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DE L'OBSERVATION DES FAITS ÉCONOMIQUES

S’il s’agissait d’une question moins controversée que celle que nous nous proposons de traiter, nous pourrions nous dispenser d’exposer nos idées sur la manière d’observer les faits économiques ; mais comme dans l’appréciation de l’état des classes ouvrières on est souvent parti des données les plus opposées pour arriver à des déductions égalementcontraires ; que souvent aussi on s’est borné à de simples assertions pour constater cet état, qu’il nous soit permis d’indiquer la méthode qui nous semble le mieux convenir aux recherches de cette nature et qui nous paraît enmême temps conduire aux résultats les moins entachés d’erreurs et d’illusions, La méthode et l’observation dans les sciences philosophiques et morales, n’ont pas le même

caractère que dans les sciences exactes. Dans les premières, l’esprit et la raison exercent, à l’aide de l’intuition et de la logique, les principales fonctions. Dans les sciences exactes, dans les sciences naturelles, nos organes reçoivent des applications techniques ; l’observation est immédiate et directe ; elle constate des résultats - matériels que l’esprit, à la vérité, se charge de classer pour en déduire des conclusions et des principes. Dans les sciences philosophiques, un fait primordial, unique, suffit quelquefois pour la génération et le développement successif des 'idées. Dans les sciences naturelles, au contraire, on n’arrive aux règles générales et aux principes que par l’observation et l’analyse détaillée de faits nombreux. Il faut rechercher les analogies et les dissemblances. Toutefois, dans ces opérations, les faits contemporains et actuels suffisent en général, et les comparaisons ne sortent pas du cercle de périodes très-restreintes. Dans la solution des problèmes relatifs au mouvement des corps célestes, tous les termes de la proposition sont simultanément placés sous les yeux du savant et de l’observateur. Dans les sciences morales, l’analyse et la synthèse agissent sur des éléments plus complexes, plus épars, plus difficiles à réunir et à saisir ; et lorsqu’on tend aux solutions pratiques, les difficultés se compliquent par l’étendue des périodes dans lesquelles les faits se trouvent renfermés. Même

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observation pour les sciences politiques : elles empruntent leur valeur de l’histoire de tous les temps et de tous les peuples. Il est clair que nous parlons ici des sciences appliquées, des sciences dans leursrelations avec les besoins mo-. raux et matériels des nations, et non de la philosophie des sciences qui résume les principes suprêmes de toutes nos connaissances en les laissant à l’état d’abstraction.

L’économiepolitiqueestunesciencemoderne, qui participe à la fois des sciences morales et des sciences positives: elle repose sur la double base de l’observation des faits et de la combinaison des idées morales et politiques. L’économiste a donc à rapprocher les faits sociaux contemporains des faits sociaux antérieurs. 11 faut qu’il embrasse d’un seul coup d’œil le vaste domaine de l’histoire, il faut qu’il classe les faits avec la précision 'du savant, et qu’il en apprécie le caractère, la portée et l’action avec la sagacité du moraliste et du philosophe. Il résulte de cet aperçu que l’économie politique, quoiqu’elle soit une science sui generis, emprunte néanmoins des secours à l’histoire, soit pour ses applications, soit pour ses développements scientifiques ultérieurs.

Sans doute l’économie politique, considérée dans son acception la plus restreinte et la plus rigoureuse, n’est que la science de la production des richesses. Elle se compose, si l’on veut,

d’une série de formules qui sont un code de lois d’après lesquelles se produisent et se distribuent les richesses. Ces formules, ces lois, aussi longtemps qu’on ne les considère que scientifiquement, présentent la plus belle ordonnance et un enchaînement logique parfait. Mais lorsqu’on les examine dans leurs conséquences 'et dans leurs résultats pratiques, ôn rencontre l’homme en face des choses, l’homme avec ses besoins, ses penchants et ses passions. Alors l’économie politique n’est plus cette science simple qui se déroule d’une manière inflexible dans une suite d’axiomes et de propositions : elle se trouve aux prises avec les intérêts les plus divers, avec les nécessités sociales, avec la morale, avec la politique, avec la différence même des conditions et des intelligences, enfin avec des institutions, des usages et des traditions. Elle renferme par conséquent une infinité de problèmes qui ne sont point encore résolus d’une manière pratique ; et pour cette solution, il ne faut pas seulement considérer les faits dans leur état présent, mais il faut encorè rechercher les faits analogues dans les temps antérieurs, en tenant compte des circonstances sous l’empire desquelles ils se sont produits.

Or, ces faits ne se présentent pas dans un cadre régulier; ils sont confondus avec des accidents et des événements de toute nature. Quoique la science économique occupe une place

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entièrement nouvelle dans l’ensemble des connaissances humaines, il n’en est pas de même des faits économiques. Ceux-ci ont existé de tout temps, dans les agglomérations les moins cultivées comme dans les sociétés les plus avancées. Mais, encore une fois, ces faits n’ont point été méthodiquement classés et enregistrés.

Nous avons l’histoire des révolutions sociales, des gûerres, des négociations diplomatiques, des hommes célèbres ; nous avons l’histoire des sciences et des arts, l’histoire des religions ; mais nous n’avons point la relation systématique des faits qui intéressent aujourd’hui les peuples et les individus, et qui comprennent virtuellement les principes de l’économie politique. C’est une histoire qui reste à faire, et si quelqu’un avait assez de courage, de patience et de savoir pour entreprendre une pareille œuvre, il rendrait un immense service à l’humanité. On verrait alors les générations éteintes sous un aspect entièrement nouveau ; on les verrait dans leur condition matérielle aux prises avec leursbesoins, en lutte avec des gouvernements cupides ; ignorant les moyens de production, dominées par des préjugés, luttant avec des obstacles apparents ou réels, et suivant forcément ou volontairement les impulsions les plus contraires à la production des richesses. Mais on verrait aussi, à des intervalles plus ou moins longs et sur un petit nombre de

points, des peuples intelligents et hardis asservir la matière par le travail, dominer les éléments par leur audace et leur énergie, et se créer un bien-être qui devançait la civilisation. On verrait encore chez ces peuples le développement plus rapide de la culture, radoucissement des mœurs et le progrès des arts. On reconnaîtrait chez eux une supériorité morale, obscurcie quelquefois, il est vrai, par la cupidité et la violence, passions que la supériorité morale n’arrache pas toujours du cœur de l’homme.

Mais comme nous n T avons point ces annales économiques et administratives, nous devons rechercher laborieusement dans l’histoire générale des peuples les faits qui servent de base â la portion positive et expérimentale de l’économie politique. C’est par cette étude seulement que nous parviendrons à apprécier exactement l’état présent des choses et la mesure de malaise ou de bien-être où se trouvent les générations contemporaines. La situation économique des peuples et des individus, comme les progrès et la décadence de toutes choses , ne se juge et ne s’établit que par comparaison ; et pour établir ces comparaisons, il faut des termes nombreux, séparés par de grands intervalles , des termes qui ont de l’identité entre eux, mais qui sont empruntés à des âges et à des latitudes diverses.

C’est ici que l’office devient complexe, et que

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les fonctions de simple observateur doivent se renforcer des qualités du moraliste et du philosophe, pour distinguer les influences du climat, des mœurs, des institutions religieuses ou politiques; pour faire la part des besoins, des habitudes, du caractère et des forces des populations. Ces différentes circonstances ne sont plus, comme on voit, du ressort des analyses rigoureuses qui s’appliquent aux faits matériels et aux événements bien caractérisés. 11 faut, pour ce genre d’observations, qui ont des jugements pour corollaire, un esprit droit, pénétrant et cultivé, une grande faculté de généralisation, en un mot, des qualités départies par la nature et par l’étude. C’est alors, mais alors seulement, qu’on peut établir les comparaisons au moyen desquelles on constate des situations diverses, en tenant compte de tous les accidents secondaires qui modifient les faits principaux.

Nous savons très-bien qu’on a cru trouver de nos jours une clef pour la solution de toutes les questions sociales, et il semble que, depuis qu’on a inventé la statistique, le gouvernement des États et la production des richesses n’aient plus de mystères. La statistique, selon quelquesuns, est le grand-livre des sociétés, où chacun trouve, avec le degré de sa condition, les moyens de l’améliorer indéfiniment.

Nous avons à faire avant tout deux observations fondamentales sur cette science. Les sta-

tistiques, fussent-elles aussi correctes, aussi bien ordonnées qu’elles sont en général erronées, embrouillées et indigestes, n’offriraient encore que des matériaux très-rudimentaires, très-imparfaits, pour la solution de la plupart des questions économiques ; elles ne seraient point encore de nature à établir les progrès ou la décadence, la richesse ou la pauvreté des peuples. Les faits présentés dans une absolue nudité ne prouvent rien, ne signifient rien : ils ne s’animent et ne deviennent concluants que lorsqu’ils sont fécondés par des vues morales, politiques et philosophiques.

Les statisticiens sont en général de simples collecteurs dont la vue ne va pas au delà des chiffres et des nombres. Souvent ils méconnaissent l’analogie des faits, et leurs classifications sont ordinairement peu logiques et peu claires. Us se donnent la singulière satisfaction de suppléer à la précision des faits par la masse des chiffres, et, pour faire croire à l’exactitude de leurs travaux, ils arrivent souvent à l’énoncé de fractions infinitésimales. C’est là le second reproche que nous faisons aux statisticiens et aux statistiques. Les travaux de cette nature, qu’ils soient l’œuvre des particuliers ou du gouvernement, manquent en général d’exactitude et n’offrent que très-peu de moyens de vérification.

Il en résulte que l’économiste qui s’en sert,

Digitiz

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raisonne d’après des prémisses fausses, et présente naturellement des conclusions fausses.

Aussi, qu’arrive-t-il dans l’usage qu’on fait des statistiques? Lorsqu’une question est controversée, les adversaires trouvent dans le même document des arguments à l’appui de leur thèse, et il n’est pas rare de voir des problèmes de douane, d’impôt, de transport, résolus en sens contraire, en s’appuyant sur des chiffres officiels puisés dans des documents émanés de l’administration. C’est là une des causes les plus évidentes de la confusion qu’on est parvenu à jeter dans certaines propositions économiques. Combien de gens n’entend-on pas qui vous offrent avec le plus grand sang-froid et comme un argument sans réplique, des chiffres tirés des statistiques officielles ! Encore une fois, ces chiffres, outre les doutes qu’on peut avoir sur leur exactitude, ne signifient ordinairement pas grand’chose, attendu qu’ils ne constituent pas le fait nécessaire à la solution de la question, et qu’ils sont quelquefois présentés par des hommes également étrangers aux notions statistiques et à la science économique.

11 faut donc, pour chaque problème particulier, remonter à tous les genres de faits qui lui appartiennent ; il faut les soumettre à une critique judicieuse, n’accepter que des chiffres comparatifs, et ne jamais attribuer à un fait isolé une valeur absolue. Avec toutes ces

précautions, on sera encore exposé à des chances d’erreur, et souvent la bonne foi et la pénétration ne suffiront pas pour distinguer la vérité et pour formuler des conclusions nettes et précises dans les questions les 1 plus délicates des sciences sociales. Qu’on juge, d’après cela, où l’on va quand au contraire on aborde ces questions avec des passions, des opinions préeon- - çues et avec le désir d’arriver à une conclusion dont on a, depuis longtemps, préparé les termes !

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