HUITIÈME OBSERVATION
lîeunc homme de 23 ans. — De'veloppemcnt du choiera. Passage à l’etat typheux dés le second jour. — Traitement. — Trois saignées, quatre applications de sangsues, deux applications de ventouses, sinapismes, calomelas. — Mort. — Autopsie. ^léroslté dans les ventricules' du cerveau, peu de sang dans cet organe.
Inflammation du tube digestif, notamment de l’appendice cœcale, etc.
Wilhelm Malowski , jeune homme de 22 ans, grand, bien conslitué , tombe malade le 2 octobre, après midi, et il entre à Tbopilal le même soir, à neuf heures et demie. Malowski couchait habituellement dans une chambre bu-
mide, et où se trouvait alors, malade du choiera, un de ses camarades, nommé Charles Becker. La diarrhée précéda de plusieurs jours, puis survinrent les vomissemens et tous les accidens du choléra. A'son entrée à l’hôpital, Malowski présentait les symptômes suivans ; soif vive^ langue froide, légèrement muqueuse^ voix éteinte^ joues creuses, pommettes saillantes^ yeux cernés, enfoncés dans les orbites^ mains et pieds bleuâtres, coloration qui s’étendait jusqu’au genou ^ peau des doigts plissée, refroidissement de toute la peau^ nulle excrétion d’urine^ point de crampes dans les mollets, ni de vomissemens depuis l’entrée à l’hôpital^ respiration courte, très-difficile.
Traitement. Bain acide à 3o degrés, bain de vapeurs^ frictions^ infusion de menthe poivrée,
avec addition de liqueur de corne de cerf^ e'mulsion camplirée^ lavement camphre'.
Le soir, le malade semble un peu mieux ^ le pouls s’est e'ievé^ la respiration est plus libre : on continue la médication prescrite le matin.
' Le 3 octobre, le pouls s’est développé, il est fréquent^ les narines sont sèches* les joues colorées^ le malade est assoupi^ la chaleur de la peau s’est un peu ranimée^ il n’j a plus de vomissemens.
Dans la nuit du 3 au 4^ îe malade s’éveille en sursaut^ il saute en bas de son lit, et fait quelques pas dans la chambre. L’infirmier le reconduit dans son lit, et il y reste assez tranquille. Vers onze heures du matin, un délire calme se déclare^ les paupières sont fermées^ la peau est chaude, celle des doigts reste plissée. Le malade est mis dans un bain d’eau chaude; une demi-heure après en être sorti, la peau devient humide, et une transpiration générale se déclare. Une médication active avait été déployée contre tous ces accidens : le malade avait pris, dans la nuit, deux grains de calomel, toutes les deux heures; on lui avait appliqué un sinapisme sur la poitrine, six ventouses sur le dos; mais elles ne fournirent point de sang. Plus tard, vingt sangsues furent placées derrière les oreilles ; le sang coula bien , et le pouls s’éleva. A six heures du soir , la parole est embarrassée; la soif est vive; la langue est secbe
au milieu ^ le malade éprouvé une grande anxiété. Application de quatre ventouses scarifiées, sur la nuque et la partie supérieure du dos : le sang coule, et le malade est plus calme.
Le 5 , les évacuations alvines sont involontaires ^ elles ont une couleur brune ^ la têle est fort embarrassée 5 les paupières sont constamment fermées, et, si le malade les ouvre un instant, lorsqu’on lui parle, c’est pour les refermer aussitôt^ apparition d’une surdité faible; décubitus en supination. Le malade est mis dans un bain tiède, et on lui fait, en même temps, des affusions d’eau froide sur la tète; puis , on le saigne au bras et on lui applique des sinapismes aux jambes. La saignée est répétée dans la journée , et , le soir , on renouvelle une application de sangsues , derrière les oreilles.
Le 6, l’état typhoïde ne s’est point amélioré ; le malade est plongé dans un , état soporeux , dont on a peine à le faire sortir : la langue est sèche; le pouls irrégulier, fréquent et mou; les évacuations alvines sont supprimées. Le médecin prescrit l’application de la glace sur la tête et une saignée du bras. Les veines du bras droit sont ouvertes , mais elles ne fournissent pas de sang; le bras gauche est mis dans l’eau chaude , et l’on en tire neuf onces de sang. Dans l’apres - midi , le malade est mis dans un bain , et l’on renouvelle les ablutions d’eau froide sur
la tête : toutes les trois heures , on administre deux ^u ains de calomel , dans le but d’obtenir des évacuations alvines. Le soir, le pouls est petit, faible , et quelquefois presque imperceptible.
Le 7, les sj^mptômes s’aggravent^ le malade entend a peine, lorsqu’on lui parle. Le médecin ordonne de recommencer la saignée^ l’on continue le calomel et l’application de la glace sur la tête.
Le 8, les joues sont décolorées ^ la bouche est béante, les lèvres et la langue desséchées^ le râle se fait entendre^ le pouls fuit : la mort arrive à une heure de l’après-midi.
Ouverture du cadavre, vingt-trois heures après la mort.
Aspect extérieur. Cadavre bien musclé ^ raideur cadavérique prononcée ^ paupières fermées.
Tête. Les sinus de la dure-mère contiennent peu de sang. Les vaisseaux de la pie-mère sont faiblement injectés. La substance cérébrale ne présente pas d’altération notable^ elle est faiblement injectée ^ les ventricules cérébraux contiennent environ une demi-once d’un liquide limpide et jaunâtre. Les plexus choroides sont rouges.
Poitrine. Les poumons étaient sains : tous deux adhéraient, par leurs parties supérieure et postérieure , à la plèvre costale. Ils étaient un peu alïâissés ^ leur partie antérieure contenait très-
peu de sang; leur partie postérieure en contenait beaucoup, mais moins que dans les cas ordinaires de choléra.
Le cœur est sain, ses deux cavités sont presque vides de sang; il existe dans le ventricule droit un caillot fibrineux, très-gros et très-long, qui s’étend dans l’artère pulmonaiie.
abdomen. L’aspect extérieur des intestins n’ofTre rien de remarquable*
La membrane muqueuse de l’estomac est tapissée d’un mucus épais, verdâtre, très-adhérent. La membrane muqueuse elle-même est peu malade ; on ne voit des traces inflammatoires que vers les régions cardiaque et pjlorique. La portion de cette membrane, placée au bas-fond, est grisâtre, ramollie, et s’enlève avec facilité.
L’intestin duodénum offre plusieurs points rouges, enflammés. L’intestin jéjunum contient beaucoup de fluide d’un gris jaunâtre; des mucosités glaireuses adhèrent aussi à la membrane muqueuse. Il n’y a que très -peu de traces d’inflammation aiguë. Le commencement de l’intestin iléon présente une plaque folliculeuse, superficielle, longue d’un pouce et demi environ. Dans le reste de l’intestin on trouve encore, près de la valvule iléocœcale, deux plaques folliculeuses , de quatre ou cinq lignes d’étendue. La valvule iléo-cœcale elle-même était couverte d’une foule de follicules, dont chaque ouverture apparaissait sous forme
de petit point noir, légèrement déprimé audessous de la membrane.
Le gros inteslin présentait les follicules de la membrane muqueuse assez développés 5 on n’y voyait que des traces légères d’inflanvmation.
L’appendice cœcale était gonflée, durcie^ sa membrane muqueuse était criblée de follicules developj)és , et dont l’ouverture apparaissait sous forme de petit point noir déprimé.
Le foie contenait peu de sang^ il ne présentait pas d’altération notable. La vésicule biliaire était remplie d’une bile liquide, verdâtre, contenant beaucoup de petits flocons.
La rate était saine.
La vessie était distendue par une grande q;uantité d’urine de couleur jaune-citrine. La membrane muqueuse était pâle , blanchâtre dans toutes ses parties.
11 est facile de pressentir tontes les réflexions cfue fait naître cette première observation de choléra transforme en typhus. Et d’abord, quoi de plus remarquable que la différence des symptômes de ces deux états morbides : dans le premier stade, nous voyons les phénomènes nerveux jouer le rôle principal-^ dans le second, nous voyons apparaître les phénomènes inflammatoires, qui se développent rapidement et épuisent la vie. Chez Malowski, les accidens inflammatoires se sont manifestés de bonne heure : dès le second jour
de la maladie, la langue est sèche, la soif est très-vive, la chaleur reparaît ainsi que le pouls, ie délire survient, les vomissemens cessent, et les selles deviennent rares et changent de nature. Le médecin le moins habile ne saurait se tromper sur cette transformation, car les symptômes du typhus sont presque en opposition directe avec ceux du choléra : nous avons vu en effet, dans celte dernière affection, qu’au lieu de délire, de coma, de sécheresse de la langue, etc., il y a conservation de l’intelligence, langue humide, souvent nette, perte de la chaleur et absence du pouls.
La transformation du choléra en typhus est chose fréquente, et ce phénomène nous semble jeter quelque lumière sur la nature des désordres organiques qui existent pendant la maladie. Ne peut-on pas concevoir que le système nerveux, atteint le premier par la cause inconnue du choléra , exprime sa souffrance pour tous les symptômes que nous avons indiqués ^ mais que, bientôt, la membrane muqueuse digestive, excitée par la même cause, s’enflamme et fasse une sorte de révulsion, qui détruise les phénomènes nerveux qui s’étaient manifestés? S’il en est ainsi, l’on conçoit que la mort peut survenir lorsque les phénomènes nerveux sont dans toute leur violence, et alors point de signes inflammatoires nettement caractérisés^ mais si l’état inflamma-
toire angmenle en même temps que Texcilation nerveuse diminue, les sj^mptômes qui sij^nalent cel état se prononcent, et la transformation en tjpluis s’opère rapidement. Cette explication admise, l’on comprend que les signes propres au choléra ne peuvent exister au-delà dç trois et très-rarement quatre jours ^ car les phénomènes nerveux épuisent rapidement la vie, tandis qu’elle peut se prolonger pendant huit ou dix jours, et plus, lorsque la membrane muqueuse digestive est le principal organe malade.
En séparant, ainsi que nous venons de le faire, les symptômes en deux séries , nous n’avons réellement exprimé qu’un fait^ mais ce fait ne serait plus exact, si nous prétendions exclure l’une de ces séries par l’autre. L’observation prouve, au contraire, que lors même que les accidens nerveux sont très-violens et très-promptement mortels, le tube digestif n’en éprouve pas moins des lésions inflammatoires plus ou moins profondes. Si les symptômes de cette phlegmasie ne se manifestent pas, c’est que les sympathies sont entravées par le trouble du système nerveux.
L’activité du traitement mérite d’être signalée: certes, le médecin physiologiste le plus hardi n’eût pas usé plus largement des déplétions sanguines, qu’on ne l’a fait chez Malowski. Trois saignées, quatre applications de sangsues, deux applications de ventouses scarifiées , voilà des moyens qui n’ont
pas du être sans influence sur la marche de la maladie. Mais de quelle nature a e'te' cette influence? Cette question me'rile d’être examine'e, elle est d’une grande importance pour la pratique.
Des médecins habiles se sont plusieurs fois demandé si les saignées sont applicables à toutes les époque: c’une phlegmasie, et si l’on doit combattre cette lésion par des déplétions sanguines répétées. La théorie semblait se déclarer pour raffirmative^ des essais ont été fails, et les résultats ont été prescpie constamment malheureux. Il fallut alors écouter les leçons de l’expcrience, et chercher la cause des insuccès. On reconnut bientôt que, lorsqu’une phlegmasie envahit un tissu, elle y produit promptement des altérations contre lesquelles les moyens antiphlogistiques viennent échouer.
Au début de 1 inflammation, les déplétions sanguines rendent incontestablement d’importans services, et elles conviennent tant que la turgescence des gros vaisseaux s’oppose à la circulation des fluides; mais lorsque le sang s’est en quelque sorte identifié avec les tissus, lorsque des altérations organiques existent, les déplétions sanguines ne font plus qu’affaiblir le mrdade, sans diminuer en rien l’intensité de la phlegmasie locale ; l’activité du système nerveux s’accroît alors de toute celle que perd le système sanguin ; les sympathies sont rendues plus faciles, et la mort
arrive prompteinent, sons la double influence dei* lésions organiques et de la perte abondante du sang.
Il est donc prudent, dans le traitement du choléra comme dans celui de toutes les phlegmasies aiguës, de ne pas pousser trop loin les évacuations sanguines : il arrive une époque où il ne peut en résulter que des inconvéniens et souvent des dangers.
Les pertes considérables de sang éprouvées par Malowski expliquent suffisamment l’absence de ce fluide dans les cavités du cœur, et la faible coloration des membranes du cerveau.