D. VIII
SUR LE CHANT XVIll. 189
de Vulcain à Tbétîs , comme toutes les convenances religieuses des temps anciens y sont fidèlement ofasenrées : • Ah ! que « ne puis- je, dit-il , le dérober à l'ailreuse mort, quand arrivera m son heure fatale , comme il m'est aisé de lui donner une armure - superbe, et telle qu*à sa vue tout homme sera frappé d*étonne- « ment (i). » Déjà pour Virgile , ainsi que je Tai déjà remarqué (s), les traditions mythologiques n'étaient que de brillantes fictions, pour Homère elles étaient de véritables objets de croyance.
[v. 432 — 3.] Seule, entre les divinités de la mer, je fiis unie à un homme , Pelée , fils d'Éacus.
On peut consulter sur les diverses circonstances relatives auiL noces de Thétis et de Pelée ce que rapporte Àpollodore dans sa Bibliothèque (3). On y retrouve quelques traces de la fable de Protée : car il est dit que Thétis, pour échapper à Pelée, prit plusieurs formes différentes. Tout le monde connaît aussi le charmant poème de Catulle sur ce sujet. Homère ne parle point des oracles qui précédèrent cette union , ni de la rivalité de Jupiter et de Neptune; seulement au vingt-quatrième chant de IV/Muie, Junon, en parlant de ce mariage , s'écrie : « Vous tous , dieux puissants , • assistâtes à cet hyménée, et toi-même, avec ta lyre, tu parus à « ces festins, protecteur des. méchants , divinité perfide (4). * C'est le seul endroit de VlHaJe et de VOdjrssée où Apollon soit représenté tenant une lyre , fx«»v ^'p|jLtj]^a.
[v. 444-] L^ fil^ d^s Grecs lui choisissent, pour récompense , une jeune captive.
Aristarque supprimait ce vers et les douze suivants (5) ; les raisons du retranchement sont que cette récapitulation sommaire de
(i) U. o», 464 seqq.
(s) Voy. le» Observ. tar le v. 276 do troiaiéme, et 296 du sixième chant de HUad.
(3) ApoUod. Bib., Uv. UI, c. jliii, $ 5.
(4) Cf. 11. fê\ 69.
(5) Scfaol. Ten. in lliad. 9', 444--^<>-
i4o OBSERVATIONS
faits déjà connus est superflue. U existe un passage du même genre au premier chant que les anciens criti^fues supprimaient aussi (i). Knight approuve ici le jugement d'Aristarque (s); Heyne le combat (3) , quoiqu'il soit d*avis de la suppression au premier chant.
[v. 4S7.] Maintenant j'embrasse vos genoux.
L'usage des suppliants était d'embrasser les genoux de ceux qu'ils imploraient De là le verbe ifouvACCofuii , qui a le sens de suppùer (4). Cest ainsi qu'en parlant de Thétis, au premier chant, quand elle implore Jupiter, le poète dit : qu'elle lui prend les genoux m^ec la maim gauche (5). Cette manière n'avait rien d'humiliant : quand Télémaque, dans VOdjrstée, se rend auprès de Nestor (6) et de Menélas (7) , pour les prier de lui donner des nouvelles de son père , il emploie les mêmes expressions que Thétis dans le passage ci-dessus : rà aa ^ouvatt* bcocvof&at,ye went à vos genoux. Nous disons de même dans notre langue : je vous le demande à deux genoux^ pour aire, je le demande avec instance : seulement, pour nous cette expression est prise métaphoriquement ; dans l'antiquité, on prenait réellement les genoux , comme je viens de le remarquer pour Thétis.
Dans l'Éuéide Virgile fait dire à Vénus :
Ergo eadeoi supplex venio, et sanctum oiihi numen Arma rogo, genilrix nsto (8).
lui Vénus dit en général , arma rogo ; je vous demande des armes , tandis que Thétis détaille avec soin toutes les parties de l'armure.
[▼. 474 — S-] Il jette dans le brasier Timpénétrable airain , 1 etain , Targent et Tor précieux.
Dans l'Enéide, ce sont les Cyclopes qui travaillent au bouclier
(f ) Yoy. les Observ. sur le v. 366 du premier chant de rOiade. (a) Knight, Not. in Iliad. o*, 444-55.
^3) Heyn. ObMrv. in Uiad. XYIU, 444*
(4) Cf. lUad. V, i3o ; 0', 665 ; Odyu. V, 66, etc.
(5) Cf. Iliad. a', 5oo.
(6) a.Od.f,9a.
(7) Cf. Od. ^, 3aa.
(8) JEn. TUI, 38a.
SUR LE CHANT XVIIL i4i
d'Énée d'après les ordres de Valcain (i). Mais la fable des Cyclopes, soumis à Valcain , n'était point connue d'Homère: ce dieu evécute seul le bouclier d'Achille, dans sa maison d'airain (èiftw XÔXKtov), et non sur le mont Etna.
Virgile parle aussi, comme notre poète, des divers métaux eiT|ployés pour le bouclier.
fluit «s rivis, aurique metallam ;
YulDificusque chalybs vasta fomace liquesdt (a).
Il me semble que l'épîthète de vulnifiau, qui bleue ^ donnée ici au yêr, ehafybs, n'est pas convenable, puisqu'il s'agit d'une arme défensive , et que le poète ajoute au vers suivant :
Ingeotem clypeum ioforroaut (3).
Homère a dit xfl^ôv . . . àrcip^a (v. 474) » Vatrain impénétrable. C'est l'expression propre.
[y. 47^-] Il fsî^ d*abord un bouclier large et solide. C'est ici que commence la fameuse description du bouclier d'Achille, laquelle ne se termine qu'au v. 607. De toutes les dissertations qu'a fait naître ce précieux monument pour les arts, la plus satisfaisante, sans contredit, est celle qui se trouve dans le bel ouvrage de M. Quatremère de Quincy , intitulé : le Jupiter Ofym^ pién (4). Je voudrais pouvoir la rapporter ici tout entière. M. Quatremère a rectifié d'une manière très-ingénieuse les idées mesquines sur lesquelles s'était appuyé Boivin pour donner un modèle figuré du bouclier. Celui de M. Quatremère présente les objets sans confusion , et cependant ne laisse rien à désirer sous le rapport des détails. Guidé par une profonde connaissance de l'antiquité et des arts du dessin , il prouve très-bien qu'on ne peut se faire une idée juste du bouclier qu'en adoptant la méthode du style abréviatif des bas-reliefs antiques : • Selon cette méthode ,
• dit M. Quatremère, les sujets les plus étendus peuvent être abré- < gés sans être tronqués , et toute action ramenée a ses éléments
• principaux se trouve réduite sans cesser d'être entière (5). > Je
(i) Ma. Tin, 44< (s) .Sn.Tin, 445.
(3) JEa. Vni, 447.
(4) P. 64 et soiv.
(5) P. 67 dn mène ouTrage.
i4a OBSERVATIONS
crois aussi que M. Quatremère a bien fait d'adopter les divisions déjà indiquées par Leasing, dans son Laocoon, et de ne point morceler en six petits compartiments les sujets que présentent la ville en paix et la ville en guerre; mais il faut lire toute cette dissertation, et voir le dessin que M. Quatremère a donné du bouclier , en conservant la diversité des couleurs produite par le mélange des métaux , pour pouvoir bien sentir tout le mérite de oc beau travail.
Je ne me permettrai qu*une seule observation; M. Quatremère, dans son modèle du bouclier, adopte les signes du zodiaque, et je ne crois point qu'ils fussent connus du temps d'Homère; d'ailleurs le texte ne les indique point. Il est vrai que Boivin, qui adopte aussi les signes du zodiaque, traduit les mots rot Tctpta du vers 4^5 par les signes célestes (i) ; mais rien ne justifie cette interprétation. Les petites scholies (a) et Apollonius (3) rendent ces mots par rà dl^rpa, les astres, et en supposant même qu'ici rà Ttîptai soient synonymes de rà xi^axa., signes, il ne peut encore y avoir de doute , puisque le poète explique immédiatement sa pensée , en disant au vers suivant que ces signes sont les HjratUs, les Plaades, Orion, etc. Ovide a bien rendu ce passage d'Homère :
Neque enim clypei cslamina norit
Oœanum , et terras , cumque oÈta sidéra cœlo, Pieiadas, Hyadasque, innnuneaiqtte «qooris Arcton(4).
Quant au quadrige que M. Quatremère a cru devoir placer dans le milieu du bouclier (in umbone)^ je n'en vois non plus aucune trace dans Homère. Peut-être l'auteur s'est-il appuyé sur un passage de l'Electre d'Euripide , où le choeur, en parlant du bouclier d'Achille , s'écrie : > Dans le milieu du bouclier brillait le cercle « radieux du soleil, traîné par de rapides coursiers (S). » Mais Euripide a donné une description du bouclier très-différente de celle d'Homère ; il a même ajouté une foule de traits qui n'appar-
(i) Apologie d'Hom., p. a63.
(a) Brev. SchoL Ilîad. o*, 485.
(3) Ad T. Tiîpta.
; 4) Bletamorph. XIII, agi.
(5) Elect., T. 464.
SUR LE CHANT XVIII. i43
tiennent point à l'antiquité homérique ; il a usé lai|;ement des privilèges accordés au poète lyrique, car les chœurs tragiques sont de véritables odes; de sorte que son autorité ne me parait pas suffisante pour justifier le quadrige adopté par M. Quatremère. Je crois , au reste, que le milieu de ce bouclier représentait l'univers avec les idées imparfaites qu'en avaient les anciens ; qu'on y voyait accumulés la mer, le soleil , la lune, et quelques-unes des constel^* lations les plus apparentes.
Je ne parlerai point ici du bouclier d'Hercule attribué à Hésiode, que M. Quatremère regarde avec justice comme un ouvrage postérieur au bouclier d'Achille. Je pourrais à la raison qu'il en donne en ajouter beaucoup d'autres ; mais cette discussion est étrangère à notre sujet.
Quanta celui de Virgile, il suffit de le lire pour y reconnaître le poète élégant, qui cherche non pas à raconter des faits dont il est convaincu , mais à imaginer d'ingénieux tableaux qui puissent amuser une cour délicate et polie, et flatter l'orgueil de celui qui venait de mettre à ses pieds la reine du monde.
Court de Gebelin a expliqué allégoriquement les divers sujets du bouclier (i). Je n'ai pas besoin de répéter ici ce qu'on doit penser de ces rapprochements plus on moins spirituels , mais toujours forcés et hors de la vérité. Pai déjà dit souvent que l'allégorie ne pouvait pas être dans la pensée d'Homère (i) , et en cela je suis tout-à-fait de l'opinion de Rabelais, qui dit avec beaucoup de raison : « Croyez-vous en vostre foy qu'oncques Homère, escri- « puant Iliade et Odyssée, pensast es allégories lesquelles de luy ont « calefreté Plutarche, Héraclides ponticq, Eustathie, Phomute, « et ce que d'yceulx Politian ha desrobé ? Si le croyez n'approchez «ne de pieds, ne de mains à mon opinion, qui décrète icelles « aussi peu auoir été songées d'Homère que d'Ouide en ses méta- • morphoses , les sacrements de l'Éuangile , lesquels ung frère lu- « bin y vray croquelardon, s'est efîorté de montrer (3). *
(i) Monde primitif, t. YIII.
(a) Toy. les Obus, sar les v. 5o et 197 du premier, 19 dn hoitièiue chant de rilîade , etc.
(3) Prologue da premier livre de Thist. de Gargantua.
i44 OBSERVATIONS
[▼. 4^3.] Dans le milieu il représente la terre, les oieux, la mer.
ZéncMlote supprimait ce vers et toute la description du bouclier » c'est-à-dire y qu'il ne conservait que les cinq vers qui précèdent, et qui donnent une idée sommaire de cette riche armure (i). Heyne pense aussi que cet épisode du bouclier ne doit pas appartenir au reste du poème ; cela est possible, mais je croit ce morceau d'une aussi belle antiquité que toutes tes autres parties de Vliiade. Voyons toutefois les raisons de Heyne (i).
i" La description de ce bouclier ne se lie pas au reste de l'ouvrage.
On pourrait faire cette objection sur tant d'autres endroits que cela ne prouve rien en particulier contre celui-ci.
1* La sculpture ne devait pas être aussi avancée du temps d'Homère et à plus forte raison du temps de la guerre de Troie.
Il serait facile de prouver par une foule de passages que l'art de la bossellerie et de la tonuttque était fort avancé à cette époque. Quant aux trépieds qui marchent seuls (3) , et aux statues d'or qui accompagnent Vulcain (4), on conçoit que le premier usage des corps à ressort dut faire supposer une foule de prodiges à des hommes doués d'une imagination vive. D'ailleurs , ces deux endroits qui sont« sans contredit, les choses les plus extraordinaires de l'épisode, ne sont pas compris dans ce que Heyne supprime.
3** La description des armures de Dioroède (5), de Minerve ellemême (6), et enfin celle de la cuirasse d'Agamemnon (7), est beaucoup plus simple.
Si l'armure d'Achille est décrite avec tant d'éclat, c'est que du temps d'Homère la renommée en avait publié de grandes merveilles ; dès lors le poète ne pouvait la peindre qu'avec des détails
(i) Sch. Yen. 9*, 4S3.
(a) Heyn., Obss. in Iliad. XTIII, v. 478 , t. Vir, p. 5 19.
(3) Cf.nisd. a, 373— 7.
(4) a. niad.9',417— 8.
(5) Cf. Iliad. 1', 4 leqq.
(6) nîad. 1', 736-.41.
(7) Iliad. V, 19--96.
brillants et magnifiques dont elle était embellie par Timagination des hommes ; il devait la représenter telle qu'on la supposait, sans cela ses tableaux n'eussent pas été dans la vraisemblance.
[t. 486.] Les Pléiades, les Hyades, le brillant Orion.
Les petites scholies racontent fort longuement l'histoire des Pléiades et des Hyades. Les premières , au nombre de sept, étaient nées d'Atlas et de Pléione, fille de l'Océan. Les secondes , au nombre de douze, étaient filles d'Atlas et d'Aîthra : cinq moururent du chagrin que leur causa la mort de leur frère; les autres furent mises au nombre des astres par Jupiter. Selon Phérécyde , elles étaient nourrices de Bacchus (i). Ces fables sont postérieures à Homère.
Quant à Orion, il a été dans la suite le sujet d'une aventure fort dégoûtante, et racontée très-crûment par Voltaire qui nomme cela une allégorie. (1). Ce n'est point le désir d'imaginer une allégorie qui a fait concevoir cette turpitude ; elle n'est due qu'au rapport qui existe entre le nom d'Ôpîuv et celui d'oSpov, Urina, Ainsi donc, ce n'est point non plus à cause de son aventure qu'il fut nommé Orimt, comme le disent les petites scholies (3) , mais, au contraire, ce fut à cause de son nom qu'on imagina l'aventure. La preuve c'est que toutes ces vilenies n'ont été inventées qu'après Homère , qui cependant connaissait le nom (4)-
Il faut remarquer sur Orion^ que dans V Iliade il n'est jamais considéré que comme une constellation (5), et que dans YOdyssée tantôt il est regardé comme constellation (6) , et tantût comme un héroe (7). Je suis étonné que cette remarque ait échappé aux
(i) Bnv. Schol. lUad. a , 486.
(1) Dict. philoaoph. an mot AUëgorie.
(3) Brev. Sch. 1. c.
(4) Y07. les Obaerv. car le v. 370 do cinquième chant de l'Iltade, et la note d*Enicsd sur le v. 287 dn Misième chant.
(5) Cf. niad. o', 486 et 488 , et x', 99.
(6) Cr.OdjM. t', 374.
^7) Cf. Od. t\ lai ; X', 309 et 57 < .
i46 OBSERVATIONS
thàritùmtu, c'est<«-<iire, à eemt qui penMÎent que Yllmdê et Vodfa^ n'étaient pts «lu même aoteur (i).
[▼. 487 — 9.] L'Ourse, qu*on appelle aussi le Chariot, qui tourne toujours aux mêmes lieux, et regarde TOrion: c'est la seule de toutes les constellations qui ne se plonge point dans les flots de l'Océan.
De même que les Grecs, nous appelons indifféremment Omne on Chariot la constellation nommée septeniriomes par les Latins (1).
Homère dit qu'elle tournait toujours aux mêmes lieux, et ne se plongeait jamais dans l'Océan , parce qu'en efl*et cette constellation polaire est toujours au-dessus de notre horizon. Ovide a dit aussi :
immunenque «quoris Arcton (3) ,
et Virgile :
Arctos OresDÎ metuentes «quors tingi (4)*
[v. 507 — 8.] Dans rassemblée se trouvaient deux talents d'or pour donner à celui qui , parmi eux, jugerait SLYee le plus d'équité.
Heyne explique différemment le dernier vers (5o8), il pense que ces mots : Zç... èùstr» tOurrara tfiroi, littéralement : celui qui aura e»primé taJtuHce avec droiture, doivent s'appliquer aux plaideurs, et Aon pas aux juges (5). Le scholiaste de Venise donne la même interprétation (6) ; c'est aussi la plus naturelle , mais là syntaxe de la phrase semblerait justifier celle que j'ai adoptée. En admet-
(i) Tontefoif relativement aux piiiiges où il est question d*Otion danâ rOdyssée, oontolt. les Ohierv. rar le v. m dn cinquième et 571 dn onsième chant de rOdysaée.
(3) Qaod dE|Aa|fliv Gneci vocant, nos septentrioitet vocaroos. AnI. Gell. Hoct. att., Nb. II, c. ar.
(3) Metam., 1. XIII, sqS.
(4) Georg. I, 946.
(5) Heyn. Obis, in Iliad. XTHI, 5o8.
(6) Scb. Yen. o*, 5o8.
tant le sens de Heyne, il fiiut supposer que raccusé déposait deux talents d*or qu'il reprenait , s'il gagnait sa cause, et qu'il cédait à son adTersaire en cas de condamnation. Si Ton admet, au contraire, le sens que j'ai suivi , il faut supposer que chacun des accusés déposait un talent d'or pour être le salaire du jugement. C'est ce que les Grecs appelaient ^wavrixèç po6àc (i).
Wolf et Boissonade écrivent, avec l'édition de Venise, ttirot à la fin du vers io8. Tai snivi cette leçon, les autres éditeurs ont conserve ttirç.
[v. Sii^ia.] Les uns veulent livrer au pillage cette cité charmante, et les autres diviser également les trésors qu elle renferme.
Knight supprime le vers 5ii, qu'il regarde comme une glose explicative du mot irocvra , qui sera passée de la marge dans le texte (1). En adoptant cette suppression , il faut traduire simplement : « les uns sont d'avis de piller, les autres de tout partager. » Quoique ce dernier sens soit très-admissible, la conjecture de Knight n'est peut-être pas assez fondée pour admettre l'interpolation.
[v. 538.] La robe qui couvre ses épaules est souillée dn sang des mortels.
Virgile a dit , avec bien moins d'énergie :
Tisiphoneqiie sedens, palla succincts cnieota (3).
Quand il s'agit de la peinture d'un objet physique, Homère est toujours plus vigoureux que son imitateur; il faut renuirqner que le nom de TUiphone^ employé par Virgile, n'appartient point à l'antiquité des siècles héroïques.
Knight, dans son édition, retranche les deux vers suiv. 539-40 ; mais je ne vois aucune note qui explique cette suppression. Heyne fait remarquer que le verbe «(uXtuv du vers SSg présente un
(i) Cf, Aristoph. Scbol. Kan. 140, Av. i54o. (s) Knight, Not. in Iliad. o*, 5 19.
(3) Mn. VI, 555.
i48 OBSERVATIONS
sens douteux ; car on ne sait s'il se rapporte aux déesses ( la Dis* corde et la Destinée, qui sont personnifiées plus haut, v. 535), ou bien aux comiMttants. Il regarde ces deux vers comme une répétition inutile, ou tout au moins le vers 5 40, marqué d'un signe critique dans l'édition de Venise (i).
[▼. 590— -a.] Sur ce bouclier Yulcain grave encore une danse semblable à celle que, dans la fertile Gnosse, inventa Dédale pour Ariane à la belle chevelure.
Knight retranche les vers $91 et Sgi, et avec raison. Il suppose qu'ils auront été ajoutés dans quelque exemplaire appartenant à l'ile de Crète , et que de là ils auront passé dans les autres éditions. Il observe que , dans Homère , le mot x^foç n'est point pris pour la danse en elle-même, comme j'ai été obligé de le traduire, mais pour Fendroit ou Von dansait (a). Il remarque aussi que Dédale n'a vécu qu'après Homère (3). Heyne pense que l'histoire du labyrinthe et de la délivrance de Thésée par Ariane , auxquelles semble faire allusion le passage ci-dessus , est une invention des poètes postérieurs à Homère (4)-
En supprimant les deux vers 591-a, voici comment il faut traduire : « L'illustre Vulcain figure ensuite un lieu destiné à la ■ danse; là déjeunes hommes et des vierges charmantes forment « des danses en se tenant par la main. > Padopte entièrement l'opinion de Knight. C'est en effet la seule fois où il soit question de Dédale comme nom propre , car souvent le poète emploie ce mot comme épithète, pour exprimer des ouvrages faits avec art, d'un travail varié , et je ferai observer à ce sujet que Millin , dans sa Minéralogie Homérique ^ ne me semble pas s'exprimer exactement en disant : « Homère nomme Dedaliens, c'est-à-dire dignes de Dœ- «t dale^ tous les objets très-variés ou très-bien travaillés (5). »
(i) Vid. Heyn., ObM. in Iliad. XVIII, t. SSg et v. 54o.
(2) Cf. Od. 6', a6o et a64i ^où V*^ 1^ Observ. relat. à ce v. 164.
(3) Knight, Not. in Iliad. </, 591-9.
(4) Heyn., Obsu. in Iliad. XVIII, Sg;
(5) Pag. 98, a^'édit., 18 iC.
[v. SpS.] Là des jeunes hommes et des vierges charmantes.
Les interprètes latins expliquent par formotœ Tadjectif AXftoi- €otai, qae j*ai rendu par ehanmmteSf parce que ni le latin ni le firançais n*ont d'expression correspondante à Tépithète grecque , qui tient à un usage des siècles héroïques. L'adjectif ôX^cotSoiai , qui vient d'àX^ivcuoat pooiç, signifie littéralement celles qui trouvent des lœufê (i) , parce que les jeunes filles, en se mariant, recevaient de leurs époux un présent qui consistait en troupeaux de bœufs (i).
n n'y a pas bien long-temps encore qu'il existait en France quelques traces d'un semblable usage. M. Cochard , dans une statbtique consacrée au département du Rhône, dit : « J'ai vu avant « la révolution , dans quelques villages aux environs de Lyon , des « parents constituer en dot à leurs filles, en les mariant, une « brebis et son agneau ; aujourd'hui même cet usage subsiste en- « core dans les montagnes (3). >
[▼. 5g7 — 8.] Les jeunes filles ont de belles couronnes, les hommes portent des glaives d'or suspendus à un baudrier d*argent.
Aristophane supprimait ces deux vers, parce que, dans Homère, le mot {Aocxaipa signifie un couteau et non pas une épée; ce que san^t doute l'auteur a voulu exprimer ici. D'ailleurs il ne parait pas convenable que des danseurs soient armés (4). Knight approuve ces motifs, et dit, en parlant de ces deux vers, interpolatorem omnino redolent (5). J'ajouterai que le motçt9otva; ne me semble pas non plus appartenir au temps d'Homère, qui ne parle jamais de couronne (6)i comme ornement. Toujours Homère emploie le verbe çtçttv et ses
(x) Cf. ApoUonii lexic. et Etym. mag. ad voc. iXçtvCCoiau
(a) Toy. les Obtery. sur le v. 1 46 du neuvième chant de riliade.
(3) Archîv. histor. du départ, du Rhône , t. Y, p. 393, not. t.
(4) Sch. Yen. e*, S97.
(5) Knight, Not. in Uiad. o', 597-8.
(6) Yoy. les Observ. sur lea v. 14 et 470 du premier chant de Tlliade ; 167 du huitième de TOdyss.
i5o OBSERVATIONS
dérÎTés dans le sens propre d*aUourer, Cepeodaat il fiiut dire ici qu'Athénée, ou plutôt son abréviateur, est d*un sentiment différent; il dit qu'Homère a employé le mot métaphoriquement, et que par conséquent Fusage des couronnes ne lai était pas inconnu. Pour le prouver, il cite ce vers du treizième duuit de ViSmJt :
«oEmi ^eîp 01 irtpt çtf^voc iroX^oio ^t^niv. (786)
• De toutes parts étincelle autour de toi la couroime de la guerre. >
Et cet autre du dixième chant de Vodjrssde :
vnaev , rh rsi^i «ovrec istiptroç içvfémrWL (içS)
• Lile que tout autour eouroime la mer immense (1). •
Ces deux exemples prouvent, an contraire, que l'expression grecque signifie entourer^ et non pas couronner; ainsi au premier vers cité, çtffccvoc signifie un eerde d'ennemis qui entottre un héros ; au second, le verbe çt^pflîv«ft|iat est là pour exprimer que la mer entoure 111e de ses eaux. La préposition irt^t, dans les deux cas, ne laisse aucun doute sur le sens. Cest ainsi qu'au chant septième de Y Iliade ^ Homère désigne un casque d'airain par çt^cfvn ifix^t^^'^» parce que le casque entoure la tête (1).
[^' S99 — 601.] Tantôt d'un pied docile, ils tournent en rond aussi vite que la roue, lorsque le potier laborieux essaie si elle vole aisément, pour seconder l'adresse de ses mains.
Selon Diodore de Sicile , l'invention de la roue du potier serait due à Talos, neveu de Dédale (3). D'après Éphore, cité par Strabon, cet honneur serait attribué au Scythe Anacharsis (4). Posidonius, qui partageait cette opinion, voulait, en conséquence, qu'on regardât les vers où il en est parlé comme n'étant point d'Homère (5). Heyne pense que ces vers peuvent être rapportés au temps de Solon (6). Nous avons déjà vu qu'il regardait tout l'épi-
(i) Athen. Ddpo. epit., lib. I, p. iS, P. (1) Iliad. n', II.
(3) Diod. SicoL, lib. IV, $ 76, t. I, p. 3 19, éd. Wewel.
(4) Stnb.,Iib.TU, p.3o3.
(5) Scnecs, Epîst. XC.
(6) Heyn. Obts. in lUad. XVIII, 600.
SUR LE CHAKT XVIII. i5i
sode du bouclier comme postérieur aux siècles homériques (i). Kui^t ne les retranche point dans son édition.
[v. 6o3 — 6.] La foule enchaînée et tournent
au milieu de l'assemblée.
Tai suivi ici le texte de Boisaooade. Les autres éditions ne portent pas le vers 604 : « parmi eux un chantre divin fait enten-
• dre sa voix en s*accompagnant de la lyre. » Wolf est le seul qui Tait admis d'après le manuscrit de Venise , mais Wolf écrit i(eCp- XovTOc au lieu d*lCapxovTi< au vers 606 , leçon donnée par Athénée (s), à Voccasion du même passage qui se trouve dans 1*0^4sée (3). Au reste, il est indispensable de conserver ce vers pour justifier la leçon de Wolf et d'Athénée , qui rapportent le génitif singulier iÇàpxovroç au divin ehantawj tandis que les autres éditeurs rapportent le nominatif pluriel iÇflépxo^<c aux deus santeurs^ ^om xuGtcnriipt, du vers suivant.
Quoique j'aie conservé le vers 604 « j'écris avec Boissonade (AoXirilc i(apx6vri< , en le faisant rapporter aux deux sauteurs. Guillaume Penn , dans une lettre sur certains usages des peuples indigènes de l'Amérique , s'exprime ainsi : « Deux personnes se
• tiennent dans le cercle formé par les danseurs , et dirigent k ehaur m, en chantant.,,, . leurs attitudes de danse sont variées et bizarres^ mais « ils gardent fort bien la mesure (4). * Ces mots : dirigent le chaur en chantant rendent très-bien le pkoXiriic '(fl^pX°^*C $ et les attitudes variées et hixarres répondent à celles de nos sauteurs, qui, selon BL Quatremère , avaient les pieds en haut et la tête en bas (5).
Knight supprime les quatre vers ici et au IV* chant de VOtfyssée; il pense que les mots xn£vçduù et xuSiçip, d^ns Homère, signifient d» plongeurs, comme au chant XVI de V Iliade ^ v. 745 et ySo, et non des faiseurs de tours de force commue dans ce passage ($) : peut-être a-t-il raison.
(i) V07. les Obtenr. sor le v. 4S3 de ce chant, (a) lib. y, p. xSo.
(3) Od. ^, 19.
(4) V07. la Bibl. irnivenelle tÊumni suite à la Bibl. britanniqae, iSi6 t. J, p. 264.
(5) Voy. le Jupiter olympien, p. 73.
(6) Knii^f, Not. iu Iliad. XYIIf, 6oi-5.
i5a OBSERVATIONS