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DE QUELQUES AUTRES MOYENS PROPOSÉS

§ I er . — De la fixation des salaires .

Toutes les réformes ne sont pas aussi radicales que celles dont nous venons de nous occuper; tous les novateurs n’ont pas eu la hardiesse suprême de remanier la société de fond en comble et de faire des parts nouvelles pour chacun des membres de la famille humaine. Plusieurs ont trouvé que notre système économique, tel qu’il était, avec ses libertés et sa concurrence, pourrait A peu près suffire aux nécessités du temps en y introduisant quelques changements, en prenant certaines précautions conservatoires pour les ouvriers.

Nous avons dit que les coalitions d’ouvriers se faisaient presque invariablement dans les circonstances où le travail était très-demandé et quand les salaires étaient par conséquent assez élevés. Les ouvriers saisissent ce moment pour exiger une augmentation du prix de la journée, ou, ce qui revient au même, une réduction dans le nombre des heures de travail.

Ils ont calculé, avant de former ces demandes, les embarras du maître, l’activité des travaux et les nécessités de la fabrication.

On connaît le sort de ces manifestations. Les ouvriers succombent presque toujours après avoir fait les plus grands sacrifices. Mais la victoire coûte également cher aux entrepreneurs, et les coalitions en Angleterre ont été cause de la ruine d’un grand nombre de fabricants. Quand on reste à la surface des choses, on propose, pour soustraire et les maîtres et les ouvriers aux funestes effets des coalitions, la fixation des salaires, l’adoption d’un tarif par les deux parties.

C’est un expédient qui a souvent été essayé chez nous, en Angleterre et dans beaucoup d’autres pays. De l’autre côté du détroit, les ouvriers, depuis la loi de 1824, ont toutes les facilités possibles pour débattre leurs intérêts et pour opposer leurs propres stipulations aux stipulations des fabricants. Chez nous, la loi sur les coalitions s’oppose aux démonstrations nécessaires pour arriver à la fixation des tarifs, et, quand il s’agit d’arrangements de cette nature, les travailleurs n’ont pas les mêmes avantages, la même liberté que les maîtres. Mais ces avantages, cette liberté, fussent ils les mêmes de part et d’autre, la fixation de tarifs invariables, surtout lorsque les chiffres en seraient dictés dans des circonstances exceptionnelles, ne pré-

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viendrait pas les dissentiments qui s’élèvent entre les maîtres et les ouvriers.

Ni les ouvriers ni les maîtres ne sont assez puissants pour changer les conditions générales qui président à la distribution des salaires et des profits, et lors même que la science économique ne fournirait pas des démonstrations éclatantes à l’appui de cette vérité, l’expérience serait là pour lui donner une sanction solennelle. Combien de fois, dans les grands centres manufacturiers de l’Angleterre, n’a-t-on pas arrêté des tarifs d’un commun accord ! et toujours il a fallu y déroger. Les salaires, comme tous les prix courants, sont déterminés par la demande et l’offre, qui, à leur tour, sont réglées par les besoins de la consommation. Si la consommation s’arrête, si elle descend au-dessous d’une certaine limite par une de ces causes nombreuses et souvent mystérieuses que renferme la société, le manufacturier se verra forcé d’arrêter son usine plutôt que de payer un salaire qui le ruinerait inévitablement. 11 a bien signé un tarif, mais il n’a pas pris et ne pouvait prendre l’engagement de fournir, dans les cas imprévus, du travail aux ouvriers de sa fabrique ; il préférera donc le chômage complet ou partiel à une activité qui ne tarderait pas à le ruiner. Que feront alors les ouvriers? Ils lui offriront, ainsi que cela est arrivé mille fois, une réduction dans les salaires, et l'entrepreneur

lui -môme sera appelé à fixer le montant de cette réduction. Si, au contraire, des besoins extraordinaires amenaient une demande plus forte de la main-d’œuvre, les ouvriers imposeraient des conditions au maître, qui les accepterait dans la limite de ses profits.

Sans doute les salaires ont toujours un chiffre fixe pour un moment déterminé. La période de cette fixité peut être plus ou moins longue, selon la nature des industries et selon les besoins de la consommation. Certains travaux affectent pendant des intervalles très-longs une assez grande uniformité, si le renchérissement des subsistances, les fluctuations dans la population, ouïes mouvements dans les capitaux ne viennent pas la détruire. Ainsi la plupart des travaux de construction qui se rattachent aux édifices publics, aux usines, aux fabriques, aux maisons d’habitation, n’offrent, dans leur exécution et dans les prix qui sont attribués à celle-ci, aucun de ces mouvements brusques qu’on rencontre dans l’industrie manufacturière.

Les salaires des terrassiers, des maçons, des charpentiers, des couvreurs, des serruriers, des menuisiers, ne subissent que de légères variations dans une localité donnée. Ces industries, qui appartiennent à l’ordre parcellaire, n’offrenl des résultats que par une succession de faits enchaînés les uns aux autres, et dont la série

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embrasse une période assez longue. Les constructions de ce genre suivent d’ailleurs assez régulièrement les besoins, et elles sont rarement entreprises d’après des hypothèses problématiques. Les capitaux qu’on y engage ne donnent point habituellement des profits exorbitants, pas plus qu’ils ne sont livrés à la destruction. Ainsi la régularité même de la production et des besoins assure, dans la plupart des cas, la fixité des salaires ; il s’ensuit que, dans les grandes villes, la rémunération des ouvriers maçons, charpentiers, etc., n’a pas sensiblement varié, et les traditions relatives aux salaires se sont à peu près maintenues. Le renchérissement des subsistances ou la dépréciation du numéraire ont bien imprimé une légère hausse au chiffre du salaire ; mais ce n’est point là un changement pareil à celui qui s’est manifesté dans la rémunération des ouvriers de quelques autres industries.

En voyant cette fixité, on a pensé qu’il ne serait pas impossible d’imposer de nouvelles conventions aux maîtres et aux entrepreneurs, et d’augmenter ici le prix de la journée d’un franc, là de 50 centimes, ailleurs de 25 centimes.

C’était une erreur. Malgré cette apparente immobilité, c’est toujours l’offre et la demande qui font la part des profits et des salaires, et c’est précisément parce que le rapport entre l’offre et la demande se maintient à peu près au

même point que le taux des salaires, pour les professions que nous avons indiquées, fie change pas d’une manière sérieuse.

Dans les travaux agricoles la régularité de la production, la succession des mêmes faits, et surtout l’égalité proportionnelle des produits annuels, maintiennent aussi le taux des salaires pendant d’assez longues périodes au même niveau. Dans l’exploitation du sol et dans les cultures, on ne limite pas arbitrairement les résultats comme dans l’industrie manufacturière, et la demande et l’offre éprouvent dès-lors dans leurs rapports moins de variations.

Mais si la demande et l’offre règlent le taux des salaires dans les industries qui ont une marche calme et régulière , à plus forte raison le même principe doit-il dominer la répartition des profits et des salaires dans les industries exposées à de rapides fluctuations.

Le règne de quelques objets de luxe n’est souvent que très-éphémère. On a ressuscité depuis une quinzaine d’années les meubles sculptés et ornés d’incrustations. Les ouvriers faits à ce genre de travail ont d’abord été trèsrares, et aujourd’hui encore leur nombre est limité. Ils ont donc vendu et vendent leurs services à des prix très-élevés. 11 y a des ouvriers sculpteurs qui gagnent 8, 40, 12 et 15 francs par jour; ce qui n’empêche pas qu’il reste encore une part de profit très-convenable aux en-

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trepreneurs. Les choses se passent ainsi, parce que les demandes de la consommation sont très-multipliées, et que par cela môme le travail est très-demandé par les entrepreneurs.

Que, d’une part, comme cela doit arriver, le nombre des ouvriers sculpteurs augmente, et que de l’autre côté, le goût du public pour les meubles sculptés diminue ou disparaisse, alors les salaires des ouvriers sculpteurs se réduiront dansdes proportions énormes, et toute espèce de tarif serait illusoire, parce que les entrepreneurs n’auront plusbesoinde ces travailleurs spéciaux.

Une foule de branches industrielles sont exposées à ces vicissitudes, lors même que la fabrication ne s’applique pas à des objets de luxe ou de fantaisie. Il y a des sortes de tissus qui sont tour à tour abandonnés et repris; il yen a qui perdent la faveur du public pour toujours et qui sont remplacés par des étoffes plus belles ou d’un prix moins élevé. Dans ces cas, aucun tarif ne peut garantir l’existence de l’ouvrier qui dépend de ces industries, et si ces fluctuations n’existaient pas, si, par un renversement complet des lois de la production, on arrivait à la fixation des salaires, nous serions alors condamnés à l’immobilité et à la répudiation de toutes les idées, de toutes les inventions nouvelles.

Le taux des salaires, nous ne saurions trop le répéter, est déterminé, comme le prix de toutes

choses, par l’offre et par la demande, et la demande et l’offre sont à leur tour déterminées par les besoins de la consommation. Supposez maintenant, dans l’industrie cotonnière, par exemple, des tarifs arrêtés pour tous les genres d’opérations, pour le fdage, le dévidage, le tissage, etc. Ces tarifs ont été adoptés en présence d’un mouvement régulier, normal. Mais voilà qu’il survient tout à coup une réduction dans la consommation, le prix de la marchandise tombe, et l’entrepreneur fabrique à perte. Quel est le parti qu’il lui reste à prendre? Il peut congédier ses ouvriers, ou leur proposer, malgré le tarif, une réduction dans les salaires. Cette réduction est généralement acceptée, car le travailleur aime mieux un salaire réduit qu’un chômage complet. Dans l’hypothèse inverse, c’est-à-dire en présence d’une augmen-' tation dans la consommation ou d’une plus forte demande de travail, les salaires augmenteront nonobstant les chiffres du tarif, et l’entrepreneur sera le premier à déroger aux stipulations précédentes.

Cette règle est invariable, et pour peu qu’on veuille jeter les yeux sur ce qui se passe autour de nous, on verra que, lorsque le travail est trèsdemandé par le maître, il est payé davantage, et que , lorsqu’il est très-offert par l’ouvrier, il est beaucoup moins rétribué. Cela est aussi rigoureux que les lois de l’équilibre des fluides ;

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et tant qu’un peuple ne se résoudra pas à vivre dans une complète séquestration , tant qu’il voudra que tous les membres de la communauté conservent la libre disposition de leurs facultés et de leurs propriétés, ces faits ne changeront pas. Ils sont la conséquence des lois naturelles qui régissent le travail et la production, et si l’on prétend leur faire violence dans l’intérêt des salariés, on ne fera que troubler la production en ruinant les entrepreneurs d’abord, et les ouvriers ensuite.

Du reste, cette liberté doit être complète de part et d’autre, et, nous le répétons , la loi qui réprime les réunions pacifiques des ouvriers, et qui autorise implicitement les coalitions des maîtres, doit être modifiée dans l’intérêt de l’équité et de la justice, quoique les associations des uns et des autres ne puissent pas influer d’ une manière fondamentale et permanente sur létaux des salaires. Qu’on réprime les violences dont les ouvriers se rendent quelquefois coupables; mais qu’on ne les trouble pas lorsqu’ils se réunissent pacifiquement pour débattre leurs intérêts, et qu’on leur laisse la liberté de refuser leurs services aux maîtres, comme le maître a la faculté de ne point accepter ces services quand ils lui paraissent onéreux.

Sans doute, le taux des salaires est toujours arrêté d’avance; mais ces stipulations n’impliquent en aucune façon la fixité des salaires, à

moins qu’il n’y ait entre les maîtres et les ouvriers des conventions spéciales pour de longues périodes. Mais nous ne parlons point ici des exceptions, et nous examinons les faits relatifs aux salaires dans leur signification la plus générale.

Nous avons dit que la demande et l’offre déterminaient le taux des salaires. Cela est exact. Cependant ces causes principales sont souvent elles-mêmes déterminées par ceftaines circonstances particulières. Si dans un pays la masse des subsistances n’est plus en rapport avec les besoins de la population, les salaires baissent, car alors le travail est très-offert de la part des ouvriers qui ont de la peine à vivre. Une mauvaise récolte changerait donc toutes les conditions d’un tarif. Aussi arrive-t-il que, lorsque les salaires laissent à l’ouvrier un excédant, après qu’il a pourvu à ses besoins, la population augmente. En Amérique le prix de la journée du travailleur n’est pas absorbé par sa dépense; il se marie par conséquent, élève une famille, et la population s’accroît. Quand, au contraire ces salaires sont insuffisants, la population décroît ou devient misérable, et alors le taux nécessaire des salaires ne revient à son niveau que lorsque le rapport entre les subsistances et la population se rétablit également.

Les salaires éprouvent encore une dépression par la réduction ou la destruction des capi-

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taux; alors les industries qui disposaientde ces instruments périclitent, la demande de travail de la part des entrepreneurs se réduit, et les ouvriers se trouvent naturellement atteints par ces changements. Cependant on voit que le dernier mot, la cause finale des fluctuations dans les salaires se résume toujours dans la demande et l’offre, qui à leur tour ne sont que le résultat d’une suite de phénomènes qu’on ne peut ni prévoir ni maîtriser. Tout est donc éventuel et incertain dans le taux des salaires, et aucune prévision humaine ne saurait leur donner cette fixité qu’on a rêvée, et encore moins peut-on les élever constamment à un chiffre qui réponde à tous les besoinsde l’ouvrier. Le capital, lui aussi, estexposé à ces vicissitudes, et les profits éprouvent par conséquent les mêmes fluctuations que les salaires.

Abstraction faite des circonstances que nous venonsde présenter, le taux des salaires dépend encore, comme nous l’avons dit plus haut, des aptitudes particulières de chaque individu.

Dans les professions ou dans les travaux qui n’exigent que des mouvements simples ou uniquement l’application des forces musculaires, les salaires peuvent, sans inconvénient, être les mêmes pour tous. Dans une filature de coton, par exemple, l’épluchage et le cardage du coton, le dévidage et l’empaquetage du fil, n’exigentqu’une médiocre habileté, et sont faits par

tous les individus avec d’autant plus d’uniformité qu’il faut suivre le jeu des machines. Ici le taux des salaires peut donc être le même pour tous. Dans les industries parcellaires, dans les métiers surtout qui ont exigé un long apprentissage, le prix de la journée varie toujours selon l’habileté et l’application du travailleur. Lorsque les ouvriers sont à la tâche, ces deux qualités font ressortir des différences énormes dans le taux des salaires. Ainsi , ou rencontre dans les causes générales et dans les circonstances particulières des obstacles insurmontables pour la fixation des salaires, en tant qu’on veut assurer par cette fixation une existence calme et aisée aux classés ouvrières.

§ II. — Des charges fiscales.

Passons maintenant à l’examen d’une autre proposition. Ou a trouvé, dans la suppression des impôts, un excellent moyen pour améliorer le sort des classes ouvrières. Nous ne parlerons point ici des utopistes extravagants qui ont supprimé d’un trait de plume tous les impôts, mais de certains réformateurs qui demandent sérieusement la suppression des douanes sous prétexte de liberté commerciale, l’abolition de l’impôt sur le sel, sur les boissons, la réduction de la contribution foncière et la suppression

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d’un grand nombre de taxes, de manière à réduire le revenu public de près de moitié. Ces impôts, disent-ils, pèsent d’une manière lourde sur les consommateurs, gênent la production, les transactions, et aggravent la situation des classes inférieures.

Il est certain que, si le gouvernement pouvait marcher sans avoir recours aux impôts, si l’administration et la justice fonctionnaient gratuitement, s’il ne fallait ni flotte ni armée, et que tous les travaux publics fussent exécutés par des particuliers, les impôts n’auraient plus aucune signification, et, de fait, la nation ne s’en trouverait pas plus mal. Mais comme rien de tout cela n’existe, et que le produit des impôts, chez nous comme ailleurs, suffit à peine pour répondre aux nécessités des services publics, nous ne voyons pas trop comment on pourrait retrancher la moitié du budget des recettes.

On le pourrait d’autant moins que les hommes du progrès qui demandent la suppression de ces impôts, n’indiquent aucun moyen pour remplacer le vide. Ils sont ensuite du nombre de ceux qui réclament sans cesse des améliorations, qui chaque jour mettent le gouvernement en demeure de faire telle ou telle chose, telle ou telle opération dispendieuse, soit pour favoriser la production, soit pour donner satisfaction à des intérêts moraux ou matériels.

206 OBSERVATIONS SLR LÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

Vous trouvez donc tout irréprochable dans notre système fiscal, nous dira-t-on peut-être? Loin de là ; nous croyons qu’il y a des réformes à faire, qu’il y a à modifier plus d’un point de notre système des contributions; mais nous ne tenons pas pour des réformes cette manière de supprimer des chapitres entiers du budget des recettes, sans indiquer aucun moyen de remplacement. Les impôts indirects, dont aucun n’a été épargné par les novateurs, rapportent aujourd’hui, non compris le produit de la vente des tabacs, environ 700 millions. Si l’on en retranche le produit des sels, des douanes et des boissons, on réduira le revenu public de plus de 300 millions. Il n’y aurait que deux moyens de paralyser les effets de cette réduction : recourir aux emprunts, ou mettre les dépenses au niveau des recettes. Dans le premier cas, le crédit public serait bien vite ruiné, et dans le second il faudrait renoncer à une foule d’institutions, à une foule de moyens qui fortifient la puissance nationale et contribuent au progrès de la richesse.

C’est particulièrement dans les douanes qu’on a trouvé un obstacle au développement du travail et à l’amélioration du sort des classes inférieures. 11 est aujourd’hui de bon goût d’attaquer les douanes, et plusd’un écrivain concentre l’économie politique dans les tarifs. La suppression des barrières serait un moyen radical pour

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tous les maux, et l’on dirait que, lorsque nous n’aurons plus de taxes à l’entrée, nous serons arrivés au dernier terme de la perfection économique.

Vous voulez donc, nous dira-t-on encore, la prohibition et la protection ? Eh mon Dieu !

non, nous voulons la liberté commerciale. Nous professons les théories scientifiques d’Adam Smith et de Jean-Baptiste Say ; mais nous ne sommes pas de ceux qui croient tout pouvoir renverser dans l’intérêt de la science et du progrès.

La science d’ailleurs n’a pas besoin de ces déclamations contre les douanes. Le principe de la liberté commerciale est assez solidement établi pour qu’on n’ait plus à le prouver par des dialogues populaires où le public est représenté comme un imbécile, et le pouvoir comme un fripon. Les écrivains qui choisissent ce rôle, sans y être conviés par un talent éminent ou par une position scientifique officielle, cherchent à prouver que la lune est ronde et que la teçre est un corps solide.

Et d’abord qu’enseigne-t-on dans les chaires d’économie politique du Collège de France et du Conservatoire des Arts et Métiers fondées par le gouvernement ? Ce n’est ni la prohibition ni la protection que nous sachions. On y enseigne au contraire la liberté commerciale telle qu’elle a été démontrée par Quesnay et Smith.

Trois professeurs se sont déjà succédé à la chaire d’économie politique du Collège de France; aucun d’eux n’a professé le culte des tarifs, et aucun d’eux, pour ne pas avoir vanté les douanes, n’a encouru la réprobation du gouvernement.

On nous fera peut-être cette troisième objection : Vous faites.donc une différence entre la théorie et la pratique? Eh oui encore, comme nous distinguons la marche d’une planète de la marche d’une locomotive. La première se meut en vertu des lois de l’attraction et de la gravitation, sans obstacle et d’après la pure expression de ces lois. Son mouvement n’embrasse d’autres éléments que ceux du temps et de l’espace A la locomotive aussi , il faut, pour se mouvoir, du temps et de l’espace, et quoiqu’elle soit construite d’après toutes les lois de la mécanique, il lui faut encore de l’huile, du charbon, de l’eau, des mécaniciens, des chauffeurs. Quelle vile machine, s’écrieront les rêveurs qui vivent dans les espaces imaginaires ! Que signifient donc les lois de la mécanique, puisque la matière intervient d’une manière si grossière pour faire marcher cet appareil si vanté?

La connaissance de ces lois a d’abord permis de construire la machine, et puis la science indique comment on peut en augmenter la vitesse; elle nous dévoile successivement les moyens de réduire les quantités d’huile, d’eau, de charbon

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qu’il faut pour la faire marcher; elle nous pousse enfin, non pas à la perfection, mais vers la perfection.

Si la machine sociale fonctionnait sans impôts, nous n’aurions plus besoin de science; mais une main invisible seule, comme celle qui fait marcher les astres, pourrait accomplir cette merveille. La science nous aide à trouver le système d’impôts le moins défectueux ; elle nous aide à paralyser les effets pernicieux des taxes à l’entrée. Les douanes, à nos yeux, sont un moyen fiscal et non un moyen industriel. Sous ce premier rapport, il faut en régulariser l’action, diminuer la gêne qui en résulte pour le commerce et les consommateurs, tout en cherchant à en accroître les produits dans l’intérêt de cette grande machine qu’on appelle corps social et qui, en définitive, ne fonctionne qu’à l’aide des produits fiscaux.

Comme nous devons tendre sans cesse à perfectionner le système des impôts, nous devons aussi chercher à nous rapprocher sans cesse davantage de la liberté commerciale, avec la conviction cependant de ne jamais pouvoir l’atteindre. Nous ne sommes pas sur un terrain vierge, dans un monde nouveau, où il n’y a ni nationalité, ni intérêts assis, ni droits créés. « Par cela seul que le système prohibitif a existé, dit M. Rossi dans son beau livre, ce système a produit des résultats qui intéressent de très-près

le bonheur, la prospérité, l’existence même d’un grand nombre d’hommes. Capitalistes et travailleurs se trouvent engagés dans des voies artificielles : qui osera leur dire : «Quittez ces « directions et prenez à l’instant même des direc- «tions nouvelles?)- Certes, s’il y avait une puissance humaine capable de produire ce changementsoudain sans détruire une masse énorme de capitaux, sans réduire au désespoir une foule de travailleurs, il n’y aurait pas de blâme assez sévère pour tous ceux qui retarderaient de vingt-quatre heures l’établissement de la liberté commerciale; mais il n’en est pas ainsi, la transition est pleine de difficultés et de périls (1).»

Ailleurs M. Rossi dit: « Il est peu de questions sociales qu’on puisse résoudre par l’application hautaine d’un seul et unique principe. L’économie politique n’est pas la maîtresse du monde, la législatrice universelle des sociétés civiles. Elle vous demande la liberté du commerce et de l’industrie, à quelques rares exceptions près : elle a raison dans la sphère de ses idées. Mais il est des cas où la science de la richesse se rencontre avec la politique, chargée essentiellement de pourvoir au premier besoin de toute nation, je veux dire à l’indépendance, à la force, à la défense du pays. Avant de sa-

(1) Cours d'économie politique, tome 11, p. 308.

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voir si on sera plus ou moins riche, il s’agit d’exister (1). »

En obéissant aux inspirations de certains économistes radicaux, c’est-à-dire en supprimant brusquement les barrières, on perdrait non-seulement un revenu fiscal très-important et dont l’État a besoin ; mais on jetterait encore une immense perturbation dans la production, et on livrerait à une inévitable misère des millions de travailleurs. Ces propositions d’écolier sont à la vérité plus faciles à émettre et prennent moins de temps que l’étude consciencieuse des moyens qui peuvent conduire à une transition et nous rapprocher de la liberté commerciale qui, sagement préparée, devient alors un bienfait, au lieu de dégénérer en calamité.

Nous concevons parfaitement un économiste placé au point de vue pratique qui fait des plans d’amélioration sociale, qui trouve que le système d’impôts est vicieux et qui, dans ses projets, ne perd jamaisdevuece simple énoncé: le budget des dépenses, réduit à sa plus simple expression, s’élève à une somme déterminée. Le chiffre arrêté, quels sont les moyens liscaux les plus rationnels, les moins onéreux pour trouver l’équivalent au budget des recettes? Quand la question est ainsi posée, il n’est plus possible de faire des réformes par voie

(1) Cours d'économie politique, lome II , p. 30 1.

d’élimination et de suppression. Aussi, dès que ce procédé si simple fait défaut aux économistes radicaux, ils sont à bout de leur science, et n’ont plus d’autre ressource que d’accuser l’incurie, l’insouciance et la mauvaise foi du gouvernement.

Sans doute il est du devoir de l’administration de prendre l’initiative de toutes les réformes ; cependant quand l’écrivain s’érige en novateur, il ne faut pas qu’il dédaigne de présenter des moyens pratiques; quand il prétend être au service de la science, il ne faut pas qu’il demande à cette science autre chose que ce qu’elle peut donner. L’économie politique apprécie l’influence des impôts, des institutions commerciales, l’action du capital, etc. ; mais il n’est pas en son pouvoir de supprimer les impôts, de détruire les nationalités, de déterminer les profits des capitaux.

Quand, par l’effet de l’insuffisance humaine, il s’est créé des faits économiques contraires aux principes de la science, la science ellemême n’est pas compromise, et les hommes qui sont cause de la génération de ces faits ne renient pas toujours la science. Celle-ci leur sert au contraire à redresser les erreurs, et leur offre les moyens de revenir à une action plus saine et plus conforme aux intérêts généraux. Mais ces hommes-là ne sont pas des démolisseurs , et quand ils n’ont à mettre qu’un prin-

ne PARTIE. CHAPITRE II. 213

cipe à la place de faits, ils temporisent tout au moins.

Toutes ces belles perspectives que les radicaux du commerce libre nous présentent ne deviendraient qu’un mirage trompeur, ' si on les mettait en pratique. L’Angleterre fait en ce moment une grande expérience ; mais il y a vingt ans qu’elle dure : c’est Huskisson qui l’a commencée. Et pour cette application des principes, savez-vous ce qu’on a fait? On a moins consulté les principes, qui sont invariables, éternels, que la situation du pays. Sir Robert Peel sait bien son Adam Smith ; mais il sait aussi l’état et les besoins de son pays, et c’est cette dernière considération qui a sans doute été la cause déterminante des réformes qu’il propose. C’est l’empirisme qui vient sanctionner la théorie. Et ne croyez pas que l’Angleterre renoncera pour cela à ses douanes qui lui rapportent environ 500 millions par an :

les douanes sont gênantes; mais l’Angleterre se trouverait bien plus gênée encore si elle était privée tout à coup d’un revenu de 500 millions.

Nous nous expliquons du reste très- bien cette prédilection pour les attaques contre les impôts en général et les douanes en particulier. Cela réveille les sympathies detouslesignorants, de tous ceux qui se dispensent de réfléchir.

Cela est d’autant plus facile qu’on se retranche

derrière les principes, et qu’on paraphrase les maîtres de la science. Mais, encore une fois, l’économie politique, tout en ayant des principes inflexibles, ne procède point par amputation ; elle ne demande pas non plus ces sacrifices brusques qui compromettraient tout, et ne laisseraient que des ruines au service des organisateurs.

Ainsi quittons ce rigorisme dont l’application créerait d’insurmontables difficultés, et cherchons plutôt des transitions douces et pacifiques. De cette manière on servira mieux les intérêts publics, tout en propageant l’autorité de la science et des principes chez les hommes qui n’ont ni le loisir ni la volonté de se livrer aux études de cet ordre. On détruira ensuite de dangereuses illusions chez les classes inférieures auxquelles on a souvent fait croire qu’il dépendait uniquement du pouvoir de conserver ou de supprimer les impôts, de congédier notre armée de douaniers et de livrer les tarifs aux flammes. En faisant la réforme postale, en réduisant la taxe sur le sel, et en abaissant graduellement les droits à l’entrée sur les marchandises étrangères, nous préparons les voies à d’autres améliorations sans porter atteinte au revenu et sans priver l’administration des ressources nécessaires à une bonne gestion des affaires publiques. Cela vaudra mieux que ces moyens extrêmes, que ceux-là mômes qui les

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proposent n’appliqueraient pas s’ils étaient au pouvoir.

§ 111. — Do l'exploitation des terres incultes.

Nous arrivons à une autre question souvent agitée aussi en vue de l’amélioration du sort des classes ouvrières : c’est le défrichement de sept à huit millions d’hectares de terres incultes que nous avons en France, et où bien des malheureux trouveraient leur subsistance. Nous en demandons pardon à nos lecteurs, mais, dans ce problème encore, nous sommes obligé de faire intervenir le capital dont nous aurons du reste à nous occuper d’une manière spéciale dans le chapitre suivant. Ces surfaces, certains terrains communaux exceptés, sont en friche, parce que, exploitées, elles ne rendraient aucun produit net, et très-probablement pas les frais de culture. Ces terrains sont possédés par des propriétaires qui ont ou qui n’ont pas le capital nécessaire pour les exploiter. Dans le premier cas, le propriétaire se contenterait très-probablement, s’il exploitait ces terrains, d’un profit minime, et il renoncerait peut-être à ce qu’on appelle la rente de la terre; mais il a trouvé qu’en entreprenant ces cultures il perdrait son capital de fondation, et ses autres calculs lui ont démontré que la vente des produits ne couvrirait pas les frais de culture. Si le propriétaire lui-même n’a pas les fonds d’exploitation né-

cessaires, il appellera un capitaliste; celui-ci, s’il est prudent, fera les mêmes calculs que le propriétaire capitaliste, et il trouvera que son capital serait engagé sans profit, et qu’il se perdrait d’autant plus complètement que l’entrepreneur aurait encore à payer, outre les frais de culture, un fermage ou une rente, c’est-àdire une indemnité au propriétaire pour la force végétative du sol. Tout bien examiné, cette terre restera donc en friche, parce que le capital qu’on y mettrait ne rendrait aucun profit et se perdrait.

S’il en était autrement, tous ces terrains seraient aussitôt mis en culture; les épargnes, qui prennent aujourd’hui une autre direction, se porteraient nécessairement dans une certaine mesure vers les exploitations territoriales, car les capitaux n’ont pas d’alTeclion, ils ont des intérêts et cherchent toujours l’emploi à la fois le plus sûr et le plus lucratif. S’ils obéissaient à des inspirations purement philanthropiques, ils se détruiraient à chaque instant, et de cette manière les ressources sociales éprouveraient une diminution graduelle au détriment de la communauté tout entière (1).

Ce n’est pas qu’il n’y ait rien à faire sous ce

(1) Les mesures que sir Robert Peel vient de soumettre au parlement anglais et qui ont, entre autres, pour objet l'abolition des lois sur les céréales dans un avenir peu éloigné, réagiront d’une manière fort énergique sur la situation de la pro-

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rapport. Nous avons en France des terres qu’il est possible de féconder encore en y portant des capitaux confiés à des mains intelligentes; et nul doute que l’accroissement de la population donnera lieu à plus d’une entreprise de ce genre. Mais il ne faut pas se faire illusion sur l’étendue de ces ressources et croire qu’il suffit de jeter un capital dans un sol inculte pour en

priélé territoriale en Angleterre. 11 s’agit de substituer transitoirement les droits suivants U l'ancien tarif :

Quand le prix du froment sera au-dessous de :

48 schel. le quarler, le droit sera de ISschel.

De 48 k 49 — — 9 —

De 49 k 50 — — 8 —

De 50 k 51 — — 7 —

De 51 k 52 — — 6 —

De 52 k 53 — — 5 —

De 55 et au-dessus — — 4 —

A partir du 1 er février 1819 , il n’y aurait plus qu’un droit nominal sur les céréales de toutes sortes, et le libre commerce des grains se trouverait ainsi établi entre la (’.rande-Bretagne et les pays producteurs. Dès k présent, la différence entre les taxes anciennes et le tarif proposé est énorme, car le droit d’entrée, qui est de 16 scliellings par quarler quand le prix du blé est h 54 scbellings, se trouve réduit k 4 scliellings; différence qui suftil pour changer totalement les rapports entre les fermiers et les propriétaires.

Sous l’empire de la législation qu'il s’agit de supprimer, toutes les terres de qualités inférieures avaient été mises en culture, et malgré les frais d’exploitation très-élevés, le haut prix du grain laissait encore un bénéfice suflisant aux producteurs. Quand l’importation des blés sera libre, le taux des mercuriales fléchira immédiatement , et la culture des terres de qualités inférieures, non-seulement ne donnera plus de bénéfices, mais ne rendra pas même les frais de culture. Il faudra donc ou aban-

retirer des produits. Souvent les expériences de cette nature engloutissent et détruisent les capitaux, et au bout de quelques années, les terres dont on a tenté l’exploitation retombent dans leur stérilité naturelle, faute de rendre les frais de culture et les profits du capital qu’on y avait placé.

On a souvent engagé le gouvernement à faire ces sortes d’entreprises, afin de procurer du travail aux classes inférieures. Mais, outre que l’administration ne doit pas faire elle-même des opérations industrielles, elle ne réussirait sans doute pas mieux que les particuliers, et les capitaux que le trésor placerait dans ces essais se perdraient tout aussi inévitablement que les fonds qui auraient une autre origine. De deux choses l’une : ou les terrains qui sont en friche sont propres à la culture et peuvent rendre les frais de production ; ou ces terrains ne donne-

donner ces terres ou leur assigner une destination beaucoup moins lucrative. En second lieu, l’abolition des lois sur les céréales changera les conditions d’existence de tous les fermiers. Les baux, qui, généralement, en Angleterre, ont une très-longue durée, ont été basés sur les prix élevés des grains. Ces prix venant à tomber par l’introduction de grandes quantités de blés étrangers, le revenu des fermiers baissera, et ils ne pourront plus acquitter les mêmes redevances aux propriétaires du sol. Ceux-ci perdront, par conséquent, d’un seul coup, le produit des terres de qualités inférieures qui, depuis cinquante ans, ont été mises en exploitation, et cet excédant du prix du fermage qui a été créé artificiellement par la prohibition des blés étrangers.

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raient lieu qu’à un travail stérile et improductif. Dans le premier cas, il suffit de s’en rapporter à l’industrie privée pour mettre ces terrains en exploitation, et dans le second, il serait absurde de prétendre que l’Etat réussira là où les particuliers échoueront, ou que l’État doit faire des sacrifices qui se traduiraient, au bout d’un certain temps, en une dépense complètement improductive.

§ IV. — Des caisses de retraites.

Les établissements de prévoyance tiennent à juste titre une large place dans les préoccupations qu’ont fait naître la situation et l’avenir des classes ouvrières. Jusqu'à présent les caisses d’épargne ont le mieux atteint le but qu’on s’est proposé. Elles ont partout donné d’admirables résultats, et, en favorisant l’épargne et la formation des capitaux, elles font germer en même temps des habitudes d’ordre et de moralité chez les classes ouvrières. Les caisses d’épargne, tout en faisant fructifier les sommes qui y sont placées, laissent les dépôts constamment disponibles, et le capital n’est pas aliéné au profil de la masse en cas de mort ou lorsque le déposant interrompt ses versements, comme cela a lieu dans un assez grand nombre d’institutions de prévoyance.

On a beaucoup parlé dans ces derniers temps

d’une caisse générale de retraites pour les ouvriers invalides. Des hommes, considérables par leur position, leur caractère et leur talent, se sont réunis et se sont occupés sérieusement de ce projet. Nous ne croyons pas que le plan qui a été le fruit de leurs délibérations renferme les moyens d’application nécessaires (1). Et d’abord une caisse générale de retraites, c’est-à-dire un établissement unique pour toutes les catégories d’ouvriers, nous paraît offrir des dangers qui pourraient compromettre l’établissement lui-mème, si d’ailleurs il reposait sur des bases solides. On a adopté dans ce projet pour la mortalité une moyenne entre les tables de Deparcieux et de Duvillard. Rien ne justifie l’adoption de cette donnée. La mortalité d’une de ces tables est trop lente, celle de l’autre est trop rapide ; mais il ne s’ensuitpas qu’on puisse choisir arbitrairement une moyenne entre ces deux termes. Comme la loi de mortalité est un des éléments essentiels des établissements de cette nature, il ne faut pas la déduire en quelque sorte du hasard. Mais, eût-on une bonne table de mortalité, cela ne suffirait pas encore pour tenter l’établissement d’une caisse générale de retraites. La mortalité est loin d’être la même parmi toutes les classes

(1) Mémoire sur la fondation d’une caisse générale de retraites pour les classes laborieuses des deux sexes, présenté à M. le Ministre des linances, le te mars I8Ü.

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d’ouvriers, et il y a sous ce rapport des différences très-grandes.

Cela seul constituerait déjà de choquantes inégalités. Certains corps d’ouvriers fourniraient évidemment un contingent plus fort au fonds de la caisse de retraites que d’autres. Dans quelques corps de métiers, le nombre des individus qui arriveraient à la pension serait bien moins élevé que dans d’autres, et les premiers s’imposeraient ainsi, à eux et à leurs familles, des sacrifices pendant de longues années au profit des seconds.

Mais on rencontre bien d’autres inconvénients dans l’application. Si l’ouvrier, chef de famille, meurt avant l’âge où il adroit à la pension, les survivants sont privés d’un capital laborieusement créé ; si, au contraire, il arrive à l’âge nécessaire, cette pension ne suffira point ordinairement à l’entretien du mari et de la femme. Si l’on nous objectait que la femme aussi peut se constituer une pension par des versements successifs faits à la caisse de retraites, nous répondrions qu’il est assez difficile de faire dans un ménage d’ouvrier, pendant un grand nombre d’années, une double économie qui conduirait aux résultats prévus. Il faut, pour réaliser un pareil projet, une énergie et une persévérance qui sont rares même chez les classes moyennes et les classes supérieures.

Qu’on juge ensuite de l’effet que produirait la

perte des primes payées par l’ouvrier qui vien»drait à décéder avant l’âge qui lui donnerait droit à la pension ! sa famille, souvent dans l’indigence, aurait de la peine à se faire à l’idée que le gouvernement qui a touché ces sommes pût les garder sans spoliation (1).

(1) Voici ce que dit U. le Miuistre des finances, consulté par M. le Ministre du commerce et de l'agriculture sur le projet de la caisse de retraites.

* On comprend la spéculation de la part des compagnies particulières. Constituées avec un capital considérable dont il faut servir l’intérêt, obligées de faire face aux frais d’une administration compliquée, elles peuvent se réserver une large part de chances dans le calcul de la prime qui est le prix du risque. Le taux de l’intérêt, la quotité, la commission, le choix de la table de mortalité sont réglés en conséquence, et le bénéfice est certain. Mais, pour l’État, la condition ne peut être la même : il pèsera équitablement les bases du contrat , et alors il arrivera, si la mortalité est plus lente que la table, ou si elle est plus rapide, qu’il perdra dans le premier cas, qu’il gagnera dans le second. Une pareille position lui convient-elle? Pourrat-il supporterle reproche d’une impéritie dont les conséquences pèseront sur les contribuables, ou l’accusation de spéculation, qu’on ne lui ménagera pas ?

* ltelativement à l’ouvrier, considéré non pas isolément mais comme chef ou membre de la famille, que lui propose-t-on? De prendre l’engagement de verser régulièrement une somme déterminée dans une caisse qui ne rend jamais. Que lui prometon en échange? Une rente viagère, reposant sur sa seule tête, et s’il vil à une époque fixée. Mais d'abord, n’est-ce pas là pousser à un contrat dont l’égoïsme est le mobile et le but? JN’esl-ce pas porter atteinte au sentiment de la famille, sur lequel repose le principe même de la société, et qui est la base des vertus domestiques? D’un autre côté, si le contractant ne peut plus payer la prime; si la maladie ou les accidents l’atteignent; si leschô-

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La caisse de retraites n’aurait pas des effets immédiats, et il faudrait, pour en éprouver les bienfaits, une période de 25 ou 30 ans. Comment soumettre les classes ouvrières à une pa-

raages, malheureusement si fréquents dans l'industrie, lui rendent nécessaire la ressource de ses économies , l’Étal devra en refuser le remboursement, même au risque du mécontentement de toute une population , et il ne restera à l’ouvrier que la ressource funeste de vendre à vil prix le contrat qu’il aura nourri de ses épargnes pendant de longues années.

« J’ai dit que le projet ne répond pas au sentiment, au besoin de la famille. Qu’offre-t-on, en effet, il la femme? Le droit de traiter séparément à son profil, de posséder distinctement de son mari, et de se créer des droits personnels aux dépens de la communauté; mais ne voit-on pas qu’un tel système est en opposition avec les bases mêmes du codecivil? et ne craint-on pas le soulèvement d’opiuionsque de pareilles dérogations doivent nécessairement provoquer? El quelle est, au reste, la portée de celte concession ? Les femmes exerçant une industrie séparée ne constituent qu’une faible minorité; le projet, tel qu’il est formulé, ne pourvoit donc en aucune manière aux intérêts du plus grand nombre des femmes mariées , qui n’en paient pas moins leur dette à la société conjugale, ne fùt-ce qu’en consacrant leur temps aux soins du ménage. Or il est impossible d'admettre que les fruits du travail commun tournent au profit exclusif d’un seul des deux époux , et de celui qui , d’après la nature des choses, est généralement le plus capable de pourvoir, même dans la vieillesse, h scs besoins personnels. » Questions soumises aux conseils généraux de l’agriculture, des manufactures et du commerce. —

M. de Lamartine, dans un discours empreint des plus nobles sentiments, a combattu le projet de la caisse de retraites pour les ouvriers, et il a fait ressortir, avec beaucoup d’éloquence et de logique, les inconvénients du plan qui a été soumis à l’administration et sur lequel les trois conseils généraux de l’agriculture, des manufactures et du commerce ont eu a délibérer. « Je

224 OBSERVATIONS SlIR L ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

reille expérience? Comment rendre l’État dépo- £ i sitaire pendant un quart de siècle de capitaux j>‘ qui seraient improductifs pour ceux qui les au- . «* raient déposés? Cette épreuve est beaucoup trop $ lohgue pour des gens qui n’ont aucune notion . J de l’action combinée de la mortalité et des in- -S. térêts composés. Si, par un artifice qu’il es»: ,,

conclus, a-l-il dit en terminant, non pas en demandant que les : rê conseils écartent la pensée d'institutions d’assistance aux dfPvriers invalides, mais en suppliant les auteurs du projet actttël et le gouvernement de revoir ce projet, d’en effacer les dispositions dangereuses, selon moi , à l’esprit de famille , à l’unité d'intérêt entre le mari et la femme, entre le père et les enfants; et de lui donner enün une plus grande portée en faisant concourir au soulagement de l’ouvrier indigent ou infirme, U toi elle-même, les communes et l’État. » —

La loi anglaise du 10 juin 1853 a fondé une caisse de retraites viagères. D’après cette loi, tout individu, âgé de quinze fj ans au moins, peut acquérir de l’État, par un seul paiement ou par une prime annuelle, une rente viagère immédiate ou différée. Le maximum de cette rente est fixé à 500 fr. , et le minimum h 100 fr. Les rentes ne sont payables que par semes- tre. Au décès du rentier, la famille a droit k un trimestre. Si le décès a lieu avant l’ouverture de la pension, ou si le déposant interrompt le payement de ses primes, l’État rembourse la tota- ■ lité des primes versées sans intérêt. D’après le projet dont nous avons parlé plus haut , les primes des déposants qui meurent -<i avant l’ouverture de la pension sont acquises k la masse. Ce- >.•' pendant la caisse de retraites n’a pas obtenu, jusqu’h présent, de sérieux résultats. On préfère, en général, les établissements de prévoyance privés et les associations mutuelles sur la vie.

Ces institutions ont réuni, en Angleterre, un capital de plut d’un milliard, tandis qu’en France les sociétés de prévoyance, établies en dehors des caisses d’épargne, n’ont qu’environ 170 millions. ù» • -H

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impossible de réaliser, on pouvait accorder des retraites dans un ou deux aus , la confiance s’é- ; tablirait peut-être, et des effets aussi saisissa- \ blés détermineraient probablement les ouivriers à distraire une partie de leur salaire pour se créer des ressources dans un avenir ^ieu éloigné. Mais faire des versements consécutifs pendant trente ans entre les mains du gouvernement, lui confier un capital dont on n’aura plus tard que l’usufruit, c’est admettre, us le répétons, une persévérance et une confi|nce qui n’existent point en général chez les sses ouvrières.

Dans les caisses d’épargne, le capital est constamment disponible, et la mort des déposants jk n’en prive pas les héritiers. Les produits sont, î.Hl est vrai, moins élevés que les annuités serriis par les établissements spéciaux. Mais encot'e une fois le capital reste. Placé en rentes, il asàure à l’ouvrier des ressources régulières, et i rièn n’est môme plus facile que de le transformer en annuités et de créer pendant la vie de l'puvrier des revenus périodiques plus élevés en sacrifiant ce capital.

En résumé, les deux principaux écueils du projet d’une caisse générale de retraites pour les Ouvrier» consistent dans l ’ universalité de la caisse qui ne fait aucune distinction entre les •différentes classes d’ouvriers, et puis dans les attributions que l’on confère au pouvoir, en le f 15

chargeant de l’organisation et de l’administration de cette caisse.

Quelque excellente que soit l’institution des caisses d’épargne, nous ne croyons cependant pas qu’elle exclue d’autres établissements de prévoyance, mais il faut laisser à ces établissements un caractère privé et spécial, et les organiser, autant que possible, pour des professions et des exploitations déterminées. On évitera de cette manière les inconvénients qui résultent de l’inégalité des décès entre les différents corps de métiers, et l’on déchargera le pouvoir d’une responsabilité que les devoirs compliqués qu’on lui imposerait, rendraient à peu près impossible.

Sans doute, le gouvernement devra toujours intervenir dans la formation des établissements de prévoyance, pour assurer aux individus de ces associations le plus de garanties possibles. Mais les caisses doivent avoir des administrations particulières et ne pas être constituées de manière que le pouvoir puisse être mis en demeure de répondre à des besoins, à des demandes qui n’auraient pas une origine parfaitement légitime, et à des considérations de charité ou de pitié seulement, qui viendraient à l’appui des réclamations des ouvriers ou de leurs familles.

Nous entrerons, au reste, plus tard, dans quelques détails sur le parti qu’on peut tirer des éta-

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blissements de prévoyance, tels que nous les concevons.

D’autres plans ont encore été proposés pour assurer l’existence des ouvriers invalides; ils sont beaucoup plus simples , mais aussi beaucoup plus impraticables que le projet dont nous venons de nous occuper. On a prétendu que, puisque l’État se chargeait de l’existence des soldats mutilés , il devait également assurer le sort des ouvriers dans leur vieillesse. L’analogie manque complètement de justesse. Le soldat n’a d’abord point ordinairement choisi librement sa carrière. 11 obéit à la loi du recrutement. En second lieu, c’est en défendant le pays qu’il a été mis hors d’état de travailler. C’est à ce titre, et comme fonctionnaire public, que le gouvernement prend soin de lui. 11 jouit des mêmes prérogatives que les fonctionnaires de l’ordre civil, avec cette différence que, au lieu d’une pension, on lui assure son existence.

Le travail des classes ouvrières ne profite pas directement à l’État. Les travailleurs de l’industrie et de l’agriculture, ne se consacrent pas spécialement au service du pays. Us conservent leur liberté, et tous leurs efforts tendent à faire prospérer leurs intérêts et à se créer une individualité économique qui échappe aux sacrifices exigés du soldat et du fonctionnaire public.

Si le gouvernement se chargeait de faire les

dotations des caisses de retraites et de secours, qu’arriverait-il? Il faudrait prendre ce fonds sur des revenus publics et naturellement aggraver les impôts en frappant une classe particulière de la société. Il n’est pas besoin d’une grande perspicacité pour comprendre qu’une pareille mesure aurait tous les caractères d’une taxe des pauvres : en effet, les propriétaires et les capitalistes seraient imposés au profit de qui? au profit des salariés, qui recevraient de cette manière un don, une charité, si l’on veut, complètement étrangère à leur labeur et à leur travail, et contraire aux lois de la production.

Voilà déjà de quoi faire réfléchir. Maintenant, atteindrait-on par la création des caisses publiques de secours, de subventions, de retraites, le but qu’on se propose? On nous permettra d’en douter. Une taxe des pauvres, une subvention quelconque donnée aux travailleurs, fûtelle légalement instituée et dégagée même de la défaveur qui s’attache à ce genre de pécule, n’augmenterait pas le revenu de l’ouvrier. Cela est constaté par l’expérience, et les annales du paupérisme en Angleterre nous en fournissent le témoignage irrécusable ; le salaire se réduit en proportion de la subvention que reçoit l’ouvrier, soit dans le présent, soit dans l’avenir. L’ouvrier anglais qui participait, sousl’ancienne législation, aux secours donnés par la paroisse,

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pouvait se contenter d’un salaire moins élevé que cet autre ouvrier, son compétiteur, qui ne recevait pas les mêmes secours, et en définitive le fermier ou le propriétaire qui payait la taxe des pauvres pouvait se récupérer jusqu’à un certain point sur les salaires qu’il payait aux ouvriers ainsi subventionnés; mais jusqu’à un certain point seulement, par des circonstances qu’il serait trop long de rapporter ici. C’est l’effet de toutes les combinaisons où une portion du revenu public serait appliquée aux besoins d’une classe quelconque de la société. Ce n’est pas tout : une taxe des pauvres, sans réellement soulager les ouvriers, augmente les frais de production de toutes les denrées, de toutes les marchandises, et par conséquent leur prix courant.

Si cette augmentation pouvait être sans inconvénient pour un État privé de commerce extérieur et, en quelque sorte, hermétiquement fermé, il n’en est certes pas de même pour les pays qui échangent une très- grande partie de leurs denrées et de leurs marchandises fabriquées contre des produits exotiques. On sent que, lorsque plusieurs compétiteurs sont en présence, celui qui offre les conditions les plus favorables l’emporte sur les autres. 11 est dès lors essentiel de ne point augmenter les frais de production par des combinaisons qui affecteraient le capital et la liberté des producteurs. Mais, s’écrieront les

novateurs, c’est là précisément le vice de notre organisation industrielle, c’est cette concurrence effrénée qui résulte du commerce extérieur.

Mon Dieu ! le commerce extérieur est un fait, un fait favorable, selon nous, parce qu’il multiplie les éléments du travail, et qu’il occupe un plus grand nombre de bras ; fâcheux, selon vous, parce que vous y apercevez une cause de misère.

Voyons un peu ce que vaut cette dernière opinion : supprimez le fait, c’est-à-dire le commerce extérieur; ayez une ligne de douanes tellement serrée qu’elle intercepte jusqu’à l’air étranger : vous ne recevrez alors ni denrées tropicales, ni métaux, ni matières textiles, ni produits manufacturés des régions lointaines ou voisines. En revanche, vous garderez vos vins, vos tissus, vos métaux ouvrés et tous ces produits qui s’exportent aujourd’hui en si grandes quantités ; il est évident que vous ne vous rencontrerez plus alors sur les marchés étrangers avec les Anglais, les Belges, les Allemands ; vous serez chez vous et pour vous. 11 est vrai que vous serez tout à coup privés d’un débouché d’environ 600 millions, que les ouvriers qui fabriquaient les objets donnés en échange des produits américains, anglais, belges, resteront les bras croisés et vivront des caisses de subventions. Les entrepreneurs fermeront leurs fabriques ; les capitaux périront ; les contributions pour les caisses de

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secours ne se payeront plus, et les classes ouvrières que vous vouliez sauver se trouveront réduiles à une misère chronique.

1 1 est impossible de sortir de ce cercle ; moins on touchera à la liberté du travail et à la libre action des capitaux, et plus on éloignera les résultats que nous signalons. La puissance du capital est comme la fécondité de la terre, et l’on ne saurait trop la développer dans l’intérêt de toutes les classes de la société. Et puis, encore une fois, l’accroissement des capitaux a pour corollaire la réduction des profits et l’augmentation des salaires. Ceux-ci et l’intérêt de l’argent ne suivent-ils pas un mouvement inverse, et ne trouve-t-on pas chaque jour des capitaux à un taux moins élevé?

La hardiesse des réformes n’est pas une garantie pour leur exécution. Souvent elles séduisent par leur originalité ; mais lorsqu’on les soumet à un examen approfondi, on en trouve le côté insolite et toutes les difficultés pratiques se révèlent alors à la fois. Il faut surtout chercher le progrès dans les institutions existantes. Les innovations radicales compromettent trop d’intérêts, et lorsqu’elles n’ont pas de précédents, elles deviennent de périlleux essais également préjudiciables aux individus et ii la chose publique.

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