CHAPITRE V
Il n’est ici question que des aliments qui servent à toutes les classes de la population, et pour lesquels la distribution est presque toujours la même. La part des uns ne peut pas être absorbée entièrement par les autres, et il n’en est pas du pain, des légumes, de la viande, comme des objets de luxe et de commodité, qui se distribuent, selon les fortunes, d’une manière trèsinégale. Un homme, quelle que soit sa richesse, ne peut consommer qu’une certaine quantité de viande, de pain et de légumes par jour, tandis qu’il lui est facile de faire une dépense considérable pour des produits qui sont inaccessibles au grand nombre. Le fait général que nous venons d’énoncer est incontestable ; il ressort à la fois des documents officiels et des observations particulières qui doivent inspirer le plus de confiance.
Quels ont été les résultats du développement du travail manufacturier? Évidemment les matières ouvrées se sont accrues dans des proportions au moins aussi fortes que les substances alimentaires, et l’on peut dire sans exagération que la masse des tissus de toute espèce s’est
que 80 ou 60 millions d’autres individus y trouvent le complément de leur alimentation. Les pommes de terre, comme nous l’avons déjà dit, n’ont point en général déplacé d’aulres cultures, et elles occupent en grande partie des terrains qui, jusqu’à l’introduction de ce tubercule en Europe, étaient restés en fricbe.
plus que doublée, et peut-être triplée depuis cinquante ans. Le même progrès s’est fait sentir dans tous les autres produits qui servent au vêtement de l’homme. La plus grande quantité des matières premières enlevées à la terre et le perfectionnement des procédés techniques ont conduit à ce résultat. Si l’on objectait qu’une partie des marchandises fabriquées est destinée au commerce extérieur, nous ferions remarquer que ce sont là des échanges, et que nous recevons toujours l’équivalent de nos exportations. On nous fournit, en retour de nos tissus et des produits naturels de notre sol, des denrées tropicales et même des produits manufacturés. Sans nous perdre dans des détails statistiques, on peut donc affirmer que les populations sont aujourd’hui mieux vêtues qu’à la fin du siècle passé, que chaque individu a une plus grande quantité d’étoffes et d’autres matières pour s’habiller et se couvrir, et que, sous ce rapport encore, il y a un progrès considérable (1).
(1) D’après Porter, la consommation intérieure du coton de la Grande-Bretagne est de 3 à 4 kilogrammes par tête , ce qui donne, en tissus, à peu près 30 mètres carrés. En France, cette consommation parait être moitié moins forte; elle est plus faible encore pour l’association allemande des douanes et pour l’empire d’Autriche.
D’après List et Dieterici, la consommation en tissus de laine s’élève , en Angleterre , h plus de 2 kilogrammes par tête.
L’usage des chemises n’est pas si ancien qu’on ne puisse en retrouver l’origine; il en est de même des bas et de plusieurs
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Il suffit d’ailleurs pour constater ce fait, et sans avoir recours aux chiffres, de se reporter aux premières années du siècle, et, si l’on veut être de bonne foi, on trouvera qu’il existe une différence énorme en faveur de notre temps pour le vêtement des individus des classes inférieures. Même observation pour la demeure du travailleur : à la ville comme à la campagne, son habitation est mieux close et plus commode qu’il y a cinquante ans, et très-souvent ses meubles, en servant à ses besoins, ornent encore sa demeure. Nous ne faisons point ici une apologie de la situation des classes ouvrières, situation qui laisse certainement beaucoup à désirer et offre souvent de douloureuses exceptions; mais nous constatons simplement des faits.
D’après le recensement de 1822, il y avait en France 6,341,373 maisons. Le recensement de 1835 a donné le chiffre de 6,805,402, en sorte que le nombre des maisons s’est augmenté dans l’espace de treize ans de près de 500,000. Pour les dix années qui viennent de s’écouler, on peut bien admettre la même progression ;
autres pièces qui complètent aujourd'hui notre vêtement. Les souliers n'existaient pas dans les campagnes il y a un peu plus d’un demi-siècle. Aujourd’hui ce genre de chaussure a pénétré partout, et s’il n’est pas devenu d'un usage journalier, c’est dans certains cas moins par économie que parce que les sabots offrent des avantages sous le rapport de la chaleur et de l’hygiène.
ainsi le nombre total des maisons s’est accru d’un million ou d’un septième, c’est-à-dire dans la môme progression que la population. '
Maintenant si l’agglomération des ouvriers dans les villes et dans les centres manufacturiers est un fait constant, il devient clair qu’une autre partie de la population a profité de ces nouvelles constructions et se trouve par conséquent plus à l’aise qu’à d’autres époques. Cette autre partie se compose des classes inférieures; car ce n’est pas dans lesclassesmoyenneset supérieures que les familles se multiplient assez pour qu’elles aient besoin de nouvelles habitations. Les excédants annuels de la population sont le produit des classes ouvrières, et c’est principalement pour répondre aux besoins de ces excédants qu’on augmente le nombre des propriétés bâties (1).
Ce mouvement ascensionnel n’est point au
(1) Depuis la révolution de 1789, le mouvement de la population s'est déplacé. Autrefois, et dans le temps où les enfants de la noblesse trouvaient a se placer à la cour , dans l’armée et dans le clergé, les classes supérieures étaient singulièrement prolifiques. Ce mouvement s’est complètement arrêté et on ne trouve plus aujourd’hui dans les familles riches et titrées qu’un petit nombre d’enfants. Les classes moyennes ont imité cet exemple, et si les classes inférieures se plaçaient dans les mêmes conditions, la population resterait tout au moins stationnaire au lieu de suivre un mouvement ascensionnel. Voici du reste un curieux échantillon du pouvoir prolifique de la noblesse française sous l’ancienne monarchie; il servira h faire ressortir les changements qui se sont établis dans cette classe
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fond une circonstance favorable à l’existence des classes ouvrières ; mais il n’en est pas moins vrai que jusqu’à présent l’accroissement des subsistances et des autres objets nécessaires à la vie, a paralysé en France les effets de cet accroissement, et les classes inférieures, tout en se multipliant dans des proportions très-rapides, sont loin d’avoir éprouvé les influences qui résultent d’un excès de population.
de la sociélé où l’on ne trouve plus en général qu’un petit nombre d’enfants pour chaque famille.
Le duc d'Uzès, pair de France, mort eu 1386, a eu cinq enfants de Françoise de Clermont. Son fils, Emmanuel de Crussol, a eu sept enfants de ses deux femmes. L’un d'eux, François de Crussol, a eu sept enfants. Emmanuel de Crussol, deuxième du nom, a eu huit enfants. Le duc de Sully a eu neuf enfants de sa seconde femme, Racltel de Cocheflllet. Maximilien-Pierre-François de Béthune a eu six enfants de Marie- Antoinette Servien. Maximilien Alpin, marquis de Béthune, a eu onze enfants de Catherine de Laporte. Louis-Charles d’Albert, duc de Luynes, deuxième du nom, a eu, de Marie Séguier, neuf enfants, et d’Anne de Royau , sept enfants.
François V, duc de Larochefoucauld , a eu , de Gabrielle Duplessis de Liancourt, douze enfants. François, huitième du nom, duc de Larochefoucauld, a eu de la tille du marquis de Louvois, dix enfants. Leduc deBrissac, grand pannetierde France, mort en 1651, a laissé, de Guyonne Rnellan, neuf enfants. Henri Nompar de Caumout, duc de Laforce, né en 1582 et mort en 1678, âgé de 93 ans, a eu, de Marguerite d’Escodeça, neuf enfants.
Le duc d’Ayen, premier duc de Noailles, a eu six enfants de Louise Boyer. Son fils, Anne-Jules de Noailles a eu de Marie- Françoise de Bournonville vingt et un enfants. l : n de ses fils en a eu cinq. Le marquis de Bouffiers, premier duc de Bouf- 11ers, a eu sept enfants. Henri], premier duc d’Harcourt , mort
Nous le répétons, une situation ne peut s’é tablir que par des comparaisons, et ces comparaisons, nous ne pouvons les faire qu’en cherchant un des termes dans le passé et en prenant l’autre dans le présent. S’il s-’agissait purement et simplement d’obtenir des effets dramatiques, des tableaux sombres et déchirants, des éléments qui servissent à dresser’ un acte d’accusation contre les gouvernements et les classes supérieures de la société, il serait plus logique de chercher des exemples dans le dix-huitième ou dans le dix-septième siècle. C’est là qu’on trouverait d’affreuses misères causées, non par
l’industrie manufacturière, mais par le vice des
en 1718, a eu , d’Anne-Marie-Claude Brularl, douze enfants; Jacques, duc de Filz-James a eu onze enfants de sa seconde femme, Anne Burlkley. Charles-Armand de Gonlaut, duc de Biron, né en 1663, a eu de Diane-Charlotte de Clermont-Lauzun vingt-six enfants. Les Durfort , les Duras , les Coigny , les Fleury, les Mortemart et la plupart des grandes maisons de France ont également eu des familles très-nombreuses . — Etat de la France.
Dans les autres classes de la société au contraire , ces exemples de fécondité étaient rares et on cherchait h encourager la population. Louis XIV, par exemple, décida, par l'édit du 9 décembre 1666, que tous les habitants des villes, bourgeois non taillables, ni nobles, et leurs femmes qui auraient dix ou douze enfants, nés en légitime mariage, jouiraientd’une pension de mille ou de cinq cents livres, selon qu’il y aurait douze ou seulement dix enfants. Les gentilshommes qui invoquaient le bénéfice de cet édit recevaient le double de ces sommes. 11 est inutile d’ajouter que les grandes familles que nous venons de citer restèrent complètement étrangères à ces immunités.
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institutions sociales, par l’oppression, par la guerre et par l’ignorance ; c’est là qu’on trouverait des populations nues, sans abri, décimées périodiquement par la faim, par le froid et par les maladies, et privées des secours même de la charité.
Les documents historiques qui constatent cette situation ne manquent pas, et si les philanthropes et les réformateurs de notre temps se donnaient autant de peine pour les compulser et les étudier qu’ils mettent de soin à enregistrer les misères réelles ou supposées de nos ouvriers, ils verraient combien les accusations qu’ils dirigent contre l’état social actuel sont injustes et absurdes. Dans le dix-huitième siècle seulement il y a eu dix famines, et dix fois le prix de l’hectolitre de grain excéda 50 fr., et en 1794, il s’éleva à 72 fr. Philanthropes et réformateurs, faites, si vous l’osez, l’histoire de la misère des classes populaires pendant cette période, et, si vous êtes de bonne foi, vous changerez alors vos conclusions et le texte de vos accusations !
Tous les faits économiques ont entre eux une corrélation intime, un enchaînement rigoureux, et souvent il suffit de suivre leur filiation pour en constater l’exactitude. Un des symptômes les plus évidents de l’amélioration du sort des ouvriers est l’augmentation de la vie moyenne dans la société française malgré l’accroissement de
la population. Quelque complexes que soient en général les problèmes relatifs à la population, quelque insuffisantes que soient les données relatives à la mortalité des différentes classes de la société, on sait cependant d’une manière certaine que la vie moyenne s’est accrue en France depuis cinquante ans, et que, sous ce rapport, quelques-uns de nos départements présentent des phénomènes tellement extraordinaires, qu’on ne les retrouve dans aucun autre État. Il faut savoir que le pays qui a l’avantage sur tous les autres est celui où il meuri le moins d’individus sur un nombre déterminé de naissances, en d’autres termes, celui où la vie probable et la vie moyenne ont le plus de durée.
Le nombre des naissances et des mariages n’est pas un élément essentiel dans la question ; le tout se réduit à savoir pendant combien de temps les hommes occupent en moyenne leur poste dans ce monde. L’illustre Laplace indique cette vie moyenne comme le vrai rapport, comme la plus juste mesure de l’influence des causes sur le bonheur et le malheur de l’espèce humaine. Mais la vie moyenne ne donne pas seulement la mesure de l’influence des causes sur la situation des peuples, elle est encore la conséquence de cette situation. Or, si la vie moyenne s’est accrue en France, il est évident que cet accroissement est dû à une plus grande
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aisance, ou, si l’on veut, à une atténuation de la misère. Tout le monde est d’accord sur le fait del’accroissementde la durée de la vie moyenne, seulement on ne l’est pas sur le chiffre de cet accroissement. Mais pour ne rien laisser au hasard et ne pas exagérer la force de notre argument, nous prendrons l’énoncé le moins favorabléà notre thèse, l’autorité qui a peint l’avenir social des classes ouvrières en France avec les couleurs les plus sombres, l’opinion d’un homme enfin qui a été presque constamment hostile à notre pays.
Sir Francis d’Ivernois, dans ses Recherches sur la mortalité proportionnelle des peuples, considérée comme mesure de leur aisance et de leur civilisation , convient que la vie moyenne s’est accrue depuis le commencement du siècle de deux ou trois ans, et il assimile, sous ce rapport, notre pays à l’Angleterre et à la Belgique, où la vie moyenne prise en bloc pour chacun des deux pays, sans distinction des lieux et des conditions, est évaluée à trente-trois ans. Le même auteur fixe la durée de la vie moyenne dans le département de la Manche à quarantequatre ans six mois, et dans celui de l’Orne à quarante-huit ans, chiffres exceptionnels et qu’on ne retrouve dans aucune autre région de la même étendue que ces deux départements.
Nous n’avons point à aborder ici les problèmes relatifs à la population qui embrassent
tout un ordre d’idées nouvelles ; il nous suffit, pour la matière que nous traitons, d’énoncer le simple fait de la prolongation de la durée de la vie moyenne en France. Cependant nous ferons remarquer une seconde fois que, pour 1 prévenir toutes les objections, nous avons choisi le nombre le moins favorable à notre thèse, et que, s’il avait été uniquement question d’établir des contrastes, nous aurions pu citer des chiffres bien plus appropriés à notre argumentation et garantis par des autorités scientifiques fort respectables (1) .
(1) En employant simplement certaines méthodes de calcul et sans dépouiller , pour obtenir les chiffres de la vie moyenne, • les registres de l’état civil, Chr. Bernoulli (Handbuch des Populationlslick) donne les nombres suivants pour quelques
Étals de l’Europe.
Prusse 50,23 ans.
Saxe 29,03
Grand-Duché de Bade . . . . . 32,73
Wurtemberg 30, »
Hanovre 53,50
Schleswig-Holstein.... 34,57
Pays-Bas , moyenne 54,05
Dans les miles 29,30
A la campagne 36,50
France 56,45
Naples 31,65
Angleterre 38,10
Nous n’attachons pas plus d’importance aux chiffres de ce tableau que M. Bernoulli n’en attache lui-même, attendu qu’ils sont déduits de données insuffisantes pour la solution du problème. Il est encore à remarquer que pour calculer ta vie moyenne dans ces différents États, on n’a pas retranché dansles
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Nous savons très-bien qu’en invoquant l’accroissement des impôts indirects comme un symptôme des progrès de l’aisance, on nous accusera d’appeler un paradoxe au secours de notre démonstration. Nous espérons cependant échapper à cette accusation en nous attachant seulement à l’appréciation des impôts qui pèsent sur des objets de consommation qui ne sont pas d’une nécessité absolue, rigoureuse, pour les classes inférieures. De ce nombre sont les taxes sur les boissons et sur les tabacs. Les boissons fermentées et les spiritueux ne sont pas un
naissances les raorls-nés, en sorte qu’en tenant compte de cette circonstance', chacun des chiffres du tableau doitêlre augmenté d’une année environ. Mais alors ces chiffres ne s’accordent plus avec ceux qui sont les résultats de quelques observations partielles et on peut admettre qu’ils sont proportionnellement trop forts. En prenant le tableau tel qu’ilest,ilse trouverait que c’est précisément dans les deux plus grands États manufacturiers, en France et en Angleterre, que la vie moyenne est la plus longue.
D’après Duvillard, la vie moyenne était, en 1770, de 28,76 ans; d’après M. Mathieu, elle serait aujourd’hui de 33,7ans, et d’après M. Charles Dupin, de36,l ans. On sait, depuis longtemps que dans la table de Duvillard, la mortalité est trop rapide. D’après cet auteur, la moitié des naissances disparaissent avant vingt ans; d’après M. Demonlferrand, avant 43 ans seulement. Ce dernier chiffre est peut-être exagéré, mais il est certain, et cela résulte particulièrement des comptes annuels sur le recrutement, que la mortalité a considérablement diminué dans la période de vingt ans qui succède h la naissance, et que le rapport des jeunes gens de vingt ans avec la totalité des naissances qui remontent à vingt ans, devient chaque année plus favorable.
objet de première nécessité comme le pain et la viande, et, quoique en général les classes inférieures ne fassent pas porter leurs économies sur les boissons, on peut néanmoins admettre qu’un malaise réel, permanent, en restreindrait considérablement l’usage, comme, d’un autre côté, l’aisance en favorise la consommation.
Or, que voyons-nous depuis bientôt trente ans? Le produit des droits sur les boissons s’accroît chaque année dans des proportions beaucoup plus fortes que la population, et, malgré une modification des lois sur la matière faite en 1832 etdéfavorable au fisc, le chiffre annuel de cette taxe est auj«urd’hui beaucoup plus élevé qu’il ne l’était au commencement de la Restauration (1). Cet accroissement a lieu, dira-t-on peut-être, aux dépens de la moralité et de la santé des populations. Cela est probable, et nous croyons même que l’objection est fondée ; mais elle n’ôte rien à la valeur de l’argument, et elle ne détruit pas le fait positif d’un accroissement dans les ressources affectées à cette consommation.
Le tabac est encore moins un objet de première nécessité que les boissons fermentées et spiritueuses : cependant sa consommation suit
(t) En 1847, le montant des droits sur les boissons n’a été que de 85 millions; tandis qu’en 18iS il s’est élevé à 101 millions. On voit que les besoins ou les fantaisies sont aujourd'hui plus largement satisfaits qu’à une autre époque.
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un mouvement ascensionnel tout à fait extraordinaire, et cet article rapporte aujourd’hui au Trésor un produit net de près de 80 millions, tandis qu’en 1817 ce même revenu s’élevait à peine à 40 millions (1). Ce sont les classes inférieures qui prennent la plus large part dans cette consommation, et il est évident que si la misère était sans cesse croissante, comme les novateurs se plaisent à le dire, le fait contraire se produirait certainement. L’expérience confirme d’ailleurs l’exactitude de cette hypothèse : à chaque
(1) Voici dans quelle progression la consommation du tabac s’est élevée depuis 1817.
En 181 7, 11 ,600,000 kil. ont donné un bénéfice net de 10 mil.
En 1789, la vente générale des tabacs n'avait été que de 7,366,000 kilogrammes, et n’avait rapporté à l’Étal que 50 millions de livres. Ncckcr, estimait qu’en 1785, la consommation du tabac à fumer n’était que le douzième de la totalité du tabac vendu. — Rodet; article tabac du Dictionnaire du commerce.
En Angleterre, la consommation du tabac est d’un demi-kilogramme par tête; en Irlande, de 0,32 kilogramme; dans l’Association allemande, de 1,50 kilogramme; en Autriche, de 1 kilogramme; en Russie, de 0,15 kilogramme; en Danernarck, de 1,40 kilogramme. Ces chiffres s'appliquent a des périodes postérieures à 1840, et sont empruntés h MM. Mae- Culloch, Tegoborski, Dieterici et Rolhe.
crise commerciale ou industrielle, à chaque secousse politique qui jette la perturbation dans le travail et la production, les impôts de consommation se réduisent, et la dépression se fait même remarquer sur les contingents qui frappent les objets de première nécessité. Si l’on sortait du cercle étroit que nous nous sommes tracé et que l’on prit l’ensemble des contributions indirectes, nous y trouverions encore des termes d’appréciation de l'aisance ou de la misère relatives. Les droits d’enregistrement et de timbre donnent la mesure de l’activité des transactions. Les taxes d’entrée à la frontière, selon qu’elles s’élèvent ou qu’elles baissent, indiquent une plus ou moins grande consommation en matières brutes et en denrées tropicales; et ainsi de suite.
Que le malaise survienne, aussitôt ces divers produits baissent, et ce mouvement devient en quelque sorte le thermomètre de la prospérité publique. Ces impôts sont acquittés par tous, et ils établissent, par cela même, une certaine solidarité entre les différentes classes de la société, entre les ouvriers et les maîtres, entre les entrepreneurs et les salariés. Quand ils ne sont plus acquittés par les uns, les autres sont bien près de ne plus les payer. Les augmentations que nous signalons ne sont pas le produit de taxes nouvelles ; loin de là, depuis quinze ans on a supprimé la loterie, les jeux, et réduit les
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droits sur les boissons ; l’impôt sur le sucre indigène ne compense pas à beaucoup près le vide créé par ces modifications et ces diverses suppressions. Cependant le chiffre du revenu indirect, sans aucun changement onéreux dans la législation, s’est élevé, dans l’espace de vingt ans, de 540 millions à 804 millions, ce qui est beaucoup moins un progrès fiscal qu’un progrès économique, un progrès dans les consommations et par conséquent dans l’aisance générale. 1
En \ 825 la population de la France était évaluée à 30 millions 500 mille habitants, en 1846 elle est d’environ 35 millions ; elle s’est par conséquent accrue dans une période de 20 ans d’un peu plus d’un huitième. Le produit des impôts indirects au contraire s’est accru de près de trois huitièmes et les augmentations portent plus particulièrement sur les boissons, le sucre, le café, le tabac, objets qui ne sont pas absolument de première nécessité et qui néanmoins sont consommés en partie par les classes inférieures.
L’augmentation du revenu des contributions indirectes est, comme on vient de le voir, un symptôme de l’accroissement des dépenses individuelles, et par conséquent d’une plus grande aisance. Cependant une partiedes salaires prend v encore une autre direction : elle est recueillie par les caisses d’épargne, institution moderne et qui n’aurait pas pu se réaliser, si l’on ne s’é-
tait pas aperçu que les classes laborieuses, après avoir satisfait à leurs besoins, conservaient encore une partie des salaires.
Au 1" janvier 1845, la caisse des dépôts et consignations devait aux caisses d’épargne du royaume 383 millions et demi, et Paris figurait dans cette somme énorme pour 111 millions et demi. Les caisses d’épargne, comme on sait, n’ont été instituées qu’en 1818 : elles ne fonctionnent donc que depuis vingt-sept ans; mais l’institution ne s’est réellement développée sur une grande échelle que depuis une douzaine d’années.
Avant d’aborder quelques faits particuliers qui ressortent de l’institution des caisses d’épargne et des économies des classes laborieuses, nous devons faire remarquer que les 383 millions et demi qui sont actuellement dus à cellesci ne constituent très- probablement que la moindre partie des épargnes qui se sont accumulées depuis vingt-cinq ans; car il est évident que les portions de capital qui se forment là reçoivent, à un moment donné, une destination industrielle. Elles sont retirées par les déposants pour être employées à des entreprises quand le salarié s’élève au rang de patenté, ou lorsque la somme est arrivée au chiffre passé lequel la caisse ne reçoit plus les dépôts, ou enfin lorsque ces mêmes dépôts se placent dans la rente ou dans une propriété immobilière. La caisse d’épargne
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de Paris seule a délivré depuis 1818 500,000 livrets -et encaissé plus de 4Q0 millions en espèces.
Sans doute les sommes retirées n’ont pas eu toutes une destination utile, et plus d’un petit capital laborieusement formé a ensuite été dissipé. Cependant il est permis de conclure que la presque totalité des sommes retirées a échappé à cette consommation improductive. Cela paraît d’ailleurs certain, quand on considère le nombre sans cesse croissant des patentés et des propriétaires d’immeubles.
A qui appartient maintenant cette somme qui dépasse de beaucoup les capitaux qui aient jamais été réunis par les plus savantes combinaisons financières? Aux classes laborieuses, aux ouvriers de toutes les catégories, de toutes les conditions , aux travailleurs mêmes qu’on nous présente comme végétant dans l’abjection et dans la misère. Les comptes-rendus de la caisse d’épargne de Paris présentent à ce sujet des renseignements et des détails du plus haut intérêt.
On y a divisé les déposants en huit classes : la première comprend les ouvriers proprement dits; la seconde, les artisans patentés et les marchands; la troisième, les domestiques; la quatrième, les employés; la cinquième, les militaires etles marins; la sixième, les professions libérales; la septième, les rentiers; et la huitième, . les sociétés de secours mutuels entre ouvriers.
Ces huit classes ont déposé pendant l’année 1844 , déduction faite des remboursements ,