‹ Observations sur l'état des classes ouvrièresChapitre 12 sur 42 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

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tions sont à la fois insaisissables et incompréhensibles.

Ce qui a été proposé dans cet ordre d’idées de moins absurde, c’est la spoliation du capital par voie d’association. C’est ainsi que quelques écrivains ont compris l’organisation du travail, sans voir qu’ils coupaient l’arbre pour en avoir les fruits, sans voir que pour arriver à l’égalité ils entraînaient la société tout entière vers le niveau inférieur, et qu’au lieu d’arriver à l’aisance générale , toutes les probabilités se réunissaient pour nous conduire à une misère commune.

Le capital, cet ennemi du travail, comme disent les novateurs, doit être soumis à une répartition nouvelle. Comme si le capital pouvait se diviser à l’instar d’une terre, et produire encore, après avoir été morcelé.

L’organisation du travail doit principalement se faire en vue des classes ouvrières. Cependant jusqu’où irait-on en organisant le travail , à quelle couche de la société s’arrêterait-on, et quelles seraient au juste les catégories de travailleurs auxquelles on garantirait le nécessaire ? Les médecins, les avocats, les peintres, les sculpteurs, les savants et les artistes, ne sont-ils pas aussi dignes d’intérêt que les fileurs , les tisserands, les fondeurs et tous les ouvriers qui s’occupent de travaux manuels ? Serait-on sans sympathie et sans entrailles pour les misères

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qui seraient ailleurs que dans l’atelier et dans la fabrique , ou donnerait-on du travail et un salaire suffisant, en vertu du droit au travail , à tous les membres des professions libérales que le public n’aurait pas adoptés ? Le système embrasserait-il la société tout entière, et ne trouverait-on désormais plus aucune spécialité dans la misère?

En se bornant à la prétendue organisation de la fabrique seulement, où s’arrêterait-on? Toutes les classes de la société ne contribuent-elles pas directement ou indirectement à la production manufacturière? celle-ci ne doit-elle pas une partie de ses progrès aux plus illustres représentants des sciences et des arts ? Et pourquoi dès lors les chimistes, les mécaniciens, les naturalistes, les dessinateurs, qui tous apportent leur contingent de lumières aux fabriques, ne participeraient-ils pas à l’organisation du travail et ne prendraient-ils pas une part déterminée dans la masse générale des richesses ?

C’est ainsi que se trouveraient sauvés l’avocat sans cause, le médecin sans malades, le dessinateur sans talent, le négociant sans probité, le faux savant, et tous pourraient fraterniser avec le travailleur inhabile, paresseux, débauché, qui vivrait aux dépens de l’ouvrier économe, intelligent et laborieux. Voilà ce qu’engendrerait le droit pratique au travail avec ses conséquences du droit au salaire.

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11 est évident que dans cette combinaison la distribution des produits du travail ne se ferait point librement, et qu’il faudrait y arriver par des moyens de coercition. Et quels seraient les juges de cette distribution qui ferait disparaître toute misère et substituerait à l’état précaire des travailleurs une aisance permanente ? Des juges électifs sans doute, ou héréditaires, qui feraient des parts égales ou proportionnelles, égales pour tous, ou égales pour chaque individu de chaque profession. Dans le premier cas, un niveau universel pèserait sur tout le genre humain ; dans le second, la fainéantise et l’incapacité obtiendraient une prime. Comment d’ailleurs régler la part qui reviendrait à la masse des travailleurs de chaque catégorie ?

Avec les parts proportionnelles calculées d’après l’aptitude et l’assiduité des ouvriers, que deviendrait le droit au travail? Le droit au travail, si ce mot pouvait avoir une signification réelle et positive, serait sans doute la faculté native et imprescriptible qu’aurait tout individu de prendre part à l’œuvre de la production , quelle que fût d’ailleurs sa capacité ou, si l’on veut, son incapacité. L’exercice de ce droit aurait pour conséquence nécessaire le droit au salaire sans lequel il serait parfaitement illusoire. Si le droit primitif, le droit au travail, était égal pour tous, le droit au salaire impliquerait cette même condition, c’est-à-dire une rémunération

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égale pour tous ceux qui seraient admis à l’exercice du droit. Il est inutile d’aller plus loin pour comprendre que ce prétendu droit au travail est une formule vide de sens, et que ni une autorité héréditaire ou élective, ni les lois , ne corrigeraient la fragilité du principe dans son application. L’homme, dans la société, est admis au travail quand il possède les propriétés nécessaires pour accomplir ce travail. Le salaire est en général proportionné aux difficultés qu’il a fallu surmonter pour accomplir l’œuvre , et il n’existe d’autre droit au travail et au salaire que celui qui découle de l’obstacle vaincu dans l’intérêt général de la société, droit conditionnel , relatif, et qui est loin d’être un patrimoine conféré par la nature à tous les individus.

La question ainsi posée ne renferme cependant aucune exclusion. Les obstacles sont égaux pour tous, et tous jouissent de la même liberté pour les aborder et pour les vaincre. On attribue la misère à nos institutions, et spécialement à la concurrence qu’elles favorisent et à la puissance du capital qu’elles tolèrent. Restreindre la concurrence et régler l’action du capital, ne feraient autre chose qu’anéantir la liberté, c’està-dire scinder l’exercice des facultés et l’usage des propriétés individuelles. On attenterait ainsi à des droits bien plus évidents et bien plus sacrés que le droit au travail, et l’on reviendrait

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peut-être à quelque chose de pire que les privilèges, les maîtrises et les jurandes qui déshéritaient réellement une partie des travailleurs des fruits de leur propre travail.

Que demande-t-on dans l’intérêt des classes ouvrières en réclamant Y organisation du travail? Evidemment une autre distribution des produits du travail, une répartition nouvelle. On ne songerait pas à augmenter la niasse des biens, puisque dans le système de la concurrence on produit trop; on prendrait simplement aux uns pour donner aux autres, ou, pour être plus explicite, on augmenterait le salaire des ouvriers en diminuant les profils des maîtres. Voilà la pensée des réformateurs. Comment la réaliseraient-ils? En supprimant d’abord la distribution actuelle qui se fait en vertu de cet axiome: A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres, avec le consentement de tous et sous l’empire de la plus complète liberté. Au lieu de s’en rapporter à l’assentiment général, aux lois engendrées par la demande et par l’offre, il faudrait se soumettre au jugement de quelques-uns, régler la production, non plus sur des besoins, mais d’après des opinions, distribuer les salaires selon les appétits et nullement selon le mérite. C’est dans ces conditions que nous placerait la réforme préparée par les novateurs du dix-neuvième siècle qui veulent reconstruire la société sur un terrain nouveau

et d’après un mécanisme complètement étranger aux tendances de l’humanité.

Si les essais qui ont été faits par le Fouriérisme et par le Saint-Simonisme avaient réussi; s’il était resté quelques traces visibles et satisfaisantes des phalanstères et des ateliers communs, on pourrait admettre que la question n’est point jugée quoiqu’elle soit théoriquement aussi insoluble que le problème du mouvement perpétuel. Mais que dire après les essais qui ont englouti d’importants capitauxet quiontdétruit avec une rapidité inouïe les éléments de production qui avaient été mis à la disposition des expérimentateurs.

Ces derniers disent à la vérité que cesmoyens ont été insuffisants et qu’avec des sommes plus fortes on serait parvenu à changer en faveur des classes inférieures le rapport des profits et des salaires , à limiter l’action du capital, à détruire les vices des classes ouvrières, et à inspirer au gouvernement une sécurité parfaite tout en lui fournissant les moyens de satisfaire tous les besoins, de calmer tous les appétits et de répondre aux prétentions presque toujours exagérées des protecteurs officieux et intéressés des travailleurs.

Malheureusement ce n’est là qu’une pure affirmation, rudement ébranlée, nous le répétons, par les expériences qui ont eu une issue aussi ridicule qu’anti-économique. Les capitaux, dit-

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on, jetés dans ces essais d’oi'ganisation industrielle et agricole n’ont point suffi à l’œuvre. — Les capitaux! voilà le nœud de la question. Les uns demandent une centaine de millions de francs pour réorganiser le travail sur des bases nouvelles, les autres des sommes plus fortes encore pour créer des ateliers qui recevraient indistinctement tous les travailleurs. A côté de cela il y a des réformateurs plus modestes qui se contenteraient de quelques millions, et souvent de quelques centaines de mille francs , d’une bagatelle enfin.

Tous ont des moyens infaillibles et répondent du succès, en oubliant toujours les déconvenues antérieures (1). Mais ces réformateurs sont tellement nombreux, que pour satisfaire les plus modestes seulement, tous les trésors du pays ne suffiraient pas. Ceci n’est point une hyperbole, car chaque jour on voitsurgir denouveaux plans, où l’on changerait, avec quelques millions, le sort de tous les travailleurs malheureux. Comment choisir entre tant de projets divers , dont aucun n’a reçu la sanction de l’expérience et qui presque tous se mettent en guerre avec les lois delà production les mieux constatées?

On s’adresse au gouvernement; on lui défi) On a fait deux essais, pour réaliser les plans de Fourier, l'un à Condé-sur-Végrcs, dans le déparlement de Seine-et- Oise, et l’autre à Clteaux, département de la Côte-d’Or. Dans moins d’une année les entrepreneurs avaient dévoré un capital

mande avant tout de l’argent pour réaliser ces merveilleux plans qui doivent faire le bonheur de tous. Le gouvernement refuse par plusieurs raisons : d’abord, parce qu’il n’a pas foi dans les projets qu’on lui présente, et ensuite parce qu’il n’a pas l’argent qu’on lui demande. 11 n’a pas plus de foi dans l’atelier national que dans le phalanstère; il refuse au premier 500 millions, et il est assez malavisé pour ne pas vouloir donner au second la cinquième partie seulement de cette somme. Alors le gouvernement est mis en accusation ! il manque àsesdevoirs les plus essentiels ; il se refuse à soulager la misère des classes laborieuses ; il souffre que le riche exploite le pauvre, et qu’une partie de la société vive aux dépens de l’autre. On ne parlait pas mieux du temps des privilèges territoriaux et des maîtrises et des jurandes; alors aussi les philosophes disaient que l’homme était exploité par l’homme. En 1789 ces liens ont été rompus; chacun est entré dans la pleine possession de ses droits ; le sol a été divisé pour que chacun en eût sa part, et les industries ont élé accessibles à tous. Comment deux systèmes si opposés peuvent-ils donner des résultats analogues? C’est difficile à comprendre. 11 y a cinquante ans , le mal tenait aux privilèges ; aujourd’hui il dérive

considérable et se voyaient forcés d'abandonner le théâtre de leurs expériences, dans les circonstances les plus humiliantes.

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de l’absence des privilèges, de la liberté, de la concurrence. Chacun a eu la faculté de perfectionner les instruments de production, et ces instruments étant devenus trop puissants entre les mains de quelques-uns, il faut donc les briser.

Le droit au travail et l’organisation du travail sont d’assez vieilles idées et si, par exception, elles ont reçu quelques applications, soit dans l’antiquité, soit dans les temps modernes, les membres de ces sociétés organisées ont été forcés d’aliéner en partie leur liberté et de se soumettre à une règle infiniment plus dure et plus gênante que les inconvénients qui résultent de la concurrence et de la liberté du travail.

Cependant il ne faut pas croire que ces associations aient été formées dans un intérêt économique. La politique, le fanatisme religieux, et mêmele sentiment esthétique, dans les conceptions purement théoriques au moins, y ont eu la plus grande part.

Ainsi Platon et Aristote ne se sont occupés de la population et de l’organisation sociale que dans un but esthélico-politique, et si Platon a lixé dans sa République le nombre des foyers, ou des citoyens libres à 5üZ|0 (i), c’est que ce nombre- lui paraissait le plus convenable pour atteindre le but social qu’il se proposait. Les

(I) Les Ixiis, livre V.

subsistances ne figurent dans cette combinaison que d’une manière tout à fait secondaire. Aristote, en critiquant Platon, indique une autre limite pour le nombre des citoyens (1). Ce nombre doit être assez grand pour que l’État puisse se suffire à lui-même, et cependant ne pas être tellement considérable que les citoyens ne puissent se connaître entre eux. Cet énoncé indique clairement qu’Aristote, dans la fixation du nombre des citoyens, s’occupait moins des subsistances que de l’ordre et de l’harmonie politique.

Nous croyons que la plupart des organisateurs actuels du travail, sans être dominés par les mêmes motifs que Platon et Aristote, relèguent cependant aussi la question des subsistances sur le second plan, et leurs tendances politiques percent trop clairement pour qu’il soit possible de se méprendre sur les vues qu’ils se proposent. Le droit au travail pourrait bien n’être chez la plupart d’entre eux qu’un prétexte, et l’organisation du travail une organisation de la politique. Le sentiment religieux n’a aucune influence dans tous ces mouvements, puisque l’athéisme est une des colonnes de plusieurs systèmes sociaux nouvellement éclos. Au reste, voyez les organisateurs en Angleterre, en Allemagne et chez nous; ils ignorent les lois les plus élémentaires de la production ; ils ne

(1) Politique, livre Vil, chapitres vi et va.

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connaissent pas les fonctions du capital, et leurs idées, qui se bornent en général à un simple nivellement, n’ont certainement rien d’organique. C’est là un côté commun à toutes les utopies qu’on offre aux esprits inquiets et aux imaginations déréglées. Quand il ne reste pour organiser le travail que la passion politique et la haine des classes supérieures, il est facile de voir que ce n’est plus alors un contrat qu’on demande, mais une loi inique qu’on veut imposer par la violence.

Le socialisme a presque partout revêtu des formes politiques. En France, en Belgique, en Angleterre, aux États-Unis d’Amérique, l’élément politique domine toujours dans les plans de régénération sociale. Le communisme et le chartisme, tout en allant plus directement au fait, emploient cependant des moyens politiques pour arriver aux changements organiques du travail et à une autre distribution des richesses. 11 faut passer par la démocratie pure, disent les socialistes, pour arriver à un nouveau régime économique et à la vraie liberté humaine. Les communistes allemands ont fort blâmé le docteur Carlyle d’avoir dit que nous arriverions, après avoir maîtrisé le temps présent, au culte suprême du travail, d’où sortirait alors la seule et unique domination que les hommes auraient à supporter (1).

(1) Past and présent. London, 1845.

Les communistes allemands répudient même cette autorité, ce pouvoir abstrait qui trouverait sa génération dans le travail ou, comme ils disent, dans le culte du travail. Ils ne veulent de culte d’aucune espèce, et si le passage par la démocratie doit être une purification politique, le passage par l’athéisme deviendra, selon eux, une purification intellectuelle. Tous les socialistes ne présentent pas cette formule avec la même naïveté, mais elle se retrouve plus ou moins bien arrêtée au fond de presque toutes les doctrines de rénovation.

L’Allemagne est le pays qui, dans ces derniers temps, a fait le plus de progrès dans cette carrière. Le communisme y a revêtu des formes scientifiques, tandis qu’en Suisse, par exemple, on cherchait à arriver aux applications (1). C’est

(1) Une enquête qui a été faite dernièrement dans le canton de Neufehâtel, en Suisse,» la suite delà saisie des papiers de lapropagande secrète allemande a révélé des faits qui caractérisent parfaitement les tendances destructives des socialistes allemands. Depuis longtemps un assez, grand nombre de clubs professaient, en Suisse, le communisme, sans avoir un lien commun. quelques ouvriers allemands fondèrent ta Propagande pour imprimer une action uniforme à ces différentes sociétés. Il résulte des termes du rapport qui a été rédigé b la suite de l'enquête et des papiers saisis, que l’athéisme était la base de la nouvelle organisation et que pour arriver à des résultats pratiques, on répandait avec profusion les écrits des communistes allemands, tels que la religion de P avenir, de Feuerbach, et les pamphlets de Grün. F,a propagande avait son organe , la Feuille du Temps présent, où l’on disait par exemple : Dieu et

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un spectacle assez singulier que ces progrès du communisme en Allemagne. En ce point, comme en tout ce qui se fait de l’autre côté du Rhin, la polémique surgit avec l’innovation même.

Dès que quelques socialistes (1) eurent proclamé la suppression du droit de propriété, et V identité des intérêts parmi les hommes, la lice fut ouverte, et on vit apparaître un déluge de publications communistes. On raisonnait sur la concurrence, la propriété privée, l’égoïsme des individus et l’organisation du travail. C’est au fond ce que nous savons déjà , et quand M. Hess propose ses ateliers nationaux, il n’a fait que reprendre une idée française fortement tombée en discrédit.

Mais on comprend qu’il n’arrive pas de prime

l'immortalité de l’Ame sont de vieilles histoires. — Qu’on nous parle de grands vices, de crimes'sanglanls, mais qu’on ne nous entretienne plus de vertu ni de morale. » Les propagandistes avaient pour sigges de ralliement les trois lettres F. G. II. ( l'rei • heit , Gleichheit, Ilumanitæt , Liberté, Egalité, Humanité). Ces trois lettres se retrouvaient partout, dans la correspondance îles propagandistes, dans leurs actes, dans leurs sceaux, etc. Les statuts comprennent 17 paragraphes et l'ony trouve, entre autres, les dispositions suivantes : « L’association des Jeunes Allemands se voue au service de la liberté. Celle association est secrète de sa nature et politique dans son essence. Son but est l’Allemagne, et son terrain les clubs d’ouvriers. Les clubs se divisent en familles; chacune d’elles a son orateur. Elles sont soumises h un bureau central qui réside momentanément en Suisse, * etc.

(1) Engels, Hess, Grün, Pültmann, etc.

abord à cette lumineuse conclusion, et l’expédient n’est proposé qu’après qu’il a anéanti, avec des armes à son usage , la propriété et |x»sé des aphorismes du genre de ceux-ci :

« L’argent est l'apparence de la fortune pratique « des hommes, et Dieu est l'apparence de leur « fortune théorique. Pour l’homme pieux, Dieu « n’est autre chose que de Y humanité spirituelle « accumulée. La grâce est un capital qui peut « servir de nourriture aux dévots. » Mais aux yeux de l’auteur, cette possession est purement externe; car, dit-il, on peut être pieux sans être humanitaire, et gagner et perdre de l’argent sans qu’il y ait un rapport exact entre la possession de l’argent et l’activité du possesseur.

Nous pardonnerions ce galimatias à M. Hess, s’il nous avait donné quelques-uns des moyens pratiques de son socialisme, et s’il nous avait dit comment on peut arriver, sans spoliation et sans pillage, à l’organisation des ateliers nationaux ; mais il s’en garde bien, et nous ne savons pas en définitive, par quelles mesures il compte simultanément multiplier les jouissances et supprimer les salaires, tout en établissant une égalité universelle.

Un de ses compatriotes, M. Grün, s’est également contenté de poser des principes, et de passer immédiatement aux conclusions. C’est toujours la transformation complète de la société, on ne sait par quels moyens : travail li-

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bre et attrayant, sans salaire ; organisation du travail en commun; jouissances communes; émancipation de la femme ; voilà le programme de l’auteur, réduit à sa plus simple expression. 11 n’est guère plus original que celui de M. Hess; I'ourier et Saint-Simon ont fait en partie les frais de ce système. M. Grün en veut surtout au christianisme, et il trouve que le communisme est la conséquence logique de la dissolution complète et prochaine du premier. Ici l’athéisme prend des formes très-arrêtées, et il est impossible d’être plus explicite que l’auteur qui, du reste, s’appuie sur une autre autorité communiste digne aussi de tous les respects qu’on doit à ces démolisseurs philanthropiques. M. Grün emprunte à son maître Feuerbach ceci : « L’homme est incapable d’élever ses idées au-dessus de sa propre individualité ; cette individualité doit être le seul objet de sa pensée, de ses méditations, de sa volonté et de ses sensations ; l’amour doit remplacer la foi, et la philosophie revêtira un caractère pratique, sensuel, en abandonnant toutes les idées abstraites. » M. Biedermann, autre socialiste (1), gourmande fort M. Grün de ne pas avoir compris de prime abord que dès qu’on arrive à la philosophie pratique, on tombe

(1) Unsere Gegenwart und Zukunft. — Le présent et l’avenir pour nous. Leipzick, 1840.

dans la réalité et dans la sensualité et que toutes ces élucubrations métaphysiques deviennent inutiles.

M. Griin est du reste entre tous les radicaux le plus radical, et c’est pour cela que, tout en ne voulant que des réalités , il néglige totalement de nous indiquer ses moyens de transformation. Car enfin, en supposant même qu’il fut possible de renverser l’édifice actuel ou de se placer sur un terrain vierge, encore faudrait-il savoircomment on s’y prendrait pour organiser le travail attrayant non salarié. Un pareil phénomène, s’il doit arriver, mérite la peine d’être expliqué et quelle que soitla hainedes socialistes pour le capital, nous pensons que dans cette circonstance elle n’irait pas jusqu’à vouloir l’exclure d’un arrangement qui serait l’expression suprême des jouissances départies à tous.

Tl faudra toujours (pie ce capital qu’on dédaigne si fort fasse les premiers frais d’établissement, et c’est pour cela que nous aurions désiré qu’onlui eûtaccordé unpeu plus d’attention. 11 faut dans un atelier national des instruments, des matières premières, de ces choses enfin qui ont exigé un labeur antérieur, un travail qui a trouvé un équivalent. Où prendre ce fonds? Et remarquez bien qu’il faut pour les ateliers nationaux, comme pour les phalanstères, des dizaines de millions, et d’après quelques-uns, des centaines de millions, quoique M. Hess nous dise

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que l’argent n’est que V apparence de la fortune pratique. Comme c’est , après tout , pour cette apparence qu’on se dispute, comme c’est encore cette apparence qui a fait naître tant de systèmes divers, il faudra bien s’en occuper. C’est là ce que demande un peu M. Biedermann, cet autre socialiste qui n’est que médiocrement satisfaitdes théories qu’on jette dans la circulation. Bref, M. Grün, en gardant toujours le silence le plusabsolu sur les moyens d’exécution , demande que l'individu puisse consommer tant qu’il lui plaît et de tout ce qui lui plaît, attendu, dit l’auteur, que la production et la consommation sont identiquement la même chose. C’est l’harmonie du système nouveau qui produira ce miracle.

Le communisme en France (1) et en Angleterre est un peu plus positif que cela, et les chartistes, par exemple, qui ne sont pas des théo-

(1) Les égaux avaient organisé la partie économique du communisme de la manière suivante :

Arl. 1 er . A la fin de l 'insurrection les citoyens pauvres qui sont actuellement mal logés ne rentreront pas dans leurs demeures ordinaires; ils seront immédiatement logés dans les maisons des conspirateurs. Art. 2. L’on prendra chez les riches de quoi meubler avec aisance les sans-culottes. Ailleurs on trouve : La communauté nationale assure, dès ce moment, il chacun de ses membres : un logement sain , commode et proprement meublé; des habillements de travail et de repos de lil et de laine conformes au costume national ; le blanchissage, le chaulTiige, l’éclairage; une quantité' suffisante d’aliments en

riciens, ont formulé plus nettement leurs prétentions et leurs désirs que les philosophes allemands. Dès 1835, le comité de l’Association des ouvriers ( Working men’s association) a rédigé les six points de la charte où on demande :

1° le suffrage universel ; 2° des parlements annuels; 3° une rémunération pour les membres du parlement ; h° le vote au scrutin secret ; 5° des districts électoraux d’upe population égale; 6° la suppression du cens d’éligibilité. Ces prétentions, purement politiques, n’ont d’autre but que de modifier la composition actuelle du parlement et d’y introduire l’élément populaire pris dans les couches inférieures. Si l’on obtenait ce succès, la question des salaires surnagerait bientôt ; car c’est là, en définitive, la seule qui intéresse sérieusement les chartistes.

Voilà du moins des prétentions logiquement enchaînées et des moyens pratiques de gens qui savent exactement ce qu’ils veulent. Et de fait, les prémisses sont irréprochables au point de vue démocratique ; ce n’est que lorsqu’on arrive aux conséquences économiques que les chartistes comptent tirer de ces modifications, que tout l’édifice tombe. Par une singulière contra-

pain, viande, volaille, poisson, œufs, beurre et huile, vin et autres boissons usitées dans différentes régions, légumes, fruits, assaisonnements et autres objets dont la réunion constitue une médiocre et frugale aisance. — Louis Reybaud, Etudes sur les réformateurs ou socialistes modernes.

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diction, qui se retrouve au reste dans la plupart des doctrines socialistes , les chartistes font la guerre aux instruments de production les plus perfectionnés, et ils demandent en même temps une part plus forte dans les produits du travail : ils attaquent le capital, tout en revendiquant une portion des profits de ce capital. Voilà la roche Tarpéienne de tous les socialistes, de tous les réformateurs qui veulent distribuer les produits sans consulter les besoins et les droits du capital et qui font la part de chacun en dépit des lois naturelles de la production.

En Allemagne le communisme et l’ organisation du travail sont à l’état latent parmi les classes inférieures. La situation politique du pays ne permet d’ailleurs pas ces manifestations menaçantes qu’on voit en Angleterre, et enfin, le travail manufacturier, qui n’affecte pas, de l’autre côté du Rhin, des formes aussi gigantesques, n’offre pas les mêmes sujets de critique ou n’inspire pas, si l’on veut, aux ouvriers les mêmes désirs d’organisation du travail. L’Allemagne a bien été le théâtre de plus d’un essai d’organisation semblable, mais, dans ces cas, les associations religieuses déterminaient les agglomérations économiques, ou, pour mieux dire, les modifications des formes du travail, parmi les membres affiliés. Nous n’y avons pas encore vu de phalanstères ou d’ateliers nationaux, et nous pensons que les indi-

188 OBSERVATIONS SUR l’ÊTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

cations de MM. Hess et Grün ne sont pas suffisantes pour amener ces créations-là.

11 y a dans ces proclamations du droit au travail, dans ces projets d'organisation du travail deux choses à distinguer: la situation des réformateurs et l’attitude gardée par les classes inférieures en présence de ces manifestations théoriques. 11 n’y a pas d’affinité entre la première et la seconde. Les ouvriers laissent passer les doctrines de l’ourier et le jargon philosophique des communistes allemands qu’ils ne comprennent pas. Ils témoignent la plus grande indifférence pour le phalanstère, et les chartistes eux-mêmes ne tiennent aux six articles que parce qu’ils y voient un moyen d’arriver à une autre répartition des richesses. C’est ce dernier point seul, c’est-à-dire la question des salaires, qui intéresse les ouvriers, et ils s’inquiètent fort peu de savoir par quelles phases palingénésiques ils doivent passer pour arriver à ce bien-être qu'on leur promet. L’émancipation universelle leur importe peu ; ils ont un but immédiat et direct auquel ils arriveraient par la force, si la société actuelle ne leur présentait pas une résistance insurmontable. Or c’est précisément sur ce point que les solutions de quelques socialistes sont parfaitement incomplètes, sans doute parce qu’ils n’osent pas les avouer. Ils ont beau proclamer, d’une part, qu’ils ont des moyens pacifiques, et de l’autre

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qu’ils ont pour eux la justice et l’équité; on n’aperçoit en aucune manière les mesures transitoires en harmonie avec cette paix, cette équité et cette justice; car si les moyens étaient évidents et saisissables, la distance qui sépare les théoriciens socialistes et les ouvriers disparaîtrait bientôt, et l’œuvre de régénération pourrait alors prendre les apparences d’une réalité.

Mais voyez ce qui se passe. — Voyez l’isolement des réformateurs et le dédain avec lequel les classes inférieures accueillent leurs doctrines organiques. Le travail attrayant, l’émancipation universelle n’ont aucune prise sur l’ouvrier; il demande un accroissement des salaires, une plus grande part dans les produits du travail par des moyens simples, prompts et énergiques. Il ne trouve dans les utopies sociales qu’on lui présente qu’un encouragement, un prétexte à des agitations, et nullement une voie rationnelle pour améliorer son existence. Ainsi ces théories joignent à une impuissance pratique radicale, l’inconvénient d’entretenir chez une portion de la classe ouvrière des espérances et des sentiments qu’il est impossible de satisfaire : elles font germer dans les esprits incultes l’idée d’expédients destructifs.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que plusieurs sectes socialistes, sous prétexte d’arriver à la liberté et à l’égalité, fondent virtuellement le

despotisme le plus absolu et établissent la contrainte la plus redoutable en nivelant nonseulement les besoins, mais encore les facultés et toutes les manifestations intellectuelles. D’autres sectes excluent méthodiquement la liberté de l’individu et assujettissent celui-ci à une hiérarchie, à des règles gênantes, sous prétexte de satisfaire à la fois ses besoins physiques et intellectuels. Dans les deux systèmes la liberté disparait pour faire place à la contrainte. Qu’attendre au reste d’une organisation qui serait le produit de la spoliation et de la violence, et qui promet de satisfaire les besoins matériels à condition que l’homme assujettira sa liberté à des lois brutales qui nivellent tout, et qu’il renoncera à ses prérogatives intellectuelles.

Les conséquences du socialisme pratique ne seraient pas moins funestes sous le rapport économique. Dans l’ordre politique, on détruit la liberté pour avoir l’égalité; dans l’ordre matériel, pour avoir les produits, on détruit les moyens de production. En supposant même que la transformation put se faire pacifiquement, ce qui est absolument impossible, le déplacement de tous les capitaux au profit d’une classe de la société serait à lui seul une ruine que les expériences nouvelles rendraient complète. Le travail serait donc aussi compromis sous le despotisme que la liberté elle-même, et

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la distribution violente des capitaux occasionneraitune réduction immédiate dans les produits. Le but avoué du socialisme est d’ailleurs de travailler beaucoup moins et de consommer beaucoup plus. Or comment opérer ce miracle, surtout lorsqu’on commence par paralyser l’action du capital?

Il n’entre point dans nos vues d’apprécier ici tous les effets qui pourraient résulter de l’application partielle ou intégrale de certaines théories sociales , pas plus que de faire l’historique de ces doctrines ou d’en exposer l’esprit et le mécanisme. Nous avons seulement voulu faire ressortir leur impuissance, leurs conséquences économiques et les germes de destruction qu’elles recèlent. Pour cela il nous a suffi de présenter les traits les plus saillants du socialisme et de rapprocher ses tendances des bases de la société actuelle et des lois économiques qui découlent de la liberté politique, civile et industrielle. La production, sous l’empire de la contrainte et de la violence, diminuerait rapidement, et on aurait beau distribuer les produits de par la loi, les portions de chacun se réduiraient progressivement, et la misère chasserait bientôt les ouvriers organisés du phalanstère ou de l’atelier national.

De quelque manière qu’on envisage les théories socialistes et les doctrines de quelques novateurs, il faudrait toujours, pour appliquer

192 OBSERVATIONS SUR l’ÉTAT UES CLASSES OUVRIÈRES.

les unes ou les autres passer, par des ruines, et, après avoir tout détruit, on se trouverait, pour élever l’édifice nouveau, en présence de l’inconnu. On aurait pour toute ressource des combinaisons et des plans désavoués à la fois par le sens commun et la science, et dont l’épitaphe se trouve écrite dans l’histoire des expériences qui ont été faites par les réformateurs euxmêmes.

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