CHANGEMENTS SURVENUS DANS LES FORMES DU TRAVAIL ET DANS LA PRODUCTION
De merveilleuses transformations se sont opérées depuis un siècle dans les procédés mis en usage par l’homme pour satisfaire ses besoins et ses goûts. Les découvertes et les inventions qui ont changé les formes du travail, agrandi le domaine de la production et multiplié les objets nécessaires à la vie, cèdent le pas sans doute à ces grands, incidents historiques qui ont donné, il y a plus de trois siècles, une vie nouvelle aux nations. L’invention de l’imprimerie et la découverte du Nouveau-Monde sont des faits plus éclatants que la division du travail , l’accumulation des capitaux par l’épargne , la construction d’une foule de machines ingénieuses , l’application de la vapeur comme force motrice et la création de communications rapides. Mais, pour être plus modestes, ces faits n’en ont pas moins exercé une bienfaisante influence sur les destinées du genre humain, et en améliorant la condition physique et matérielle de l’homme , ils ont aussi contribué à son
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élévation morale et intellectuelle ; car l’aisance et le bien-être sont le premier échelon de la civilisation, et c’est seulement quand les conditions physiques de notre existence sont satisfaites que nous pouvons nous livrer à des occupations et à des exercices qui répondent aux besoins de la nature spirituelle.
La division du travail, l’invention des machines, la formation des capitaux n’auraient dans leur application que des effets incomplets si ces phénomènes économiques n’entraînaient en même temps la liberté du travail , l’émancipation de toutes nos forces intellectuelles et expansives dans leurs rapports avec la production. Par une coïncidence providentielle, les obstacles sociaux disparaissent presque toujours au moment même où de nouveaux moyens se présentent pour étendre et pour augmenter la production.
Qu’eussions-nous fait avec le principe de la division du travail , avec les machines les plus ingénieuses et avec les immenses capitaux accumulés par le labeur de la génération actuelle, si nous fussions restés emprisonnés dans le cercle des corporations, des maîtrises et des jurandes, si nous avions eu à lutter encore avec les privilèges du sol et de la naissance et avec tous ces obstacles qui comprimaient le génie et paralysaient l’effet des découvertes les plus belles, des inventions les plus utiles? Tous ces moyens / -
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seraient en quelque sorte restés à l’état d’instruments stériles, et les principes n’auraient figuré dans les livres que comme de curieuses abstractions.
Du momeùt où chacun était livré à sa propre impulsion , que les obstacles civils et politiques avaient disparu, que la voie était ouverte à tous, on avait trouvé le stimulant le plus puissant pour s’approprier les forces et les ressources du monde extérieur.
Il n’entre pas dans nos vues de faire ici l’histoire de tous les changements qui se sont opérés dans les formes organiques du travail et de suivre l’homme ou les sociétés à travers les phases qui séparent l’existence nomade du régime industriel des temps modernes. Mais nous nous arrêterons sur quelques traits principaux de ces transformations , parce que les faits particuliers qui en composent l’ensemble se trouvent encore aujourd’hui épars dans plusieurs États de l’Europe.
Le travail dans ses formes les plus élémentaires constitue en général le régime agricole. Alors les cités et les villes sont rares , les populations sont répandues dans les campagnes, la production industrielle est restreinte et le commerce renfermé dans d’étroites limites. Les peuples qui se trouvent dans cette condition n’alimentent leurs industriesque desproduits de leur propre sol ; les forces naturelles n’arrivanl
au secours de l’homme pour le travail que dans de faibles proportions.
Dans un temps assez rapproché du nôtre , on a donc d’abord eu seulement les industries domestiques indispensables à l’exploitation du sol et aux premières nécessités de la vie; les industries parcellaires ou professionnelles n’arrivent que plus tard et quand déjà les échanges se font avec une certaine activité. Ces professions se portent alors naturellement dans les villes où elles sont, comme spécialités, un premier pas vers la division du travail. En recherchant les agglomérations d’individus, elles les augmentent en même temps et contribuent surtout à leur donner plus de cohésion par la création d’intérêts nouveaux.
Au moyen âge la sécurité qu’offraient les villes, y faisait affluer les professions industrielles qui s’organisèrent alors en corporations. L’industrie parcellaire se trouvait ainsi fondée avec des caractères particuliers, après avoir pris son origine dans l’agriculture et en passant par l’industrie domestique.
Ces métiers réglementés différaient autant du régime manufacturier, qu’ils étaient éloignés de l’industrie domestique. Ils ne tiraient qu’un faible parti des forces motrices naturelles; ils ne connaissaient point les ressources fécondantes des capitaux, de l’association et de la division du travail, et la réglementation, qui, dans l’o-
rigine, était un moyen de progrès et de sécurité, devint plus tard une entrave à toute amélioration (1).
Quand les corporations furent supprimées, ou qu’il fut permis de se placer en dehors de l’enceinte de leurs privilèges et de leur action, un grand nombre d’établissements de l’industrie parcellaire devinrent la base et le germe de manufactures conçues sur de vastes dimensions.
Ces fabriques augmentèrent le nombre des établissements de même nature qui avaient été fondés précédemment avec des encouragements du pouvoir, en dépit des corporations, ou en dehors du cercle où celles-ci exerçaient leurs prérogatives.
Il se créa ainsi des foyers industriels avec des formes et des moyens nouveaux , et à mesure que les voies de communication se multipliaient, que le principe de la division du travail se généralisait dans l’application, que les capitaux se formaient, on vit surgir des cités
(1) Voir pour l’origine el le développement de l’industrie des villes au moyen âge : Hüllmann, Staedtewesen des Mittelalters, 1 er volume. L’auleur indique toutes les sources qui lui ont servi à la rédaction de son'savant travail, et les notes qui accompagnent son ouvrage forment une bibliographie complète de la matière qu’il a traitée. On trouve dans l’histoire des municipalités du moyen âge de précieuses indications sur le sort matériel des différentes classes de la société, et particulièrement sur la condition des classes laborieuses et sur le mouvement commercial et industriel de cette époque.
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industrieuses qui empruntèrent en partie leur population aux campagnes. Une classe commerciale et industrielle se détachait de la classe agricole pour former ces agglomérations denses qui sont aujourd’hui un des caractères distinctifs du régime manufacturier.
Dans ces nouveaux éléments sociaux la population des villes acquiert de la prépondérance en puissance et quelquefois en nombre sur les populations agricoles. Le manufacturier, le commerçant, le capitaliste, se détachent jusqu’à un certain point du reste de la nation ; le travailleur, autrefois assujetti au sol , poursuit d’autres intérêts en se livrant à des travaux d’un ordre différent.
Ce développement de l’industrie manufacturière et commerciale réagit cependant d’une manière favorable sur l’agriculture. Elle aussi, elle adopte peu à peu des procédés d’exploitation plus parfaits, des méthodes nouvelles, afin d’alimenter les manufactures dans de plus larges proportions, de leur fournir une plus grande masse de matières premières.
En effet, supprimez l’industrie manufacturièred’un pays ou réduisez-la considérablement, et aussitôt l’exploitation du sol s’en ressentira. Les produits agricoles perdront nécessairement une partie de leurs débouchés, les consommations de tout genre seront plus faibles, et l’on renoncera à une foule d’échanges profitables à
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l’agriculture. Ces deux industries sont dans une dépendance mutuelle, et la bonne culture du sol dépend en grande partie de la prospérité des manufactures. Ainsi, lorsqu’on dit que les fabriques nuisent à l’agriculture, on soutient implicitement que la consommation des produits du sol nuit à l’exploitation du sol, et que les matières premières demandées par les fabriques, ou les denrées que les travailleurs consomment, ne donnent aucun profil aux cultivateurs. A de rares exceptions près, les progrès industriels ont toujours amené les progrès de l’agriculture , et, en France particulièrement, une portion des capitaux accumulés par le travail manufacturier a, depuis le morcellement de la propriété, toujours été reportée vers le sol.
C’est là une partie de l’histoire économique de tous les pays manufacturiers. L’agriculture s’est développée en même temps que l’industrie proprement dite , et quoique cette dernière ait acquis aujourd’hui des formes gigantesques, quoiq ue les populations se trouvent inégalement distribuées entre les deux genres de production, 1 agriculture anglaise doit néanmoins ses
progrès et sa prospérité à la puissance industrielle du pays.
Les changements, c’est-à-dire la transition de 1 industrie agricole à l’industrie manufacturi re, affectentpartoutàpeu près les mêmes for-
mes, et si nous examinons les progrès de l’industrie en Russie, en Autriche, en Prusse, en Allemagne, nous remarquons que l’action des capitaux, l’emploi des machines, ladivision du travail, la présence de gîtes minéraux et de moteurs naturels, produisent une nouvelle distribution dans la population. Les villes et les centres manufacturiers se forment et recrutent leurs habitants dans les campagnes. En s’aidant de quelques données statistiques, on trouve que, selon que l’industrie est plus ou moins avancée dans un pays, les populations urbaines l’emportent plus ou moins sur les populations rurales. Les fabriques provoquent l’agglomération des travailleurs.
Un auteur allemand, dans un écrit sur les changements organiques du travail, a dirigé ses recherches sur la distribution des populations dans les cinq principaux états de l’Europe (1). 11 s’est fondé quelquefois sur des données statistiques qui ne présentent pas une exactitude rigoureuse. Ses déductions, cependant, malgré la trop grande confiance qu’il a accordée à quelques chiffres surannés ou attribués à des statisticiens qui n’inspirent pas une entière confiance, ses déductions, disons-nous, conservent encore une valeur réelle. Elles se rattachent aux ob-
(1) Deutsche Fierteljahrs Schrift. — Revue trimestrielle allemande, n° tO.
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servations que nous avons déjà faites, à savoir que l’industrie proprement dite, même dans ses origines, provoque l’agglomération des populations, et par conséquent l’établissement des villes.
En Angleterre, la population urbaine forme la moitié de la totalité des habitants du pays. En France, la population agricole l’emporte sur la population des villes. En Prusse, celle-ci n’est que de 27 pour cent, en Autriche de 23 et en Russie de 12 pour cent. Ces chiffres peuvent donner la mesure proportionnelle de la puissance industrielle de ces divers états. D’après d’autres calculs, la population commerciale et industrielle, abstraction faite de sa distribution dans les villes et dans les campagnes, est en Angleterre plus forte que la population agricole. En France nous avons une proportion inverse. En Prusse, la population industrielle ne représente que le quart de la population agricole; en Autriche, la septième partie, et en Russie la treizième partie. Quoique peut-être d’une exactitude peu rigoureuse, ces rapports, suffisent cependant pour indiquer approximativement, en même temps que les chiffres sur la population urbaine, la puissance industrielle respective des États que nous avons cités (1).
(1) Plusieurs statisticiens ont cherché à fixer la pari proportionnelle des populations qui revient aux villes et aux campa-
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Toutefois le déplacement de la population a ses limites. On remarque déjà en Angleterre un temps d’arrêt, soit dans l’accroissement absolu de la population des villes, soit dans l’absorption par celles-ci des habitants de la campagne. Plusieurs industries tendent d’ailleurs à s’isoler et à s’éloigner des grandes cités pour se placer dans le voisinage de moteurs naturels économiques, ou pour obtenir une réduction dans le prix de la main-d’œuvre en se portant au milieu de populations qui exigent des salaires moins élevés, ou enfin pour trouver le combustible ou les matières premières plus à leur portée. Il y a donc, à un moment donné et dans des conditions déterminées par des circonstances matérielles, si non une réaction, du moins une période stationnaire qui semble annoncer, pour l’avenir, de la fixité dans le chiffre
gués, à l'industrie et à l'agriculture. Nous donnons ici les chiffres de Balbi , sans vouloir cependant en garantir l’exac- - tiliide.