‹ Observations sur l'état des classes ouvrièresChapitre 5 sur 42 · DE LA MISÈRE · texte numérisé non relu

DE LA MISÈRE

Le comte Joseph de Maistre a fait une description sombre et hideuse de la vie du sauvage. 11 a montré celui-ci avec ses passions furieuses, avec ses appétits effrénés, avec ses instincts grossiers et féroces; ignorant, brutal, abandonné de Dieu et de la nature, sous le coup du péché originel et des anathèmes célestes ; exposé à la faim, à la soif, à la maladie et à toutes les misères d’une race maudite. Ce tableau est bien opposé aux séduisantes descriptions que donnent Juan Fernandez, Anson, Dampier et tant d’autres navigateurs, des populations des îles de l’Océan Pacifique. Le philosophe s’était placé à un autre point de vue que le voyageur; et, en fin de compte, si l’on ne veut considérer que le bonheur terrestre et matériel, pour nous servir des expressions d’un écrivain célèbre, « les belles habitantes d’Otaïti étaientpeutêtre plus heureuses, avec leurs danses et leurs chœurs, que leurs filles qui vont au prêche, et qui controversent du matin au soir avec les missionnaires méthodistes. » Qui n’a entendu van-

l re PARTIE. CHAPITRE 111 . 43

ter la douceur et la félicité des Caraïbes? N’at-on pas trouvé parmi les sauvages de l’ Amérique, que la civilisation européenne a fini par exterminer, des tribus timides et pacifiques qui offraient souvent de touchants exemples de piété et d’humanité? Yoilà donc le même état social jugé bien diversement par des hommes dont les paroles ne manquent pas d’autorité.

Si nous prenons les exemples que nous avons sous les yeux, nous trouvons les mêmes contradictions. Un citadin, et surtout un socialiste, qui se trouverait tout à coup transporté, non pas dans une manufacture de coton ou de drap, mais au milieu des montagnes de l’Auvergne, porterait sur les habitants de la France centrale le même jugement que le comte de Maistre a rendu contre les sauvages: il ne verrait là que misère affreuse et dégradation profonde.

S’il était écrivain ou réformateur, il tracerait un tableau effrayant de cette race montagnarde, qui a cependant de la peine à changer ses goûts et ses mœurs quand elle est transplantée au sein des villes. Sans doute, si l’observateur qui visite ces régions est soumis lui-même tout à coup au régime qui lui inspire une sorte d’horreur, il sera très-enclin à mesurer la situation des autres sur la sienne propre. Les sensations et les privations qu’il éprouvera lui-même l’entraîneront dans de singulières erreurs, et il oubliera que les hommes qui font l’objet de sa

46 OBSERVATIONS Sl'R l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

compassion n’ont jamais connu d’autre état ; qu’ils sont habitués à une nourriture grossière, à des vêtements pour ainsi dire primitifs, et qu’ils ne songent point à rendre plus commodes leurs habitations où ils vivent quelquefois confondus avec le bétail. Le pain noir qui lui causera des nausées est mangé avec appétit par ceux qui l’ont pétri. Le lit sale et agreste sur lequel il se jette tout habillé, favorise le sommeil profond du paysan qui en a ramassé la paille ou la fougère, et rarement un propriétaire pense à assainir sa maison basse et humide.

Sans doute un pareil spectacle, quand il se présente pour la première fois, fait une vive impression sur l’esprit du voyageur, et fournit des thèmes très-pathétiques au touriste. Mais un séjour prolongé dans de semblables contrées change bientôt les premières impressions. Ce peuple, qu’on croyait si misérable, a sa gaieté, ses plaisirs, ses délassements, et des intérêts qu’il poursuit avec la même ardeur que les hommes qui vivent au sein de l’opulence. On ne trouve là aucun des symptômes qui engendrent la misère et les privations. C’est, il est vrai, un état grossier qui oppose une barrière au développement intellectuel et aux améliorations morales, mais il n’offre pas ce type de la misère sur lequel les philanthropes viennent bâtir leurs diatribes contre notre organisation sociale.

Nous ne voulons pas dire qu’il n’v ait là au-

l re PARTIE. CHAPITRE 111. 47

cune question économique à résoudre ; nous ne voulons pas dire que cette vie simple et dure suffise à la destinée humaine. Nous pensons, au contraire, que les biens matériels son t un moyen fondamental de civilisation, et qu’ils aident l’humanité à graviter vers des régions plus élevées; mais nous voulons que chaque fait occupe sa place réelle dans les controverses qui se sont établies. On ne fonde que trop souvent l’argumentation sur la confusion des mots et des choses : on s’en rapporte à des observations superficielles, à des lieux communs, et comme les déclamations sont devenues traditionnelles, on se borne à recueillir pêle-mêle ce qui a été dit sur la matière. Souvent aussi on tire parti d’un fait isolé pour condamner tout un ordre d’institutions. Cela arrive surtout à l’égard des populations des villes et des manufactures.

C’est sur les ouvriers des fabriques que s’est porté depuis quelque temps tout l’intérêt des philanthropes et des réformateurs; ceux-ci ont attaqué tour à tour les machines, la concentration des capitaux, la distribution des salaires, comme sources du malaise des travailleurs. Les moyens les plus divers, et souvent les plus extravagants, ont été proposés pour remédier à la misère supposée ou réelle. On procède pour apprécier la situation des ouvriers des villes, comme on fait pour les travailleurs des campagnes. On se base sur desondit, sur des inspec-

18 ORS! IV' ATIOSS SIR I.'ÈTAT DES CLASSES OtVRIÉRES.

tions rapides, sur des faits isolés, et l’on travestit les données fournies par quelques hommes

•elligents et consciencieux qui ont étudié l’é- .a* des classes ouvrières avec maturité. On puise dutis leurs ouvrages les parties qui appuient le mieux la thèse que l’on soutient : on oublie l’ensemble des faits, et l’on néglige à la fois les déductions et les conclusions de l’auteur. Toutefois on a soin de citer son nom à l’appui des emprunts qu’on lui fait. S’agil-il de villes manufacturières, comme Lyon, Rouen, Lille, Saint- Étienne, Mulhouse? on se jette de préférence sur les parties dramatiques du livre, sur les faits en quelque sorte exceptionnels, et on les étend, sans égard pour la vérité, à toute la population ouvrière. Quand on présente, par exemple, le chiffre de la mortalité, on a bien soin d’en dissimuler les causes, on évite de parler de l’ivrognerie et de la débauche qui abrègent la vie d’une manière si effrayante. Est-il question de l’industrie cotonnière? on cite de préférence et uniquement les fileurs et les tisseurs à la main, sans avertir que cette catégorie forme le petit nombre dès ouvriers engagés dans l’industrie des cotons; et ainsi de tout le reste.

La misère et le bien-être sont des situations corrélatives, qui n’ont rien d’absolu, et il est à peu près impossible de les définir nettement. Toutefois on peut dire que la misère existe lors-

I re PARTIE. — CHAPITRE 111.

que l’homme est exposé h des souffrances physiques par suite de privations ou d’un excès de travail. Et encore la donnée de cette formule varie-t-elle à l’infini ; car il est évident que l'éducation et le genre de vie créent un si grand nombre de classes, que ce qui est funeste à l’une ne l’est plus à l’autre, et réciproquement.

Un homme qui conserve au milieu des travaux les plus rudes et avec la nourriture la plus simple sasantéetsa liberté d’esprit, et quinéanmoins atteint le terme ordinaire de l’existence, n’est pas un être misérable dont la vie matérielle doive occuper les philanthropes. Il est inutile de prouver que la différence des conditions tient avant tout à la distribution et au classement des travaux. La superposition des couches sociales se fait en vertu de cette distribution.

Les travaux faciles qui exigent une faible intelligence et une grande force musculaire seront toujours exécutés par des hommes qui resteront en dehors du cercle de certaines jouissances. Leur vie ressemblera à leurs travaux, et ils seront invinciblement retenus dans les régions inférieures où la satisfaction des besoins est réduite à sa plus simple expression. La loi de la production le veut ainsi, et cette loi est certainement ce qu’il y a de plus conforme à la raison et à la justice; car il serait assez singulier de vo fi* .il - déterminer la rémunération d’un travail autrement que par la valeur de ce tra-

vail lui-même. 11 arrive cependant que, lorsque la société entière prospère, les classes inférieures participent également à ces améliorations. Les bienfaits d’une plus grande aisance ne s’arrêtent pas à telle ou telle limite ; ils pénètrent partout, mais dans une proportion différente. On dit quelquefois qu’il faut que l’ouvrier ait une nourriture substantielle, un vêtement chaud et une habitation commode , et avec cette sentence on croit avoir résolu toutes les questions.

Que de nuances et de contrastes ne trouvet-on pas sans entrer précisément dans la région des misères , sans toucher à cette limite où la satisfaction des besoins cesse , et où les privations commencent ! L’ouvrier anglais a des besoins plus étendus que le travailleur français, et ce qui constitue pour le second une situation très-supportable serait pour le premier un état de pénurie. A l’un il faut des aliments substantiels, des boissons fermentées, du thé, du sucre, du café, des vêtements chauds et une habitation bien close; l’autre se contente d’une nourriture végétale, d’un habit plus léger et d’un logement moins commode. Ces différences sont déterminées , moins encore par le climat que par des ressources plus abondantes, qui ontcréé deshabitudes inconnues à nos ouvriers.

Mais s’ensuit-il que le travailleur anglais soit plus heureux, que chez lui la vie moyenne soit plus longue, que ses enfants soient plus robus-

l re PARTIE. CHAPITRE III. 51

tes, que sa moralité soit supérieure? Nullement; il a des besoins plus nombreux, voilà tout. Les ouvriers allemands vivent avec des salaires qui ne s’élèvent pas à la moitié et quelquefois pas au tiers des salaires anglais : leur subsistance est plus simple et moins abondante que celle de nos ouvriers (1). Ces faits existent sous les mêmes latitudes à peu près; ils s’appliquent

(I) L'ouvrier du canton d’Appen7.eli, qui est cependant d’une vigueur proverbiale, ne dépense en moyenne que 23 centimes par jour pour sa nourriture qui consiste en trois repas de lait assaisonné de café à la chicorée et de pommes de terre. Le pain n’apparaltj que le dimanche, la viande aux grandes fêtes seulement. Ce même ouvrier qui réduit ainsi ses besoins quand les circonstances l’exigent et lutte pour ses produits industriels avec le monde entier, gagne environ 2 fr. 23 cent, par jour, c’est-à-dire, quand les affaires vont bien, dix fois plus qu’il ne lui faut pour vivre. Aussi est-ce dans ces momentslà qu’il jette la base de la modeste fortune qui le met à l’abri de la misère. Voyez la brochure de M. Zuber fils : Par quels moyens, soit législatifs, soit autres, peut-on faire cesser l’isolement dans lequel se trouvent aujourd’hui les ouvriers f

Si l’on pouvait s’en rapporter aux chiffres du statisticien anglais Porter, la population manufacturière de l’Angleterre consomme annuellement, en moyenne, par tête, 90 à 100 kilogrammes de viande. La population agricole, au contraire, consomme à peine la moitié de cette quantité. Chaque famille, composée de cinq têtes, absorbe par au 500 litres de porter ou d'ale et 63 litres de bière légère. La consommation du sucre est évaluée, en moyenne et sans distinction de classes.àlO kilogrammes par tête; celle du café à un demi-kilogramme; celle duthéà0,73 kilogrammes; celle du tabac à 0,73 kilogrammes; celle de l’eau-de-vie à près de -i litres, et enfin les habitants de l’Angleterre et du pays de Galles consomment près de 200 kilogrammes de farine de froment par an et par tête. Plusieurs de ces chiffres nous paraissent exagérés.

aussi à la môme race d’hommes , et indiquent par conséquent toutes les difficultés d’une appréciation exacte.

On ne tient point, en général, assez compte de la différence des aptitudes et des fonctions lorsqu’on examine la situation matérielle des ouvriers. En effet, combien de catégories d’ouvriers n’y a-t-il pas ! Est-ce que tout ce qui reçoit des salaires, est-ce que tous ceux qui font avec le maître un contrat aléatoire sont soumis à un niveau unique? Les ouvriers qui exercent des métiers proprement dits, peut-on les assimiler aux travailleurs des manufactures, et ceux-ci vivent-ils dans les mômes conditions quele journalier des campagnes? La nourriture, le vêtement et l’habitation des uns suffiraientils, conviendraient-ils aux autres?

Certainement l’ouvrier citadin , sculpteur, horloger, ébéniste, joaillier, dont la profession exige sinon des facultés supérieures, du moins de l’expérience et des études assez prolongées, ne se contenterait pas de la nourriture et de l’abri de cet autre ouvrier des villes voué aux fonctions les plus rudes et les plus humbles, et il se considérerait comme misérable s’il partageait la vie matérielle de celui-ci.

Et cependant on ne peut pas élever le second au rang du premier. La rémunération ne s’attache pas à la personne , mais au travail et au produit de ce travail. La capacité , les notions

l ro PARTIE. CHAPITRE III.

acquises et l’aptitude technique de l’ouvrier sont les éléments qui déterminent en partie la gradation des salaires , et ces salaires, à leur tour, offrent à ceux qui les reçoivent des moyens plus ou moins étendus pour la satisfaction de leurs besoins et de leurs jouissances.

Nous établirons à propos de l’associatiôn, des classifications qui feront mieux ressortir encore l’équité et la justice du principe qui veut que le taux de la rémunération de l’ouvrier soit en rapport avec l’utilité économique et ladifficulté de la tâche qu’il exécute.

Si vous détruisez ce principe, quelle règle adopterez-vous? La société, dit-on, doit satisfaire aux besoins de tous ses membres.

Mais ces besoins ont une élasticité sans bornes ; ils varient selon les conditions ; si on les mesure plutôt sur les appétits individuels que sur l’utilité sociale des œuvres, la part des produits sera pour tous égale, et ainsi disparaîtront la supériorité de l’intelligence, le fruit des études et les privilèges même du génie ; l’émulation sera détruite, et cette distribution artificielle et forcée des biens arrêtera la production et fera rétrograder les arts, les sciences et leurs applications.

Dans chaque profession, prise isolément, les ouvriers sontplacés à des degrés différents selon leur habileté et leur expérience, et jusque dans les manufactures où les machines et l’unifor-

54 OBSERVATIONS SIR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

mité de la besogne semblent effacer les distinctions, le talent reçoit la rémunération qui lui est due. C’est ainsi que les inégalités s’établissent d’après des règles qui prennent leur source dans la justice et la liberté. Ce phénomène se manifeste dans toutes les conditions, dans les professions manuelles comme dans les arts libéraux, chez les ouvriers comme chez les maîtres; il n’admet aucune exception chez les peuples où le travail est dégagé de privilèges.

On voit que la définition exacte de la misère, aussi bien que l’appréciation des besoins des individus placés dans les différentes conditions de l’ordre social , présente d’assez graves difficultés. On se prévaut de ces difficultés mêmes pour exagérer le mal. On juge des populations entières avec la même prévention que des individus, et le paupérisme fournit aux philanthropes et aux novateurs un autre texte d’accusation. De même que la concurrence et les manufactures ruinent l’ouvrier, selon l’opinion des organisateurs du travail, de même, à leurs yeux, ces deux faits engendrent la misère sociale, c’est-à-dire le paupérisme.

Mais, comment peut-on juger le paupérisme du temps présent? Où sont les termes de comparaison pour une pareille entreprise? Les philanthropes se donnent-ils la peine de rechercher dans l’histoire les analogies nécessaires pour éclaircir ce point qui forme en quelque sorte

I r « PARTIE. CHAPITRE III. 55

le pivot des controverses actuelles? 11 est des statisticiens et des philanthropes qui affirment purement et simplement qu’à aucune époque il n’y a eu autant de pauvres que de notre temps, et, pour toute preuve, ils se mettent à compter les mendiants et les vagabonds. En supposant, ce que nous sommes loin d’admettre, que de pareils recensements fussent exacts , ils ne nous feraient connaître que le chiffre des pauvres du temps présent, chiffre qui ne saurait avoir ni une valeur absolue, ni une valeur relative. Car pour savoir s’ilest réellement alarmant, il faudrait connaître le nombre des pauvres qui ont existé dans les mêmes lieux à d’autres époques et à de grands intervalles ; il faudrait savoir si leur dénûment était le même, si la mortalité les décimait dans les mêmes proportions, et si la charité publique et privée atténuait les misères plus ou moins qu’aujourd’hui. Les statisticiens vous répondent qu’ils ne sont pas des professeurs d’histoire , qu’ils ne s’occupent pas de ce qui s’est passé jadis, mais bien de ce qui existe maintenant.

Cependant il nous semble que, pour juger la valeur de certaines assertions relatives au système manufacturier et au paupérisme , il serait bon de connaître la distribution des richesses et le nombre des pauvres dans les siècles antérieurs. Pense-t-on qu’en France , par exemple’, les propriétés mobilières et immobi-

Itères, les capitaux, n’étaient pas plus inégalement répartis il y a soixante ans qu’aujourd’hui; qu’il n’y avait pas relativement, à la fois, des parts beaucoup plus fortes et des parts beaucoup plus faibles? Croit-on que les traitants et les fermiers généraux d’alors, qui n’étaient ni des chefs d’entreprise, ni des capitalistes-industriels, ne réduisaient pas un plus grand nombre d’individus à la mendicité que nos manufacturiers et nos propriétaires d’usines, si tant y a que ceux-ci réduisent le travailleur à cette condition? Croit-on que, dans les périodes qui ont succédé à la paix de Westphalie et à celle d’Utreclit, les peuples étaient plus heureux ou moins misérables qu’aujourd’hui? 11 nous semble que tout cela vaudrait la peine d’être exa miné lorsqu’on lance des accusations si graves contre un ordre entier d’idées et de choses.

Dans l’appréciation de l’état matériel d’une société, on trouve les mêmes anomalies, les mêmes lacunes, et surtout l’absence de termes de comparaison de quelque valeur. Quand on a compté les pauvres d’un État manufacturier, il faudrait, si l’on a réellement l’intention de s’éclairer, faire la même opération pour un pays qui n’a ni fabriques ni manufactures, en cherchant d’ailleurs les exemples à peu près sous les mêmes latitudes.

Tout le monde sait qu’il y a plus de misère en Irlande qu’en Angleterre, quoiqu’il y ait

moins de manufactures dans le premier de ces pays que dans le second. Les comtés agricoles de l’Angleterre ont plus de pauvres que les districts manufacturiers. La misère est aussi grande dans certaines provinces de la monarchie autrichienne où il n’existe aucune trace du régime industriel , en Hongrie, par exemple, que dans nos foyers manufacturiers. Cette misère sans doute a ses causes; mais cela prouve seulement que le paupérisme existe en dehors du régime industriel , et que les maux qu’on nous signale ne prennent pas uniquement leur source dans les manufactures. Les populations turques sont certainement les plus misérables de l’Europe, et rien n’égale l’état dedénûment où elles végètent ; cependant il n’y a qu’un petit nombre d’usines, et de fabriques sur ce vaste territoire, un des plus fertiles du monde. Si l’on y établissait des manufactures, si la liberté du travail succédait dans ce pays au monopole, il faudrait, pour être logique, au sens de certains philanthropes, déplorer une semblable transformation , puisqu’il n’y a rien de pis dans le monde que le régime industriel tel qu’il est établi en France , en Angleterre et dans quelques autres États de l’Europe. Ces rapprochements nous semblent prouver que les philanthropes ont assez mal apprécié jusqu’à présent les effets de l’industrie manufacturière sur le bien-être des populations.

58 OBSERVATIONS Sl'R LÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

Il faut d’ailleurs distinguer deux choses dans ces sortes d’études : les effets de l’industrie sur la puissance et la richesse publique d’une nation, et les effets de l’industrie sur les individus. Ainsi divisée, la question est peut-être plus facile à éclaircir. Ce n’est pas sans doute par un pur hasard que les États industrieux du temps présent sont les premiers en force, en puissance et en richesse. Qu’on rapproche deux pays de même étendue , qui ont une population à peu près égale, et dont l’un a des manufactures nombreuses et l’autre une petite industrie parcellaire , et l’on reconnaîtra tout aussitôt que le premier l’emportera par le seul fait de son travail sur le second , non-seulement sous le rapport de la puissance et de la richesse, mais encore sous celui de la civilisation. Que l’on compare la Confédération Germanique à l’Espagne, la Belgique au Portugal, la Suisse à la Sicile , et l’on verra de quel côté se trouvent la puissance et les lumières. On ne peut donc pas disconvenir que l’industrie est favorable au développement de la puissance politique et des forces matérielles d’un État. Mais, disent les adversaires du régime industriel, cette puissance s’acquiert aux dépens de la moralité et du bien-être d’une certaine classe de la société , et là-dessus ils nous font l’énumération des indigents et des pauvres , et cela toujours au point de vue de leur opinion.

I re PARTIE. CHAPITRE III.

D’abord, comment peut-il se faire qu’un pavs tout entier gagne en puissance et en richesse , tandis que la classe la plus nombreuse s’appau-. vrit progressivement, tandis que l’instrument qui crée cette puissance se dégrade et s’affaiblit chaque jour davantage? L’anomalie nous paraît flagrante. Sans en excepter l’Angleterre, où le principe aristocratique est cependant encore dans toute sa vigueur, nous voyons dans tous les États industrieux l’extension des classes moyennes, et ces classes se recrutent naturellement dans les classes inférieures. Si celles-ci étaient aussi misérables qu’on veut bien le dire , ce phénomène serait à coup sûr impossible. Nous n’avons jamais entendu contester par personne le développement des classes moyennes, qu’on accuse même d’envahir les sociétés modernes. Nous n’avons pas entendu dire non plus que ce développement ait lieu aux dépens de l’aristocratie. Comment alors expliquer cette transformation reconnue par tous, et qui se manifeste plus particulièrement dans les Etats manufacturiers, sinon par le passage d’une portion de la classe inférieure dans la classe moyenne? Or, nous le répétons, si la première était sur la pente fatale, effroi des philanthropes, cette transformation serait sans exemple.

Maintenant, comment expliquer le chiffre toujours croissant qu’on, introduit dans le re-

censément des classes indigentes et pauvres?

Évidemment, il y a là un esprit de système qui ite toute vérité à ces sortes d’opérations. On ne se rend pas compte de ce que c’est qu’un pauvre ou un indigent, et l’on applique ces qualifications à des individus qu’on plaçait jadis dans d’autres catégories.

Aujourd’hui , quand un ouvrier est temporairement privé de travail , on le place dans la classe des pauvres. Quand une crise industrielle occasionne un chômage momentané , voilà tout aussitôt les chiffres les plus alarmants qui se produisent sur la situation entière du pays. Les chiffres, une fois écrits et imprimés, restent; ils servent de base à certains documents, et on les reproduit ensuite, sans autre examen, comme étant l’expression de la plus exacte vérité. On confond ainsi une position transitoire avec un état permanent, une souffrance passagère avec une misère et un dénùment chroniques.

Depuis la réforme de la loi sur les pauvres en Angleterre, la condition de ceux qui reçoivent des secours publics est devenue assez dure. Mais avant cette époque, l’ouvrier qui recevait des secours de la paroisse était dans une condition pareille à celle de l’ouvrier qui n’avait que son salaire : l’un n’était ni plus heureux ni plus malheureux que l’autre , et cependant les statisticiens mettaient le premier dans le cadre de la population indigente. Néanmoins l’ouvrier ainsi

l rc PARTIE. CHAPITRE III.

secouru jouissait d’un revenu infiniment supérieur à l’ouvrier allemand, par exemple, et ses consommations étaient peut-être deux fois plus fortes que celles de ce dernier. On voit que ces désignations sont tout à fait arbitraires; car pourquoi l’ouvrier allemand, qui a un revenu incomparablement plus faible et des moyens bien plus limités pour satisfaire ses besoins, ne serait-il pas lui aussi classé parmi les pauvres en proieà la misère ?C’est ce qui ne s’explique pas.

Un homme n’est pas misérable uniquement parce qu’il reçoit des secours publics ou privés, et ces secours ne prouvent même pas toujours qu’il soit pauvre ou indigent. Cependant les philanthropes ne tiennent compte d’aucune de ces distinctions. Ils vous disent, ainsi que les statisticiens : Il y a tant de pauvres en Angleterre, tant en France, tant en Allemagne, tant en Espagne , sans se préoccuper le moins du monde de la situation réelle de ces pauvres. Ils ne réfléchissent pas que c’est l’intensité des privations qui détermine le degré de misère d’un individu. Le taux des salaires, las consommations, la commodité relative des habitations, ne sont pas des indices caractéristiques et absolus de bien-être ou de pauvreté.

Ces situations sont déterminées par une foule de circonstances qui échappent complètement à la statistique, et pour l’observation desquelles il faut l’œil du philosophe et de l’économiste.

Les pauvres qui sont nourris aux portes des couvents de quelques pays catholiques sont certainement moins à plaindre que la plupart des cultivateurs irlandais , que la cupidité des propriétaires et un mauvais système de fermage plongent dans la plus affreuse misère. Ce n’est pas l’industrie qui a créé ces deux conditions également fâcheuses , mais entre lesquelles il y a cependant cette différence, que d’une part il existe une misère réelle , et que de l’autre la charité catholique, en satisfaisant à des besoins, risque de porter atteinte à la dignité morale de l’homme. De ces nuances , on n’en tient aucun compte. Comme la statistique ne dispose que de chiffres , elle simplifie les choses autant que possible , et confond par cela même les situations les plus diverses.

11 faut donc dans les questions de régénération sociale définir exactement ce qu’on entend par misère, paupérisme, indigence, et ne pas rattacher à ces mots des faits de nature diverse et qui n’ont d’autre analogie entre eux que d’avoir été mal classés ou mal observés par des esprits inexpérimentés.

Nous ne terminerons pas ce chapitre sans parler d’une dénomination qui nous paraît manquer de justesse lorsqu’elle est appliquée aux ouvriers, devenus aujourd’hui l’objet de recherches nombreuses, faites souvent avec bonne foi , mais qui souvent aussi n’aboutissent

I re PARTIE. CHAPITRE IU. 63

qu’à soulever les passions et à dénaturer les faits. Nous voulons parler de l’épithète de classes laborieuses qu’on donne quelquefois aux ouvriers qui s’occupent de travaux manuels et qui reçoivent des salaires. Mais au siècle où nous vivons, la classe laborieuse embrasse pour ainsi dire la société tout entière. Un magistrat ou un fonctionnaire public qui remplit consciencieusement ses devoirs n’appartiendraitil point par hasard à la classe laborieuse ? Les hommes qui se vouent aux arts libéraux , les industriels, les négociants n’accomplissent-ils point une tâche qui exige du labeur et de l’application et dont les résultats sont en général utiles à tout le corps social ? Personne n’oserait affirmer le contraire , et cependant beaucoup d’écrivains semblent dénier à cette classe de travailleurs des droits et des qualités qui sont un caractère commun à tous les membres d’une nation. Cette lacune, qui, du reste, n’est pas la seule qu’on remarque dans les nombreux projets de rénovation sociale qui surgissent depuis quelque temps , nous fournira la matière de nouvelles observations lorsque nous examinerons les systèmes qui ont pour objet l’organisation du travail et dans lesquels on ne tient compte, pour la plupart du temps, que des maux qui affligent les ouvriers livrés aux travaux manuels, comme si ailleurs il n’y avait pas des misères et des infortunes à soulager.

Ci OBSERVATIONS SUR L’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

Page 1