PREMIÈRE ÉPOQUE SOLSTICIALE
En effet, à peine l'automne est-il terminé, que le globe , revenant des signes septentrionaux vers les méridionaux, imprime, en refoulant de ses inégalités sous -marines les eaux tardives à le suivre dans cette nouvelle marche, une agitation qui brise les bordures glaciales des Thalwegs, fait craquer, en les fendant , les glaces en plaine, et détache même leur ensemble des rivages. Étonné de ce phénomène au premier jour d'hiver, en 1819, Parry exprima sa surprise comme il suit : « Nous avions remarqué qu'en général la glace cra- »quait et se détachait des bords maritimes vers le second jour » après la nouvelle et la pleine lune, les plus hautes marées «ayant lieu à ces deux époques; il n'en fut pas de même lors »de la nouvelle lune du 17 décembre; la séparation de la glace »ne s'effectua que le 22, cinq jours et huit heures après le «changement de la lune. » (C'était +'époque du solstice d'hiver.)
Aucune des conjectures de Parry, pour expliquer ce phénomène, n'avait de rapport avec le mouvement de la terre ou la lenteur que les eaux et les glaces apportent à le suivre. Six mois même se passèrent avant qu'aucune ne bougeât à l'île Melville.
10. Mais dans les zones tempérées, la débâcle s'effectue avant les premiers jours de mars, vu l'avancement du globe vers le sud, et le plus de perpendicularité du soleil. Une fois commencée, elle se suit d'une marine à l'autre, d'un Thalweg à l'autre ; et bien que le froid nocturne soit piqnant , bien qu'il force encore les nouvelles eaux douces à la cohésion
(9 ) glaciale , la chaleur du jour détruit ce» geléfcs éphémères, qui < s'affaiblissantd'un jour à l'autre, cessent bientôt d'assujettir les molécules aqueuses contre les terres ou les pierres du littoral.
1 1 . Dès-lors , soumise aux flots , la glace , abandonnée par les plages, qui se rendent d'occident en orient , pour suivie ïa rotation diurne, reste en quelque sorte stationnaire,et n'avant de tendance bien marquée que vers le centre du globe terrestre.
12. Cependant les bords opposés du bassin viennent avec la même vitesse à la rencontre de cette glace inerte.
i5. Ils la heurtent, la mettent en pièces, en accumulent les débris, auxquels se réunissent successivement d'autres glaçons, qui se brisentde la même manière, et dont la configuration et le gissement dépendent des mille accidens de leur choc , et de la force des flots inconstans qui les poussent; en sorte que la surface de leur ensemble n'est en aucun temps praticable.
La surprise de Parry, lorsqu'il s'aperçut de la tendance continuelle de la mer et des glaces vers l'ouest-nord-ouest , malgré des vents contraires même violens, n'a pu se contenir; il nous en informe lui-même, en émettant, comme il l'avait déjà fait le 22 décembre 1819, plusieurs opinions sur les causes de ce phénomène; il hasarde même, sans donner suite à cet aperçu , de les attribuer à la rotation de la terre sur son axe. Quels avantages ne pouvait-il pas dès-lors tirer de cette idé elumineusc ! Laissons ces regrets inutiles sur l'inadvertance de ce capitaine, et parlons, d'après des relations autres que les siennes, de l'économie de l'Océan. • auquel il s'est maintenant livré. En pensant aux obstacles, il a oublié l'énorme différence de glaces en plaines, restées où. elles ont été formées, et celui de débris de glaçons de toutes formes, tourmentés par un long chariage et rejetés violemment sur des monceaux de pièces d'autres glaces d'épaisseurs diverses, accumulées et culbutées.
i4 : Hudson part le 22 avril ifio8 pour les Indes, passant
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( io ) par le pôle nord; il espère cingler entre le Spitzherg et la Nouvelle-Zemble; des glaces de toutes dimensions l'arrêtent ; vainement il insiste; rebuté par des tuasse^ plus élevées ou plus serrées qu'il n'a pu pénétrer, il renonce à son projet et s'estime heureux de regagner l'Angleterre. Le capitaine Jacques , marin fort estimé du célèbre Bayle , lui apprit qu'à l'île Charlton les glaces qu'il avait vues se détacher dés marines, depuis le 3 mai jusqu'au 19 du même mois, se dirigeaient toutes vers le nord; il ajoutait que le a juin, et même après, la mer continuait à charier la glace du même côté septentrional; enfin, il annonçait comme une vérité incontestable que le flux vient toujours de l'orient. En 1754, les capitaines Guy et Jean Adam, poussés par les vents du sudsud-est, parviennent en mai au nord-ouest du Spitzberg où les arrête, à peu de distance de cette île, une barrière de glaces. C'est le savant Ellis qui rapporte ces faits; on les mentionne ici pour les rappeler au besoin.
Ces relations de voyages déjà loin de nous et celles de beaucoup d'autres, que les expéditions successives de Ross et de Parry nous ont portés à publier en 1818 et 1824, s'accordent, sur les phénomènes septentrionaux, avec celles de ces deux marins. Parry, sans y penser, a fait l'importante observation du mouvement qui vient d'être rappelé à l'occasion du jour où s'est ouverte la première époque solsticiale. Alors il était seul; mais en 1818, il accompagnait le capitaine Ross, et les remarques relatives à cette année leur seront communes. Elles ne remontent pas au mois de mars. Pendant toute sa durée la débâcle successive des glaces est si naturelle et même si connue sur les côtes maritimes, qu'il est inutile d'en citer des exemples; en voici de charriage au milieu des mers.
i5. Le a6 avril un froid vif, soudainement ressenti par l'équipage, est le pronostic de l'apparition prochaine de montagnes de glaces. On pouvait ajouter qu'elles venaient
de passer dans le même espace aérien où l'on se trouvait; qu'à l'aide de la mer et des vents, les navires avaient sur elles l'avantage pour la marche, dépourvues qu'elles étaient de ce qui peut, comme les voiles, recueillir une masse inerte d'air, et n'ayant pour les mouvoir que son faible contact glissanl contre lequel néanmoins elles peuvent servir d'abri et l'entrainement des eaux, milieu commun. De ce fait seul, en y réfléchissant, ils pouvaient conclure que l'atmosphère est plus lente que les eaux à suivre les mouvemens du globe terrestre.
Elle s'y conforme plus ou moins cependant , d'après le refoulement que lui font éprouver les inégalités de notre globe et celle des bassins innombrables qu'elle tend à combler sans cesse, pour remplacer ses écoulemens sur leurs proclivités; elle répure ces pertes au moyen des effusions éthérées supérieures. Quant aux pics, ils ne dérangent que faiblement l'ensemble atmosphérique; ils le traversent sans l'émouvoir; les localités les plus proches se ressentent seules de leurs rapides passages. Mais revenons au récit de nos deux capitaines sur les phénomènes du premier solstice.
L'eau des neiges dont le soleil pendant le jour avait fondu la surface, se gelait pendant la nuit. Le 3i mai la rencontre ds beaucoup de pièces de glaces leur prend pour les traverser, de l'est à l'ouest, plus de temps qu'ils n'avaient présumé.
16. Elles étaient amenées par une mer du sud, souvent plus vite qu'on ne l'estimerait, d'après la douce progression de la terre du nord au sud, si l'on oubliait qu'elle produit sur la mer en cette saison ses effets, de larges parallèles à des latitudes toujours plus étroites, ce qui doit produire des accélérations que peuvent accroître, comme affaiblir il est vrai , les pentes du fond sousmarin. Quoi qu'il en soit, ils s'aidèrent de celte mer du sud pour se diriger au nord-ouest ; mais bientôt celte grande afTlucnce de glaçons les oblige de longer des lignes de montagnes glacées, provenant du sud de la vallée de Baffin.
î?. L'un de ces glaçons gigantesques est mesuré le 2 juin; on le croit fixé sur un bas-fonds ; c'était le soir, on navigue pendant la nuit; le matin on le reconnaît; on le mesure de nouveau, et l'on trouve qu'il s'est avancé de plus de six milles vers le nord. Le 6 juin, V Alexandre que Parry montait, et ['Isabelle que Ross commandait s'avancent au nord, en passant au milieu de glaçons qui venaient occuper, vers le même côté, les intervalles des blocs disséminés, et dont beaucoup ressemblaient à des montagnes. Un d'eux est présumé toucher au fond , parce qu'il reste sans mouvement au milieu des flots agités. Parry, voulant abriter V Alexandre, l'y amarre; mais durant la nuit la montagne s'avance au nord, autant que l'avait fait celle qu'on avait mesurée le a juin, et le navire en est entraîné. Ces masses, qui le soir étaient stationnaires, n'avaient, pas été durant la nuit allégées par le dégel, le froid ordinaire de la nuit devait produire un effet tout contraire. Il fallait donc que la base de ces montagnes de glace, pénétrée par la même chaleur, qui fait décrire aux glaciers à mesure de leur rapprochement du pôle aplati, la courbe constatée par les observations isothermiques, eût cédé, pourrie qu'elle était , au frottement du solide terrestre qu'en s'usantelle avait laissé glisser sous elle, du nord au sud, direction de la terre en cette saison. Comment Parry, frappé qu'il était de la persévérance des glaces à se porter en tout temps de l'est à l'ouest, après avoir conjecturé que cette marche pourrait bien être causée par la rotation de la terre sur son axe, comment n'a-t-il pas vu, dans la direction- de ces deux montagnes au nord, lorsque la terre venait au sud, l'effet de la résistance des glaçons et des eaux qui les supportent, à la marche de notre globe, du nord au sud, durant la première époque solsticiale?
Si dans la baie.de Baflin les deux navires, Ylsabelle et- X Alexandre, dont se composait l'expédition de 1818, ont été forcés, par l'aftluence des glaçons qu'amenait une mer du
sud, pendant le mois de mai, de longer des lignes de montagnes glacées provenant des vallées méridionales de cette baie, on doit présumer que le capitaine Parry n'aura pas effectué sa traversée de Hammerfest jusqu'au Spitzberg, sans rencontrer de pareilles glaces en montagnes, sorties des vallées septentrionales de l'Europe.
18. Il a dû voir aussi nombre de glaces en champ. Leur marche apparente du sud au nord a dû lui sembler plus vite dans cet océan que dans les mers cernées, attendu que, passant sous des arcs de méridiens successivement plus étroits, leur mouvement devait s'y accélérer par la plus grande affluence des eaux; ainsi la traverse continuelle de ces glaçons de toutes formes, a dû retarder sa navigation. Accordons cependant qu'il se soit trouvé le i5 mai, comme il se l'était promis, au-delà du Spitzberg.
19. C'est précisément à cette hauteur, qu'ont rencontré d'insurmontables barrières , les plus intrépides navigateurs chargés de pareilles expéditions. Les preuves en existent dans presque toutes les relations de voyages effectués dansées mers. On a déjà mentionné, pour donner une idée de l'économie de l'Océan polaire arctique , les difficultés que n'avaient pu y vaincre les célèbres Hudson, Jacques Guy et Jean Adam; d'autres, non moins habiles et aussi courageux , n'y furent pas plus heureux. Wood et Barentz, Willougby et cent autres, parvinrent aisément à la hauteur des terres les plus septentrionales de l'Europe, de l'Asie et même du Groenland, sans autre rencontre que celle de quelques bois flottans et de pièces de glaces , qui se portaient vers cette dernière contrée ; mais c'est entre elle et le Spitzberg que nombre de ces glaces stationnent; c'est à l'Est de cette île qu'elles formaient la barrière qui arrêta les marins dont nous venons déparier. En effet, des terres inférieures à ces deux côtés , et de toutes les plages et vallées septentrionales des trois conlinens affluent des glaçons, d'abord en champ, que suivent de pics les blocs montagneux.
charirés, les unes et les autres du large à l'étroit, du Sud au Nord-Ouest, et poussés tous en définitif par la diminution progressive de l'espace, vers le point polaire, leur sommet commun. Pour suivre cette convergeance , ils s'ébrèchent en se heurtant, ils s'aiguisent en se froissant, s'émoussant en se serrant, et, parle frottement de leurscontigus respectifs, s'effilent jusqu'à parfaite convenance latérale. Cette succession naturelle de leur configuration suffirait pour établir leur station générale , en forme de couronne autour du pôle : mais quelques roches, quelques bas fonds , auxquels auront touché des glaces en montagnes, les auront converties en premiers piliers de l'enceinte , dont les intervalles se remplissent , comme on l'a vu dans la baie de Baffin, avant même cette parfaite convenance latérale. A son défaut , une forte pression de masses aqueuses détruit les inégales résistances et rejette les débris à la surface. Lu, tout est diffrent : soumis à l'irrésistible marche du globe, bien que lentement communiquée par les eaux qu'ils recouvrent incomplètement, les glaçons et leurs ruines se sont surmontés, culbutés, cabrés, accumulés en des positions et sous des configurations dissemblables qu'ont variées celles des vallées où plusieurs d'entre eux ont été modelés. Leur accroissement au milieu de brouillards glacés, et leur mutilation par la violence des contacts, en ont enfin composé un ensemble d'une superficie bizarre , par la variété de ses pyramides, et de ses cavités abruptes : sa surface enfin est d'un marcher absolument impossible. En effet, quelle force, pour tout être vivant, quel stratagème employer contre ces monstrueux obstacles? Les rennes avec leurs traîneaux, les matelots avec leurs radeaux ne pourront jamais franchir tant de profondeurs, tant de monts âpres dont quelques-uns, glaces pourries, s'écroulent au moindre ébranlement atmosphérique. Les aérostats même n'y pourraient être d'aucun usage , sinon pour contempler cet éphémère glacier. Mais si, au lieu de vouloir se glisser à travers
quelques rares intervalles des glaces en montagnes, Parry, nouvel Annibal, (ente de se tracer un chemin avec le fer, comme ailleurs il a fait scier des glaces en plaines, il risquera d'être abîmé sous les débris énormes des masses attaquées dans leur état de dissolution prochaine, à défaut d'inconsis-, tance.
20. Espérons, Messieurs, qu'il n'en sera pas ainsi. Le brave navigateur, averti par la dislocation de quelques blocs de l'imminente ruine de la couronne polaire, au jour de l'été, moment dii la terre remonte vers les signes septentrionaux, tandis que les eaux se refoulent sur les latitudes australes , se souviendra qu'à l'île Melville le premier jour d'hiver, en 1819, lui fut annoncé parle mouvement des glaces et par leur craquemelit. Il aura su recueillir le sangfroid et la prudence auxquels, dans les crises extrêmes, se reconnaissent les grandes fîmes, et se sera garanti de la
catastrophe infaillible de cette redoutable enceinte, à l'instant précis de l'ouverture solsticiale.
21. Le signal en est donné dans toutes les mers glaciales; les mers Méditerranées le reçoivent aussi dans le même instant; ce signal, plus infaillible que les vents étésiens , et dont la cause fut toujours mystérieuse pour les Égyptiens, leur était aussi donné par le refoulement du Nil vers sa source. Oubliant que leur position les soumettait imperceptiblement à tous les mouvemens de la terre, qui, dès cet instant, revient du sud au nord, ils ne voyaient pas que la mer indépendante, puisqu'elle n'est pas cohérente, refuse d'obtempérer promptement à ce mouvement, et que dans son insistance, elle pénètre l'intérieur des vallées qui viennent à sa rencontre.
Certains de l'avènement périodique du phénomène, les
Egyptiens ne balançaient pas à placer sur leurs pyramides le
signe de la retraite des troupeaux; non moins certain de la
dissolution des glaces à l'époque de l'été, puisqu'on 1818 il
en fut informé par leur ruine, puisque dès ce moment les navires Vlsabetle et V Alexandre, quoique remorqués et toués, pour avancer au nord, rétrogradèrent au sud, Parry n'aura pas hésité d'ordonner aux siens une prudente retraite, pour se garantir de la débâcle générale des glaces du nord au sud, par le reflux des eaux polaires , lentes à suivre la terre au nord, et de Péparpillement des glaçons se rendant de mers étroites dans des eaux plus espacées. Il se sera donc éloigné du lieu de la catastrophe pour y revenir aprè» la disparution des glaces. Le célèbre Cook usa de cette mesure dans de pareilles occurrences sur les mers australes, où il vit précisément à notre solstice d'hiver d'effrayans et nombreux glaçons passer et s'éparpiller en quelques instans,du sud au nord.
22. Car, telle est l'active régularité de cette nature reculée des régions polaires, qu'aux mêmes saisons où les lueurs faibles mais permanentes d'un pâle soleil dégagent un pôle de ses neiges et de ses glaces, pressurées d'autres neiges, d'autres glaces , assurent et préparent le contrebalancement de l'autre pôle , en s'y rétablissant de nouveau sur les sommités culminantes des bassins, et sur leurs bords, afin de maintenir cette grande , simple et sublime loi de l'équilibre, sans laquelle l'univers n'est plus possible.
Notre admiration pour les belles entreprises, et notre désir de voir la France y concourir, nous avaient déterminés, quand il en fut question en 1018, à publier de nouveau quelquesuns de nos aperçus durant les tranquilles époques du dernier siècle. Nous en avons informé les chefs du gouvernement , les sociétés savantes, et, par pure philantropie, nous les avons adressés à Parry lui-même. Nos prévisions se sont déjà quatre fois vérifiées.
Puisse le rapprochement que nous faisons maintenant, produire de plus heureux effets, non pour nous, mais pour les navigateurs, quelque soit le pavillon qui les fasse justement respecter dans leurs investigations au profit des sciences !
Quanta Parry, nous n'avons plus d'observations à présenter sur sa marche antérieure au 22 juin dernier : elle devait, sur toutes les latitudes qu'il a parcourues du sud au nord, précéder les débâcles successives qui s'y faisaient. Nous pourrions donc nous borner à ce que nous avons dit. Mais pour compléter la démonstration rigoureuse du fait important de la lenteur des substances incohérentes au globe terrestre, à suivre ses mouvemens, nous continuerons dans les relations de Ross et de Parry, dans d'autres même s'il est nécessaire, l'examen de la marche des mêmes substances, durant le second semestre solsticial.