QUI A RÉGNÉ A BERLIN
De toutes les e'pide'mies de choléra qui ont éclaté dans les différentes villes du nord de l’Europe, nous pensons qu’il n’en est point de plus importante pour la science que celle qui s’est développée dans la càpitale de la Prusse au mois de septembre i83i.
Ce n’est qu’alors que les médecins ont pu se livrer, sans entraves et sans dangers, aux recherches d’anatomie pathologique, et opposer aux accidens de la maladie les ressources qu’offre abondamment à la médecine une ville riche et civilisée. Antérieurement, c’était impossible. On sait à quels périls les médecins étaient exposés en Russie 5 plusieurs ont payé de leur vie leur zèle et leur dévouement à l’humanité et à la science.
En Pologne, les obstacles n’étaient pas moins grands^ les malheurs de la guerre rendaient les secours difficiles, et les malades manquaient souvent des choses les plus nécessaires: le choléra,
d’ailleurs, était, de tous les maux qui désolaient Varsovie, l’un des moins fâcheux. Et lors même que ces maux n’eussent point existé, que pouvait la médecine contre une peste qui sévit sur im peuple plongé dans la misère, et qui ri’a pas même l’usage des lits?
Que l’on veuille bien comparer les documens que nous présentons avec ceux qui ont paru, et pè\it-être trouvera-t-on que, s’ils n’ont pas le mérite d’être plus habilement exposés, ils ont au moins l’avantage d’être plus complets et plus positifs.
Histoire générale de l'épidémie.
Avant l’apparition du choléra dans la capitale de la Prusse, les médecins avaient remarc[ué que les alFections de l’abdomen s’étaient multipliées^ les coliques, les diarrhées, les indigestions survenaient chez un grand nombre de personnes , sans qu’on pût en découvrir la cause dans des imprudences ou des excès. La plupart des médecins attribuaient ces accidens à l’influence de l’été, qui fut chaud, humide, et remarquable par l’absence complète d’orage. Une circonstance insolite contribuait encore à augmenter l’humidité de l’atmosphère : c’était le débot dement des eaux de la Sprée, débordement plusieurs fois renouvelé, sans qu’on ait pu en expliquer suffisamment les causes. Le Piofesseur Græiè l’attribue à la fonte des glaces, qui se serait opérée au pôle nord. Ces
inondations spontanées se sont présentées presque en même temps en Russie, en Pologne et dans une partie de la Prusse. C’est sur cette coincideuce, que le célèbre professeur de Berlin fonde son opinion.
Au mois de juillet i83r, les affections de l’abdomen prirent un caractère plus grave ; des choléras sporadiques se montrèrent en assez grand nombre. M. Stoscli, médecin du Prince royal de Prusse, m’assura que la maladie présentait alors les mêmes sjunptômes que ceux qui ont été observés dans le choléra épidémique^ cependant ils avaient moins d’intensité, et les malades ne mouraient que fort rarement.
Tous ces signes du choléra, et plus encore la marche progressive de la maladie qui, après avoir traversé le premier cordon sanitaire, venait de franchir l’Oder en dépit des obstacles qu’on prétendait lui opposer^ ces signes, disons-nous, alarmèrent l’autorité, et sur-le-champ elle s’occupa activement de tous les moyens propres à prévenir ou à combattre la maladie.
Le 5 juin, le Roi de Prusse ordonna la formation, à Berlin, d’un comité sanitaire supérieur, qui, sous la direction du général Tippelskirch et du président de Bassewitz, devait employer les moyens propres à empêcher le développement de la maladie, et prendre les mesures nécessaires pour 5 0[)poser a sa propagation, si, malgré toutes les précautions , elle venait à éclater dans la ville;
Ce comité était composé de vingt membres, parmi lesquels se trouvaient cinq médecins.
Le lo juin, parut un avis sur les moyens préservatifs et curatifs du choléra (i).
Cet écrit officiel, ainsi que ceux qui lui succédèrent , est empreint de l’idée de contagion. Toutes les mesures conseillées et adoptées sont sous l’influence de cette pensée. Les soins les plus minutieux, les recommandations les plus pressantes, les punitions les plus graves devenaient les conséquences nécessaires de ce système^ toutes furent admises sans restriction.
On déclarait qu’une maison infectée serait cernée aussitôt^ que les hommes sains et malades, de cette maison, seraient également séquestrés^ que toute communication extérieure serait interdite ^ que des valets de ville porteraient la nourriture aux prisonniers ^ enfin qu’on devait tuer les chats et les chiens, et que les volailles auraient les ailes coupées. La sévérité fut poussée si loin , qu’on devait cerner des rues entières , si plusieurs maisons étaient infectées. Tous les habitans se trouvaient ainsi condamnés à vivre au milieu des morts et des mourans , jusqu’à l’extinction complète de la maladie. Ces réglemens
(i) Bekanntmachung , etc. Cette pièce , ainsi que toutes celles que nous signalerons bientôt par une *, sont dépose’es dans les archives de l’Intendance sanitaire du de'partement de la Moselle.
n’ëtaient que la répétition des mesures funestes exe'cutëes à Dantzig.
Un second e'crit, publié le 2S juin, signalait encore de nouvelles précautions , non moins effrayantes que celles qui avaient été indiquées par la première ordonnance (1).
Dans cet écrit, on fait connaître que chaque malade , pour être transporté à Thopital, sera escorte de deux soldats et d’un agent de jjolice ^ qu’un homme, agitant une sonnette, précédera de dix pas , et qu’à ce signal chacun doit fuir. Les enterremens devaient se faire à-peu-près de la même manière ^ un local particulier fut destiné a recevoir les morts. Les vêtemens des porteurs de malades devaient être de longues robes en toile cirée, garnies d’un capuchon et d’un masque de
même étoffe, percé de trous pour les yeux et les narines.
Toutes ces mesures jetèrent l’effroi dans la population • chacun se crut une victime désignée par la maladie, ou sacrifiée aux mesures qu’on prenait contre elle : le mal de la peur, non moins redoutable peut-être que le mal réel, devint ainsi 1 un des auxiliaires les plus actifs du choléra.
Enfin le choléra éclate le 3o août i83i. La terreur s’empare des esprits : on s’enferme, on
etc. , c’est-à-dire, Int
cations provisoires, pour le cas d’invasion du choiera ,la„s Bcdh
s’isole^ des provisions étaient faites et amassées dans beaucoup de maisons^ on veut vivre comme dans une ville en état de siège. La fréquentation des églises, des spectacles est suspendue^ tous les lieux publics sont fermes.
Cette frayeur ne fin pas de longue durée : on s’attendait aux plus grands désastres, et la mortalité se montrait très-faible ^ cliacim se croyait menacé, et cependant, à très-peu d’exceptions près , les malheureux plongés dans la misère et l’abrutissement succombaient seuls. On avait cru la maladie éminemment contagieuse, et des preuves contraires se présentaient chaque jour. En présence de tous ces faits, la confiance renaît, les communications se rétablissent, les églises s’ouvrent, les théâtres sont fréquentés, et, d’un excès de frayeur, on passa souvent à la témérité.
Telle était la position de Berlin à mon arrivée, le 1®*^ octobre i83^i. La ville était calme, les relations renouées, les habitudes reprenaient leur cours et leur empire, et l’étranger qui aurait ignoré l’existence du choléra , n’aurait pu soupçonner que ce fléau exerçait ses ravages dans la capitale de la Prusse.
Toutefois, la maladie n’était point une fiction ^ et le médecin observateur acquérait bientôt la triste preuve que le choléra sévissait avec une redoutable activité sur une partie de la population. Les hôpitaux , en rassemblant les victimes du
dioléra ,
familles eril — ^
î spectacle de eurs de la ma-
ladie, et succombant souvent avec une eiïi’a3^ante rapidité'. Alors il reconnaissait que si l’imagination avait exage're' le danger , elle n’avait pas dépassé la réalité, en se représentant sous les plus sombres couleurs les symptômes de la maladie.
Malgré la légèreté avec laquelle une grande partie du peuple traitait le choléra, un assez grand nombre de personnes avaient modifié leur régime et leurs habitudes. Le souper était généralement aboli ^ le vin blanc était remplacé par le vin rouge ^ la choucroute, les concombres, la salade ne paraissaient plus sur les tables ^ on évitait les alimens d’une digestion difficile ^ on prenait des précautions contre le froid ^ beaucoup de personnes, contrairement à leurs habitudes, fumaient, dans la persuasion que le tabac était utile contre le choléra. L’autorité , ne voulant pas combattre ce préjugé, avait même permis qu’on fumât dans la rue, chose autrefois. défendue et punie.
Le peuple, toujours imprévoyant, et surtout peu soucieux de son existence , ne prenait aucune précaution : fivrognerie ne recula pas devant la crainte de la mort. Loin de croire au danger qui le menaçait, le peuple, au début de la maladie, s’assemblait devant les maisons où le choléra se déclarait , et , plusieurs fois , il fit arrêter les paniers dans lesquels on transportait
les malades, pour voir quelle était leur phj^sioiiomie. La dis[)Osilion des esprits, et surtout le caractère mieux connu de la maladie, fit bientôt sentir a rautorité que les ordonnances publiées ne pourraient pas recevoir leur application, et que la plupart des moyens recommandés étaient contraires à rintérêt des citoyens, et nuisibles à l’état sanitaire de la ville.
Toutes les dispositions vexatoires furent supprimées, et l’on ne mit en vigueur que les mesures suivantes :
Organisation sanitaire de la 'ville de Berlin.
1° Le comité supérieur organise, le 20 du mois d’août, une commission sanitaire centrale de la ville de Berlin. Cette commission se compose de militaires, d’employés de police, de médecins et de membres de la municipalité^ elle est présidée par le président de la police.
Cette commission centrale dirige, en général, tout ce qui est relatif aux moyens répressifs du choléra 5 elle surveille les commissions particulières dont il va être parlé 5 elle s’occupe des besoins des hôpitaux^ elle choisit et nomme les gardes-malades, dont la présentation est faite par les commissions particulières.
2° La ville est divisée en soixante-une sections, et, dans chaque section, 011 forme une commission spéciale.
Ges commissions sont composées cl‘im miédecin, d’un commissaire de police, et de bourgeois notables, dont le nombre varie depuis i5 jusqu’à SoJ selon la population du quartier et la bonne volonté des cit03>^ens.
Outre ces commissions, il y. a dans chaque section plusieurs médecins et chirurgiens chargés de surveiller l’état sanitaire des individus de la section^ ils doivent donner des soins aux malades qui les réclament, et ils sont tenus de faire connaître à la commission le nombre des malades qu’ils traitent du choléra.
Ces commiséions spéciales ont fait spontanément des quêtes dans leur quartier, afin de se procurer les fonds nécessaires pour monter des hôpitaux sectionnaires et subvenir aux besoins des pauvres. Dans les sections où lés quêtes n’ont pu suffire pour atteindre le but proposé, la commission centrale a fourni l’argent nécessaire.
Ainsi , dans chaque section existe un petit hôpital, où l’on peut recevoir cinq, six, et quelquefois jusqu’à dix malades^ ces hôpitaux sont ; bien organisés et tenus avec une grande propreté. I Tous les citoyens de la section ont le droit, lors- 1 qu’ils ne veulent pas être .traités chez eux, d’entrer ) dans un de ces hôpitaux.
La ville de Berlin renferme , outre ces hôpitaux t sectionnaires, cinq grands hôpitaux destinés à 1 recevoir tous les malades. Ces hôpitaux ont été
places clans difTerens cpiai tiers de la ville: troiV sont situés aux extrémités, run est dans le centre, et le cinquième est hors de Berlin. Dans riiôj)ital dirigé i)ar M. Thümel , on a réservé une chambre pour J faire traiter les malades'par la méthode homœopathique : ce soin est confié au docteur Slieler^ mais le traitement n’a pas été mis en usage pendant mon séjour à Berlin.
Les commissions spéciales se sont activement occupées de l’amélioration physique des classes pauvres^ elles ont fait distribuer un grand nombre de bas et de chaussettes en laine, des souliers, des sabots, des couvertures et de la paille. Dans la première quinzaine d’octobre, on a organisé cinq établissemens où sont délivrées des soiqies nourrissantes et économiques^ chaque soupe coûte un silbergrochen (un peu plus de deux sous). On distribuait tous les jours cinq mille portions^ un grand nombre de ces soupes a été donné gratuitement.
Ces établissemens ont été fondés et sont alimentés par des dons volontaires:, le Boi de Prusse a souscrit pour mille thalers jiar mois (3yoo 1.).
Les membres des commissions spéciales ont chacun des obligations particulières à lemplir. Le médecin est tenu de se présenter deux fois par jour au bureau de la commission, et d’j rester une heure au moins ^ ce bureau est établi dans riïbpital même^ l’on y a choisi une chambre
C ïi )
particulière. Le médecin est encore oblige d indiquer des heures de la journée, où toutes les personnes du quartier peuvent le voir et le consulter chez lui.
Le commissaire de police est charge de surveiller les mesures adoptées par la commission centrale et la commission particulière à laquelle il appartient. Ce commissaire a le droit de signer un billet de réception dans un hôpital, lorsque le malade est un étranger habitant momentanément le quartier.
Les autres membres de la commission veillent ^ à la juste distribution des fonds, ils règlent toutes les affaires administratives^ l’un d’eux reste toujours en permanence, afin de faire délivrer de suite les secours qu’on pourrait réclamer.
Dans chaque hôpital se trouvent des gardesmalades, des porteurs et des gardes-sentinelles^ tous sont à la disposition des membres de la commission.
3° Tous les citoyens sont tenus de faire connaître aux commissions spéciales l’existence des personnes malades du choléra.
Ces commissions, à leur tour, font tous les jours un rapport à la commission générale, pour lui signaler le nombre de personnes malades, mortes ou guéries, de leur cjiiarlier.
4° Des qu’un malade existe dans une maison, l'un des membres de la commission sj^éciale doit
s’y rendre sur-le-cliamp , pour s’informer si la personne peut se soigner chez elle , ou si elle veut se rendre à l’hôpital.
Dans le premier cas , le malade choisit le médecin qui lui convient ^ les soins du membre de la commission se bornent alors à procurer le plus tôt possible les secours nécessaires, tels que bain de vapeurs, brosses et autres objets propres à réchauffer le malade.
Le membre de la commission s’informe encore des personnes qui ont été en contact avec le malade, et il les séquestre sur-le-champ, afin de leur faire subir une quarantaine de cinq jours, il fait appeler un garde -sentinelle, qu’il charge d’empêcher toute communication au dehors.
Ce garde est toujours placé à la porte de l’appartement, et non pas de la chambre^ il en résulte que toutes les personnes logées aux étages inférieurs à celui ou existe le nialadç peuvent sortir et vaquer à leurs affaires, tandis qu’elles sont toutes emprisonnées lorsque le malade loge au rez-de- chaussée.
Lorsqu’au contraire le malade veut être transporté cà l’bôpital, le membre de la commission fait venir des porteurs, et ils conduisent le malade à riiôpltal, après que le médecin a déclaré que la maladie est bien le choléra, et que le transport n’offre point d’inconvénient.
Les mo3^iis de transport sont un panier d’osier ,
long de six pieds, garni à riiilérieiir d’une toile circe , et contenant un petit matelas, un oreiller, et une converlure de laine ^ il est fermé par un couvercle muni d’une cheminée carrée, de quatre pouces de diamètre, et qui correspond à la bouche du malade. Les porteurs, au nombre de quatre, sont revêtus ordinairement d’une capote de toile grise.
5° Lorsque les appartemens d’une maison particulière ne permettent pas de maintenir exactement la quarantaine, on fait transporter dans un lazaret spécial les personnes suspectes. Ces lazarets sont placés à côté des hôpitaux; ils reçoivent encore les convalescens du choléra, qui doivent aussi, après la guérison complète de la maladie, i faire cinq jours de quarantaine.
Lorsqu’une personne étrangère à la ville de 1 Berlin tombe malade du choléra, elle reçoit à la sortie du lazaret un certificat qui lui sert I de passeport, et qui indique son signalement, le I lieu d’ où elle vient, celui où elle va, la durée I de sa quarantaine.
6° Le 22 septembre, la commission centrale
I a établi quatre maisons de désinfection. Ce sont >1 de vastes locaux où l’on apporte les efifels et toutes i les marchandises qu’on veut faire sortir de Berlin.
Le chlore est le corps mis en usage pour la •1 desinfection. On exige, pour cette opération,
II une légère rétribution , qui sert à couvrir les frais.
Les ballots, malles ou paquets cle'sinfecte's sont marqués eVun cachet eu cire destiné à cet usage, et l’on délivre un rcrlificat attestant le nombre et la nature des objets désinfectés : une instruction publiée à cette occasion indique toutes les mesures qui doivent être prises.
Si un voyageur voulait quitter la ville sans faire désinfecter scs effets, la poste ne les recevrait pas.
La commission centrale a encore fait paraître des instructions pour opérer la désinfection des locaux où existent des fabriques,, des magasins et des boutiques^ le principal agent désinfectant est toujours le chlore (i).
7° Après qu’un malade a été traité dans son appartement, on doit opérer la désinfection du local. La désinfection a lieu sur la demande du propriétaire, ou par ordre de l’autorité, lorsque la négligence apporte trop de lenteur. L’opération terminée, l’autorité délivre un certificat qui fait connaître avec exactitude le numéro de la maison, la grandeur, le nombre des chambres, et les objets désinfectés,
(i) Toutes les instructions public'es sur l’application de ces mesures, sont déposées dans les archives de riulendance sanitaire du dcparlcineut de la Moselle,
Précautions prises dans les lieux publics*
Temples. — On n’a pris aucune autre prëcaution que d’ouvrir souvent les portes, et d’etablir des courans d’air, quand c’est possible.
Théâtres. — Dans tous les théâtres de Berlin, on a préparé une (hambie où sont disposés les moyens propies à combattre le choléra^ ainsi on J a placé un lit, un appaieil à vapeur toujours prêt à fonctionner, dilTérens olijels destinés à faire des frictions et à ranimer la chaleur du malade.
Tous les jours, lorsque la salle est vide, on la désinfecte avec le dilore, et le soir, pendant la représentation, on bride du vinaigre fort dans des cassolettes.
Pi’isons. — On a désigné, dans chac|ue prison, cinq chambres destini'es à faire subir une quarantaine à tous les individus arrêtés. La quarantaine durant cincj jours, une chambre nouvelle est occupée chac[ue jour. Si la maladie se déclare pendant la quarantaine , toutes les personnes arrêtées et enlêrmées dans la même chambre en recommencent une nouvelle.
Les communications avec les étrangers sont sévèrement défendues.
Précautions prises par les citoyens.
Le plus grand nombre des citoyens prenait peu de précautions contre le choléra^ cependant
quelques uns avaient adopté toutes les mesures qui leur avaient été indiquées comme propres à éloigner la maladie.
Dans quelques maisons, c’était des vapeurs de chlore^ plus fréquemment on employait le vinaigre, qu’on faisait brûler dans des cassolettes^ dans plusieurs magasins, on jetait les monnaies dans l’eau cîdorurée^ d’autres fois, on répandait des odeurs fortes et pénétrantes, on brûlait de la cascarille, de la cannelle, du santal, etc. Un jour, en entrant dans un magasin de pelleteries, il m’a fallu , pour respirer, laisser la porte ouverte, tant l’odeur des aromates qu’on y avait brûlés était insupportable.
jN^ous avons déjà indiqué les modifications introduites dans les repas et la nature des alimens : on a vu qu’elles se bornaient à éviter toutes les substances indigestes.
Précautions prises pour conserver la santé des
troupes.
La commission sanitaire centrale ayant fait connaître, dans une de ses publications, qu’il était avantageux de porter sur le ventre une ceinture de laine, le Roi de Prusse a aussitôt déclaré qu’il ferait don de cette ceinture aux soldats de toutes les garnisons oû le choléra éclaterait; il a encore contribué pour une somme d’argent assez forte à l’amélioration de la nourriture des troupes.
Tous les soldats sont forcés de porter la ceinture de flanelle^ l’on s’assure de leur obéissance par des visites fréquentes.
Outre ces précautions, le prince Charles de Mecklembourg, général en chef de la garde, a fait paraître un ordre du jour, renfermant de sages recommandations, et prescrivant des mesures hygiéniques qui paraissent avoir produit de très-heureux résultats. Yoici les principales dispositions de cet ordre :
1° Tous les militaires ne doivent être conduits à. l’exercice que lorsque le froid des nuits est dissipé^ si le temps est froid et humide, l’exercice n’a pas lieu.
2° Les troupes ne doivent jamais être conduites à l’exercice avant d’avoir mangé la soupe.
3° L’heure du dîner est maintenue^ une commission spéciale a été nommée pour veiller avec soin à ce que les alimens et les boissons soient de bonne qualité.
4° Le soir, les soldats reçoivent encore une soupe. (La soupe du matin et celle du soir sont de supplément^ l’on a retranché une faible partie de la solde, pour couvrir ces frais.)
5® Dès que le soleil est couché, on ferme la porte de la caserne ^ personne n’en peut plus sortir.
6° Dans chaque caserne sont déposés tous les objets nécessaires pour donner les premiers secours.
7° Aussitôt qu’un militaire tombe malade, la
porte de la caserne est fermée ; ou sonne la trompette, ou Ton bat le tambour, afin que tous les soldats renfermés dans la caserne se rendent 'sur-le-champ dans leurs chambres.
8° Dès qu’on a rappelé trois fois, tous les soldats doivent être dans leurs chambres res[)ectives^ on punit ceux qui n’exécutent pas cet ordre.
9“ Les soldats hors de la caserne au moment du rappel , n’ont pas la permission de rentrer avant que tout ce qui concerne le malade n’ait été réglé.
Toutes ces précautions sont prises pour qu’on puisse connaître sur-le-champ quels sont les hommes qui ont été en contact avec le malade.
10° Tous les hommes qui, dans la journée, ont eu quelque rapport avec le malade, sont, séquestrés et tenus de faire une quarantaine de cinq jours.
1 1® Le soldat malade est conduit sur-le-champ dans l’un des quatre hôpitaux établis pour les militaires^ ce sont ses camarades de chambrée qui le transportent.
12'’ Tous les chefs sont tenus de donner l’exemple du dévouement envers les malheureux atteints du choléra.
Ces mesures ont été suivies d’un succès presque complet^ sur une garnison d’environ 12,000 hommes, il n’y a eu que 35 militaires malades, 18 ont été guéris, et 17 sont morts. Il est à remar-
quer que tous ces malades ne venaient, a ce qu’on nous a assuré, que de la caserne d’Alexandre, située non loin des bords de la Sprée (i).
Invasion du Choléra à Berlin.
L’Oder franchi, le cordon sanitaire dépassé, le choléra ne trouvait point d’obstacles à sa marche sur Berlin. Chaque jour il pouvait éclater^ cette crainte faisait admettre la présence du mal avant qu’il n’existât, mais le mal réel ne pouvait plus tarder à paraître.
' Dans la nuit du 29 août i83i , à deux heures et demie, le batelier Jean Wegener meurt sur un bateau chargé de tourbe, près de Gharlottembourg , avec les sjmptômes du choléra ('2). Voici quelques circonstances qui ont précédé sa mort : douze jours auparavant, il avait été de Berlin à Linum pour charger de la tourbe^ cet homme, d’après la déposition du garçon batelier, était indisposé depuis six semaines; il éprouvait des douleurs dans l’abdomen ; il avait eu plusieurs fois la diarrhée et des vomissemens, et, pendant le chargement de la tourbe, il s’était rendu à Oraniembourg pour consulter un médecin. Cepen-
(1) Ces dispositions ont e'te' presque entièrement adopte'es parle Ministre de la guerre , et appliquées aux troupes françaises lors du développement du choléra dans Paris. — Voyez le Moniteur du 3r mars i83q.
(2) Ces documens sur l’invasion de la maladie. ont été insérés dans le journal publié par M. le docteur Casper : Berliner Cholera~ Zeitiing , n“ i .
dant il continua à se livrer , comme à l’ordinaire, à ses occupations sur le bateau, jusqu'au soir qui a pre'cédé sa mort^ toutefois, dans la journée, il s’était plaint d’un abattement particulier, qui le força de se mettre au lit à six heures du soir. Bientôt après, les vomissemens et la diarrhée survinrent et furent si violens, que le garçon se vit forcé de réclamer les secours de la médecine. A onze heures du soir, les médecins Friedheirà et Grime, appelés près du malade, le trouvèrent couvert d’une sueur froide et visqueuse, l’œil hagard, enfoncé dans l’orbite et entouré d’un cercle brunâtre, les articulations froides, des crampes dans les mollets, la peau des doigts plissée, la langue froide, la respiration difficile, l’abdomen douloureux, la voie éteinte, le pouls trèsfaible au bras droit, insensible au bras gauche^* le malade, au milieu de ces symptômes alarmans, conservait pleine connaissance^ il mourut peu d’heures après.
Les médecins trouvant beaucoup d’analogie entre cette maladie et les symptômes attribués au choléra, crurent devoir faire leur déclaration aux autorités locales. Les docteurs Barez et Eck furent envoyés, le matin même, à Charlottembourg , pour examiner toutes les circonstances qui avaient précédé la mort, et faire l’autopsie du cadavre.
Dans leur rapport, les docteurs notèrent , comme faits principaux, l’existence de taches marbrées sur
plusieurs parties du cadavre, des rides sur la peau des doigts, les intestins colores en rouge dans plusieurs parties : point de matières fécales, mais une grande quantité de liquide semblable à du petitlait : la vessie contractée^ les poumons remplis de sang ; les différentes cavités du cœur et les grosses artères en contenaient beaucoup^ il était de couleur rouge cerise, et non coagulé.
Ces recherches étant faites , lés médecins crurent reconnaître dans les altérations des organes une nouvelle preuve de l’existence du choléra asiatique. En conséquence, toutes les mesures de sûreté furent prises par les autorités. Le bateau du mort, et un autre appartenant à un homme qui s’était rendu dans la nuit près du malade, furent cernés^ un troisième bateau, qui ne s’était approché du bateau suspect qu’à la distance de huit pas, ne put naviguer librement pour Berlin qu’après une purification préalable. Le même jour, l’autorité prit encore des mesures pour interrompre la navigation sur la Sprée, entre Berlin et Spandau, et pour soumettre à la quarantaine les bateliers qui se trouvaient dans l’intervalle des limites.
Cependant, le 3o août, à deux heures de la nuit, le batelier Jean-Chrétien Mater meurt sur un bateau, près de la digue Schiffbauer, devant la maison n° i3,- à Berlin, après une maladie de huit heures, dont les symptômes firent soupçonner le choléra.
D’après les informations recueillies, les circonstances suivantes précédèrent le décès.
Mater, batelier de Magdebourg, se trouvant à Berlin depuis huit jours, s’arrête, le 29 août, aux environs du pont de Schleusen^ il mange des prunes et boit ensuite de la bierre^ des coliques s’étant fait sentir, il avale de l’eau-de-vie : ce même jour. Mater avait fait un travail pénible^ au rapport de témoins oculaires, il avait l’air bien portant, il était gai et avait beaucoup ri^ il sortit du bateau, et j revint en bonne santé. Vers le soir. Mater devint silencieux, et, à six heures, les vomissemens et les évacuations commencèrent subitement. Le malade fut porté dans la cabine du bateau^ il avait les mains froides, la respiration difficile, des bourdonnemens dans les oreilles, des étourdissemens^ il était persuadé qu’il mourrait bientôt. Un médecin, amené à neuf heures du soir, trouva le malade en transpiration, et trancjuille dans son lit^ les évacuations avaient cessé, l’oppression durait encore, le pouls était faible et un peu fréquent, la langue saburrale^ des tirailleraens se faisaient sentir dans fout le côté gauche, jusqu’au genou. Le malade reçut un vomitif, il vomit plusieurs fois , et mourut peu de temps après.
L’autopsie cadavérique faite le même jour, 3o août, par le docteur Ilatorp, en présence de plusieurs médecins, offrit des altérations analogues
à celles trouvées chez le batelier Yegener. Le docteur Ralorp fut d’avis que Mater était mort du choléra. L’autorité prit de suite des mesui es pour l’enterrement du cadavre, pour la séquestration du bateau et des personnes qui l’habitaient.
Bientôt après, le médecin Ratorp donna avis que, dans la maison n® 5, près du pont de Schleusen, un cordonnier, nommé Radacb , était mort le 3o août, à deux heures de l’après-midi, avec les symptômes du choléra.
On s’occupa de l’autopsie ^ elle fournit les mêmes résultats que les précédentes.
Les rapports sur les deux derniers accidens furent adressés par le président de la police à la commission sanitaire de Berlin, qui arrêta, le 3i août, que les médecins, membres du comité,
se réuniraient en commission, pour discuter de
nouveau les rapports présentés • on appela à cette réunion les médecins qui avaient donné leurs soins à Mater et à Radack.
La commission des médecins s’assembla le même jour, vers le soir^ à cette réunion, le docteur Ralorp exposa les circonstances qui avaient précédé la maladie de Radack , ils les tenait des parens : les voici.
La veille de sa maladie, Radack avait mangé avec excès de la salade. aux concombres, il but ensuite de l’eau froide, et se tint longtemps auprès de l’eau , les bras nus.
Le 20 au matin, entre trois et quatre heures, les vomissemens et les évacuations s’etant manifestes , le malade but de l’eau-de-vie, et refusa les secours ^ de la médecine. Cependant, à une heure de l’après-midi , le médecin ayant été appelé, il trouva le malade couché dans une habitation humide et au-dessous du sol ^ les évacuations avaient cessé 5 mais il se plaignait de douleurs dans le côté droit, et d’une forte oppression : il demandait instamment une saignée. Les extrémités n’étaient pas froides, une sueur chaude était au contraire répandue sur tout le corps ^ l’abdomen était volumineux et tendu, la voix affaiblie, le pouls faible et fréquent. Le médecin ordonna quelques remèdes ^ mais le malade mourut avant d’en avoir fait usage.
La commission des médecins, après avoir discuté les rapports qui lui étaient présentés, décida que la maladie dont étaient morts Mater et Radack laissait soupçonner l’existence du choléra, mais ne la démontrait pas au point qu’on pût l’affirmer.
Cependant le 3o août, à cinq heures du soir, un ouvrier couvreur , nomme Bobach , avait ete amené malade, par les soins d’un agent de police, à riiôpital de la charité de Berlin. Cet homme, d’après son propre rapport, avait mangé avec appétit, la veille au soir, des pommes de terre 6t du beurre^ il avait passé la nuit, comme de coutume, sur un grenier à foin^ s était leve
en pleine santé, et, deux heures après, il avait éprouvé de fréquens vomissemeiis et des évacuations sans coliques : il avait d’abord rendu ce qu’il avait mangé la veille, puis était venue, en grande abondance, une eau blanchâtre^ à ces vomissemens se joignirent des étourdissemens , une soif violente, de fortes angoisses, un sentiment de contraction vers le cœur , des crampes douloureuses dans les muscles. A son entrée à l’hôpital , où le malade se rendit à pied , le médecin crut reconnaître les signes principaux du choléra asiatique ^ il le traita en conséquence par des moyens excitans à l’extérieur , et par des boissons chaudes et sudorifiques à l’intérieur. Il y eut momentanément un mieux assez notable ^ mais le malade mourut dans la nuit.
L’autopsie faite le 3i , par le conseiller Kluge , présenta encore des altérations semblables à celles qui avaient été trouvées chez les autres individus.
En présence de tous ces faits, le comité sanitaire supérieur ne put plus douter de l’existence du choléra dans- Berlin, et il publia son avis, le 1®^ septembre, afin que le public se soumît aux précautions qui lui avaient été indiquées.
Bientôt le nombre des malades augmenta considérablement. Il n’y avait eu que trois malades dans les deux premiers jours ^ il y en eut vingt du 4 5 septembre , et 63 dans la journée du
i4 au 1 5 du même mois.
Afin de mieux apprécier le développement et la marche du choléra, voici le tableau statistique, jour par jour , du nombre de malades , de rétablis, et de morts.
Tableau statistique du développement du
choléra.
Malades. Guéris. Morts.
Du 3 1 août
au 3 sept, à midi.
3 sept.
au 4
lO
Malades. Guéris. Morts.
Du 25 sept, au 26
1*’’ octobre.
oct. au 3
Malades. Gue'ris. Morts.
Du 27
oct.
au 28
novembre.
nov. au 2
déc
au 5
En outre, militaires.
(1) Pour ne pas alonger inutilement ce tableau, le nombre des malades n’csl plus indique que de cinq en cinq jours.
(2) Huit restaient encore en traitement.
En présentant ce tableau , nous avons voulu signaler les variations journalières qu’a subies le développement du choiera ^ il est utile maintenant de résumer ces cliifTres ^ pour faire connaître la marche générale de la maladie.
Tableau hebdomadaire de la marche du
choléra.
Il y a
eu dans la
Malades.
Guéris.
MorLs»
semaine ,
du 3i août au G septembre..
semaine ,
du ’] septembre au i3 sept
semaine ^
du i4 au 30 septembre
semaine ,
du 31 au 37 septembre
semaine ,
du 28 sept, au 4 octobre
semaine ,
du 5 octobre au ii octobre..
semaine ,
du 13 au 18 octobre
semaine ,
du 19 au 35 octobre
semaine ,
du 36 octobre au i*'" novemb.
semaine ,
du 3 au 8 novembre