‹ Observations sur l'Iliade d'Homère (volume 2)Chapitre 10 sur 31 · SUR LE DIX-HUITIÈME CHANT · texte numérisé non relu

SUR LE DIX-HUITIÈME CHANT

DE LILIADE.

[y* 18.] Malheur à moi, fils du guerrier Pelée, tu yas entendre un malheur qui ne devait pas nous arriver.

J'ai déjà ranarqné qne Quintilien citait ce discours comme on modèle «le brièreté (i). Qa'on me permette de transcrire ici les jodicienses réflesions de Rollin :

« Cest avec raison qa'on propose ce petit discours comme an « modèle parfiut de k brièveté oratoire; il n'est composé que de

• quatre vers. Par les deux premiers Antiloque prépare Achille à

• la triste nouvelle qu'il va lui apprendre, qui ne devait pas lui « être annoncée brusquement, et il renfermé dans iei demx derniers , « selon la remarque d'Eustathe, tout ce qui est arrivé: la mort do Ptt- « trocUf celui qui Va tué^ le combat qu'on livre autour de son corps ^ et « ses armes au pouvoir de son ennemi. Encore faut-il remarquer que la m douleur a tellement resserré ses paroles ^ que^ dans ces deux vers, il laisse « le verie à|*f tf^d^ovrai sans nominatif {2), Mais ce que j'y trouve de « plus admirable , c'est le choix du mot dont il se sert pour an-

■ nonœr cette nouvelle. Il ne dit point Patrocle est mort, comme

• on Fa traduit, et il n'est peut-être pas possible de le faire autre-

■ ment. H évite toutes les expressions qui porteraient avec elles

• une idée funeste et sanglante , comme seraient ti(Kwu, irt^rai, « iv^pnrai , et il substitue la plus douce qu'il était possible d*em- « ployer en cette occasion: xtÎTai Udr^oxkoç, Jacet Patroelus^ Pa-

(i) Voy. les ObM. lur le v. 5oa du quatrième ohant do rUiade. (9) Enst., p. iisS, I. 18.

lad OBSERVATIONS

« trocUgii; mais notre langue ne peat rendre cette beaaté et cette « délicatesse. On pourrait peut-être dire : PairocU n'est pUu (i). •

Ajoutons qu* Antiloque termine son discours par le nom ^ Hector^ nom qui doit être si odieux à Achille , et qui doit si violemment l'exciter à la vengeance. Au reste, quoique j'approuve entièrement toutes les réflexions de Rollin , qu'elles me paraiasent pleines de justesse, j'observerai pourtant que ces beautés incontestables ne sont point dans Homère le fruit d'une savante comlNnaison. Notre poète, pénétré de la situation qu'il avait à peindre, disait tout ce qu'il fallait dire et le disait toujours bien, précisément parce qu'il n'y mettait point de calcul. Chez lui les vives impressions de l'ame, les inspirations de la nature donnaient des résultats que ies autres poètes n'ont obtenus depuis qu'à force de travail et de goût.

Heyne pense qu'on doit supprimer le premier vers de ce chant, et, après le second, arriver immédiatement au v. 17. Knight approuve cette critique; dans ce cas, voici quel est le aens : « Anti*

• loque, messager rapide, arrive auprès d'Achille, et, versant un

• torrent de larmes, il annonce en ces mots la funeste nouvelle. » La mardie de la narration est en effet plus rapide , et la suppression me semble fort admissible. Heyne a aussi remarqué l'expression ^^aac icupic du premier vers, imstur ipûs, employée pour la première fois au vers SgS du onxième chant de ViiUuik, Chi la retrouve ensuite au v. 678 du treizième, et au v. 366 du dix-septième chant de V Iliade.

m^MA^0mm^V^

[v. a3.] De ses deux mains prenant une poussière brùbnie.

Voilà encore un passage vivement censuré par Platon , qui ne veut pas que le fils d'une déesse s'abandonne ainsi à tout l'excès de sa douleur (s). Platon, en composant sa République, comme tous les faiseurs d'utopies^ n'a oublié qu'une chose, ce sont nos passions. Athénée dit avec raison : « Il semble que Platon ait écrit « ses lois non pour les hommes tels qu'ils sont, mais tels que les

(i) Traité des Émdes, 1. 1, p. 45i, éd. de Letronne. (9) Plat. Reip. III, t. TI, p. 264, Bip.

SUR LE CHANT XVIII. lai

• &it son imaginatioDs de sorte qa'il n'a plus qu*à chercher ceux « qui Yeulent essayer de sa légistation (i). » Rien ne prouve mieux combieo ces rêveries pktoniqnes sont opposées à notre nature que ce que dit , quelques lignes plus loin , le même Athénée en parlant de Chèron de Pyllène ou Pellène, qm tyran* nîaa sa patrie de la manière la plus odieuse , pour avoir voulu resservir aux lois de Platon (a). H devint même tellement en horreur à ses concitoyens , qu'il y perdit son nom : o6^è à^jyt* ttâioumv ^(AflKtiv, dit Pausanias (3).

Au reste, Platon est ici toutrà-fait d'accord avec ZoHe. Le scholiaste de Venise , après avoir rapporté le passage de la République déjà cité, ajoute: « Zoîle dit aussi qu'Achille, en cette occasion, « se comporte très-inconvenablement; car, devant prévoir que ce

• sont là les malheurs ordinaires de la guerre, il ne fallait pas

• qu'il regardât la mort comme une chose si funeste. Un tel déses- « poir est le fait d'une femme; une nourrice barbare n'en agirait ■ pas même ainsi, et Hécube ne se livre point à une semblable

• douleur quand on entraîne le cadavre d'Hector (4). »

Quelques poètes moins anciens qu'Homère ont supposé que la tendresse d'Achille pour Patrocle avait quelque chose de honteux : Athénée dit qu'Eschyle avait parlé de Vamour d'Achille pour Patrocle (5); mais j'ai déjà observé que ces mœurs inilhnes n'appai^ tiennent point aux siècles héroïques (6). Taurai occasion de revenir sur ce sujet (7).

[y. 37— «8.] Alors se rassemblent autour d'elle toutes les Néréides qui habitent le sein des mers.

Les neuf vers suivants sont remplis par les noms des Néréides.

(i) Athen. Deîpn., lib. XI, p. 5o8, B. (a) P. Sog, B.

(3) Lîb. YIU, c. 27.

(4) Sch. Yen. in llbd. o*, as.

(5) Athen. Deip., XIII, p. 601, A. B. Cf. Platon. Conv., t. X, p. 181, Bip.

(6) Yoy. les Observ. sor le v. $94 da aaoond chant de llliad.

(7) Voy. les Observ. sor le v. 93 1 da viogtîéow chant de llliad*

laa OBSERVATIONS

UéMode, dam sa Théogonie, doniie Musi k liateéeBNép6kles(i), et Virgile a imité ce passage an quatrième livre des Géorgiques (a). Malgré Tautorité de ces imitations, il est probable qoe ces wen n'appartiennent point anx temps homériques; ils sont marqués d'un obel dans l'édition de Venise (3), et voici ce que dit à « sujet la scholie qui se rapporte au ▼. 39 : « Le passage relatif aux « Néréides était supprimé par Zénodote, comme ayant un earac* « tère hésiodéen (4) ; car Homère parie en général des Muses et des « Ilithyes, et ne les nomme pas (5); d'ailleun il est ridicule de

• nommer toutes les Néréides , et de répéter après cette nomen- « clature le même vers qu'an commencement (6). Gallistrate dit que « ces vers ne se trouvaient point dans l'édition de l'Argolide. En

• eflety cette énnmération n'est id convenablement placée* ni pour « le temps ni pour le lieu; elle détruit le sentiment de tristesse qu'on « doit éprouver. (7). • Ces réflexions me semblent remplies de sens et de raison. Je suis étonné que Wolf n'ait pas enfermé ces vers entre deux parenthèses. Pour comprendre le sens de ces mofei , réJiiiom de rArg^Bde, il faut savoir que Ptolémée Lagus rassembla à Alexandrie des éditions d'Homère de différentes rilles , de Smape^ de Chiop de Hmnntte^ de Cfpre, de Mte, de rArgùUdt^ et même de pays inconnus. Cest d'après ces divers manuscrits qu'Aristophane de Byxancey Aristarque» Zénodote, Cratès, nous ont donné FHomère tel que nous l'avons aujourd'hui.

Pour de plus grands développements sur ce svyet, on peut consulter les Prolégomènes de Wolf, % xxxtx , où il cite un passage de Gallien , tiré de son commentaire sur le troisième livre des épidémies d'Hippocrate. Comme ce morceau est fort curieux pour l'histoire littéraire , en voici la traduction :

« On assure que Ptolémée , roi d'Egypte, était si grand amateur

(i) Vers 243-269.

(1) Gcorg. rV , 336 seqq.

(3) Depois le ▼. 38 jusqu'au v. 5o.

(4) ^ Èaio^tîov x>p>Kriipa. — Ce qui prouve que Zênodote regardait Hésiode, ou du moins la Théogonie, comme beaucoup plus moderne que les poèmes d'Homère.

(5) Le scholiaste pouvait dire aussi les Grâces ( Cf. Iliad. 1', 338 ; ^', 367, 275; p', 5i ; Odya.^, 18 ; 6', 364, etc.)

(6) En efiel, le vers 49 est le même que le v. 3ft.

(7) Sch. Ven. o*, 39.

SUR LE CHANT XVIII. ia3

de KnvBf qn'H avait ordomié qu'on remit à luiHnéme tous ce«x des navigateurs qui abordaient à Alexandrie ; il en faisait fiiire des copies jmt èeaitx papien (tt; MHvoiiç x^proc)» qu'il rendait aux véritables possesseurs, et lui gardait les exemplaires originaux, pour être déposés dans ses bibliothèques avec cette étiquette : /îfmw tirés des vaisseaux. On dit qu'un titre semblable a été trouvé sur ce troisième livre des épidémies, où était écrit : Ouvrage tiré des vaisseaux , revu par le critique Memnon de Sidi (ou Sidè, selon Etienne de Bysance) (i). »

[t. 56.] Il croissait, tel qu une jeune plante.

L'aoriste dcv^^poLfAov du verbe dvaTp^tt s'entend ordinairement des plantes qui s'éthenif qui croisseni. De là le mot dvo^pofioU , cpie Hésychius explique par oùÇiifftiCy mceroiuementSf et pXaoriioiic, germinouons (s). Hérodote l'applique aux villes et aux peuples , en le prenant dans un sens métaphorique (3). Diodore l'emploie aussi dans la même acception (4). Cest ainsi que nous disons en français : an en^ire florissant,

[t. 57.] Je relevai comme le rejeton qui pousse dan» un sol fertile.

Apollodore raconte que Thétis mettait Achille dans le feu toutes les nuits pour le rendre immortel, et que pendant le jour elle l'oignait d'ambroisie (5). Il semble au contraire, par le passage ci-dessus, que Thétis éleva son fils comme toutes les autres mères. Les fables rapportées par Apollodore appartiennent à des superstitions inconnues au temps d'Homère, quoiqu'on les retrouve dans l'hymne à Cérès. (6).

Nous avons vu au chant neuvième (7) que ce fut Phénix qui prit

(i) Wolf Prolégom., p. clxxvxu, not. 40. (1) Hcsych. ad v. àva^po{iai.

(3) Cf. Herod. , lib. I, $ 66, et Ub. VU, $ 196. — Toy . anisi la note s4^* de Larchcr sur ce deqiier passage.

(4) Oiod. Sic, 1. y, S 19, t. n, p. 339, éd. Weneling.

(5) ApoUod. bib., 1. UI, c. zui, $ 6.

(6) Voy. les Observ. sur le v. a 39 de cet hynuie.

(7) Toy. les Observ. sur le v. 485 de ce chant neuvième.

ia4 OBSERVATIONS

aoîn de reofludoe d*AchiUe ; de sorte qae dans le pUMge cmImsui, quoique j'aie reodu le verbe Op<i)wuva parjw téievai^ il ne doit s'entendre qae de la première nourriture donnée par la mère; c'est dans le même sens que Télémaque dit dans l'Odyssée :

fi jx» frix', i pk' ttfi+t (i).

« Celle qui m'a enfanté et qui m'a nourri. » Car dans les temps héroïques les mères nourrissaient leurs enfants, comme le prouvent ces paroles d'Hécube à Hector :

ivmri Tot XaAwn^ia, (MtiCbv Moxov (s).,

« Si jamais je t'ai présenté la mamelle qui apaisait tes cris. » Celle que l'on nommait nourrice (Tpo9èc)(3) était une femme de confiance aux soins de laquelle on laissait l'enfant, pendant que la mère l'allaitait; ce qui du reste n'infirme point ce que nous avons déjà dit sur l'acception qu'avait souvent le verbe Tpiftm, nourrir (4).

[t. ioo.] Sans doute il m*a désiré , pour lui être secourable en ce combat.

Eustathe dit qu'ici la pensée de l'auteur n'est pas nettement exprimée. La difficulté repose sur les mots ^^ifnv et à^rn* Les uns veulent que l'aoriste Jiiotv vienne de èim j'empêehe, les autres de iità^fai 6etoin,je désire. Dans le premier cas, il faut écrire ôf^nc avec Faccent aigu sur la pénultième, ce qui en fait un nom propre; alors le sens est : Mars m* a empêché de lui être seeouraile» Dans le second cas, à^ s'écrit avec l'accent circonflexe, et signifie malheur, accident; et le sens est : Il m'a désiré pour éloigner de lui le malheur (S). Comme tous les éditeurs écrivent Âfiic, c'est la leçon que j'ai suivie.

Knight écrit 9* i^jiaiv, au lieu de: 9ï ^fiotv, pour rétablir l'augmenL Bentley proposait : Ëpic 9i pt* fl^tv àpiic âXxT^pa i^vtottai. «La discorde m'a empêché d'éloigner de lui le malheur. > Cette conjecture est ingénieuse (6).

(i) Od. ê', i3i.

(a) IL x% 83.

(3) Cf. Od. €', 36i ; ^, 74a t «te.

(4) Toy. les Obsarv. sur le v. a83 dn hnitième chant de l'Iliad.

(5) Eoât., p. ii33,iDit.

(6) Cf. Heyn. OhM. in lUad. XYIII, v. 100 ; t. TU, p. 444-

SUR LE CHANT XVIII. ia5

Snr cette apresuoii : if9ç éLkmerh^f voyez plus bas, vers »i3 de ce chuity où elle se trouve répétée sans aucun doute.

[t. io4 — 5.] Inutile fardeau de la terre, je suis resté près de mes naTÎres, quoique nul des Grecs Taleureux....

Racine a heureusement transporté cette belle expression dans notre langue; Achille dît aussi dans Iphigénie :

yoadrais-je, de la terre inutile fiirdeau, etc.? (x)

Heyne croit que les deux vers suivants, io5-6, ont été ajoutés par de certains rhapsodes qui voulaient toujours donner quelques nouveaux développements à la pensée du poète (a). Knight les rejette de son édition , et dit en note qu'une nouvelle raison de croire à l'interpolation était qu'au vers io5 , la première de qIoç est brève contre la règle ordinaire de la mesure (3 ).

Cependant Plutarque cite ces deux vers (4) ; ce qui ne prouve autre chose sinon que de son temps l'interpolation était con-

Platon, qui rapporte le commencement de ce discours d'Achille, s'arrête à la fin du vera 104 : « Inutile fardeau de la terre , je suis « resté près de mes navires (5). » Je crois, en effet, que la deux vera suivants ne sont qu'une glose de grammairien ou de scholiaste.

[▼• 109 — 10.] Plus douce que le miel, elle (la colère) s*éiève comme une fîimée dans le cœur des mortek.

Ariatote et Platon, qui louent ce passage, font très-bien remarquer que toujours une certaine volupté se mêle au désir de se venger, et à toutes nos passions même les plus douloureuses (6).

(i) Iphigénie , act. I , se. i.

(1) ObMTv. in niad. XTUI, io5.

(3) Knight, not. in niad. y, io5-6.

(4) De amaû tfaaqail,, t. TU, p. 845, éd. Rciake.

(5) Socrat. Apolog. , t. I , p. 66 , Eip. D est vrai que Platon cite ce paiwge de mémoire.

(6) Aiistotel. Rhetoricor., 1. n, e. ix ; t. HT, p. 167, Bip. , et in Plat. »., t. rv, p. a83. Bip.

ia6 OBSERVATIONS

Autsi cette expresuon : la eolèrepbu domet quê h mu^ est-elle pleine d'énergie et de vérité.

[t. 114.] Maintenant je voie aux combats, afin de rencontrer le meurtrier d'une tête si chère.

Tai employé cette tournure, d^une tête si chère, parce que c*eit encore ià une des expressions consacrées par notre immortel Racine; je crois même qu'il avait en vue ie passage ci-dessus quand il a fait dire à Hippolyte :

J'ignore le destin d'une tête si chère (i).

Virgile imite aussi notre poète au quatrième chant de Y Iliade: Me [terretj puer Ascanius, capidsque injuria cari (a).

[t. i5i — 6.] Les vaillants Argiens ne peuvent entraîner, du sein des traits, Patrocle , compagnon d'Achille; il est atteint de nouveau par les coursiers, par les fantassins, et par le fils de Priam, Hector, semblable à la flamme dévorante. Trois fois ce héros saisit -- les pieds du cadavre, et, brûlant de l'entraîner, il excite les Troyens par ses cris.

Voici comment Zénodote écrivait ce passage :

Où^t xt IlanpoxXoy mp' Ajavi^i^ic ÂxKioi ix {iikitàii ipûaavTO vtxuv, Oipol^rovr' ÂxtX^* oiSri; «^àp ^v) tov ^ xixov Xaoc rt xal tinrdiy fixTttp Tty Opiapkoto iratç, oui tZxtXo^ éùûKirty Sç fMv Tp2c (irr9irto6t irc^ûv XoSSt » xal fU*^* ôôm ,

infyLi dvà oxoXôirtovt rtt^M' dbntXôç Airo ^ttp^ (3).

« Les vaillants Argiens ne peuvent entraîner, du sein des traits, « Patrocle , compagnon d'Achille ; il est atteint de nouveau par les « coursiers, par les fantassins el par le fils de Priam, Hector, qui, tel « qu'un fort sanglier, trois fois saisit Patrocle par les pieds, et jette

(i) Phèd., act. I, te. i, v. 6.

(a) ^n. IV, 354.

(J) Sch. Ven.©», i55.

SUR LE CHANT XVIII. la?

«de ^nndscris, impatieiit de rentraloer; toot son désir est d*ex- « poser honteusement la tête du héros, après Favoir séparée do cou • délicat. • Le motif de cette correction vient peut-être de ce que le nom d'Hector est répété dans deux vers de suite ( i54-iS5 ) , ou peut-être aussi a-t-elle été suggérée à Zénodote par le discours que, quelques vers plus loin, Iris adresse au même Achille : « mais ■ surtout le vaillant Hector brûle de l'entraîner; tout son désir est «d'exposer avec ignominie la tête de Patrocle, après l'avoir sé- « parée du cou délicat (i). » Dans ce cas la répétition, qui souvent est une raison de retrancher ks vers, aurait été ici un motif d'en ajouter. Enfin, il est possible aussi que cette leçon de Zénodote fût autorisée par d'anciens manuscrits. Dans tous les cas la correction n'est pas heureuse, et la leçon suivie dans nos éditions est ^infiniment préférable à celle que le critique proposaiL Aucun éditeur moderne ne l'a adoptée.

[y. iSy.] Trois fois les deux Ajax, revêtus d'une force indomptable...

Bamès observe que cette tournure, revêtus de force ^ est familière aux écrivains sacrés (a) ; et il cite en exemples ces deux passages : « le Seigneur règne, il s'est rt^tuàe gloire et de majesté; le Seigneur « s'est revêtu de force (3). — Vous qui êtes repitu de la lumière • comme d'un vêtement (4). »

Dans Homère l'expression : revêtus de force, est souvent caractéristique des deux Ajax (5).

^ft0W^^*f^^^

[▼• i8a.] Divine Iris, quel dieu t'envoie près de moi?

Virgile de même fait dire à Tnmus :

Iri, decus cœli, quis te mihi nubibns aclam Detulit in terras (6) f

(t) Cf. Hiad. 0*, 175 leqq.

(s) Cf. Bain.. Not. in Iliad. p^ 74s, et o*, 1 57.

(3)P«lm.93,j^i.

(4) Psahn. 104, jt ».

(5) Cf.niad.V, i64;y, 36a.

(6) iEn. IX, 18.

ia8 OBSERVATIONS

ObflervcE que toujours Homère est plus simple que Virgile» et que oelui-ci emploie des périphrases , où notre poète exprime U peosée directe.

[▼. 1 83^40 C*est, lui répond Iris, Junon, l'illustre épouse de Jupiter, qui m envoie.

Knight finit à ces mots la réponse d*Iris, et supprime les deux vers suivants. Il croit que oâ^ ol^t ne peut appartenir au langa^ homérique, parce que dans son opinion tt^M, dont les Latins ont fait ifideof est précédé du digamma, et , par conséquent, ne permet pas l'élision de Mi (i). Heyne et Bentley avaient déjà soupçonné cette forme o^ Gi^t (a).

^^^tm^m^^m^

[▼. 19a.] Je ne sais aucune armure de quelque autre

guerrier....

Toute cette fin du discours d'Achille, depuis et y compris le vers 19a, est supprimée par Knight. Il blâme ces expressions nu ol^a, Tiv dl^ , qui , dit-il, n'appartiennent pas à l'élégance homérique. Quant à l'autre raison qu'il donne que la tente d'Ajax était trop éloignée de celle d'Achille pour que celui-ci songeât à y aller chercher une armure , elle me semble de peu de valeur (3). Toutefois je trouve que le discours d'Achille finirait très-bien à ces mots : • elle a promis de m'apporter de la part de Vulcain des ■ armes superbes. > Le reste me paraît un hors-d'œuvre.

[▼. 198 — aoi.] Parais devant les Troyens, et, tous épouvantés , ils s'enfuiront des batailles. Les vaillants fils des Grecs, accablés de fatigue, pourront enfin respirer; la guerre a besoin de quelque relâche.

Heyne regarde les vers aoo et aoi comme interpolés; il pense qu'ib ont été ajoutés ici, parce qu'ils se trouvent déjà au onzième

(i) Kni^t, not. io Iliad. o', i85-6. Sur le digunoui, voy. les Obierv. •ar le vers 17a da seîaème chant de Tlliade. (a) Heyn. Chu. Id Iliad. XVIU, 18S.

(3) Knight, not. in 0. o*, iga-S.

et au dix-septième chant (i). Au reste, il blâme dans les trois endroits le V. 90I, qui lui semble porter tous les caractères de l'interpolation (1). En supprimant les deux vers, le sens doit finir à cette phrase : « Parais devant les Troyens , et bientôt épouvantés ils « s'enfuiront des batailles. » La répétition des mots Tpwtovt et Tpûc; aux vers 198 et aoo me semble aussi être d'un mauvais effet. Knight partage l'opinion de Heyne.

[t. 219—20.] Lorsque sonne la trompette dans une TÎUe entourée d*enneinis cruels.

Voici le seul passage dans Homère où il soit parlé de l'usage de la trompette, aakKvfi; cependant, il faut dire qu'au vingt-unième chant le poète emploie le verbe aéXnv^^i't (3) dérivé de adikKvfi. Eustathe (4) et le scholiaste de Venise (5) font sur cette comparaison, prise de la trompette, l'observation déjà faite sur la comparaison prise de l'art de l'équitation , c'est-à-dire, que ce qui n'était pas en usage du temps du siège de Troie pouvait bien cependant être connu du temps^ d'Homère , et celui-ci s'en servir dans une comparaison ; je renvoie à ce que j'ai dit sur ce sujet (6). Toutefois , dans ce cas-ci , on peut conjecturer sans invraisemblance que les anciens héros faisaient usage de la trompette dans le siège d'une ville, pour réunir promptement un certain nombre de troupes sur un même point, sans supposer pour cela qu'ils se servaient de cet instrument dans une bataille en pleine campagne , parce qu'alors les combats n'étaient que des chocs tumultueux et sans ordre (7). Dans un tel état de choses, tout signe extérieur, comme les drapeaux , la trompette, etc. , devenait inutile, et la voix bruyante d'un chef, ^vh dc^xAèc , était l'unique signal que le soldat entendait au fort de la mêlée (8).

Quand on commença à introduire quelque ordre dans les bu-

(i) n., X', 8oo-i et p', 4a -3.

(9) Vid. Heyn. Obaerv. in Hiad. XVH, aoo.

(5) SchoL Yen. o*, a ig.

(6) Voy. les Obcerv. sur le v. 679 du quinxième chant de T Iliade.

(7) Voy. les Obscrv. sur le v. a 97 dn quatrième ehanf de Tlliade.

(8) Voy. les Observ. sar le v. 408 da second chant de miade. 2. 9

i3o OBSERVATIONS

Uilles, on donna le signal des combats avec des flambeaux; voici ce que dit à ce sujet le scholiaste d*Euripide : « Anciennement on « se servait dans les guerres de porie^màeaux , au lieu d'avoir des « trompettes. Oca port^flamheaux , qui étaient les prêtres de Bfars, « s'avançaient avec une torcbe à la tête des deux armées, et, après • avoir jeté cette torche dans l'espace qui séparait les combattants, « ils se retiraient sans éprouver aucun mal,; c'est alors que les trou- « pes s'attaquaient. Toujours les porte-flambeaux étaient épargnés « comme les prêtres du dieu de la guerre , quand même tout le « reste de l'armée aurait été exterminé. De là ce proverbe pour « exprimer une déroute complète : le porte-flambeau n'a pas été « sauvé (i). » C'est en ce sens qu'Hérodote a dit : « Car à leur dis- «cours, il fallait que le /N>rr«-^m^M lui-même ne put s'échap- « per (a). » On ne voit rien de semblable dans Homère ; ces usages n'étaient point encore établis.

[v. 223 — 40 I^^j^ 1^^ coursiers à la flottante crinière

s*en retournaient avec leurs chars, car ils prévoyaient

le malheur.

Pline l'ancien donne aussi aux chevaux le pressentiment du combat : iidem {equi) prœsagiunt pugnam (3). N'y a-t-il pas aussi quelque chose de semblable dans ces vers de Racine ?

Ses superbes coursiers qu'on voyait autrefois Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix , L'œil morne maintenant et la tète baissée. Semblaient se conformer à sa triste pensée (4).

Le verbe semblaient est là pour entrer dans nos idées modernes. Homère dit franchement 0990vtc ^àp ôtX^ia Oufiû , car dans leur ame ils prévoyaient les douleurs.

[v. 225.] Les écuyers sont frappés de crainte à la vue de cette flamme infatigable.

Denys d'Halicamasse dit que ce vers peint très-bien Tétonne-

(i) Eoripid. Schoi.ad Phœnic, ▼. i386.

(i) Herod., lib. VIU, $ 6. Cf. Lexîc. Herodofeanif ad ▼. nup^opc^.

(3) Lib. YUI, c. 64, éd. Miller.

(4) Phèd., BCt. Y, ic. 6.

SUR LE CHANT XVIII. i3i

ment et une crainte subite , parce que le poète n^emploie ici que (les syllabes brèves (i); ce vers n*est presque, en eflet, composé que de dactyles.

[v. a3o.] Douze guerriers périssent....

Knight regarde ce vers comme Tabsurde addition de quelque rhapsode : « quoique Homère , dit-il , n'épargne pas les exploits à « son héros dans les combats singuliers , il n'a jamais supposé qu'il « en tue douze d'un seul cri et des plus vaillants (çûTt; âptvrot) (a).» Cette observation n'est pas sans justesse; en adoptant la critique de Knight, il faut traduire: « trois fois les Troyens et les illustres < alliés s'enfuient avec eiîroi à travers leurs chars et leurs lances. » Ce qui donne un sens très-satisfaisant.

[v. 263 — 4»] Où jusqu'à ce jour les Troyens et les Grecs ont tour à tour éprouvé les fureurs de Mars.

Heyne regarde toute la fin de ce discours comme une répétition inutile de ce que vient déjà de dire Polydamas; «il est probable, -ajoute Heyne, que cette addition aura été faite par quelque - rhapsode dont la constante habitude était d'amplifier et de dé- « layer ce qui déjà avait été dit avec précision (3). »

Les observations de Heyne me semblent très-justes ; cependant elles n'ont point été faites par les anciens critiques. On trouve aussi quelques défisuts de syntaxe et quelques embarras de phrase dans les vers 971-974 et 389 (4)* Knight approuve la critique de Heyne, et finit le discours de Polydamas au v. 164.

[▼. 3oo.] Quiconque parmi les Troyens redoute trop pour ses richesses....

Ce vers et les deux suivants sont retranchés par Knight. Il pense

(1) De Comp. vcrb., $ X.Y, p. 188, éd. Schaef.

(a) Knight, Not. in Uiad. o', a3o.

(3) Heyn. Obas. in UUd. XVIII, a67-!t83.

;^4) Cf. Rarnes. et Eroesi. Not. ad hos v. et prxcip. Heyn. Ob»».

\Zi OBSERVATIONS

que le verbe ^D(Ae6op^oai décèle l'interpolation. Aii|M€op6< dans Hoonère signifie qui déport ^ qui pUU U peuple; de sorte que le verbe ^Y}p.66opfi9flit doit signifier /»reiu/re les tiens Ju peuple pour en jouir et non pour les distribuer. D'ailleurs, ajoute Knight, des verbes ainsi composés appartiennent à des habitudes de langage plus modernes (i).

[v. 341 — 2.] Ces captives conquises par la force de nos lances , quand nous ravageâmes tous deux des villes opulentes et peuplées de héros.

Knight, au v. 341» au lieu du verbe xofMfitoOa, aurait voulu qu'on écrivit xTMfuoAa, qui lui semble être plus le mot propre; et au vers 34a il blâme entièrement Tépithète irutpoc donnée aux villes, parce que dans Homère elle n'est appliquée qu'à la terre et aux champs pour exprimer la fertilité. Ce double motif lui fait supprimer les deux vers. (3)

[v. 346.] Ils apportent sur l'ardent foyer le vase des lustrations.

Mot-À-mot : • Us placèrent sur le feu étincelant le trépied où • l'on versa l'eau pour le bain. » Pour éviter cette périphrase qui donne le sens littéral du mot Xoirpox^'ov , je l'ai traduit par U vase des lustrations, quoique ce mot lustrations se rapporte assez mal aux usages de l'antiquité homérique.

On a déjà vu qu'il est question dans Homère de deux espèces de trépieds. D'abord ceux qui allaient au feu 9 où l'on faisait chaufler l'eau pour le bain , comme celui dont il est parlé ci* dessus , et d'autres qui peuvent ^tre regardés comme de véritables coupes (3).

[v. 349 — 5i.] Et quand l'onde a frémi dans Tairain

(i) Knight, Net. in Iliad. o^, 3oo-3 ; rar le «eu du mot ISifioSopoç, voy. II. a% a3z.

(a) Knight, Not. in Uîad. o', 341 -s. Sor répifhète fntipoc Yoy. œ mot dans le Lexic. de Damm.

(3) Toy. les Obscrv. sar le v. laa du neavième chant.

SUR LE CHANT XVIII. , i33

sonore, ils lavent le cadavre, k frottent avec un*e huile onctueuse, et remplissent les plaies d'un baume qui a vieilli neuf ans.

Vii^le, en parlant des funérailieft de Mysène, dît aussi :

Pars CilîdoB laiioes et ahena undanlia flammis Expédiant, oorpusque lavant frigentis et uugunt(i).

Ici, comme il est qtiestlon d*mi usage, et d'un usage litigieux « Homère est beaucoup plus détaillé que Virgile ; il insiste davantage sur toutes les circonstances. Dans Virgile , je trouve que ces mots corpus frigeniii forment une antithèse trop marquée avec ceux de cttUdos latiees et d^ahena tuidantia flammis , qui se trouvent au vers pr^écédent.

[v. 356.] Jupiter dit à Junon , sa sœur et son épouse*

Voici encore une de ces conversations entre deux) divinités, qui coupent le fil de la narration, et qui ont été regardées avec juste raison, par les critiques modernes, comme de véritables interpolations. J'en ai déjà signalé plusieurs de ce genre (a). Celle-ci est fort remarquable; elle est le sujet d'une très-longue scholie de Porphyre, qui rapporte les raisons sur lesquelles se fondait Zénodore (3) pour supprimer cet entretien de Jupiter et de Junon. Je sais bien que la plupart de ces raisons sont fort subtiles et fort alambiquées (4)* mais elles n'en constatent pas moins l'opinion des anciens sur l'interpolation; et quant aux véritables motifs de la supposer, je crois que ce sont les modernes qui les ont trouvés. Voici ce que dit à ce sujet Wolf dans ses Prolégomènes : « Lors- > que, pour la première fois, je communiquai mes doutes à quel- « quea ainiSf je me ressouviens combien ils se méfiaient de ces « soupçons , m'opposant sans cesse le silence et la prescription de»

(i) JSn. TI, 9i8.

(s) Toy. les Observ. sor le v. 443 du aeplième, 179 da onzième et 43 1 da aeisicme chant de mUde.

(3) Les schol. de Venise (ad h. ▼. ) porten xZénodore , ct^eaàànX je pense avec Heyne et Knîgfat qn*il ftat lire Zcnodote.

(4) Je renvoie pour ces raisons aux observations de Heyne qai les a tradnites fidèlement. (V. d. Heyn. Obss. io Iliid.XVin, 356.)

i34 OBSERVATIONS

siècle». Mais peu de temps après, par un hasard inespéré, Taa* torité d'un ancien critique vint appuyer mes conjectures sur l'un de ces passages où je soupçonnais qu'il existait une suture cachée, faite par une main étrangère. Ce passage est celui du dix-huitième chant, v. 3S6«368, qui, pour parler avec retenue, est jeté d'une manière froide et absurde au milieu des événements relatifs aux Grecs et aux Troyens , et de l'arrivée de Thétis dans rOlympe. On trouve dans les scholies de Venise une longue dissertation d'un certain 2^odore , d'où je conclus que ces vers ne sont point d'une interpolation ordinaire, ni de quelques grammairiens, mais qu'ik ont été ajoutés par les premiers diasqtievastes quand ils ont réuni les deux rhapsodies (i)« > J'ai déjà donné l'explication de ce mot diatqitevaste; cependant je dois dire ici que Heyne croit que les Jiasquevastet ne sont pas ceux qui ont réuni en un seul corps V Iliade et V Odyssée^ mais ceux seulement qui ont fait des interpolations (a). Malgré cette autorité, je m'en rapporte sur le sens de ce mot à l'opinion de Wolf, dont j'ai déjà parlé (3) ; je ferai même remarquer que, dans les scholies de Venise, ce mot n'est pas toujours appliqué aux interpolations, et qu'on le trouve aussi pour signifier la correction faite à un vers (4). Knight retranche cette conversation, mais alors on sent que le récit manque de liaison , et l'arrivée de Thétis dans les palais de Vulcain est trop brusquement amenée.

[v. 368 — 70.] Pendant que ces divinités s'entretiennent ensemble, Thétis, aux pieds d'argent, arrive dans le palais immortel et resplendissant de Vulcain.

Virgile a imité cet épisode, et, comme Thétis, Vénus demande à Vulcain une armure pour son fils. Qu'on me permette de traduire ici les réflexions judicieuses que Heyne fait à ce sujet : • Tout m ce passage dans Virgile mérite, à mon sens, plus d'éloge sous le « rapport de l'art que sous celui du génie. On y aperçoit trop les

(t) Wolfii Proleg., $ XXX, p. czzz.

(1) Cf. Heyn. Obu. ad Iliad. XII, 371 ; XX, 269; XXIV, i3S.

(3) Voy. les Observ. sor le v. 395 du troisième cbsnt.

(4) Cf. Scb. Veo. w*, 666.

SUR LE CHANT XVIII. i35

« traces de l'îmiUtion homérique et de cette éloquence mesquine « qui décèle ordinairement le désir d^imiter. L'arrivée de Thétis « cbes Vulcain , au dix-huitième chant de Vlii€tde, a beaucoup plus

• de cette douaeur qui nait de la simplicité des temps anciens;

• d'ailleurs la demande de Thétis repose sur un motif plus réel , « puiaqu* Achille avait perdu ses armes , qui furent enlevées à Pa- « trocle ( I ). •

Si Ton veut bien sentir la différence qui existe entre les deux poètes, que Ton compare le discours de Vénus (i) et celui de Thétis (3). Dans le premier, on retrouve toute Tadresse d'un esprit exercé; dans le second, on n*entend que les accents d'une mère désolée. Homère est toujours vrai, parce qu'il n'invente pas; ses discours sont toujours justes, parce qu'ils sont sincères.

[v. 373.] II fabriquait vingt trépieds.

Le grec porte : iitxom iravro^. J'ai déjà eu l'occasion de remarquer que dans les bons auteurs on trouvait souvent l'adjectif irovric, ious, joint à un nom de nombre, pour signifier que le nombre était complet , ni plus ni moins (4).

[v. 382-^3.] C*est elle qu'aperçoit , en s approchant, la belle et élégante Gharis^ épouse de Tillustre Vulcaîn.

Homère suppose ici que Charû est l'épouse de Vulcain, tandis <|ne , dans VOJjrssée , c'est Vénus (5). Les anciens interprètes ont tâché de rendre raison de cette différence par l'allégorie; ainsi, comme Ckaris^ X^P*<> Mgnifie grâce ^ ik prétendent que le poète a voulu montrer que la grâce devait régner dans tous les ouvrages de l'art; ou bien, en considérant l'allégorie sous un point de vue plus moral, il a voulu prouver que la grâce devait toujours accompagner le bienfait ((>). Certainement ces explications sont fort jolies ,

(i) Cf. Hevn. Not. sd. ^n. VIII, 370.

(2) iEn. VIII, 374 aeqq.

(3) niad. o*, 4a8 seqq.

(4) Voy. lesOhserv. sur le v. 161 da Beplièroe cbaiit.

(5) Od. 6', a66 seqq.

(6) Cf. Bre^. Schol. ri Schol. Vrn. Iliad. (s\ 38a ; et Ea.nr. , p. f 14A , I. 58.

i36 OBSERVATIONS

fort infiénieuses , maïs je doute beaucoup qu'elles fassent dans rintentton d'Homère, qui, toutes les fois qu'il exprime luie pensée morale, la rend toujours avec fraochiae, sans la dérober en quelque sorte sous le voile des allusions. Tout ce «pi'il y a à dire» c'est que ces deux mythes appartiennent à deux époques différentes ; et s'il fallait donner le prix de l'antiquité, je l'accorderais à cepasiageci. M. Knight est du même avis; et même il a cru , pour des raisons qu'il donne dans une note, devoir retrancher de son édition tout le récit des amours de Mars et de Vénus, au huitième de rodfssée(iy.

[v. 385.] Pourquoi , belle Thétis, venir en nos demeures?

Quoique Bamès ait corrigé d'une manière assez probable le mot Bixi par Birii , en faisant le vocatif semblable au nominatif, quoique sa conjecture se soit trouvée confirmée par la leçon de Zénodote(a), et qu'elle ait été adoptée par Heyne, Wolf écrit Sfri sans sigma, comme les autres éditions, même celle de Venise; ce qui peut, au reste, fort bien se justifier malgré les raisons de quantité et de tautophome ( tipte theti ta ) alléguées par Bamès. M. Boissonade, comme Wolf, écrit %ir\ sans sigma. Le discours que l'épouse de Vulcain adresse ici à Thétis est aussi adressé par la nymphe Calypso à Mercure , lorsque ce dieu vient lui apporter les ordres de Jupiter pour le départ d'Ulysse (3).

[t. 392.] Vulcain, accourez, Thétis aujourd'hui a besoin de vous.

Platon parodia ce vers d'Homère quand il brûla ses poésies (4). Diogène Laêrce dit que Platon ne livra ses vers au feu qu'après avoir entendu Socrate (5) ; mais, selon d'autres , ce fut parce qu'il

(i) Cf. Knight, Not. in Odya. A', ^66-369. Toy. le» OlMerv. relatives à ce passage de rOdyaaéc.

(s) Scfa. Yen. o', 385.

(3) Odys. t', 87.

(4) Voy. les Observ. snr le v. a 63 dn dix-septième chant deriiiadr.

(5) Diog. Uerc., 1. 111, $ 5.

SUR LE CHANT XVIII. iSy

trouva ses poésies trop inférieures à celles d'Homère (i). Cette opinion est plus probable.

[t. 399.] Eurynome, la fille de l'impétueux Océan!

Hésiode , dans sa Théogonie , met aussi Eurynome au nombre des filles de l'Océan et de Téthys (non Thétis) (a). Plus loin , if dit qu'Eurynome , s'étant unie à Jupiter , elle enfanta les trois Grftces Aglaë, Euphrosine et Thalie (3). ApoUodore a suivi la mythologie dHésiode (4) > qui n'est point celle d'Homère, car ce dernier ne nomme point les Grâces , et ne dit pas leur nombre (5). Cela prouve encore que la Théogonie est beaucoup plus moderne que les poésies d'Homère (6).

Pai traduit l'épithète d'àij^o^poou par celle ^impétueux^ faute de pouvoir mieux la rendre. Peut-être le poète a-t-il voulu ici ex* primer le reflux de la mer. Heyne fait observer que les anciens ne regardaient pas la terre comme un globe» mais comme un disque, et rOcéan comme un large fleuve qui coulait sur les bords de la circonférence (7) , ainsi qu'il est figuré sur le bouclier d'Achille (8); dès -lors, on conçoit le sens de l'épithète à<^'^^ooc, qui revient sur lui-même, Heyne fait observer encore , que dans cet endroit-ci, quoique l'Océan soit considéré comme un dieu, il a cependant l'épithète qui lui convient comme fleuve (9). Cest ainsi qu'Horace a dit : Fulcanus ardens (10). Knight supprime ce vers, qu'il regarde comme une glose superflue; il retranche aussi le

vers 401 9 parce qu'il pèche contre le digamma(i 1).

(i) Eust., p. 1x06, 1. 36 et p. XI 49, 1. 3.

(s) Theog., v. 3 58-3 6a ; relativement k Téthys , voy. les Observ. sur le ▼. aoo do qnatorsième chant de Tlliade.

(3) 907, seqq.

(4) Apollod. Bib., lib. I, c. xii, $ x.

(5) Yoy. les OlMerv. nxr le v. 3; do XYIU* chant.

(6) Toy. les Observ. snr le ▼. 370 dn cinqmème, et 179 da lixièine chant, etc.

(7) Heyn. Obierv. in Ilisd. XTITI, 399. (6) niad. o*, 606-7.

(9) Heyn. Obes. 1. c.

(xo) Hor., lib. I, od. lY, ▼. 8.

(11) Knight, Not. in Iliade. 9', 399 et 401.

i38 OBSERVATIONS

[▼. 4^7 — 8*] Dites-moi quelle est votre pensée; tout mon désir est d'accomplir vos vœux, si je le puis, si leur accomplissement est possible.

Ces vers sont une espèce de formule qu'emploie une divinité lorsqu'elle veut accomplir les désirs d'une autre divinité qui implore son secours. Ainsi Vénus les adresse à Junon au quatorzième chant de Y Iliade (i) , et Calypso à Mercure au cinquième de VOdyssée (s).

Knight supprime le v. 4^8 » " si je le puis, si leur accomplisse- « ment est possible.- Il n'en donne d'autre motif, sinon que c'est une répétition du passage de \ Odyssée. Jamais une répétition ne peut être un motif sufHsant de retranchement; d'ailleurs, on pourrait dire la même chose du vers 437.

Dans une situation de l'Enéide, semblable à celle-ci, voici quel est le discours de Vulcain à Vénus, qui vient aussi lui démander une armure pour son fib :

Quid causas petis ex alto ? Fiducia cessit Que tibi , Diva , mei? Similis si cura fuisset, Tum quoque fas nobis Teucros annare fuisset ; Nec pater omuipotens Trojam, nec fata vetabant Stare , deremque alios Priamum superesse per annos. Et nunc, si bellare paras, atque hase tibi meus est : Quidquid in arte mea possum promittere cune, Quod fieri ferro, liquide ve potest electro, Quantum ignés animœque valent : absiste, precaddu, Viribus indubitare tuis (3).

Je n'ai pas besoin de faire sentir combien ce passage et surtout ce dernier trait de galanterie qui le termine : cessez par vos prières de douter de votre empire, sont loin de la touchante simplicité d'Homère; mais ce qu'il faut remarquer , c'est que jamais notre poète n'eût fait dire à Vulcain qu'il pouvait , en forgeant une armure , s'opposer à Jupiter et à la destinée. Ces rodomontades d'une divinité éprise d'amour n'appartiennent ni au goût ni aux mœurs des siècles héroïques. Voyez , au contraire, dans \ Iliade , le second

(i) Ver» 195. Voy. les Observ. «ur ce ver».

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