontestables: la rougeur partielle de la membrane muqueuse, les ramollis^mens qu’on y trouve

SI fréquemment, le gonflement des foilicules mncijiares, ne sont-ils pas autant de faits qui atte'stent l’existence de l’inflammation?

Mais, passons ; nous reviendrons plus loin sur cet important objet. Je n’ai voulu qu’indiquer ici que la teinture de fer, et tous les excitans violens qu’on a vantes et qu’on vantera contre le choléra, sont éminemment nuisibles; et que, quelles que soient les apparences d’un moment, le résultat déliuitif ne peut être que ia perte du. malade.

Remarquoïis encore, à l’occasion de Lemke, combien doit être grande la circonspection du médecin c[ui veut porter un diagnostic sur l’issue du choléra. Tout annonçait, chez ce malade, une convalescence prompte et sûre; la confiant était même si grande, que le médecin, directeur de l’hôpital, avait déjà envoyé Lemke dans la salle des convalescens, et c’est alors cjue les accidens les plus violens se déclarent et que la mort arrive. JNous ne connaissons aucun signe qui annonce d’une manière certaine le retour à la santé. Il en est un, cependant, qui a beaucoup de valeur, parce qu’il trompe rarement: c’est la réapparition du pouls. Mais ce symptôme ne doit faire naître des espérances, que lorsque le développement du pouls est progressif; si le pouls, au contraire, se montre faible, inégal, et disparaît par intervalles, il ne donne alors aucuti§

garantie. Nous en trouvons une preuve chez Wilhelmine Wilde (^voycz observation 5®). INoiis présenterons des considérations plus etendues sur ce sujet intéressant, lorsque nous nous occuperons du pronostic du choléra.

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