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SITUATION COMPARÉE DES CLASSES OUVRIÈRES

Le régime manufacturier est , comme nous l’avons déjà dit plusieurs fois, une propriété des temps actuels , car ce n’est que depuis un demi-siècle qu’on trouve en France , en Angleterre et dans quelques autres pays de grands ateliers avec plusieurs centaines de travailleurs dirigeant et complétant les fonctions des machines , mues elles-mêmes par des cours d’eau ou par de grands appareils à feu. C’est à ce fait, c’est-à-dire au développement du travail , à l’application des machines , à l’extension et au perfectionnement de la production que les philanthropes et les réformateurs attribuent le malaise des classes inférieures de la société.

Nous apprécierons la valeur de cette assertion par l’examen et le rapprochement des faits, par l’étude attentive de quelques phénomènes particuliers qui peuvent servir à constater la situation des classes inférieures à des époques différentes, et enfin par des observations qui découlent des changements mêmes qui se sont introduits dans l’activité sociale.

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Personne ne contestera que le régime manufacturier n’ait considérablement diminué les chances de guerre et de perturbations violentes dans les pays civilisés. Voilà d’ailleurs trente ans que dure la paix, et les intérêts qui se sont créés pendant cette longue période sont devenus un des plus grands obstacles à la guerre.

L’Allemagne a été ravagée, dans le dix-septième siècle, pendant plus de trente ans par les guerres de religion, et aujourd’hui il n’est plus même possible de se faire une idée de la misère qui pesait alors sur une grande partie de l’Europe. La famine , les maladies contagieuses, la brutalité et l’indiscipline des armées ajoutaient encore dans ces temps -là aux horreurs de la guerre , et il est étonnant qu’ après la paix de Westphalie , les populations germaniques aient encore trouvé assez d’énergie pour réparer les désastres de cette lutte longue et sanglante.

Les guerres de Louis XIV n’ont pas été moins désastreuses, et la misère en Europe n’a pas été moins grande après la paix d’Utrecht qu’après celle de Westphalie. Enfin, les guerres de sept ans et de l’empire , deux autres périodes destructives dans l’histoire des peuples, ont été tout aussi terribles pour les générations contemporaines.

A la fin du dix-septième siècle, après la paix de Ryswick, le maréchal de Vauban disait dans

son Projet d'une dixme royale : « 11 est cer-

tain que le mal est poussé à l’excès, et si l’on n’y remédie, le menu peuple tombera dans une extrémité dont il ne se relèvera jamais ; les grands chemins des campagnes et les rues des villes et des bourgs étant pleins de mendiants que la faim et la nudité chassent de chez eux.

« Par toutes les recherches que j’ai pu faire depuis plusieurs années que je m’y applique, j’ai fort bien remarqué que, dans ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité, et mendie effectivement; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l’aumône à celle-là, parce qu’eux-mêmes sont réduits, à très-peu de chose près, à cette malheureuse condition ; que, des quatre autres parties qui restent , trois sont fort mal aisées et embarrassées de dettes et de procès, et que dans la dixième, où je mets tous les gens d’épée, de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée, et les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentés et les plus accommodés , on ne peut pas compter sur cent mille familles; et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu’il n’y en a pas dix mille petites ou grandes qu’on puisse dire fort à leur aise » (1).

(\) Collection des principaux économistes. Toine I er , p. 34.

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Si, à la fin du siècle dernier, la condition de la population française se trouvait améliorée, la grande majorité de la nation était néanmoins encore dans un état fort misérable et fort éloigné du bien-être actuel qui est répandu dans tout le pays.

Certes, la manufacture, lors même que toutes les influences funestes qu’on lui attribue, lors même que tous les vices dont on la charge, seraient réels, n’exercerait jamais, dans les plus longues périodes, le quart des ravages occasionnés par une seule des guerres que nous venons de citer. Le régime industriel, n’aurait-il d’autre résultat que celui de déplacer le régime guerrier et militaire , serait déjà un immense bienfait pour l’humanité. La guerre est l’ennemi le plus redoutable du travail, et comme le travail seul peut conduire à des améliorations dans l’état des classes inférieures, il est évident que toutes les influences , tous les changements qui favorisent le travail, sont un progrès réel.

Nous savons très-bien que certains philosophes ne déduisent pas les progrès de la succession des faits et de la marche progressive des idées. Ils ne veulent pas que l’on compare une époque à une autre et qu’on fasse des rapprochements desquels ressort la différence des deux civilisations. Ils conçoivent un ensemble de principes et d’idées dont l’application seule constituerait à leurs yeux le progrès. Ils ont un

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système social dans lequel toutes les parties sont en apparence très-bien agencées. Plier les goûts, les passions, les besoins, les usages et tous les faits en général à ce système, serait, selon eux, l’expression suprême du progrès. Ils ne veulent pas que l’on compare l’époque de Charlemagne à celle de François I er , ou le règne de Louis XIV au temps présent. Cela détruirait trop complètement leurs combinaisons et leurs théories, et surtout leurs assertions sur la misère universelle des classes inférieures et sur la dureté et l’inhumanité des classes moyennes et supérieures.

Si les utopistes, les socialistes et les réformateurs nous avaient fourni quelques types pratiques pouvant servir de point de départ et de comparaison aux situations qu’ils trouvent si déplorables, nous comprendrions, jusqu’à un certain point, ce dédain pour les faits antérieurs, et ces prédilections pour un système qui aurait donné de si beaux résultats dans ses applications. Mais rien de tout cela n’existe, et plus les utopies étaient belles en théorie, et plus elles ont été pitoyables et ridicules, quand on a voulu en venir aux expériences.

Nous pensons donc que , jusqu’à ce que nous ayons vu ces phénomènes séduisants qu’on nous promet depuis si longtemps, nous n’avons rien de mieux à faire pour constater la situation actuelle des populations que de

chercher des termes de comparaison dans les périodes antérieures et de rapprocher des faits analogues, mais appartenant à des époques différentes.

La paix n’a pas seulement fait disparaître une des causes les plus énergiques de la misère, elle a encore été la source des transformations économiques les plus utiles. Ces transformations ont surtout été remarquables en France.

Le sol, affranchi chez nous des privilèges, a été livré à de nouvelles cultures; il s’est divisé, et le nombre des propriétaires s’est accru dans des proportions considérables. Le rapport qui existe entre les subsistances et la population est le meilleur indice de la situation économique des individus. Malthus a prétendu que l’accroissement de la population suivait une progression géométrique, tandis que celui des subsistances n’affectait qu’une progression arithmétique et que dès lors le genre humain était inévitablement exposé, dans un temps peu éloigné, à une famine universelle.

Cette formule, sur laquelle on a bâti toute une théorie de la population, et dans laquelle on a puisé les plus sinistres prévisions, a été démentie par l’expérience. Il y a plus : dans la plupart des États de l’Europe, la production des subsistances a suivi une marche plus rapide que l’accroissement de la population, et au-

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jourd’hui chaque individu consomme une plus grande masse d’alimentsque dans le sièclepassé. Et ce qu’il faut surtout remarquer, c’est que l’alimentation des peuples n’est plus exposée à ces terribles perturbations causées par les disettes etles famines, si fréquentes jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle : la variété des cultures et les perfectionnements agricoles ont conjuré ce double fléau d’une manière presque absolue. On évaluait, en 1791, la production totale du froment en France à environ 67 millions d’hectolitres ; ce qui donnait, déduction faite des semences, pour chaque habitant 1 hectolitre 65 centilitres. En 1860, la même production est évaluée à 70 millions d’hectolitres, et par invidu à 2 hectolitres. 11 est à remarquerque les surfaces cultivées en blé sont à peu près ce qu’elles étaient avant la Révolution, et qu’on doit l’accroissement de la production au perfectionnement des cultures (1).

(d) D'après Chaplal , les grains de toute espèce consommés par l'homme, en France, s’élèvent a 3 hectolitres 53 litres par tête; d’autres calculs donnent des résultats analogues, et la consommation faite par l’Aomme, en France, en froment, seigle, orge, avoine, sarrazin, est portée, pour 1835, à dd7 millions d’heclolitres. Les mômes calculs évaluent h 150 millions d’hectolilres la masse des grains de toute nature produits en France et destinés à la semence et à la consommation des hommes et des animaux.

D’après des résultats consignés dans les statistiques , la consommation du froment en France est d’un peu plus de deux

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Maintenant, si l’on tient compte des autres produits agricoles, des racines, des plantes légumineuses qui se cultivent chaque année sur une plus vaste échelle, sur des terrains qui étaient, avant la Révolution, abandonnés ou occupés par les forêts, on conviendra aisément que la masse des subsistances s’est accrue dans une proportion plus rapide que la population (1).

hectolitres par tête; dans la Grande-Bretagne, de 1,60 hectolitres; en Espagne, de 1 ,21 ; en Hollande, de 0,57; en Prusse, de 0,36; en Pologne , de 0,26. Ces chiffres ne s’accordent pas avec d’autres indications qui ont été publiées, soit chez nous, soit dans les pays voisins. Il en ressort toutefois que partout les récoltes annuelles se sont accrues dans une proportion remarquable, et que la part de chaque individu est bien supérieure à ce qu’elle était il y a soixante ans.

(1) A la fin du siècle dernier les pommes de terre étaient encore fort peu cultivées en France. Elles se sont d’abord naturalisées dans les pays européens où les terres étaient moins propres h la culture du blé , en Irlande, en Suisse , en Hollande, dans l’Allemagne septentrionale, etc. Les pommes de terre sont la principale nourriture des classes inférieures dans les pays que nous venons de citer , avec celte différence cependant que l’Irlandais, réduit absolument aux pommes de terre, n’en a pas une quantité sufGsanle pour sa consommation , tandis que , en Suisse , en Hollande, et dans une partie de l’Allemagne, ces tubercules offrent, avec des assaisonnements variés, une nourriture abondante aux populations.

Plusieurs auteurs ont essayé d’évaluer la masse des pommes de terre annuellement récoltées en Europe. Les données, h ce sujet, présentent des différences si énormes, qu’il n’est pasmême possible d’arriver par des moyennes à une approximation qui puisse inspirer quelque confiance. Ce qu’il y a de certain , c’est que les pommes de terre sont devenues aujourd'hui la nourriture presque exclusive de 15 ou 18 millions d’individus, et

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