‹ Observations sur l'état des classes ouvrièresChapitre 4 sur 42 · POPULATION · texte numérisé non relu

POPULATION

CUBAINE. IKDLSTRIELLB BT COMMERCIALE. AGRICOLE.

Angleterre .

France

Prusse

Autriche . . .

Russie

Bickes présente deschiffres beaucoup plus faibles pourles populations urbaines; mais, comme les rapports sont a peu près •les mêmes, cette différence est sans importance dans la question qui nous occupe.

l re PARTIE. CHAPITRE H. 21

des populations urbaines où l’industrie manufacturière est arrivée à son extrême degré de développement. Ce fait n’infirme a u surplus en aucune façon les conclusions qu’on peut tirer de la distribution des populations dans les pays qui sont plus ou moins avancés dans les voies industrielles.

La Russie est sur les degrés inférieurs de l’échelle industrielle; c’est là qu’on trouve encore des traces nombreuses d’exploitation primitive où l’industrie se réduit à la culture du sol. C’est là qu’on peut aussi étudier les mystérieuses transitions d’un état industriel à l’autre : la formation des villes, le déplacement des habitants, le progrès des forces productives , l’envahissement des machines et tant d’autres faits qui s’imposent lentement, mais invinciblement à tous les pays où les besoins s’accroissent, où la civilisation pénètre, et qui tendent à prendre part à ce mouvement universel qui agite les sociétés modernes.

La concentration des populations manufacturières est un des faits les plus dignes d’attention du régime industriel ; il résume en partie les accusations qui sont dirigées contre ce régime. L’agglomération des travailleurs est à la fois cause et effet de la concentration des capitaux, de sorte que ces deux agents de la production se trouvent dans une dépendance réciproque et mutuelle où le capi-

22 OBSERVATIONS Sl'K LÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

tal conserve cependant toujours une prépondérance incontestable.

Aussi longtemps que les fabriques d’un pays n’ont tifé les matières premières que des cultures ou des exploitations indigènes, le régime industriel dans ce pays ne fut qu’à son début , et les échanges ne purent avoir qu’une faible importance. Un état manufacturier n’existe qu’à la condition d’un grand négoce extérieur, et ces deux branches de la production se développent en général parallèlement.

Aussi, dès que les fabriques arrivent à une certaine activité, elles ne trouvent plus une ressource suffisante dans les matières premières indigènes, et quand le capital grandit, quand les appareils se perfectionnent ; quand les forces motrices deviennent plus abondantes et plus économiques, l’esprit d’invention fait naître des industries nouvelles. Alors, tout en agrandissant les débouchés, on obtient, par les échanges, des matières premières étrangères. C’est ainsi que nous sommes allés chercher les plantes textiles tropicales, le coton par exemple, qui a donné naissance à l’industrie la plus étendue qui ait jamais existé.

Voilà les causes accidentelles du développement du travail manufacturier ; mais les causes originaires et permanentes se trouvent dans la variété des produits qui appartiennent aux di-

l re PARTIE. — CHAPITRE II.

verses latitudes et dans le goût que les peuples disséminés sur le globe montrent pour ces produits. Alors la manufacture se confond avec le commerce extérieur, et reçoit de ceiui-ci un nouvel appui.

C’est autour des usines de coton que se sont groupés , en Angleterre d’abord, et dans plusieurs autres pays ensuite, des milliers de travailleurs etd’immenses capitaux. C’est dans cette industrie que la division du travail, le jeu des machines et l’association ont accompli des merveilles (1). C’est dans cette manufacture , qui est du reste l’expression suprême du régime industriel, soit pour l’agglomération des ouvriers, soit pour la puissance des capitaux,

(1) L’Angleterre a consommé dans l’exercice 18 14, 1 ,420,000 balles de coIod (la balle esl évaluée en moyenne & ISO kilogrammes; cependant les balles d’Egypte et du Brésil ne dépassent pas le poids de 100 kilogrammes), cl la valeur totale des produits de l'industrie cotonnière exportés est estimée à 430 millions de francs.

On peut consulter sur la manufacture du coton en Angleterre les ouvrages suivants : Edw. Daine, Ilislory ofthe cotton manufacture. — D r Ure, Philosophy of manufactures. — Babbage, Economy of manufactures. — Quarterly Review , n° xiv. — D r Taylor, Notes of a tour in the manufacturing districts of Lancashire. — Les enquêtes officielles anglaises sur les manufactures.

Les lecteurs qui ne voudraient pas recourir aux ouvrages originaux, trouveront dans le travail de M. Léon Faucher, intitulé Études sur l 'Angleterre, un tableau plein de détails curieux et instructifs sur la manufacture du colon en Angleterre et plus particulièrement il Manchester.

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qu’on a cru trouver les causes les plus graves de misère et de dégradation pour les classes ouvrières.

Il y a en effet loin de cette situation au régime agricole ou pastoral qui prévaut dans quelques contréesde la Russie, quoique ce vaste empire ait aussi l’ambition de figurer dans l’ordre des états manufacturiers du monde.

Toutes les phases intermédiaires entre ces deux situations présentent de curieux sujets d’étude, et celle-ci offre beaucoup moins de difficultés qu’on ne pourrait le penser au premier abord. Ces phases intermédiaires existent dans les pays que nous avons cités , et nous dirons qu’en observant attentivement les périodes de transition, ce n’est pas l’état qui se rapproche le plus du régime pastoral ou agricole qui assure aux travailleurs le plus d’aisance et de bien-être.

Ainsi la Russie est, comme nous l’avons dit, en quelque sorte au premier degré du régime industriel en Europe. L’agriculture y domine et la manufacture est encore une exception dans ce vaste empire. L’Autriche, plus avancée, tire cependant encore sa force et sa richesse des populations agricoles. Les provinces les plus florissantes de la Prusse ont presque franchi le point de partage. L’Angleterre, la France et la Belgique ont des états manufacturiers nettement caractérisés par leur production, et ensuite par la manière

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dont les populations y sont réparties. Voyez d’après cela où se trouvent la richesse et la puissance politique !

Les tendances industrielles exercent aujourd’hui un empire irrésistible sur les nations productrices ; elle ne sont plus libres de suivre ou de ne pas suivre ce mouvement ; elles sont violemment emportées dans cette activité universelle.

La plupart des peuples civilisés sont entrés aujourd’hui dans la lice avec des conditions diverses, avec des précédents politiques et écomiques qui souvent, de nation anation, n’ont aucune similitude entre eux. La France a suivi l’exemple de l’Angleterre qui, pendant les guerres de l’Empire, avait donné chez elle un essor prodigieux à tous les genres de production. Maîtresse des mers, elle s’était créé, pendant le blocus continental, dans ses possessions coloniales en Amérique, en Afrique et en Asie, d’immenses débouchés. Les ressources de son commerce extérieur avaient contribué à soutenir chez elle le fardeau de la guerre. La mer , redevenue libre à la paix,conviaitnosmanufacturiersàse présenter sur les marchés étrangers. Nous entrâmes en concurrence avec l’Angleterre et avec d’autres producteurs. Ce n’était pas seulement aux besoins de l’intérieur que nous cherchions à répondre, nous allions encore au-devant de ceux des nations étrangères,

26 OBSERVATIONS SUR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

et nous avions pour compétiteurs les plus habiles marchands du monde. La situation nouvelle des sociétés européennes nous entraînait irrésistiblement dans cette voie. Il était impossible, nous le répétons, de rester en dehors de ce mouvement, et de ne point participer à cette activité générale et pacifique qui succéda au bruit des armes et au carnage des champs de bataille. Ce mouvement était d’ailleurs spontané. On était sorti des étreintes du travail organisé, c’est-à-dire des corporations et des jurandes. Chacun appliquait ses facultés et se fortune aux travaux qui lui promettaient le plus de profit, et des tendances individuelles uniformes vinrent se confondre dans un fait général.

L’activité nationale avait un nouvel aliment, chacun se tournait vers le travail et se livrait à la production ; en un mot, le système industriel avait succédé au système guerrier. On étudia les phénomènes de cette situation, on observa la marche des faits, leur influence et leurs conséquences probables pour la nation et même pour le genre humain. On cherchait à établir les avantages et les inconvénients de cette vie nouvelle, et l’on fit intervenir dans les études la science économique et souvent des opinions qui n’avaient point encore la sanction de l’expérience.

Les pays voisins de la France ont aussi été

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entraînés dans cette orbite avec tout ce qu’ils avaient d’intelligence et de force virile : en Suisse, en Belgique , en Allemagne, nous avons vu les mêmes phénomènes. La puissance in- * '

dustrielle relative et les progrès du régime manufacturier peuvent en quelque sorte se déduire de la manière dont les populations de ces états sont groupées.

Les effets de ce régime et la concentration d’une partie des habitants dans les villes ou dans les foyers manufacturiers, constituent, comme nous l’avons déjà dit , une série de faits nouveaux. Ces faits sont complexes, puisqu’ils résument tout un état social. Bienfaisants dans leur ensemble, ils froissent des individualités et compromettent dans leurs mouvements périodiques quelques existences qui contribuent à leur génération.

11 n’en a pas fallu davantage pour accuser l’industrie moderne* d’engendrer la misère, pour voir dans les grandes manufactures une source de privations et de déceptions pour les travailleurs, et même pour reprocher aux riches et aux entrepreneurs d’être sans pitié et sans entrailles pour l’ouvrier. Cette accusation est grave, et, à force d’être répétée, même par des ens sérieux, elle s’est élevée au rang d’une question sociale. Comme on n’a plus à déplorer les misères de l’esclavage, de la servitude, de la guerre, on s’appesantit sur la misère des classes

ouvrières. Cette misère, dont on ne signale ni l’étendue, ni l’intensité, est un grief qu’on impute tour a tour à la société et au gouvernement. Ona proposé, pour yremédier, les moyens les plus divers et les plus étranges. L’examen et l’application de ces moyenssont devenus d’importants problèmes ; et plus ces moyens trouvent de difficultés dans leur application, et plus on assombrit le tableau de la misère nationale, du malaise des ouvriers et de la souffrance du peuple. Toute une école s’est donné cette mission ; mais jusqu’à présent elle n’a fait que dresser son acte d’accusation , et ses moyens pratiques sont encore à naître.

L’agglomération des populations dans les villes, la concentration des capitaux et des forces motrices qui en sont la conséquence nécessaire, ont sans doute profondément modifié l’existence des individus. Outre que l’industrie manufacturière a transformé en partie les populations des campagnes en populations urbaines qui ont d’autres instincts, d’autres goûts, d’autres besoins, l’ensemble de la population elle-même s’est accru , et la partie qui a été absorbée par le régime manufacturier a été rapidement remplacée par un surcroît de fécondité qui prend sa source dans un excédant de la masse des subsistances. Car, pour tout observateur impartial, il n’est pas doutêux que celles-ci se sont augmentées dans une progression plus rapide encore que la popu-

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lation. Nous fournirons au reste plus tard la démonstration de cette vérité.

A mesure que la production manufacturière s’élevait à de plus vastes proportions, la consommation intérieure de la plupart des états manufacturiers devenait de plus en plus insuffisante, et les gouvernements s’appliquaient sans cesse à ouvrir de nouveaux débouchés chez les nations étrangères pour leurs produits fabriqués. Dans cette carrière encore, l’Angleterre , dans les temps modernes, a laissé bien loin derrière elle les autres peuples; cependant, comme pour l’industrie manufacturière, elle a trouvé dans le commerce des émules et des compétiteurs.

Les rivalités donnent lieu à des incidents qui tournent souvent contre les producteurs euxmêmes. La Grande-Bretagne, dans ses luttes engagées avec d’autres pays producteurs, a déplacé plusieurs industries considérables (1). Ces dé-

(1) On dit aujourd'hui fort improprement : les Indiennes , les Calicots , les Madapolams , les Madras , etc. Ces tissus ne se fabriquent plus guère dans l'Inde, et l’Angleterre a totalement déplacé celte industrie à son profil. Elle exporte à présent non-seulement des lissus de coton de tout genre pour l’Inde, mais encore des fils de coton. Les exportations de celledernière classe de marchandises pour ses colonies orientales et pour la Chine se sont élevées, en 1844, h plus de dix millions de kilogrammes. Elle a fourni, en calicots et en mousselines, aux mômes pays et dans la même période , plus de 200 millions de mètres, et, en toiles peintes près de 50 millions.

La compagnie des Indes, pour s’emparer du marché du Bengale, a frappé les tisserands de taxes exorbitantes. Autrefois des

placements du travail ne sont du reste pas rares. Souvent ils sont dus à des causes fortuites qu’aucune prévision humaine n’aurait pu conjurer.

Le déplacement ou même la disparition d’une

castes entières se livraient exclusivement aux divers travaux qui composent l’industrie des tissus. On fixait le chiffre de l’impôt qui était réparti entre le nombre des métiers; mais les bases de la répartition variaient presque dans chaque village suivant des coutumes locales. La fixation annuelle du chiffre de l’impôt n’était connu des collecteurs qu’au moment de la perception, et il était toujours tellement énorme qu’il absorbait toutes les ressources des tisserands. Ce régime tortionnaire a ûni par détruire toute activité industrielle chez les Hindous. Mais h mesure que les fileurs et les tisserands étaient réduits h la misère, les produits anglais gagnaient de la place sur le marché indien , et c’est ainsi que s’est accompli ce miracle industriel trop prôné par certains économistes qui ne vont pas au fond des choses.

Les Hindous, au lieu de mettre cux-mèmesle coton brut en œuvre, sont forcés de l’envoyer en Angleterre. On acalculé qu’il fallait près de quatre ans au coton brut pour revenir dans le pays de production à l’état manufacturé. Un kilogramme de coton de l’Inde qui est transformé en tissus dans le Lancashire et qui retourne dans l’Inde fait un trajet de plus de 3,000 royriamètres; il passe par cent cinquante mains diverses, et acquiert souvent une augmentation de valeur de 2,000 pour cent.

On a du reste une infinité d’exemples de ce déplacement des industries. Ainsi, par exemple, la fabrication des toiles échappe aujourd’hui h la Saxe et à la Silésie. Les gros de Naples, les gros de Tours , les Florences ne se fabriquent plus dans les villes dont ces tissus portent les noms. Il n’y a plus de glaces de Venise, d’aciers de Damas, de lames de Tolède, de velours d’Utrecht, et beaucoup d’autres dénominations de ce genre ou sont faussement appliquées ou disparaissent du vocabulaire industriel.

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branche manufacturière a quelquefois lieu au profit ou au détriment de deux localités d’un même pays; quelquefois aussi un peuple se substitue à un autre pour la fabrication d’un produit. Dans ce dernier cas, les efforts du gouvernement de la partie envahissante viennent se joindre aux causes accidentelles, et de redoutables rivalités s’établissent alors dans le travail. On fait intervenir les protections, les prohibitions, les primes et quelquefois la force.

Les conséquences de ces combats industriels sont fatales à ceux qui succombent. Les capitaux fixes et circulants se détruisent ; les travailleurs sont exposés à des privations temporaires et dans l’obligation de se vouer à une autre branche de production en faisant un nouvel apprentissage.

Ces perturbations sont particulières à l’industrie manufacturière et ne se rencontrent que très-rarement dans les exploitations agricoles. Les fabrications de luxe sont surtout exposées à de semblables vicissitudes, parce qu’elles dépendent du caprice et du goût mobile des consommateurs. Les industries parcellaires sont aussi quelquefois frappées par le déplacement ou la suppression ; mais le morcellement de la production atténue les dommages, et les relations plus directes avec le consommateur rendent les substitutions dans cet ordre de travaux beaucoup plus difficiles.

Le grand commerce du monde, qui se charge de distribuer les produits manufacturés a aussi éprouvé depuis un siècle plusieurs déplacements considérables. Le commerce extérieur était jadis concentré sur quatre ou cinq points de l’Europe. Cette situation a bien changé, et aujourd’hui ce ne sont pas seulement les nations de l’Europe, mais encorecellesduNouveau- Monde,qui se jettent dans la carrièreindustrielle et commerciale. La production, depuis la paix, a suivi, nous lerépétons, un développementextraordinaire, et lesforcesintellectuelles etmatérielles des peuples se sont portées vers l’industrie. Les gouvernements ont favorisé ou suivi ce mouvement, et il s’est engagé une lutte pacifique où chaque pays apporte le contingent de son intelligence et de son activité, en faisant valoir avec plus ou moins de succès les richesses naturelles de son sol.

La politique s’est mise au service de l’industrie et du commerce, et jamais les intérêts matériels n’ont excité plus vivement l’attention des gouvernements. Des changements profonds se manifestent dans les relations internationales. Les rapports se multiplient d’une manière remarquable ; les barrières politiques qui séparaient les nations, s’affaiblissent , et les intérêts réciproques du commerce et de l’industrie amènent une fusion qu’on aurait en vain demandée à d’autres circonstances. Cependant,

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ce mouvement expansif qui se manifeste de toutes parts engendre les rivalités et la concurrence. Il fait naître ces combinaisons variées, tantôt absurdes, tantôt ingénieuses, ces efforts de toute nature dont le but final est la supériorité industrielle et mercantile, ou la possession du plus vaste marché possible.

Produire et vendre : voilà la devise du siècle, et comme elle est successivement adoptée par toutes les nations, le précepte devient plus difficile à réaliser à mesure que s’accroît le nombre des compétiteurs.

La production est plus facile, plus rapide que la vente, ou l’échange, pour nous servir de l’expression propre. L’offre précède près que toujours la demande dans le monde industriel et commercial. Après avoir cherché des débouchés, on s’efforce d’en créer. Les peuples manufacturiers explorent les points les plus reculés du globe ; ils étudient les goûts du sauvage aussi bien que les inclinations les plus raffinées des centres de la civilisation ; ils sont ingénieux à multiplier les besoins et les jouissances, et prompts à satisfaire les uns et les autres. Les produits de toutes les latitudes se rencontrent sur un même point, et cette agglomération témoigne de l’activité du commerce et des ressources infinies de l’industrie.

La classification qui assignait autrefois un rôle soit agricole, soit manufacturier, soit com-

34 OBSERVATIONS Sl’R L’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

mercial, aux différents peuples cle l’Europe, s’efface de plus en plus, et chaque nation cherche à réunir à son profit tout au moins la double fonction de fabricant et de négociant, si d’ailleurs son sol ne lui permet pas d’être encore agriculteur. Ces diverses fonctions sont appuyées par une marine plus ou moins puissante, lorsque les États producteurs sont assis sur un littoral propice, ou sur les rives de quelque grand fleuve. Il faut donc, pour que la vie d’une nation industrielledeviennecomplète, que sa production agricole et manufacturière soit favorisée par le commerce extérieur, lequel réclame à son tour une marine marchande et militaire. Parmi les États qui sont entrés dans la carrière industrielle, la France et l’Angleterre réunissent au plus haut degré ces différentes conditions. La Hollande, la Belgique, la Prusse, l’Allemagne, l’Autriche, la Russie possèdent les éléments que nous venons de signaler, dans des proportions diverses, et les moyens de production et d’échange de ces contrées, dans leurs rapports avec le négoce extérieur, ne sont pas aussi complets que ceux de la France et de l’Angleterre.

Tant que chaque pays s’est borné à un rôle spécial dans l’ensemble de la production, les échanges étaient plus faciles et les débouchés moins disputés. Les rapports entre les États manufacturiers et les États agricoles étaient

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simples comme ceux des facteurs ou peuples commerciaux qui leur servaient d’intermédiaires. Les choses se faisaient alors à l’instar du commerce que l’Europe entretient avec le Nouveau-Monde, les régions tropicales et l’Inde. La différence des denrées déterminait les demandes réciproques , et les fonctions industrielles’, en prenant ce mot dans sa plus large acception, dérivaient de circonstances locales et de certaines aptitudes particulières.

Tout cela est aujourd’hui changé. Non-seulement les peuples manufacturiers ont cherché à naturaliser chez eux le plus grand nombre de fabrications possible, mais ils ont encore pénétré dans toutes les régions commerciales du globe. Les deux industries les plus importantes, celles des métaux et des tissus, cherchent à s’implanter partout et se font une re doutable concurrence. Les métaux avec leur s différentes transformations, et les tissus pris à l’origine de leur fabrication, représentent , tant sous le rapport de la main-d’œuvre que sous celui du capital, plus des trois quarts de l’industrie manufacturière, dans la Grande-Bretagne, en France, dans la Confédération Germanique, en Belgique, etc., et ces produits pénètrent maintenant sous tous les pavillons dans les régions commerciales dont chacune n’était autrefois exploitée que par deux ou trois peuples.

Si cette règle souffre encore quelques exceptions, elles ne tarderont pas à disparaître, et, pour s’en convaincre, il suffit d’examiner la distribution des pavillons européens sur les différentes contrées maritimes du globe. Autrefois le commerce de la Baltique et de la mer du Nord était exploité par le pavillon anséatique ; l’Atlantique était particulièrement sillonné par les navires de l’Angleterre, de l’Espagne et du Portugal; la Méditerranée était, il est vrai, une mer cosmopolite qui donnait asile à toutes les nations, mais où la France dominait cependant ; la mer Noire était à la Turquie plutôt qu’à la Russie; la merdes Indes appartenait à l’Angleterre et à la Hollande. Ce partage éprouve chaque jour des changements plus sensibles, et les peuples maritimes se disputent la navigation toutaussivivementquelesdébouchésindustriels.

Dans la Baltique et dans la mer du Nord, les pavillons anglais, prussien et suédois se sont substitués aux navires anséatiques. Les Américains du Nord ont pris une large part dans la navigation sur l’Atlantique, et les pavillons allemands, le brémois surtout, ont également trouvé là de nouveaux transports. L’activité du commerce de la Méditerranée y a appelé presque tous les peuples : Italiens, Anglais, Allemands, Espagnols, etc. La mer des Indes est plus particulièrement restée aux Anglais; les Hollandais ne vont guère au delà du détroit de

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la Sonde. Le commerce de la Chine s’est partagé jusqu’à présent entre les pavillons anglais et américain, et ce dernier y prend une part de plus en plus large. En un mot, l’industrie et le commerce, en se développant, entraînent chaque jour de nouveaux compétiteurs dans l’arène; à chaque instant la lutte devient plus vive, et les individus comme les peuples veulent participer dans des proportions plus grandes au mouvement général de la production et des échanges. »

Ces transformations manufacturières et commerciales constituent une infinité de problèmes pour les gouvernements qui sont sans cesse attentifs à paralyser les efforts de leurs voisins en élevant des barrières autour de leurs propres États, ou à se créer de nouveaux débouchés aa détriment de ceux des nations rivales. Elles impriment entre autres une singulière mobilité à l’offre et à la demande, exposent sans cesse le maître et l’ouvrier à des fluctuations qui détruisent la fixité des profits et des salaires, et c’est là aussi un des reproches que les adversaires du régime manufacturier adressent aux formes actuelles de la production.

Si les gouvernements n’avaient à diriger et à surveiller l’industrie et le commerce que dans leurs rapports avec les besoins intérieurs, si chaque pays se bornait à la seule consommation de ses propres produits, la tâche serait bien

simplifiée. Mais un pareil état nous ramènerait aux premières lueurs de la civilisation, et ne peut entrer dans aucune des hypothèses qui servent aujourd’hui de base àl’examen des questions économiques et aux combinaisons nouvelles pour régulariser le mouvement de la production.

La variété des produits, qui prend sa source dans les différences du sol et du climat, est, comme nous l’avons déjà fait remarquer, la cause principale du commerce extérieur, et l’on a, dès les premiers âges de la société, spéculé sur l’élasticité sans bornes des besoins et des jouissances humaines. Autrefois un petit nombre de nations s’étaient attribué cette mission lucrative ; aujourd’hui tous les peuples civilisés entrent dans la lice, et, à l’exemple de l’Angleterre, qui est l’expression la plus complète du système industriel et mercantile, chacun d’eux cherche à devenir le fournisseur universel des autres.

De tous les États, la Grande-Bretagne est celui qui jusqu’à présent a soutenu ce rôle avec le plus d’avantage et de persévérance. Aucun point du globe n’a échappé à son action mercantile, et son commerce extérieur a acquis des proportions qu’on ne retrouve dans l’histoire d’aucun autre pays. Son commerce a développé sonindustrie, et réciproquement ses manufactures ont sans cesse imprimé une activité nouvelle

ire PARTIE. — CHAPITRE II. 39

à ses entreprises commerciales. Toute sa politique consiste à agrandir ses débouchés actuels et à s’en créer de nouveaux. Ses lois sur la navigation, ses conquêtes, ses colonisations, ses tarifs de douane, ses traités de commerce n’ont pas d’autre but.

La solution d’un grand nombre de questions intérieures est également subordonnée aux intérêts de son négoce, et la lutte qui existe aujourd’hui entre les propriétaires du sol et les chefs des manufactures pourrait bien se terminer, dans un temps plus ou moins éloigné de nous, à l’avantage de ces derniers.

Le régime économique de la Grande-Bretagne présente en effet deux situations parfaitement distinctes : d’un côté, on a la propriété territoriale avec ses privilèges, ses prétentions et sa puissance traditionnelle ; de l’autre, l’industrie et le commerce avec une influence moins concentrée, plus divisée, mais tout aussi active que celle des propriétaires terriens. Avec des intérêts souvent opposés, le commerce et l’industrie cherchent leur salut dans le mouvement expansif, dans la division et la multiplicité des rapports avec les peuples étrangers, dans la liberté des transactions, phénomène nouveau et contraire aux éléments constitutifs de la puissance territoriale. La lutte entre l’industrie et le sol remonte à plus de soixante ans, et la loi sur les céréales est le champ de bataille

40 ORSERVATIONS SIR LÉTAÏ DES CLASSES OUVRIÈRES.

où les adversaires viennent se mesurer périodiquement. Les propriétaires exigent un prix élevé pour leur blé, et les industriels cherchent à donner leurs produits fabriqués au plus bas prix possible. C’est là une contradiction manifeste, et qui gène singulièrement les théories mercantiles qui prévalent de plus en plus dans la Grande Bretagne. Le taux des salaires se règle en partie sur le prix vénal des denrées, et la cherté du pain et de la viande est naturellement un obstacle à la production économique des manufactures.

Aussi l’industrie anglaise, sans précisément réclamer en tout point la liberté commerciale, a-t-elle demandé la modération des tarifs et la suppression de la loi sur les céréales, c’est-à-dire, une profonde modification du système actuel.

Ces vœux se réalisent tous les jours davantage. Les tarifs anglais ont éprouvé des changements considérables, et quoique les propriétaires terriens aient par deux fois pris une éclatante revanche en obtenant le bill sur les pauvres et la loi sur le travail des enfants dans les manufactures, l’influence du' parti industriel continue néanmoins à s’accroître et à se fortifier.

En France, la situation économique dans ses relations avec les manufactures et le commerce extérieur est beaucoup moins compliquée que chez nos voisins. Nous n’avons plus à lutter avec les mômes obstacles politiques intérieurs que

I re PARTIE. CHAPITRE II. 41

la Grande-Bretagne, et les réformes introduites par la Révolution de 1789, dans la distribution du sol etdans la condition des travailleurs, nous mettent à l’abri d’une foule de difficultés qui pèsent encore sur la race anglaise. La nature et la surface de notre territoire contribueront d’ailleurs à maintenir un équilibre rassurant entre l’industrie agricole et l’industrie manufacturière. Le morcellement de la propriété, qui implique aussi jusqu’à un certain point la dissémination des capitaux, prévient ces choquantes inégalités qui se remarquent en Angleterre. Les débouchés que nous nous sommes créés pour notre commerce extérieur sont moins artificiels que ceux de nos voisins, et si nous ne retirons pas les mêmes avantages de nos possessions coloniales, nous n’avons point à redouter non plus les inconvénients futurs de ces mêmes possessions.

Cependant, et quoique les transformations du travail se soient opérées chez nous d’une manière moins brusque et moins radicale que dans la Grande-Bretagne, l’existence des classes inférieures s’en trouve, comme nous l’avons dit, profondément modifiée. Les rapports entre les maîtres et les ouvriers ont changé ; la prépondérance du capital sur le travail est devenue plus énergique ; les profits et les salaires sont exposés à de plus grandes fluctuations.

» Les changements dans la position matérielle des

42 OBSERVATIONS SLR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

travailleurs ont réagi sur leur intelligence et sur leur moralité.

Ces changements ne sont pas seulement le résultat des nouvelles formes organiques de l’industrie manufacturière ; ils dérivent encore de l’extension du commerce extérieur de chaque peuple , de la concurrence, des rivalités nationales, de la puissance localisée des capitaux , etc.

Aussi existe-t-il entre ces divers éléments une étroite solidarité, et lorsqu’on recherche leur action sur le sort des classes inférieures, il faut toujours les examiner parallèlement. Nous avons donc indiqué à grands traits les transformations qui se sont opérées et dans le travail manufacturier et dans l’industrie commerciale, afin d’éclaircir par ces prémisses les questions spéciales que nous nous proposons d’examiner, et qui, dans leur ensemble, constituent un des problèmes les plus intéressants de l’époque actuelle., ..

11 est en effet curieux pour l’homme d’État , pour le philosophe, pour l’économiste, de savoir si le régime industriel aurait voué fatalement les classes inférieures à la misère et à la démoralisation , si l’asservissement des forces naturelles , si l’empire de l’homme sur le monde extérieur, si les plus nobles conquêtes du génie, si les plus admirables découvertes ne seraient qu’un jeu malfaisant de la Providence, ou si

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tous ces progrès doivent contribuer, malgré la lutte qu’ils provoquent entre les nations et les individus , à l’accroissement du bien-être et à l’élévation morale du genre humain.

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