‹ Observations sur l'epidemie dyssenterique qui a regne a l'ecole de Mars, au camp des Sablons, dans l'an II de la RepubliqueChapitre 22 sur 27 · DIXIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

DIXIÈME OBSERVATION

Transfusion du sang ^ et exploration de Vétat des artères (i).

Vieillard de 6i ans. — Symptômes très-prononcés du choléra. — Absence complète du pouls. — Exploration de l’artère brachiale. — Caillot très-délié existant pendant la vie. — Parois artérielles blanches. — Transfusion. — Introduction de deux onces et demie de sang. — Mort deux heures après l’opération.

Un vieillard âge de 6i ans, atteint du cliole'ra , entre, le i6 octobre i83i, à l’iiôpital de la rue des Cuisiniers , à Berlin. Tous les symptômes du cliole'ra étaient bien prononcés^ la langue e'tait froide, les mains et les pieds bleus, le pouls lout-à-fait insensible : la maladie débuta vers le milieu de la nuit.

A dix heures du matin, l’opération de la transfusion est décidée^ mais avant de la tenter, on se demande si la circulation s’opère. Jugeant cette question d’une haute importance pour la physiologie pathologique , M. le professeur Dielfenbach n’hésite pas, après avoir pris toutes les précautions convenables pour arrêter une hémorrhagie, à mettre à découvert l’artère brachiale dans l’étendue d’un pouce, au tiers inférieur du bras.

L’artère mise à nu n’offrait aucune pulsation 5 on l’ouvre dans la longueur de cinq lignes , et, »

(i) Cette observation a été lue à l’Institut, séance du aS novembre i83i.

à notre j^rand étonnement, l’artère ne contenait pas une goutte de sang^ elle ne renfermait qu’un petit caillot rouge, de la grosseur d’un fd à coudre: les parois artérielles étaient nettes et blanches.

Le malade conservait toute sa présence d’esprit^ il parlait de l’opération^ il répondait avec exactitude à toutes les questions qui lui étaient adressées.

La profondeur des tissus était aussi froide que la superficie.

Après ces recherches, la transfusion du sang dans les veines fut exécutée immédiatement.

La veine médiane et les autres veines de l’avantbras étaient remplies de sang noir. La veine médiane étant ouverte, on injecta en trois fois deux onces et demie de sang.

Le malade n’en éprouva rien^ il n’accusait aucune douleur, si ce n’est une très-légère dans la plaie faite pour découvrir l’artère.

Ap rès la troisième injection, le pouls reparut à l’artère axillaire du bras libre ^ il battait 6o fois par minute 5 cela ne dura que cinq minutes.

Le sang introduit dans la veine ne fit pas échapper une seule goutte de sang par l’ouverture de l’artère.

Sous l’influence de la transfusion , on crut remarquer quelques contractions de l’iris^ le regard parut un peu plus animé.

Gel homme mourut à midi, deux heures après l’opération, qui paraît n’avoir exercé aucune influence sur la marche de la maladie.

Complications.

Le choléra peut-il se compliquer d’autres maladies? Les exemples sont rares, mais il en existe.

M. lûchtenstein a vu le cliolcra se développer chez une femme qui avait déjà éprouvé deux accès d’une fièvre intermittente tierce.

A l’heure ordinaire, l’accès de fièvre intermittente se manifesta par des frissons, de la chaleur et de la sueur : la femme guérit.

Trois autres cas, du meme genre, ont été observés, à Mittau, par le même médecin.

Nous avons vu, à Berlin, des éruptions de diverses natures se manifester chez des individus atteints du choléra, ou qui en étaient convalescens.

Chez un jeune garçon de i4 ans, une éruption pétéchiale apparut la veille de la maladie.

Une fille publique , convalescente du choléra, vit se former, sur les bras et les mains, une éruption herpétique qui ne guérit qu’avec difficulté.

Le hoquet est un accident qui vient, quelquefois, compliquer le choléra d’une manière fâcheuse. Lorsqu’il est faible et de peu de durée, la maladie n’en est que peu ou point aggravée 5 mais quand il se prolonge un ou plusieurs jours, ainsi que nous l’avons vu chez un homme qui entrait en convalescence, le danger est très-grand.

Plusieurs malades avaient des plaies aux jambes

et aux autres parties du corps 5 elles ont continue à suppui-er comme dans l’état habituel.

Chez Malowski ( i ) , une gonorrhée existait lorsqu’il est tombé malade^ l’écoulement n’a paru éprouver aucun changement, ni dans sa qualité, ni dans sa nature.

Symptômes anormaux. — Epiphénomènes.

La sclérotique de plusieurs individus nous a présenté une couleur grisâtre remarquable. Ce changement de couleur ne nous paraît pas être une véritable ecchymose, quoique nous l’ayons souvent entendu nommer ainsi.

Celte coloration offre rarement des variétés; nous l’avons, cependant, vue d’un gris-rougeàire. Elle forme ordinairement une tache concave, vers l’iris, de trois ou quatre lignes de longueur; elle est située communément à la partie interne de l’œil; quelquefois, elle prend la forme d’un croissant, dont les extrémités seraient dirigées en haut : nous avons observé cette particularité chez un nommé Schwering, tailleur, âgé de 33 ans.

Nous n’avons jamais vu ces taches exister à la partie supérieure de la sclérotique.

Des ecchymoses véritables se montrent quelquefois aux paupières iiiiérieures; elles se mani-

(i) Voyez Observalion huilicine.

festent par une couleur rouf^e-violette de la peau. Nous les avons observées plusieurs fois: elles étaient très prononcées chez Williams- Scliniitt, homme de 28 ans, qui guérit.

Organes génitaux de Vhomme. I^a verge est ordinairement pendante, et plus ou moins retractée j le scrotum est ridé, contracté. Cependant, quelques hommes , malgré le trouble profond produit par le choléra, éprouvent des érections. Nous avons vu, le 5 et le 7 octobre, deux hommes placés dans fliopital de M. Romberg, et qui ont eu la verge en érection pendant plusieurs heures ils sont morts.

Organes génitaux de la femme. L’écoulement menstruel, si souvent troublé par des causes légères, a paru, plusieurs fois, n’être point entravé par l’apparition du choléra.

Deux gardes-mala(îes de l’hôpital deM. Casper, nommées W ilhelmine W^ischel, âgée de 33 ans, et Anne Reifgersten, âgée de 4^ ont été

attaquées du choléra, le 9 octobre : les menstrues, chez toutes deux, ont paru à l’époque fixe.

Chez une femme, appelée Henriette Lhich, âgée de 32 ans, et qui tomba malade le 2 octobre, les menstrues existaient lorsque le choléra se développa^ l’écoulement a continué sans interruption pi dérangement.

Exp<h'iences thermométriques.

L’abaissement de tempe'rature qui survient cliez les personnes atteintes du choiera , était un fait trop remarquable, pour qu’il n’attirât point l’attention des observateurs. M. le docteur Casper ^ s’est occupé de recherches sur ce sujet ^ en voici le résultat :

Le thermomètre de Réaumur , placé dans la paume de la main des malades, ne s’élève ordinairement qu’à 17 ou 18 degrés.

Placé sous l’aisselle , il marque 19 ou 20 degrés,

Introduit dans la bouche, ou soumis à l’action de l’haleinc, il donne 20 ou 21 degrés.

Mis sur l’épigastre, il s’élève à 20, 21 et 22 degrés.

Traitement curatif.

Ce chapitre pourrait êtic:; fort long, si nous voulions examiner tons les moyens que l’ignorance ou le charlatanisme ont vantés contre le choléra. Ce travail, purement historique, ne conviendrait pas dans un ouvrage de la nature de celui-ci (ij; nous nous bornerons à ce qui est d’une application pratique.

(:) Consullez sur ce point le savant ouvrage du docteur Boisseau ; Traité du choléra- morhus considéré sous le rapport médical et adiniiiistrati/’ : page ao2 et suivantes. Paris. i83a.

Cet ouvrage présente le tableau des épidémies de choléra qui ont précédé celle de Beilin , et l’exposé des diverses méthodes de traitement qui ont été mises en usage contre cette maladie, notamment dans l’Inde Anglaise, ep Russie et en Pologne.

Les nombreux exemples triiisuccès de la mederiue , dans le traitement du cliolera, ont fait penser à quelques personnes que la science est impuissante conli’e celte maladie. Plusieurs faits, notamment l’effrayante mortalité qu on observe, sembleraient appuyer cette opinion^ mais 1 expérience en démontre promptement toute l’inexactitude. Les moyens médicaux ont une influence évidente sur la marche et l’issue du choléra, et il est plus que probable que, lorsqu’ils sont administrés par une main habile, ils produisent des effets salutaires. Si le résultat contraire a été si souvent observé, cela tient, il faut le dire,, à ce que l’empirisme, et non le raisonnement, a presque toujours dirigé, l’administration des remèdes. En blâmant les méthodes de traitement généralement suivies , ce n’est pas dire que des succès brillans nous attendent : une semblable prétention serait tout à la fois de la présomption et de l’impudence^ nous pensons seulement que la médecine ne contribuera plus k aggraver le mal , et que les malades dont les organes ne seront point trop profondément ébranlés ou altérés, seront sauvés. D’ailleurs , dans cette maladie, comme dans nombre d’autres, la puissance de la vie vient concourir au rétablissement de la santé ^ elle suffit même seule pour opérer une guérison complète, et nous connaissons plusieurs exemples d'individus qui se sont rétablis sans le secours des médecins ni de la médecine.

On a clicrche, et l’on clierclicra long-temps encore, mi spécifique contre le cliole'ra^ déjà l’on a donné comme tels cent moyens que l’expérience a fait promptement abandonner : l’on en pn'sentera bientôt cent auties; car le cliarlatanisme ne se rebute pas, et le public, qui en est toujours la dupe, semble Tencourager par sa crédulité.

Plusieurs moyens ont été préconisés, non comme spécifiques, mais comme remèdes efficaces et presque infaillibles contre le cboléra : des expériences consciencieuses ont bientôt détruit toutes ces prétentions exagéi'ées.

Les cataplasmes de foin, qui ont fait tant de bruit en Russie, et dont l’empereur lui-même s’est occupé, ne sont utiles que comme moyens calorifères, et, comme tels, ils ne valent pas les bains de clialeur communément employés.

Le sons- nitrate de bismuth, que le docteur Léo a préconisé avec tant de chaleur , n’a pas joui long-temps de sa réputation. Le bruit des prétendus succès obtenus par ce médicament , enüta^ea les médecins de Varsovie à nommer une commission pour examiner les cfTets de ce remède, et M. Léo, lui-même, fut chargé de l’administrer. Vingt-deux malades lui furent confiés^ le lendemain mtuin il n’en restait plus deux.

Des recherches de même nature furent faites pour constater les effets du calomelas, véritable

panacée des Anglais, et les résultats furent ana^ logiies.

On a beaucoup parlé, en Prusse, de la mixture de Hope (i). Une cuillerée de celle mixliire,! donnée toutes les deux heures, dans une décoction d’avoine, paraîtrait avoir bien réussi, a Dantzig, entre les mains de M. Sinogovvitz, puisqu’il n'aurait perdu, d’après ce qu’il nous a alïirmé, que 3i malades sur io8 qu’il a traités. Nous ne voulons point contester à M. Sinogowilz les succès qu’il a obtenus ^ mais nous pensons qu’ils doivent tenir à autre chose qu’à la potion qu’il administrait: les bains de vapeurs, les frictions, et plusieurs autres moyens qu’il employait sans doute avec beaucoup de discernement, ont dû concourir aux cures nombreuses qu’il a opérées.

Les moyens médicaux employés à Berlin ont été très-nombreux:; voici les principaux: bains d’eau chaude simple ou acidulée avec deux ou quelquefois quatre onces d’acide nitrique ou sulhuique^ bains de vapeurs^ frictions avec la flanelle sèche ou humectée de spiritueux aromatiques.

Les bains d’eau étaient donnés à la température de 3o à 35 degrés Réaumur^ les bains de vapeurs

(i) Celle polionse compose A"' acide nitrique^ de teinture d'opium et d’une mixture camphrée. Voyez, pour la préparation de ce médicament, la 4* édition de la Pharmacopée de la Prusse.

donnés dans le lit étaient portés à la température de 4^ ^ 45 dcfçrés.

On administrait, à l’intérieur, les excitans les plus énergiques, tels que le camphre, la teinture de fer de Kiaprolh , le carbonate d’ammoniaque, la teinture de valériane, la teinture d’hellébore blanc, le vin émétisé, la noix vomique pulvérisée, la strychnine, le calomel, l’eau de Luce, l’huile animale de Dippel, Tassa fœtida, le musc, l’éther, etc.

On en vint à des moyens bien plus énergiques encore: dans l’hôpital delà Louisen-Strasse, le médecin fit placer des moxas sur la région du cœur; un fer rouge fut appliqué sur l’épigastre, et traîné le long de l’épine dorsale; enfin, le galvanisme, l’électricité, furent mis en usage : tous ces remèdes furent sans succès. On employait encore, très-fréquemment, les sangsues, les saignées, les ventouses, les sinapismes, les vésicatoires, les cataplasmes de farine de graine de lin. Après avoir épuisé tous ces moyens , on en vint à croire que la transfusion du sang pourrait être utile, et on l’exécuta. Les observations que nous possédons sur ce sujet sont trop importantes , pour que nous ne les présentions pas dans leur entier.

Page 1