‹ Observations sur l'Histoire de l'Acadie françoise de M. Moreau, Paris 1873 [microforme]Chapitre 20 sur 22 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

De tout ce que nous avons dit, il résulte que le livre de M. Moreau repose uniquement sur les écrits de d’Aulnay de Charnisay, documents qui nous viennent de lui et qu’il a rédigés en vue de gagner sa cause auprès du roi de France. L’on sait qu’il a réussi, mais on a vu aussi qu’en 1651, le jugement rendu en sa faveur contre de La Tour fut renversé et que celui-ci rentra dans les bonnes grâces du roi. Les Mémoires de d’Aulnay sont à la bibliothèque nationale de Paris. M. Biggar, archiviste, a bien voulu, sur la demande de M. A. G. Doughty, en faire des copies. La plus importante est le plaidoyer de d’Aulnay, qui a été tiré du Fonds français. Elle porte les Nos 18,592 et 18,593. C’est celle sur laquelle MM. Moreau, Parkman, le comte de Menou et M. le chevalier de la Roncière se sont appuyés Pour écrire sur cette question. Elle comprend :

1. Un Mémoire instructif de la conduite du sieur de La Tour dans la Nouvelle-France depuis 1624 jusques en 1643, et ce que le sieur d’Aulnay Charnizay a advancé dans le dict Pays. Ce mémoire porte en sous-titre: Eztraict et mémoire instructif des choses que le sieur de La Tour a faictes en la Nouvelle-France. Il a 20 pages et comprend, Gu manuscrit original, depuis la page 372 jusqu’à la page 385. Dans cette partie, d'Aulnay raconte tous les méfaits dont il accuse de La Tour. Le lecteur, par nos mises au point, a pu juger que la plupart des accusations ne sont que des calomnies.

2. Un autre Mémoire du même d'Aulnay, intitulé: Zztraict et Mémoire de ce que le sieur d’Aulnay a faict dans la

Nouvelle-France. Dans ce mémoire, d’Aulnay raconte tout le bien qu’il a fait en Acadie et dit toutes les dépenses qu'il s’est imposées. .. Ce document a quatre pages.

3. Un autre document, dû encore, lui aussi, à la plume de d’Aulnay, intitulé: “ Mémoire de lestat auquel est le sieur d'Aulnay Charnizay dans toutes les coste et païs d’Acadie en la Nouvelle-France où il a l'honneur de commander sous l’autorité du Roy. Une copie de ce document se trouve à la Bibliothèque Nationale dans Nouvelles Acquisitions Françaises, No 9281, fol. 114-115. Ce document comprend huit pages. 11 est tout à l'avantage de d’Aulnzy qui l'a rédigé.

4. Requête pou estre commis au Conseil des personnes Pour cognoistre des affaires de: la Nouvelle-France, 1643.

Une page.

5. Arrêts de 1644, No 5 Archives Nationales: E. 1688, FF. 19-21: Arrêt du Conseil d'Etat contre le sieur de La Tour 6 mars 1644. 12 pages, copié par M. Dugas.

6. Lettre de Razilly au Cardinal, le 25 juillet 1634. Affarres Etrangères, Amérique, vol. 4, 4 pages.

Tels sont les documents sur lesquels M. Moreau s’est appuyé pour écrire son livre et venger la mémoire de d’Aulnay. T1 faut y ajouter le fameux procès-verbal d’André Certain et deux ou trois autres attestations de même source, dont nous avons eu l’occasion de parler. Comme toutes ces pièces ont été redigées par d’Aulnay ou quelques-uns des siens, on peut les juger comme elles le méritent et on doit s’en servir avec circonspection. M. Moreau les a acceptées comme des documents de premier ordre et incontestables: Pourtant ces pièces viennent d’une partie trop intéressée dans le procès entre les deux rivaux pour que les historiens les regardent comme tels. Au surplus, les réservés que nous avons faites, les mises

au point que nous avons indiquées montrent que ce plaidoyer pro domo ne saurait être accepté d'emblée.

De Charles de La Tour nous L’avons aucun mémoire, si ce n’est la lettre qu’il adressa au cardinal de Richelieu. Pour juger de sa conduite dans le Procès actuel,nous avons lesécrits des historiens Contemporains, qui furent étrangers à la Cause, mais qui virent les deux rivaux aux prises: Denys, qui lui est très favorable, Winthrop qui parle en plusieurs endroits de la justice de sa Cause, et qui ne le blâme qu’une fois sur le témoignage de quatre matelots anglais que de La Tour aurait forcés à quitter son navire et Hubbard qui blâme davantage d’Aulnay. Ces écrivains, croyons-nous, qui vivaient en dehors du conflit, doivent être suivis de préférence à d’Aulnay et à M. Moreau, son admirateur. Le comte de Menou a écrit L’Acadie colonisée bar de Menou et Preuves de la Maison de Menou, livres écrits d’après les mémoires sus-nom-

rues.

Parmi les historiens symplthiques à Charles de La Tour, nous pouvons mentionner le Père de Charlevoix, l'abbé Ferland, Hannay, Beamish Murdoch, l’abbé Casgrain. Quelquesuns, en ces derniers temps, se basant sur les mémoires de d'Aulnay et sur M. Moreau, lui sont défavorables. Ce sont Parkman et le chevalier de La Roncière. M. Rameau qui a suivi M. Moreau rend pourtant ici et là des jugements plus indulgents sur de La Tour. Il sait, fort à propos, indiquer les réserves qui s'imposent. C’est ainsi qu’à la page 75 de Une colonie féodale en Amérique, ler volume, il dit qu’à cet endroit d’Aulnay charge un peu trop de La Tour, son ennemi. A la page 118, il laisse entendre que la jalousie et l’ambition de d’Aulnay furent la cause du conflit qui s’éleva entre les deux rivaux. Puis,à la page 117,il dit en termes très clairs qu’il faut apporter des réserves aux éloges trop absolus du panégyriste

de d’Auinay. Pourtant, M. Rameau met en doute le récit de Denys sur l’héroïsme de Charles de La Tour qui préféra se battre contre son père pour rester fidèle à la France. Mais il n'apporte pas de preuves pour appuyer son jugement.

Par ailleurs, on a fait beaucoup de cas, en ces derniers temps, d’un document, mis au jonr depuis peu, lequel, s’il était accepté, donnerait en effet le coup de grâce à la conduite héroïque de Charles de La Tonr. A la page 23e du Rapport des Archives canadiennes de 1912, se trouve un certain acte d'accord, conclu entre le chevalier Guillawme Alexander, Claude de La Tour, Charles de La Tour, et Guillaume Alexander, fils du premier. Les deux de La Tour se seraient reconnus vassaux de l’Angleterre, et auraient été gratifiés d’une vaste concession de terre depuis le cap de la rivière Jugogan, Ë près le cap Fourchu, jusqu’au fort de La Tour... et depuis ce fort jusqu’à Mirrliguesche. Ce document se termine ainsi : “ En foy de quoi les d. seign. Alexander et de La Tour ont signé les présentes de leurs mains le sixième jour d’octobre mil six cens vingt neuf, à Charlesfort, au Port-Royal, et signé les dites parties. ” Pour ce qui est de Claude de La Tour, nous Savons, par des documents irréfutables, qu’il agréa toutes les conditions que lui fit sir William Alexander, et qu’en retour il reçut, par un acte de concession, en date du 30 avril 1630, deux baronnies, dont l’une pour lui et l’autre pour son fils. Dans cet acte Claude de La Tour est qualifié du titre de chevalier, tandis que Charles de La Tour est dit tout simplement écuyer. Il y a plus. Claude de La Tour agit au nom de son fils, alors absent, ‘ aïnsi qu’il est déclaré dans le contrat.

Qui ne se rend compte que le premier document n’est qu’un projet qui fut préparé par sir William Alexander et

* Haeard’s Collection, p. 298.

Claude de La Tour, lequel document dut avoir été soumis à de Latour fils, pour qu’il y mît sa signature ? Or, en supposaut que ces deux documents fussent signés par Charles de La Tour — ce qui n’est pas — pourrait-on mettre en doute le récit de Denys? Nous ne le pensons pas. Et ce pour plusieurs raisons que nous n’avons pas à indiquer ici, puisque cette pièce n’est pas signée et qu’elle est nulle par conséquent. Sur réception de ce document nous avons prié M. Smith, archiviste canadien, de nous en adresser une copie photographiée dans l'espoir d’y trouver les signatures des contractants. 11 nous répondit que le document ne porte pas de signatures, mais que nous pourrions obtenir ce que nous désirions en nous adressant à Paris, aux Archives des Affaires Etrangères; Angleterre, vol. 43, p. 195. Or, M. Claude de Bonneau, ancien élève de l’école des Chartes, à qui nous avions demandé de collationner notre copie - ar l’original, nous apprend que cette pièce n’est pas plus signée que celle que nous possédons aux . archives canadiennes. Elle fut trouvée, d’après M. Abel Rigault, archiviste des Affaires Etrangères, dans les papiers dn cardinal de Richelieu. Pour nous, cette pièce n’est qu'uu projet de contrat préparé par sir William Alexander et Claude de La Tour, et, comme Charles de La Tour refusa de le signer, il s’en suit qu’il demeura sans vigueur. Claude de La Tour en fut quitte pour ses démarches, puisque son fils ne voulut pas le suivre dans sa trahison. Cette pièce non signée renforce le récit de Denys. La série des événements qui se passèrent dans la suite le prouve encore. En effet, trois semaines après l’attaque des Anglais contre le fort de La Tour, le capitaine Marnt arriva en Acadie avec des secours qu’il »nportait à de La Tour fils, lequel reçut en même temps le titre de lieutenanit général. Pouvonsnous supposer un seul instant que le capitaine Marot eût pu ignorer la belle conduite . de Charles de La Tour ou encore sa trahison, si celui-ci eut

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