DES CAUSES DE LA MISÈRE
§ I* r . — Causes diverses.
Les causes de la misère et du malaise sont nombreuses et complexes. Personnelles et générales , elles résident dans l’individu ou dans les institutions et dans les circonstances extérieures. Elles sont physiques ou morales, accidentelles ou permanentes.
Les institutions, les lois, exercent sans doute une puissante influence sur le sort des classes ouvrières et le pouvoir, par sa vigilance, par sa sollicitude, par l’étude constante des besoins et des faits, peut contribuer à l’amélioration économique du sort des classes inférieures. L'intervention du pouvoir dans la production se concilie parfaitement avec la liberté d’action des individus qui leur permet de disposer de leurs propriétés et d’appliquer leurs facultés avec le plus de profit possible.
Mais cette action a ses limites, et l’intérêt de tous oppose une barrière aux tendances particulières. Il y a donc une liberté sociale et une
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liberté personnelle qui se rencontrent à un point déterminé. Il y a un moment où les droits de tous, représentés par le gouvernement, arrêtent les envahissements dans l’intérêt bien entendu des droits individuels.
11 s’agit, dans cette pondération, dans cette démarcation réciproque des forces expansives de la société d’une part, et des individus de l’autre, d’assurer la plus grande somme de liberté possible à chaque membre de la famille nationale, mais cependant de telle sorte que cette liberté soit commune à to\is, et que, si elle implique des restrictions, ces restrictions soient également communes à tous. Ces rapports donnent lieu à deux ordres de fai\s, à la liberté politique et à la liberté industrielle.La seconde n’est que le corollaire de la première, tt les dissertations sur la liberté sont assez stériles lorsqu’elles n’ont pas pour prémisses et pour point de départ les libertés politiques. Les unes tt les autres découlent du droit naturel ; mais ellts émanent, dans leur expression pratique, du gouvernement représentant de tous les intérêts. Nous n’avons pas à définir ici la liberté politùue, nous la considérons comme acquise à la France dans sa signification la plus importante aussi bien que la liberté industrielle. Pour la question spéciale qui nous occupe, nous ne devons considérer que les effets et les avantages de cette dernière, en l’examinant du point de vue pra-
66 OBSERVATION Sl’R L’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.
tique qui se traduit en intervention du gouvernement dans la production.
Ce droit que nous attribuons à l’autorité, nous le savons, a tour à tour été dénié et exagéré. La liberté industrielle a trouvé des adversaires et des défenseurs qui n’ont gardé aucune mesure; mais ces opinions extrêmes sont aujourd’hui abandonnées, et l’on admet sans difficulté que le gouvernement doit écarter et aplanir les obstacles qui s’opposent au développement de toutes les forces individuelles et par conséquent au tien-être de la société. Ainsi la tâche du pouvoirne finit jamais, et son action doit se résumer en une suite d’efforts pour le développement du Aien -être des populations, en admettant pourprincipe suprême la liberté du travail mise eD harmonie avec la liberté politique.
Par cele même que l’autorité intervient dans la production, par cela même qu’il est de son devoirde réduire les difficultés qui s’opposent au développement des forces individuelles, cette intervention doit sans cesse suivre une ma'che moins imparfaite , et une constante étide des besoins peut seule aussi lui révéler te devoir dans toute son étendue. Le gouvernement a par conséquent sa part de responsabilité dans la direction suivie par l’activité nationale, et s’il manque à sa mission il devient une des causes de la misère publique et du malaise des individus.
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Le régime de l’Angleterre dans l’Inde a détruit tonte activité chez les indigènes. L’Irlande n’est pas dans une meilleure situation. Presque tous les États musulmans croupissent dans la misère par l’égoïsme, la cupidité et la cruauté des pouvoirs publics. L’exagération ou la fausse répartition des impôts, une instruction publique imparfaite, voilà des causes de misère et de démoralisation. Une mauvaise police, des voies de communication défectueuses, des travaux publics négligés, le crédit mal fondé, tels sont les obstacles qui s’opposent au développement de la richesse et, par conséquent, les causes les plus directes de la misère et de la dégradation.
Ce simple énoncé suffit pour faire comprendre l’étendue des devoirs et de l’action du gouvernement et sa responsabilité dans l’œuvre générale de la production et de la distribution des richesses.
Cependant, il faut le dire, en abordant les détails de la vie réelle, en embrassant dans toute son étendue le problème qui agite aujourd’hui si vivement la société, l’intervention seule du gouvernement ne suffit pas pour résoudre toutes les difficultés qui se rattachent à ce problème. Les causes de la misère et du malaise sont toujours complexes, et c’est en les analysant avec courage une à une, qu’on parviendra à les atténuer et à introduire certaines améliorations dans les formes organiques du travail.
La situation des ouvriers, nous le prouverons dans le chapitre suivant par des faits irrécusables, n’est pas telle que nous la présentent assez habituellement certains novateurs qui aggravent le mal pour faire croire à l’opportunité et à l’excellence de leurs projets de réforme. Nous établirons également que le régime de la liberté du travail est la forme la plus utile aux progrès du bien-être individuel, et que les innovations et les plans d’organisation de la production n’ont résisté jusqu’à présent à aucune expérience sérieuse. Est-ce à dire que les formes actuelles du travail soient irréprochables, que chacun vive dans l’abondance, que nous soyons arrivés aux procédés les plus parfaits, à la répartition la plus équitable des produits, et que la dignité et la moralité humaines doivent être satisfaites du sort de l’ouvrier? Loin de nous une pareille pensée ; nous croyons au contraire que le champ des améliorations est vaste et d’une inépuisable fécondité, que d’importants progrès peuvent se réaliser dans la position matérielle de l’ouvrier, et que ces progrès l’élèveront tout à la fois en dignité et en moralité, que la société entière se raffermira par l’élévation de ses enfants les plus humbles, et que nous remplissons une tâche noble et glorieuse en nous occupant de l’amélioration du sort des classes inférieures. Mais, pour bien remplir une semblable mission,
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n’est-il pas essentiel de connaître es faits et de remonter surtout aux causes du maaise qu’on signale? Comment appliquer le remède lorsqu’on craint de dévoiler les sources du mal , lorsqu’on refuse de s’expliquer sur l’étendue et l’intensité de ce mal, et qu’on vise très-souvent seulement aux effets tragiques?
11 n’est pas d’état social qui n'offre des traces affligeantes de misère. Mais ceux qui exagèrent le mal sont aussi coupables que ceux qui le nient absolument. Or, que fait-on depuis quinze ans, si ce n’est de nous présenter sans cesse de sombres tableaux sur la situation des ouvriers, en. accusant tour à tour le gouvernement et -les classes moyennes d’opprimer et d’exploiter les travailleurs, et de les livrer ainsi à une misère sans fin? Ce n’est pas avec de pareilles déclamations qu’on arrive aux réformes sociales. Elles peuvent flatter les passions, satisfaire l’amour-propre d’une apparente philanthropie ; mais au fond elles ne nous ont pas encore donné la plus mince solution, et les utopies les plus savantes de ce temps-ci n’ont pas plus augmenté la masse des subsistances qu’elles n’ont introduit de changement dans la distribution des richesses. Que signifient au reste des plans et des systèmes d’organisation sociale qui restent pendant un quart de siècle à l’état de théories, et succombent ensuite sous le poids du ridicule? C’est pourtant ainsi
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que se son; terminés tous ces rêves de régénération socide dont il ne reste plus que de volumineux ojvrages.
Le régimt industriel est un phénomène moderne, nouveau, sans précédent, 11 a ses inconvénients, ses imperfections et ses victimes comme le régime agricole, comme tous les systèmes d’après lesquels l’homme se procure la subsistance. Accuser les manufactures d’engendrer la misère, c’est lancer un anathème contre tous les genres de production, contre le travail lui-même, qui ne donne pas toujours la prospérité. Mais de ce que la misère a toujours existé, de ce qu’il y a toujours eu des victimes, il ne s’ensuit pas non plus qu’il faille considérer ces accidents d’un œil stoïque et déclarer qu’il n’y a rien à faire, que la Providence et la force des choses le veulent ainsi.
Dans la lutte engagée entre le capital et le travail, les possesseurs du premier ne négligent aucun moyen pour lui assurer la plus grande part de profits possible. Il y a beaucoup plus d’affmité entre les intérêts du capitaliste et de l’entrepreneur, lorsque ces deux agents ne sont pas confondus dans la même personne, qu’entre les intérêts de l’entrepreneur et de l’ouvrier. Le maître emploie, pour réaliser des économies, tous les moyens qui ne sont pas défendus par les lois, quoiqu’ils soient souvent réprouvés par la morale.
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Comme entrepreneur, il ne paye pas seulement des salaires aux ouvriers, mais il leur fournit encore dans la plupart des cas les matières premières, les instruments et un espace dans la manufacture ou dans l’atelier. Ces conditions ne sont pas absolues, il est vrai, et dans l’industrie parcellaire surtout elles rencontrent des exceptions. Mais dans la grande industrie et dans les centres manufacturiers, les ouvriers sont en général concentrés dans la fabrique et réunis autour des moteurs et des mécaniques.
Le taux du salaire est la principale cause déterminante de l’application du travailleur. Ce taux est réglé par la demande et par l’offre. Pour l’ouvrier toutes les autres considérations disparaissent devant l’accroissement des salaires, et c’est en définitive la seule question qui se débatte sérieusement entre lui et le maître. L’exiguïté de l’espace dans les ateliers, l’insalubrité des salles de travail dans les manufactures et même les dangers de certaines professions ne sont que des considérations secondaires pour les ouvriers. Les maîtres ont profité de cette sorte d’indifférence, et ils ont en général perdu de vue les conditions nécessaires à la santé et à la vigueur des ouvriers dans le choix de l’emplacement et de la construction des usines et des fabriques.
Nous l’avons dit plus haut, la nature même
de la grande industrie conduit à l'agglomération des ouvriers, à la concentration du travail dans les villes. Nous ne croyons cependant pas que cette agglomération restera toujours une condition essentielle delà manufacture, et déjà des tendances se sont manifestées dans plusieurs industries et sur plusieurs points pour s’écarter des villes populeuses.
L’agglomération des travailleurs dans de vastes ateliers a altéré les conditions de moralité, d’instruction et d’hygiène de la plupart d’entre eux. Les mœurs ont décliné en même temps que la nature physique de l’ouvrier. Par le labeur assidu des parents et le travail précoce des enfants la génération s’est affaiblie. L’intempérance et la débauche y ont contribué, et avec la corruption des mœurs les liens de famille se sont relâchés. Ces faits, sans avoir partout la même gravité, existent cependant dans un grand nombre de manufactures, où l’ouvrier a été sacrifié sans pitié au produit. Le manufacturier ne considère que trop souvent le travailleur comme une machine fixée à la même place et auquel il ne faut pas plus d’air et de soleil qu’à une simple mécanique. Dans la construction des usines tout est calculé pour le service des moteurs et des engins. L’homme qui se place au milieu de ces appareils, bien qu’il soit le complément nécessaire pour imprimer et diriger le mouvement, n’est pas
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toujours considéré par le principe manufacturier comme un être intelligent qui dans ses formes organiques a d’autres besoinsqu’un métier à filer et à tisser. Quand le travail altère la santé du corps et de l’esprit , il n’est plus conforme aux besoins de la nature humaine et des lois de la Providence.
Ce n’est pas à dire qu’il faille mettre pour cela, ou même qu’on puisse mettre le travailleur à l’abri des fatigues, qu’on puisse le placer dans les conditions les plus salutaires à la vie et à la longévité : ce serait là une perfection incompatible avec notre destinée. Mais au moins ne faut-il repousser aucune des améliorations qui peuvent nous rapprocher de ce but commandé par l’humanité. Nous croyons que sous ce rapport le champ est fort étendu, et si les formes nouvelles du travail ont modifié l’existence physique et morale des travailleurs, il ne faut pas conclure que les causes de ces changements subsisteront toujours, et que la grande industrie exercera fatalement une influence déplorable sur la condition morale et physique des travailleurs. Cette influence, nous venons de la caractériser en peu de mots, en maintenant toutefois que, sous le rapport du bien-être matériel, les travailleurs de l’époque actuelle sont mieux partagés que les générations antérieures ; que les exceptions ne détruisent pas la signification des faits généraux, et
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que les plaies engendrées par l’industrie moderne ne sont ni aussi incurables ni aussi destructives que les adversaires des grandes manufactures veulent bien le dire.
Mais examinons de plus près les causes du mal. La grande manufacture a ouvert uneactivité nouvelle au travailleur en même temps qu’elle a modifié les conditions de l’industrie parcellaire. L’ouvrier, en se détachant des petits ateliers, a renoncé aux habitudes domestiques.
Autrefois il faisait en quelque sorte partie de la famille du maître. 11 était forcé de suivre l’ordre de la maison et de se soumettre à des conditions qui impliquaient des habitudes régulières.
Cette situation est entièrement changée aujourd’hui par la suppression des corporations et l’établissement des manufactures. L’industrie réglementée rapprochait l’ouvrier du maître et créait des liens que la liberté et l’émancipation du travail sont venues rompre. Les grands ateliers et l’agglomération des Ouvriers dans les manufactures ne permettent plus aux entrepreneurs de suivre cette espèce de régime patriarcal qui préservait les ouvriers d’une infinité de dangers et d’écarts. Le travailleur est maintenant livré complètement à lui-même. Il n’est plus assujetti à une surveillance journalière. Célibataire, il est forcé de vivre dans les auberges, dans les cabarets, et de se loger chez des étrangers ; marié, il obéit trop souvent en-
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core aux entraînements de ses camarades, et subit de cette manière tous les dangers de la vie d’auberge. L’immoralité et la débauche qui en résultent ne sont point la conséquence directe, immédiate, du travail des manufactures. Celui-ci conduit à la vérité sur une pente glissante, il détruit la surveillance que subissait l’ouvrier dans la famille du maître. Cette tutelle, préjudiciable sous beaucoup de rapports à l’ouvrier, était cependant une sauvegarde pour sa moralité, et une garantie pour une vie plus régulière.
La liberté avec son action bienfaisante a ses inconvénients ; en affranchissant l’ouvrier, elle le livre souvent à des appétits, qui ne sont point contenus par l’éducation. C’est alors que nous voyons l’ivrognerie et la débauche s’introduire parmi les classes inférieures ; c’est alors que nous voyons le concubinage se montrer sans rougir ; c’est alors encore que nous voyons des mariages précoces ruiner l’avenir du travailleur en le chargeant d’une famille dont les besoins excèdent les ressources. Mais les causes des désordres et des misères que nous signalons, faut-il les attribuer uniquement au régime des manufactures ? Ce serait une singulière conclusion ; et, si elle était exacte, il faudrait alors se soumettre fatalement à toutes les influences funestes qui menacent le genre humain.
L’ouvrier, par sa seule volonté , ne peut pas
échapper à l’action malsaine des ateliers, aux fatigues excessives que lui impose quelquefois sa condition; il ne peut pas acquérir dans un âge avancé l’instruction qui lui a été refusée dans sa jeunesse. Mais il dépend de lui d’avoir une conduite morale et régulière , d’être économe , sobre et laborieux : nous savons trèsbien que l’éducation développe et fortifie les penchants honnêtes, et qu’un ouvrier qui a reçu de bons préceptes, qui a eu de bons exemples, quitte moins facilement le droit chemin que le sujet dont l’éducation a été abandonnée au hasard et la jeunesse livrée aux influences corruptrices ; mais, encore une fois, la grande industrie, les manufactures, la concentration des capitaux ne sont nullement en cause sous ce rapport, et ce qui le prouve jusqu’à l’évidence, c’est qu’on rencontre les mêmes désordres dans l’industrie parcellaire, parmi les ouvriers qui se trouvent d’ailleurs dans des conditions assez semblables à celles qui existaient autrefois dans les professions manuelles.
Quoiqu’il y ait en apparence une liberté réciproque dans les transactions entre les maîtres et les ouvriers, ces derniers sont néanmoins placés dans une dépendance qui résulte de l’ascendant du capital sur le travail. L’ouvrier qui n’a pas d’épargnes, qui dépense son salaire chaque semaine, chaque jour, est facilement exposé au dénûment; c’est alors qu’il aliène
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son avenir, qu’il reçoit du maître des avances à des conditions excessives, et que, engagé par un contrat onéreux, il aggrave sans cesse sa situation. II n’est que trop vrai que les maîtres profitent quelquefois de la détresse des ouvriers, et qu’on voit ainsi surgir des abus criants dans les manufactures.
§11. — Ivrognerie; Imprévoyance; Compagnonnage.
Toutefois les causes qui agissent de la manière la plus déplorable sur la moralité, la santé et le bien-être des ouvriers, sont la débauche et l’ivrognerie , et ces causes ont une énergie extrême dans les centres manufacturiers de tous les pays industrieux. Dans les grandes villes, les penchants, les passions et les vices des classes inférieures sont exploités avec un art funeste. Les maisons de prostitution , les cabarets se multiplient d’une manière effrayante et contribuent ainsi à la dégradation et à la misère des ouvriers. La tolérance qu’on accorde aux premières et qui est du ressort de la police, est un point que nous n’aborderons pas ici. La question, aux yeux de la morale, ne saurait être douteuse , et il nous paraît certain que toute autre considération devrait céder aux principes qui sont la sauvegarde des mœurs.
La multiplication des cabarets n’est que la conséquence de la liberté de l’industrie. Mais
ne pourrait-on pas réprimer les abus qui résultent de cette liberté ? La police prend-elle toutes les mesures répressives et conservatoires qui pourraient préserver les classes ouvrières jusqu’à un certain point de l’abus des liqueurs fermentées et des excitations du cabaret ?
Lille est, sans contredit, de toutes les cités industrieuses de la France celle où les ouvriers sont dans l’état le plus misérable. Nous voyons dans l’ouvrage de M. Villermé que le quartier des Etaques (1), où sur un espace de 2/1,000 mètres carrés on trouve entassés 3 à 4,000 ouvriers, présente un tableau effrayant.
(1 ) Etat physique et moral des ouvriers. — Le quartier des Elaquesasubi depuis quelque temps de notables changements; de nouvelles constructions ont remplacé les anciennes et une partie de la population a ainsi été expulsée. Mais elle n'a fait que se déplacer sans changer ses habitudes et sans échapper U la misère. Elle a porte ailleurs le siège de ses débauches et le spectacle de sa dégradation.
Cependant ee déplacement même est déjà un bien, quoique la génération qu’on force h cette migration ne laisse guère d’espoir à des amendements. Maison conçoit que la destruction des foyers infects diminue au moins les causes de dégénérescence et dégage le sol dos établissements permanents de débauche. La salubrité et la commodité des habitations exercent une immense influence sur la moralité et le bien-être des ouvriers, et toutes les fois qu’on a détruit, dans les grands centres manufacturiers , quelques-uns de ces quartiers généraux de rivrognerie et de la débauche, on a, sinon supprimé, du moins réduit les chances de désordre. Les changements qui se sont opérés dans plusieurs quartiers de Paris confirment cette observation.
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Les habitants y sont beaucoup plus agglomérés que dans les quartiers les plus peuplés de Paris. Les plus pauvres ouvriers de la rue des Etaques habitent les caves et les greniers. Les caves n’ont aucune communication avec l’intérieur des maisons ; elles s’ouvrent sur les rues ou sur les cours, et l’on y descend par un escalier qui en est souvent à la fois la porte et la fenêtre. Elles sont en pierres ou en briques, voûtées, pavées, carrelées, et toutes ont une cheminée, ce qui prouve qu’elles ont été construites pour servir d’habitations. Communément leur hauteur est de six pieds prise au milieu de la voûte, et elles ont de dix à quinze pieds de côté. C’est dans ces sombres et tristes demeures que mangent, couchent et travaillent un grand nombre d’ouvriers. Le jour arrive pour eux une heure plus tard que pour les autres, et la nuit une heure plus tôt. Leur mobilier ordinaire se compose, avec les objets de leur profession, d’une sorte d’armoire en planches pour déposer leurs aliments, d’un poêle, d’un réchaud en terre cuite, de quelques poteries, d’une petite table, de deux ou trois chaises, et d’un grabat dont les seules pièces sont une paillasse et des lambeaux de couverture. Dans plusieurs de ces demeures les individus des deux sexes, la plupart sans chemise et d’une saleté repoussante, sont confondus dans le même lit. Père, mère, vieillards., enfants, adultes, s’y pressent, s’y entas-
sent. — Eh bien ! ces caves ne sont pas les plus mauvais logements, car dès qu’on allume le réchaud qui se place dans la cheminée, il s’établit un courant d’air qui les sèche et les assainit. Les pires demeures sont les greniers, où rien ne garantit des températures extrêmes; leurs locataires, tout aussi misérables que ceux des caves, manquent également des moyens d’y entretenir du feu pour se chauffer pendant l’hiver.
La description des cabarets des Etaques complète ce tableau. «J’aurais voulu. ditM. Villermé, pénétrer dans ces lieux, où j’ai vu par les portes et par les fenêtres, à travers un nuage de fumée de tabac, comme des fourmilières d’habitants de ce hideux quartier; mais il esi évident que, malgré la précaution que j’avais prise de m’habiller de manière à leur paraître moins suspect, mon apparition au milieu d’eux aurait excité leur surprise et surtout leur méfiance. Un grand nombre se tenaient debout faute de place pour s’asseoir, et l’on voyait parmi eux beaucoup de femmes. Tous buvaient de la détestable eau-de-vie de grain ou bien de la bière. Quant au vin, il est d’un prix trop élevé pour qu’ils puissent y atteindre. Je me suis donc contenté de suivre toutes ces personnes dans la rue, où beaucoup s’arrêtaient chez les épiciers pour boire de l’eau-de-vie avant d’entrer au cabaret, et où j’entendais
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jusqu’aux enfants dire les paroleâ les plus obscènes. Je puis l’affirmer , je n’ai jamais vu h la fois autant de saletés , de misères , de vices, et nulle part sous un aspect plus hideux, plus révoltant. Et que l’on 11 e croie pas que cet excès du mal soit offert par quelques centaines d’individus seulement; c’est, à des degrés divers, par la grande majorité de 3,000 qui habitent le quartier de la rue des Etaques, et par un plus grand nombre d’autres encore qui sont groupés, distribués dans beaucoup de rues, et dans peut-être soixante cours plus ou moins comparables à celles dont j’ai parlé.
« Mais si l’on voit à Lille , ajoute ensuite le même auteur, un nombre très-considérable d’ouvriers tels que ceux de la rue des Etaques et des cours voisines, un plus grand nombre encore sont loin d’offrir *e spectacle de misère et de dégradation pro<wie dont je viens de présenter le trop fiueie tableau, quoiqu’ils ne gagnent pas toujours, à beaucoup près, de meilleurs salaires. Mais propres, économes, sobres surtout, ils savent avec la même rétribution d’une journée de travail, se loger, s’habiller, se mieux nourrir, en un mot pourvoir plus complètement à leurs besoins. 11 serait superflu, je crois, d’en parler ici plus longuement. J’ajouterai pourtant que beaucoup cherchent, dans le choix de leurs demeures, à se rapprocher des autres ouvriers de bonne conduite, et s 6
habitent ainsi le quartier Saint-André, comme les misérables dont il s’agissait tout à l’heure habitent surtout le quartier Saint-Sauveur et celui de la rue des Etaques. »
Il est impossible de faire ressortir avec plus d’évidence une des causes de la misère des classes ouvrières. Le môme salaire qui suffit aux uns , laisse les autres dans la plus profonde dégradation. Le philanthrope ne voit pas en général, ou ne veut pas apercevoir, cette cause , et il se garde par cela môme de signaler le fait latéral qui affaiblirait tout au moins ses assertions sur la situation des classes ouvrières. Le rigoriste au contraire ne verra d’autres causes à la misère que l’ivrognerie et la débauche des ouvriers; il affirmera que la sobriété et une conduite réglée sont des moyens radicaux pour ramener l’aisance dans la demeure des travailleurs , et qu’il ne dépend, par conséquent, que d’eux de sortir de l’état misérable où ils se trouvent. Ces vues extrêmes sont également inexactes.
Nous n’avons pas besoin de répéter ce que nous avons déjà dit de cette manière de former un jugement sur un fait particulier et de déduire d’une situation exceptionnelle un argument général contre tel système économique.
Quant aux désordres des classes ouvrières , la simple réflexion suffit pour prouver qu’il faut un concours de plusieurs circonstances pour les
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atténuer. Lorsqu’un vice a jeté de profondes racines dans toute une classe de la société , on ne l’extirpe pas sans de prodigieux efforts , et cette classe elle-même , abrutie par ce vice, n’aura certes pas l’énergie nécessaire pour prendre l’initiative d’un amendement et d’une réforme.
11 faut donc que l’impulsion vienne d’ailleurs, des classes supérieures, et spécialement des maîtres et des entrepreneurs. On conçoit qu’il n’y a ni règles ni moyens pratiques uniformes pour atteindre le vice à sa base et en combattre les conséquences. Ces moyens subissent l’influence des localités et du milieu où il faut agir. A Sédan , par exemple , les chefs des premières maisons se sont réunis pour réprimer l’ivrognerie. Leurs moyens consistent à prévenir, autant qu’ils le peuvent , les chômages, à conserver leurs emplois aux ouvriers qui tombent malades , en un mot , à bien traiter tous ceux dont ils sont contents, à se les attacher ; mais aussi à qe jamais admettre un ivrogne dans leurs ateliers, à renvoyer, pour ne plus le reprendre, tout homme vu ivre, et à punir de la même peine l’absence des ateliers le jour du lundi. On est ainsi parvenu à diminuer à tel point ce vice parmi les ouvriers de Sédan, qu’on ne voit que très-rarement, les dimanches ou les lundis , des hommes ivres dans les rues. Il est vrai qu’on n’opère que peu de conver-
sions, mais comme les ivrognes ne trouvent plus de travail dans le pays, d’ordinaire ils émigrent.
La réforme ne profite donc qu’à la nouvelle génération , à celle qui n’a pas encore éprouvé la contagion du vice ; mais c’est déjà un immense progrès , quoique cela indique la nature des obstacles qui s’opposent à la régénération des classes ouvrières.
Les causes qui engendrent l’ivrognerie sont nombreuses. En première ligne se présente le mauvais exemple que reçoivent les enfants dans leur famille, puis le choix d’un métier qui compte beaucoup d’ivrognes , les habitudes de débauche et de désordre qu’entraînent l’organisation du compagnonnage et le travail en commun dans les ateliers des manufactures , l’oisiveté complète les jours de dimanche , les suspensions de travail et tous les chômages de courte durée ; le bas prix de l’eau-de-vie et des liqueurs spiritueuses , et le grand nombre de cabarets où l’on boit à toute heure et sans mesure; enfin le défaut ou l’oubli des principes religieux ou moraux.
On voit que, pour atteindre ces diverses causes , si toutefois cela est possible , il faudrait le triple concours du gouvernement, des maîtres et des ouvriers. Il ne s’agit pas seulement de décréter des réformes, mais encore de les suivre une fois qu’on en a admis les moyens pratiques. La liberté du travail, qui est le grand stimulant de
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la production et la meilleure égide des droits de chacun, ne résout cependant pas toutes les questions , et , en laissant un champ plus vaste à notre activité, elle ouvre aussi une porte plus large à nos mauvais penchants. Mais il est possible de combattre ceux-ci et d’atténuer leurs conséquences sans entraver cette liberté, et sans revenir à des institutions et à des règles qui prononcent l’exclusion des uns au profit des autres , et engendrent bien plus sûrement l’inégalité et la misère que la concurrence universelle.
L’imprévoyance est une autre cause de la misère des ouvriers. Dans les villes manufacturières du Nord, à Roubaix, à Saint-Quentin, à Amiens , à Rouen , à Elbeuf , à Sédan , le luxe des habits et le goût de la toilette, dit M. Vil— lermé, sont poussés très-loin, surtout chez les filles d’atelier. C’est au point que, les dimanches et les jours de fêtes, dans beaucoup de villes de France, celles du Midi exceptées, on pourrait confondre , au premier abord , une partie des ouvriers et des ouvrières de nos manufactures avec la classe bourgeoise , tant leur mise est recherchée. 11 va sans dire que cette observation ne s’applique pas à tous les ouvriers , car ils ne sont pas tous également bien vêtus , mais à ceux qui consacrent cette portion du salaire qui devrait former leur épargne, à des vêtements et à des objets de toilette qui ne sont pas
de première nécessité. Les gains deviennent alors insuffisants, et lorsqu’il arrive un accident ou un moment de chômage, la détresse est inévitable.
Les conséquences du libertinage sont tout aussi faciles à apprécier, et ce genre de désordre, qui résulte en partie du mélange des sexes dans les ateliers , exerce dans les villes manufacturières l’influence la plus désastreuse sur la condition matérielle des travailleurs.
Maintenant il est permis de se demander si l’accroissement des salaires donnerait plus d’aisance aux ouvriers des deux sexes qui vivent dans l’ivrognerie, la débauche, le libertinage et l’imprévoyance. Il ne faut pas une grande pénétration pour arriver à la négative, et il faudrait avoir une singulière idée des penchants et des habitudes de l’homme, pour soutenir qu’un accroissement des ressources qui alimentent le vice, serait de nature à détruire ce vice. Il faut d’autres moyens, et, comme il est à peu près impossible d’agir efficacement sur une génération déjà corrompue, on doit chercher à soustraire la jeunesse , autant que possible , à la funeste influence de l’exemple. Ainsi, ce n’est pas dans une nouvelle répartition des produits du travail qu’on peut trouver les remèdes à la misère des ouvriers. Élevez tous les ouvriers au môme niveau moral , donnez-leur à tous l’amour du travail, des habitudes d’ordre et
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d’économie , et alors vous serez déjà parvenus à les faire vivre de leur salaire, à l’instar de ces travailleurs d’élite qu’on trouve à Sédan, à Elbeuf, à Tarare et dans plusieurs autres villes manufacturières, et surtout dans les industries parcellaires où les maîtres et les entrepreneurs sortent presque toujours de la classe ouvrière.
Nous n’hésitons pas à dire que le compagnonnage, tel qu’il existe aujourd’hui chez les ouvriers, est une cause grave de désordre. Les inimitiés qui régnent non-seulement entre les différents corps de métiers, mais souvent dans la même profession, donnent lieu à des rixes sanglantes, à des chômages et à des réunions où la tempérance et la sobriété ne sont ordinairement pas assez respectées. 11 y a dans le compagnonnage encore des formes barbares qui sont un obstacle à l’amélioration morale des ouvriers et qui perpétuent les haines aveugles qui existent entre certains corps de métiers (1).
(1) Le livre du Compagnonnage d’Agricol Perdiguier , donne une idée assez précise des formes organiques et des coutumes du compagnonnage. Ces associations, d’après l’auteur, se perdent danslanuit des temps, et les différents corps de métiers qui en acceptent les règles font quelquefois remonter leur origine bien au delà de Jésus-Christ.
Le compagnonnage reconnaît trois fondateurs principaux. 11 forme plusieurs devoirs et se divise en un grand nombre de sociétés. Les tailleurs de pierre, Compagnons étrangers, dits les Loups, les menuisiers et les serruriers, du Devoir de Liberté , dits les Gavots , reconnaissent Salomon : ils affirment que ce roi.
Le compagnonnage paraît surtout institué pour servir de point d’appui aux rapports entre les maîtres et les ouvriers. C’est le compagnonnage qui est la source des coalitions, du
pour les récompenser de leurs travaux, leur donna un Devoir el les unit fraternellement dans le temple, oeuvre de leurs mains.
I.es tailleurs de pierre, Compagnons passants dits les Loupsgaroux, les menuisiers el serruriers du Devoir, dits les Dévorants, prétendent aussi être sortis du temple : maître Jacques, fameux conducteur de travaux dans cet édifice, les aurait fondés.
Les charpentiers, Compagnons passants ou Drilles, se donnent la même origine que les précédents; ils seraient donc sortis du temple, et le père Soubise, savant dans l’art de la charpente, serait leur fondateur.
Une multitude d’aulrex sociétés sont sorties de celles qu’on vient de nommer. Ainsi les enfants de Salomon divisés à l’origine en trois corps, en forment aujourd'hui quatre. Des charpentiers, appelés d’abord Renards de liberté, puis Compagnons de liberté, se sont placés à côté des enfants de Salomon. Les enfants de maître Jacques se sont donné volontairement des auxiliaires. Enfin ceux du père Soubise, qui ne composaient dans l’origine qu’un seul corps d’étal, en forment trois maintenant.
Voila les traditions populaires; mais le petit livre de M. Perdiguier contient, dans le deuxième volume, page 171, sur le compagnonnage, des détails beaucoup moins problématiques. L'auteur trouve l’origine du compagnonnage en Judée el en Egypte, et il s’ellorcede faire voir comment il s’est déplacé el perpétué jusqu’il nos jours.
Sans vouloir exposer ici les coutumes du compagnonnage nous emprunterons cependant au livre de M. Pcrdiguicr quelques détails qui donneront une idée de certaines formes brutales qui existent dans ces associations. Voici pour le Topage:
Si deux compagnons se rencontrent sur une route, ils se /«•
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chômage et d’une foule d’excès et de violences commis par les ouvriers.
§ 111. — Coalitions.
On confond quelquefois les coalitions des ouvriers avec les effets de ces coalitions. Certains novateurs voient dans les premières des
petit. Voici comment. Etant à une vingtaine de pas l’un de l’autre, ils s'arrêtent, prennent une certaine pose, et ces demandes et ces réponses sont hautement articulées : — Tope! — Tope! — Quelle vocation? — Charpentier; et vous, le pays? — Tailleur de pierre. — Compagnon? — Oui, le pays; et vous? — Compagnon aussi. — Alors ils se demandent de quel côté ou de quel Devoir. S’ils sont du môme, c’est une fêle, ils boivent k la môme gourde ; si un cabaret se trouve prêsde lit, on y va choquer le verre. Dans le cas contraire, ce sont des injures d’abord, et puis des coups. II est vrai que dans l’origine le topage n’avait qu’un but louable , des ouvriers, ne voulant pas se rencontrer sans sympathiser ensemble, l'adoptèrent; mais malheureusement la chose la plus douce est devenue la plus détestable.
Les compagnons se battent quelquefois par masses; cependant aujourd’hui ces batailles sont moins fréquentes et moins sanglantes qu’autrefois. Vers 1730 il y eut dans ht plaine de la Cran une affaire très-grave. Les compagnons de Salomon d’une part, et ceux de Jacques et de Soubise de l’autre, se trouvèrent en présence. Les villes de Marseille, d’Avignon, de Montpellier, de Nîmes fournirent leur contingent qui arriva au jour convenu sur le lieu désigné. Les ouvriers étaient armés de compas, de bâtons et d’armes h feu. Beaucoup d’entre eux restèrent sur la place, car la mêlée fut longue et terrible, et cc n’est qu’avec peine que les troupes parvinrent h rétablir l’ordre. En 1810 un combatsemblableeutlieuprèsde Lunel. Enl82aell827 il y eut aussi des combats 1» Nantes et à Bordeaux qui occasionnèrent la mort de piusieurs ouvriers. A Paris, ces conflits ne sont pas rares, et l’autorité veille sans cesse pour les réprimer.
symptômes de misère. « Les coalitions, disentils, indiquent assez le malaise où gémissent les travailleurs, et ces désordres démontrent péremptoirement que l’industrie a besoin d’être organisée. » C’est aussi des coalitions qu’ils déduisent la nécessité de réglementer les profits du capital et le taux des salaires.
Les coalitions n’ont pas toujours le même caractère ; tantôt leur but est d’obtenir un accroissement des salaires; tantôt elles se dirigent contre les machines, contre des procédés nouveaux qui réduisent ou qui simplifient la maind’œuvre; tantôt encore leur seul motif est la vengeance ou l’animosité des ouvriers.
Elles sont rarement la conséquence de la misère ou du malaise ; car, pour obtenir une augmentation des salaires ou une diminution dans la durée de la journée, les ouvriers choisissent invariablement le moment où le travail est abondant, très-demandé, et par conséquent mieux rétribué que dans les temps de crise et de chômage. Ils espèrent, dans ces moments-là, imposer la loi aux maîtres et les contraindre à augmenter les salaires , sous peine de voir leurs ateliers déserts ou livrés à la destruction. Les ouvriers se coalisent donc au moment où ils sont dans une condition relativement meilleure ; non pas quand le travail manque, mais au contraire lorsqu’il est très-offert et qu’ils n’ont pas à craindre les atteintes de la misère.
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En Angleterre, les coalitions n’ont lieu qu’ autant que la classe d’ouvriers qui a jeté l’interdit sur une usine, ou sur une industrie tout entière, possède un fonds suffisant pour pouvoir soutenir le chômage pendant un certain temps. On a vu de cette manière dépenser improductivement des centaines de mille francs, et les ouvriers, après l’absorption de ce pécule, rentrer pacifiquement dans les ateliers sans avoir obtenu l’accroissement de salaire qu’ils avaient demandé.
Il est vrai que les choses ne se passent pas toujours de môme, et que souvent les excès des ouvriers nécessitent l’intervention de la force armée et donnent lieu à des procès criminels. L’introduction des machines dans une industrie déplace la main-d’œuvre et entraîne des souffrances momentanées parmi les ouvriers de cette industrie; mais l’expérience a prouvé que les mécaniques, en imprimant un nouvel essor à la fabrique, exigent un travail manuel complémentaire, supérieur à la main-d’œuvre antérieurement consacrée à la môme production, et ce retour s’établit en général avec assez de rapidité. La transition, sans doute, est douloureuse; mais il n’y aurait qu’un moyen de l’éviter : ce serait de proscrire l’emploi de toute machine nouvelle, et mieux encore, de revenir aux procédés élémentaires employés dans les premières périodes de l’industrie manufactu-
rière. Que pourrait une organisation du travail contre les inconvénients de la transition, et à l’instant même où le manufacturier engage un nouveau capital dans son industrie ? Les profits que donnera ce capital n’existent pas encore, et il serait dès lors assez difficile de les attribuer aux ouvriers. Le bris des machines ruine le maître sans bénéfice pour le travailleur.
L’Angleterre est par excellence le pays des coalitions; il s’est fait là en ce genre des choses qui sont à la fois merveilleuses et absurdes. On y a vu des milliers d’ouvriers obéir à une impulsion unique, dépenser leurs épargnes de plusieurs années jusqu’à la dernière obole, attendre stoïquement leur ruine en provoquant celle des entrepreneurs, et passer, en un mot, d’une situation prospère à un état de complète misère; et tout cela, pour obtenir un accroissement de salaire qui n’aurait pu compenser les pertes au-devant desquelles ils allaient volontairement.
Jusqu’en 1824, époqueà laquelle leparlement fit une loi pour abroger tous les actes antérieurs qui s’opposaient à l’association des ouvriers entre eux, les liaisons et les réunions des travailleurs étaient naturellement secrètes, et les coalitions par conséquent plus difficiles ; néanmoins, elles furent encore assez fréquentes (1). En 18 12 les tisserands de Glasgow
(I) Syraons, Arts and artisans.
l rc PARTIE. CHAPITRE IV.
décrétèrent une suspension générale des travaux; le chômage, accompagné de violences nombreuses contre les ouvriers qui ne voulurent pas s’y soumettre, se renouvela dans la même ville en 1822.
Les mineurs écossais étaient également parvenus en 1818 à suspendre les travaux dans tous les districts. Les membres de ces associations étaient astreints au serment et au silence Je plus absolu. Les associations elles-mêmes avaient leurs registres, leurs caisses et leurs ramifications. Mais cette organisation clandestine manquait de la liberté d’action nécessaire.
Après la loi de 1824, les associations se multiplièrent avec une grande rapidité, et s’étendirent bientôt à toute la Grande-Bretagne. Elles prirent en général le nom de Trades unions.
Ces agrégations avaient pour but principal d’arriver à la fixation des salaires, et à la limitation du nombre des apprentis (1).
(1) Ou trouve dans l'enquête fuite en 1838, sur les associations d'ouvriers les détails suivants : Les ouvriers imprimeurs de Dublin ont formé, vers 1826, avec le concours de M. O'Connell, une association, dont un comité dirige les affaires. Ce comité lie tolère que quatre apprentis dans chaque imprimerie, et le taux des salaires a été imposé aux maîtres. A la suite de ces décisions, plusieurs imprimeries ont été forcées de réduire considérablement leurs travaux et de renoncer b certaines entreprises lucratives. Le compagnonnage des peintres en bâtiments de Dublin ne tolère, d’après ses règlements, que deux apprentis chez un maître. Mêmes prescrip-
94 OBSERVATIONS Sl'll LÉTAT DES CLASSES OI VR1ÈBES.
Lorsque le maître n’accepte point les conditions proposées par le comité du compagnonnage, on lui envoie une députation ; s’il ne cède pas, on décrète une suspension de travail ( lurnoul ou slrike). Cette suspension est partielle ou générale. Dans le premier cas, l’entrepreneur se tire facilement d’affaire , en faisant venir des ouvriers des contrées voisines ; dans le second, les ouvriers résistent jusqu’à l’absorption complète du fonds de l’association.
A. Manchester il y a eu de grands chômages en 182G, 4829, 1833, 1837, 1842, et chaque fois, les ouvriers ont été forcés de renoncer à leurs prétentions. Des sommes énormes ont été ainsi dépensées improductivement, et souvent les lumouls connue en 1842 ne se sont terminés que par l’effusion du sang des ouvriers.
Le chômage qui eut lieu en 1837, parmi les fdeurs de Glasgow, a duré près de quatre mois et n’a pas coûté moins de six cent mille francs aux ouvriers. Après cette longue suspension des travaux, qui les avait plongés dans la plus extrême misère, ils sont tous rentrés sans condition dans les ateliers, acceptant les salaires qui leur étaient offerts par les entrepreneurs.
En 1843 il y eut un véritable combat dans les
lions chez les compagnons plâtriers pour le nombre des apprentis.
l re PARTIE. — CHAPITRE IV. 95
rues de Manchester, parce qu’un fabricant de tuiles avait augmenté la dimension des briques sans accroître les salaires. L’interdit fut d’abord jeté sur l’usine. Les maîtres se procurèrent dans le voisinage d’autres ouvriers ( Knol> sticks ) (1) et ils firent garder la fabrique par une douzaine d’hommes armés. Mais un soir, vers dix heures, les ouvriers congédiés arrivèrent en bon ordre, et munis de fusils sur le premier rang ; ils attaquèrent l’usine, quoique la caserne d’infanterie ne fût éloignée que de quatre ou cinq cents pas. Ils firent feu sur les gardiens, pénétrèrent dans la cour et détruisirent en un clin d’œil toutes les tuiles qui s’y trouvèrent. Cette besogne faite, ils entrèrent dans le bâtiment, brisèrent les ustensiles, les meubles et les instruments. Les gardiens s’étaient retirés derrière un mur d’où ils tirèrent sur les assaillants qui se trouvaient éclairés par le feu d’un fourneau en pleine activité. Au bout d’une demi- heure et quand tout fut détruit, la troupe arriva; mais les ouvriers eurent le temps de s’évader, et ils se retirèrent sur Eccles, à trois lieues de Manchester où, après avoir fait l’appel des leurs, ils se dispersèrent.
Nous pourrions multiplier à l’infini les exem-
(I) On appelle Knobxticks , les ouvriers qui ne sont pas dans le compagnonnage ou s’en détachent et ne prennent aucune part au tumout. Ils continuent à travailler dans les usines
pies de ce genre, mais nous ne ferions que reproduire les mêmes violences, les mêmes résultats désastreux et pour les maîtres et pour les ouvriers; car pour ceux-ci, l’issue finale de ces sortes d’expéditions est presque toujours la cour d’assises, la prison, ou la déportation.
Cependant nous croyons utile de reproduire encore les détails d’un turnoul qui a été décrété en IBM dans presque tous les districts houillers de l’Angleterre.
Quoiqu’on ait fait une loi sur le travail dans les mines, il existe néanmoins encore de grands abus dans les exploitations de cette nature, et un système arbitraire d’amendes et de retenues donne souvent lieu à de criantes injustices. Des résistances s’organisèrent, de toutes parts en
1843, pour obtenir de meilleures conditions; ce furent principalement les chartisles qui se mirent à la tête des associations et dirigèrent les meetings. L'Union nomma pour son procureur général l’avocatchartiste, Roberts, de Bristol et, lorsque les contrats expirèrent, le 31 mars
1844, les mineurs firent rédiger par Roberts les i conditions auxquelles ils consentaient à les renouveler (1).
sur lesquelles pèse l’interdit. M.iis ils sont exposés aux plus grands dangers, souvent baltns, mulilôs et quelquefois assassinés.
(1) Voir pour l'Iiistoire de ce chômage le journal intitulé the Miner' s advocate , créé pour les besoins delà cause, k Newcastle
l re PARTIE. CHAPITRE IV. 97
Voici en substance ces conditions : 1° rémunération d’après le poids et non plus d’après la mesure du charbon; 2“ fixation du poids par des balances publiques , surveillées par des inspecteurs; S” engagements semestriels ; 4° suppression du système pénal et paiement des quantités de charbon réellement livrées ; 5° obligation des propriétaires de garantir aux ouvriers engagés au moins quatre journées de travail par semaine ou le salaire de ces quatre journées. Ces conditions furent présentées aux propriétaires des mines (1) qui déclarèrent ne pas reconnaître l’existence de l 'union et ne pas vouloir traiter avec les mineurs individuellement.
Ce fut le signal d’un chômage universel , et le 31 mars 18 44 , 40,000 mineurs déposèrent leurs outils dans les comtés de Northumberland et de Durham. Ce fonds commun de l’association s’élevait à près de six cent mille francs, et on était en mesure de donner pendant plusieurs mois un subside de deux à trois shillings par semaine à chaque famille de mineur. L’avocat
npon Tyne, etc.; l’ouvrage allemand intitulé: Die Lage (1er arbeitenden Klasse in England; la situation des classes ouvrières en Angleterre. Ce livre est écrit dans un esprit comraun isle; cependant l’auteur a très-bien observé les faits sur les lieux mêmes.
(1) Les mineurs appellent les propriétaires des mines, rois du charbon , comme les ouvriers des manufactures de coton appellent les chefs de ces fabriques lords du coton.
98 OBSERVATIONS Sl'R L ETAT UES CLASSES OUVRIÈRES.
Roberts organisa l’agitation dans toute l’Angleterre, et l’union prit chaque jour une étendue plus formidable.
Aussi longtemps que le fonds commun ne fut pas épuisé, l’énergie des ouvriers se soutint; mais, déjà, vers le commencement de l’été ils furent exposés aux plus rudes privations. Au bout de quatre mois, les familles étaient plongées dans la plus grande misère, le crédit se trouvait épuisé, toutes les ressources manquèrent à la fois et ce qui aggravait leur situation, c’est que les propriétaires de mines avaient fait venir des ouvriers de l’Irlande et des parties les plus éloignées du pays de Galles. Alors , et après un chômage de près de cinq mois , les mineurs se rendirent; ils renoncèrent à leurs prétentions, ['union fut dissoute, et l’avocat Roberts abandonné.
L’histoire des coalitions en Angleterre n’est qu’une série de douloureuses déceptions pour les ouvriers. Les résultats ont été presque invariablement les mêmes partout. Ou les ouvriers ont été forcés de rentrer dans les ateliers après des chômages plus ou moins longs, et cela aux conditions que leur offraient les maîtres ; ou ils sont parvenus à amoindrir certaines industries, ou enfin ils ont subi l’action pénale des lois pour avoir troublé l’ordre, attaqué les personnes et détruit les propriétés. Dans les cas très-rares où ils ont imposé des tarifs et des conditions
l re PARTIE. CHAPITRE IV. 99
aux maîtres, ils ont presque toujours été les premiers à renoncer à ces tarifs et à ces conditions.
La suspension des travaux porte, il est vrai, un préjudice considérable aux entrepreneurs, et amène la ruine de quelques-uns d’entre eux. C’est là un résultat qui peut flatter des sentiments de haine et de vengeance , mais qui, à coup sûr, est plus nuisible qu’utile aux ouvriers. Et cependant les ouvriers anglais peuvent se coaliser sans contrevenir aux lois ; ils peuvent se réunir, discuter leurs intérêts, traiter collectivement avec les maîtres sans que l’autorité s’en mêle. Eh bien! malgré ces avantages, l’issue des coalitions est toujours la même , d’abord par la situation plus forte des maîtres, et ensuite par les nécessités du capital qui recueille les profits dans la mesure de son utilité et de sa puissance.
Quand les coalitions prennent un caractère violent et destructif, elles sont bien plus désastreuses encore. Lorsque à la fin de 1844, les fileurs et les tisserands de la Bohême et de la Silésie brisèrent les machines et les appareils mécaniques qui modifiaient leur industrie ; ils empiraient leur condition et dans le présent et dans l’avenir. Les machines ne marchent jamais seules, il leur faut toujours la direction et le secours de l’ouvrier. Brisez les machines dans un lieu, elles prendront d’autant plus de déve-
loppement dans un autre, et l’ouvrier qui a détruit une mécanique, ne rétablit point pour cela les anciens procédés de son industrie, il éloigne seulement les chances d’une occupation future.
En France, les coalitions ne se produisent jamais sur une aussi vaste échelle , et les chômages n’ont pas chez nous autant de durée et d’intensité qu’en Angleterre. Cela tient à plusieurs causes : nous avons une loi qui réprime les coalitions; notre système manufacturier est moins développé ; la condition générale de l’ouvrier français, eu égard à ses besoins, est meilleure que celle de l’ouvrier anglais ; enfin, les corporations existent encore dans la circonscription des villes anglaises , et les ouvriers présentent par conséquent des masses plus compactes et plus unies que les ouvriers français.
Cependant chez nous aussi, et abstraction faite de la sanction pénale qui atteint les ouvriers, les coalitions ont toujours eu un résultat fâcheux pour les travailleurs. La faible augmentation de salaire qu’un certain nombre d’ouvriers charpentiers ont obtenue par le chômage prolongé de l’été 1845 ne compense pas à beaucoup près les pertes et les inconvénients qu’ils ont éprouvés par cette longue inaction. Voyez l’issue de toutes les coalitions qui se forment à Paris ou dans les départements! Elles laissent toujours les ouvriers plus pauvres qu’avant la
l re PARTIE. CHAPITRE IV. 101
lutte, et ne font que troubler leurs relations avec les maîtres.
Ainsi, les coalitions par leurs formes et par leurs effets actuels sont un incident désastreux dans la série des travaux qui concourent à la production. Mais ce n’est pas à dire que dans ces luttes les maîtres aient invariablement raison, que la loi traite d’une manière équitable les deux parties, et qu’il faille proscrire les associations pacifiques des ouvriers qui ont pour objet des mesures communes pour améliorer sans violence leur situation , et sauvegarder leurs intérêts. La loi sur les coalitions, telle qu’elle existe aujourd’hui en France, a besoin d’être revisée, d’abord parce qu’elle n’est presque jamais appliquée aux maîtres, et en second lieu parce qu’elle est un obstacle aux associations régulières des ouvriers.
Ces associations ne doivent du reste avoir aucun des caractères des coalitions si fréquentes en Angleterre et chez nous. Loin de fortifier l’antagonisme entre les maîtres et les ouvriers, elles doivent adoucir les mœurs de ces derniers, et leur permettre l’emploi de tous les moyens légitimes pour arriver à la détermination exacte du rapport entre les profits et les salaires. C’est ainsi qu’on détruira, en partie, du moins, une des causes du malaise et de la misère des ouvriers *, c’est ainsi qu’on parviendra à transformer des coalitions violentes en réunions paisi-
102 OBSERVATIONS SUR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.
blés où la raison et l’équité finiront par présider à la pondération des intérêts, autant que cela est possible dans les affaires humaines où les droits , les besoins et les prétentions individuelles sont sans cesse en cause.
§ IV. — Crises commerciales.
Les crises commerciales comme les coalitions sont des causes accidentelles de malaise et de misère. A mesure que le régime industriel deviendra plus stable et plus régulier, les crises commerciales deviendront moins nombreuses et moins intenses. Les expériences faites depuis trente ans profiteront à l’industrie et au commerce, et dans l’avenir les grands États producteurs seront moins exposés à souffrir de l’encombrement et de la dépréciation des marchandises.
Les crises commerciales ont plusieurs causes; mais la plus ordinaire, la plus énergique se trouve dans la trop grande multiplication de l’agent de la circulation , c’est-à-dire dans l’émission désordonnée des billets de banque.
C’est ainsi que se sont formées la plupart des crises de l’Angleterre et des États-Unis. Les banques abusent de la facilité qu’elles ont d’escompter au moyen de leurs billets des effets de commerce , et les entrepreneurs trouvent à leur tour dans cette facilité des ressources pour éten-
I ro PARTIE. CHAPITRE IV. 103
dre leurs affaires. Il arrive alors que les entreprises sont d’une part tout à fait hors de proportion avec les capitaux réels qu’elles possèdent et de l’autre qu’une production exagérée dépasse de beaucoup les besoins de la consommation.
En 1825, les banques anglaises avaient considérablement augmenté l’émission de leurs billets. Cette masse de papier fit naître mille entreprises extravagantes. Outre les spéculations sur les emprunts et sur les mines d’Amérique, les manufactures de tout genre en profitèrent pour étendre leur production ; on créa aussi des fabriques nouvelles, et l’exportation prit tout à coup des proportions extraordinaires.
Mais la réaction arriva bientôt , parce qu’on avait dépassé de toutes parts les besoins de la consommation. Les mêmes retours surviennent toujours dans les mêmes circonstances.
Dès que la masse des billets a dépassé une certaine limite, l’équilibre entre l’unité monétaire et ces billets se trouve détruit, et les porteurs viennent aux banques pour échanger leur papier contre des valeurs métalliques. Les causes de ce mouvement sont simples : lorsque la circulation en papier dépasse les besoins, les billets se déprécient, et il faut alors des sommes plus élevées en papier qu’en numéraire métallique pour acheter la même quantité d’objets. Les porteurs de billets n’hésitent
pas dans ces circonstances à en demander le remboursement aux banques. Il arrive alors de deux choses l’une : ou les établissements de crédit continuent à rembourser les billets en se procurant le numéraire métallique par de grands sacrifices, ou ils suspendent leurs payements comme cela est arrivé souvent aux États-Unis. Dans les deux cas, l’escompte cesse aussitôt, et les chefs d’entreprise se trouvent privés des ressources sur lesquelles ils avaient compté. Ils sont donc forcés, non-seulement d’arrêter leurs opérations, mais encore de faire des liquidations onéreuses, de vendre à perte les marchandises fabriquées, de suspendre le travail dans les manufactures, et de congédier une portion ou la totalité de leurs ouvriers.
Danscescrises,les ressourcesmétalliquessont d’autant plus rares que la masse des billets a fait disparaître une plus grande quantité de métaux précieux , employés ordinairement en achats de marchandises étrangères. Car le papier des banques, tant qu’il conserve son crédit, chasse l’or et l’argent de la circulation ; c’est ainsi que les banques américaines avaient fait disparaître à différentes époques, et notamment en 1838, presque toutes les valeurs métalliques, qui s’exportaient à la faveur du change. Mais lorsqu’un beau jour les banques refusèrent de payer, toutes les entreprises furent atteintes simultanément, et des milliers d’ouvriers se trouvèrent
l re PARTIE. CHAPITRE IV. 105
déplacés à la même heure, des milliers d’entrepreneurs et de négociants possesseurs de billets de banque étaient ruinés.
Les crises se préparent avec plus ou moins de lenteur et se déclarent avec plus ou moins d’éclat. Souvent les produits, manufacturés par cet excédant qu’on introduit dans le médium circulant, sont exportés pour les régions lointaines. L’encombrement se forme dans les ports et sur les marchés étrangers , mais il n’est connu qu’au bout d’un certain temps. Les expéditions anglaises, par exemple, qui ont été dans différentes circonstances envoyées avec trop de profusion dans l’Inde ont encombré les marchés de ce pays. Mais il fallait plusieurs mois pour faire arriver la nouvelle de cette situation dans la mère-patrie. Pendant ce temps les fabriques conservaient leur activité, et l’on aggravait ainsi le mal , en travaillant pour une contrée où le trop plein existait déjà. Les faits une fois constatés , on perdait temporairement un débouché et on exposait les travailleurs des manufactures à de longs chômages.
Les crises commerciales ont quelquefois en Angleterre une autre origine ; elles dérivent de l’insuffisance des récoltes en céréales. Quand la Grande-Bretagne manque de blé, elle s’adresse plus particulièrement aux producteurs de la Baltique , de la mer Noire et de l’Amérique du Nord. Mais , comme ses lois sur les cé-
10G OBSERVATIONS SLR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.
réales, son tarif gradué, sont un obstacle au commerce régulier des blés , ces importations exceptionnelles ne sont pas soldées de la même manière que les autres produits qu’elle tire des pays étrangers , c’est-à-dire ce n’est plus un échange de marchandises , et il faut payer les blés en or. Aussi, quand l’importation des blés étrangers se fait sur une grande échelle , on est exposé à un autre péril, celui de la rareté du numéraire.
Dans ces cas le travail manufacturier se trouve atteint d’une autre manière. Le prix du pain baisse à la vérité , mais l’exportation de l’or a diminué la masse des capitaux et considérablement augmenté le taux de l’escompte. La production et le commerce d’exportation se ralentissent à la fois et alors les classes ouvrières sont exposées au chômage etcondamnéesàl’inaction.
Cette complication résulte en très-grande partie de la circulation comparativement trèsfaible de l’Angleterre. La masse du numéraire est une fois plus forte chez nous que chez nos voisins; mais cette différence est compensée de l’autre côté du détroit par la rapidité de la circulation. Dans les temps ordinaires , cet état de choses, non-seulement ne présente aucun inconvénient, mais il offre encore des avantages trèsréels, en ce qu’il produit une économie dans l’emploi des métaux précieux (1).
(1} En Angleterre presque (mile la masse du numéraire est
I re PARTIE. CHAPITRE IV. 107
Cependant lorsqu’on entame cette masse de numéraire rigoureusement nécessaire , la gène se manifeste tout aussitôt et une réduction de 200 millions de francs seulement sur le fonds métallique est de nature à causer une perturbation. On comprend que lorsque l’importation des céréales se fait dans de grandes proportions, on ne peut la solder ni en billets de banque, ni en traites. Les premiers seraient aussitôt convertis sur les lieux mêmes en or, et les secondes ne seraient qu’un expédient momentané et coûteux qui n’empêcherait point en définitive la sortie de l’or en retour des blés étrangers apportés en Angleterre (1).
En Amérique , comme en Angleterre , la spéculation contribue à augmenter les embarras qui résultent d’une émission et d’un emploi désordonné des billets de banque et d’un déve-
Iivrt’'e h la circulât ion on déposée dansles établissements de crédit. Les particuliers n’ont jamais chez eux aucune somme importante, et les banquiers auxquels ils laisseul leurs fonds courants sans intérêts, se chargent des paiements qu’ils ont h faire. D’un autre côté, l’acquittement des effets se fait, à Londres surtout, d’une manière très-ingénieuse. Tous les jours, à quatre heures, les encaissements viennent se balancer au clearinghouse; les paiements s’effectuent au moyen de transports et de virements, et se soldent ainsi le plus souvent avec des appoints dont l’importance totale ne dépasse pas quelques centaines de livres.
(1) Les deux tableaux suivants, dont l’un contient les chiffres d’importation des blés étrangers en Angleterre, et l’autre
108 OBSERVATIONS StR L ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.
lopperaent illusoire du crédit au moyen de l’escompte. Comme le régime manufacturier est peu développé aux États-Unis, la spéculation
la situation des réserves métalliques de la banque, peuvent donner une idée de l'influence qu’exerce l’entrée des blés sur la circulation dans la Grande-Bretagne.