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le dit La Tour courut Par les bois avec dix-huit ou vingt hommes, se mêlant avec les sauvages et vivant d’une vie libertine et infâme, comme bêtes brutes, sans aucun exercice de religion, u’ayant pas même soin de faire baptiser les enfants procréés d'eux et de ces Pauvres misérables femmes, au contraire les abandonnant à leurs mères,comme encore à présent ils font...” À part les expressions dures auxquelles peut se reconnaître le ressentiment de d’Aulnay, c’est ce que La Tour avoue luimême dans sa lettre au roi : “ J’ai été contraint Par le mauvais traitement que nous avons reçu des Anglais de vivre aingi que les peuples du Pays et vêtus comme eux, chasser à force les bêtes et pêcher les poissons pour vivre... ” Nous ne voudrions pas fatiguer le lecteur par des redites inutiles, mais nous croyons qu’il est à Propos de rappeler ici que la lettre qu’écrivait de La Tour en 1627 fut adressée non pas au roi, mais au cardinal de Richelieu. M. Moreau entend par expressions dures les accusations de vie libertine que porte d’Aulhay Contre de La Tour et ses hommes. Dans sa lettre de 1627, celui-ci dit, en effet, qu’il a été obligé de vivre durant quatre ans et plus au milieu des sauvages, qu’il dut adopter leur genre de vie, faisant la chasse et la pêche, qu’il a appris à parler les langues de Plusieurs peuples qui sont devenus ses alliés... Ce sont ces relations avec les Micmacs qui ont porté d’Aulnay à exprimer les calomnies que nous venons de rapporter. L’imputation faite à de La Tour et à ses hommes d’avoir mené une vie libertine et infâme, d’avoir laissé à leurs misérables mères les enfants procréés d'eux, n’est Pas soutenable, écrit M. Pascal Poirier, Ce n’est pas lorsque de La Tour avait le plus besoin de la confiance et de l'amitié des Souriquois qu’il se serait livré à ces actes de libertinage sévèrement répudiés par leurs moeurs. Cette conduite lui aurait inévitable. ment aliéné leur estime, en aurait fait des ennemis. ”
La grande autorité que de La Tour exerça sur les peu-
n ds A ne re F cn) FAR ot CS LA
ples sauvages, l’amitié
inébranlable qu'ils lui témoignèrent, même dans ses malheu
rs, font voir que sa conduite ne fut ni
sis
libertine, ni infâme, comme l’a prétendu d’Aulnay sans doute, téméraire d'essayer de prouver ses hommes furent tous des modèles de ve
+ Il serait, que de La Tour et rtu; mais le repro-
s ses Mémoires de l’année 1630, nous dit combien grand fut le contentement « d’
Inay charge un Peu trop La Tour, qui était son ennemi. ” : Nous savons, en effet, positivement que, vers 1625, Charles de La Tour était déjà marié à une indienne, dont il eut une fille vers 1626, — qui fut appelée Jeanne, et que son mariage, comme le dit M. Rameau, “ fut un de ceux que Consacrèrent les Récollets ”. * Il paraît que, par un acte authentique, Jeanne de La Tour fut légitimée. Ce mariage, contracté en l’absence du prêtre, en présence de témoins, était légitime et valide, le décret du Con-
1 Œurcres de Champlain, vol. IT, p. 315.
* Rameau, Une colonie féodale en Amérique, * Ibid.
vol. I, pp. 74, 75.
cile de Trente n’ayant pas été publié en Amérique. Il restait à le faire bénir par l'Eglise, c’est ce que s’empressa de faire de La Tour à l’arrivée des Récollets. Ce fut probablement à cette occasion qu’il se convertit à la religion catholique, car jusquelà il était huguenot. La fille de La Tour épousa un noble fran- Çais, Martin d’Arpentigny, et elle hérita d’une vaste seigneurie que lui légua son père. Ces faits réduisent à néant les assertions de d’Aulnay.
M. Moreau est donc bien mal venu à nous représenter de La Tour comme “ un soldat de fortune, conduit en Acadie par la nécessité, retenu dars ie Pays par l’impuissance de se faire ailleurs un sort plus favorable, ou peut-être par l'habitude d’une vie vagabonde et Paresseuse... ” “ Les circonstances, dit-il encore, de servirent assez bien Pour qu’il pût un jour se parer de la qualité de lieutenant général pour le roi sur la côte d’Acadie. Mais, si ce n’était Pas encore tout ce qu'avait rêvé son ambition, c'était trop pour son caractère et son courage. Arrivé à ce faîte des honneurs, il descendit rapidement Pour revenir par la révolte à sa première condition de cher- Cheur d’aventures. Il était fort peu lettré. Sa supplique de 1627 le prouve. Elle est du plus mauvais style et elle témoigne abondamment de l'ignorance où il a vécu des règles les plus vulgaires de la grammaire et de l'orthographe... ” A Ja page -129, M. Moreau complète ce portrait et réaffirme que de La Tour “ avait mené jusque-là une vie libre jusqu’à la licence, active et paresseuse — soulignons ces deux expressions qui s’excluent — vie débauchée, vie d'aventures et de rapines, de plaisir brutal et d’orgueilleuse domination ”.
On comprend maintenant que les historiens modernes qui lisent le livre de M. Moreau, et qui ne sont Pas assez renseignés pour le réfuter, aient pu écrire que de La Tour était un triste sire et qu’ils aient eu beau jeu pour compléter par l’ima-
gination ce qui Pouvait manquer encore à un pareil portrait. L'histoire, fort heureusement, est une éternelle « recommenceuse ”. La vérité, un jour ou Pautre, finit par briller. Le lecteur a pu juger si jusqu’à présent M. Moreau a pu établir les 4 aCCusations portées contre de La Tour. Les faits prouvent au f fl contraire que ce dernier ne fut pas un vulgaire aventurier
et qu’il se rendit utile à la France, N’eût-il eu à son crédit que
le mérite de s’être maintenu er. Acadie et de s’opposer à l’en-
vahissement des Anglais qu’il aurait droit à la reconnais- | sance de notre peuple.
M. Moreau parle ensuite de la prétendue vie vagabonde qu’aurait menée de La
Tour. &i elle le fut, car il avait à courir Îles bois avec ses sauvages alliés, elle ne le fut ‘Pas dans le sens que lui a donné l’auteur. Elle ne fut pas paresseuse non plus. Les forts qu’il Construisit, le trafic considérable qu’il entretint continuellement, dès les premières années de son séjour en Acadie, réfu-
ros, ne donne de preuves pour confirmer ses dires. «. Il reviendra plus tard làdessus, et il donnera à l'appui de cette calomnie l'attestation de 1643, des Pères Capucins, gi Parlent de la vie déréglée de de La Tour, pour lavoir apprise de l’un de ses hommes, Et k c’est tout. M. Moreau n’apporte aucun témoignage pour ap- ff Puyer ses Calomnies. D'ailleurs l’attestation des Capucine avait trait aux alliances de de La Tour avec les Anglais et se
rapportait à des événements Postérieurs à l’époque qui nous occupe.
Mais est-ce bien à M. Moreau qu’il appartient de reprocher à de La Tour son peu d'instruction, son ignorance des règles les plus vulgaires de la grammaire et de l'orthographe? Al.
lons donc!... Arrivé dans Un Pays sauvage à l’âge de 14 ans, ÿY aÿant mené une vie très mouvementée, il n’eut, certes, ni l'opportunité ni le loisir de faire des études classiques. Est-ce de sa faute si les professeurs lui manquèrent? M. Moreau, au lieu de s’en étonner et de rapporter ces faits pour faire mieux ressortir les défauts qu’il veut faire remarquer dans de Ja Tour, aurait dû, s’il eut été de bon compte, admettre que cet homme, élevé au milieu des bois, loin des raffinements de la civilisation européenne, n’était pas un homme vulgaire, puisqu’il a pu un jour en imposer à son puissant rival, lui faire subir une éclatante défaite devant les cours de justice, et tout” cela, en dépit des moyens extraordinaires dont disposa d’Aul- Day. Quant au style de la lettre de La Tour et à son ignorance des règles de la grammaire et de l'orthographe, en comparant cette lettre avec les autres pièces de cette époque, nous pouvons dire qu’elle était aussi bien rédigée que le mémoire de d’Aulnay ou le procès verbal d'André Certain, dû encore, en grande partie, à la plume de ce dernier.
Il reste à parler maintenant de deux autres accusations portées par d’Aulnay et par M. Moreau. C’est d’abord la prétendue désobéissance de La Tour aux ordres du commandeur de Razilly, à l’occasion de la reprise de Pentagoët, et ce sont ensuite les mauvais traitements que de La Tour aurait infligés aux Capucins, même du temps de Razilly. «“ Celui-ci, écrit M. Moreau, ne tarda Pas à savoir exactement quel fonds il pouvait faire sur l’obéissance de La Tour. ” (page 131). Les Anglais refusaient de rendre Pentagoët. Il chargea d’Aulnay de les contraindre d’exécuter le traité de Saint-Germain, et, Parce qu’il ne pouvait lui donner qu’un vaisseau il ordonna à de La Tour de le rallier en route avec toutes les forces dont il pourrait disposer. Des deux Parts on fut exact au rendezvous. Mais La Tourne voulut Pas aller plus loin. Il n’abandonna pas seulement l’entreprise, il fit avertir sous main la
petite garnison anglaise, D’Aulnay, resté seul, s'avança cependant vers Pentagoët et entra dans le port. Les Anglais consentirent à se retirer. + “Peutêtr
e, dit M. Moreau, aurionsnous dû placer en l’année 1632 cet événement dont d’Aulnay,
qui le raconte, ne donne Pas la date. Mais il DOUS a semblé qu’il n’y avait Pas assez de temps entre l’arrivée de Razilly au mois d’août et le départ de La Tour au mois de novembre, ou peut-être au mois d'octobre; d'autant plus que d’Aulnay parle
ver aux Capucins et des tentatives « sieurs fois « Pour faire révolter les
Mmandeur”. D'ailleurs est-il possible que de La Tour ait eu la témérité de refuser son Concours à
l'expédition de Pentatraiter avec la compaincertaine? N aturelle-
é à sa désobéissance 1633. ” (page 134).
ci, selon son habitude, qu’il y trouve son avantage. Puis, avant de tendue désobéissance de La Tour, d’Aulnay raconte que de Razilly, afin de le ramener dans la bonne voie, lui aurait envoyé trois Capucins, « lesquels ayant faict tout le Pouvoir
pendant six ou sept années pour tascher à fai La Tour et ses gens
ne donne pas de dates, sans doute parce
parler de la pré-
Les Capuci étaient au nombre de t
rois. Il est invraisemblable que le com-
Se
mandeur aurait consenti à se priver de leur ministère durant six ou sept ans en les envoyant à de La Tour, lequel, du reste, avait trois Récollets avec lui. En 1635, Denys affirme qu'il rencontra chez de La Tour un religieux de cet ordre. M. Moreau (page 131) dit lui-m’ me qu’il y en avait encore en 1644. On ne voit pas quel besoin de Razilly aurait eu d'envoyer des Capucins auprès de La Tour quand les Récollets faisaient le service religieux chez lui. Il y a plus. De Razilly ne passa en Acadie qu’en 1632. Il y mourut en novembre 1635, 11 administra par conséquent les affaires durant trois ans. Il ne put donc pas laisser les Capucins chez de La Tour durant six ou sept ans, ainsi que le prétend d’Aulnay. Le seul rapprochement des dates résout la question et réfute le récit de d’Aulnay, que M. Moreau a bien soin de ne pas publier intégralement. :
Enfin, venons-en à la prétendue in-"bordination de de La Tour, que M. Moreau dit avoir eu lieu en l'année 1633. Nous prions le lecteur de remarquer que cette année-là, de La Tour prit possession de Machias malgré les protestations des Anglais. On ne peut supposer que celui-ci fût devenu, du jour au lendemain, l’ami de ces Anglais au point de les faire avertir de la venue de d’Aulnay, comme l’auteur l'a prétendu.
N’est-il pas encore étonnant de voir M. Moreau se mettre à la torture pour fixer la reprise de Pentogoët à l’aunée 1633, quand, au témoignage de John Winthrop (History of New England, vol. I, p. 166), l’affaire eut lieu au mois d’août
* Le cardinal de Richelieu avait ordonné à de La Tour de faire sortir de ses forts les Récollets qu'il avait avec lui. La Tour ne se rendit pas à cette ordonnance que M. Moreau appelle désobéissance. I] serait intéressant de savoir, avant de trancher la question, si les Récollets tenaient leurs pouvoirs de Rome ou du cardinal.
1635? Pour quelles raisons l’auteur en a-t-il agi ainsi? C’est
Que cette date faisait son affaire. Elle lui Permettra d'écrire à
la page 148: “Seul, La Tour refusa à d’Aulnay l’obéissance
qu’il avait à Peine rendue à Razilly.”A la Page suivante, il dira
avec d’Aulnay « que de La
sauvages et leur
conclura :
la vie de Razilly,
dont, C’est ainsi lement Prouvée, l’auteur On catégorique. Que faire pe ? Assurément, ne tenir
ns, et s'engager il avait commis quelque neuf ans se fût rendu utile aux Anglais au
en cette Occasion, secours ? Assurément, non !Il eut » Par devant le conseil bostonnais, l’immense service
———— es
* MM. Adam Shortt et Arthur-G, Doughty fixent à l’année 1635, la reprise de Penobscot et de Machies, “ The Sieur d’Aulnay. Charles de La Tour expel the New Englanders from Penobscot and Machias. ” Canada and Îts Provinces, vol. XXITIe, p. 288.
qu'il eut rendu aux Anglais pour s'assurer les secours dont il avait si grand besoin,
Pour ce qui concerne toutes ces accusations, nous pouvons opposer à d’Aulnay et à M. Moreau, la lettre que le commandeur de Razilly adressait au cardinal de Richelieu, le 15 juillet 1634. “ Pas un mot de reproche contre de La Tour ne tombe de sa plume, écrit M. Poirier. Il ne parle ni d’insubordination, ce que d’Aulnay lui reproche encore, ni de mauvais comportements avec les sauvages, ce qu’il n’eût assurément pas omis de mentionner au cardinal, lui le vertueux, le dévotieux Razilly,membre de la société de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui sollicitait le grand-maître de fonder eu Acadie un prieuré de l’ordre, Et cependant, sur les mauvais traitements subis par les Capucins, on ne trouve là rien encore. 11 écrit au contraire : “ Les Pères Capucins nous ont si bien conduits par leur exemple que, par la grâce de Dieu, le vice ne règne point dans cette habitation. La charité et l'amitié y sont sans contrainte. Tous les sauvages de ces cantons se soumettent de leur franche volonté à toutes les lois qu'on vou-
dra leur imposer soit divines, soit humaines, reconnaissant pour leur roi Sa Majesté très chrétienne. . . ” Le commandeur parlait sans doute du Port-Royal et de la Hève, mais s’il eût eu à reprocher à de La Tour les actes dont parle M. Moreau, en particulier quelques traitements indignes à l’égard
des Capucins, est-il permis de croire qu’il ne les eût pas mentionnés dans sa lettre?
A la page 137, M. Moreau dit que, le 16 janvier 1635, le cardinal s’&ssocia à Claude de Razilly et à Condonnier. Il versa 17,000 livres et devint propriétaire pour un cinquième ‘ lant des terres, habitations, forts et bâtiments, droits, traites, et choses accordées par la Compagnie de la Nouvelle. France au dit sieur Launay-Razilly, que des vaisseaux, meu-
bles, marchandises ”, Le 25 février, Jean Le Grand, conseiller du roi, et Louis Molin * ajoutèrent au fonds social, le premier 17,000 livres, le second 3,000, “Le dirons-nous, écrit M. Moreau: à notre sens, l’objet principal du
Premier contrat fut de faire tomber la direction ès mains du é:
Cardinal de Richelieu suivant les expressions du commandeur
de Razilly. Richelieu, il est vrai, n’était dans la société que Pour un cinquième; mais c'était assez qu’il y eût un droit et un titre pour en être le maître Toujou ainsi constituée eut, à l'exclusion de la Associés, la direction des affaires de l’Acadie. Elle poursuivit seule l’oeuvre de la Colonisation, si ce n’est que le commandeur resta lieutenant général Pour le cardinal duc en la Nouvelle-France ”. Les efforts de la compagnie, dit encore
M. Moreau, “ se Concentrèrent à peu Près tous sur la Hève et sur Port-Royal, ”
deux nouveaux associés,
Compagnie des Cent-
Le lecteur est
son importa
uer à la fondation d’un séminaire sauvage et à son entretien. Pour recon-
naître les services de d’Aulnay,les religieux lui abandonnèrent
! Greffe de Gabriel Guerreau et Pierre Parque, notaires, au Châtelet, Paris.
* Louis Molin, ou de Motin, seigneur de Courcelles nier à sel de Mont St-Vincent, en Charlerois, Sa fi d’Aulnay vers 1637 ou 38, à Paris.
une septième part au fonds de la société (page 164), Les Capucins, dès lors, furent intéressés dans l'oeuvre de d’Aulnay. Ils en furent les protecteurs, Et,celui-ci,de son côté, sut reconnattre leurs bons offices. M. Moreau (p. 168) dit encore que le Père Honoré, supérieur provincial, avait été substitué en son lieu et place. — I1 aurait pu ajouter que c'était moyennant certaines obligations, dont sa veuve, Mme d’Aulnay, resta chargée envers le séminaire à la mort de son mari, ainsi qu'il est mentionné au contrat de mariage de Charles-Amador de La Tour et de cette dame. Nous avons cette pièce en mains.