SUR LE DIX -NEUVIÈME CHANT
DE L'ILIADE
[▼..I.] L*Aurore, au voile de pourpre, quittait les abîmes de FOcéan.
L'épithète xpoxoirtirXoç , donnée ici à TAurore, signifie proprement une w>iUj un p^plc de safran (i).
J*ai traduit àir* Axtavolo poattv par les ahimts de l'Océan. Le sens littéral est des courants de l'Océan , parce que , ainsi que je l'ai déjà fait observer, Homère regarde TOcéan comme un fleuve (a^). Les petites scholies font aussi la même observation (3) ; cependant il ne faut pas en conclure que l'Océan soit toujours un fleuve dans les idées d'Homère. Souvent, à la vérité, il en fait un fleuve, et le distingue de la mer d'une manière très-précise, comme dans ce passage de V Odyssée :
OC&ràp Mi TTOTXfMtO Xtictv poov ^^ftVOÎO
vnSc 9 flltr^ ^ &UTO xu|ia OdtXsComK t6piMcopoto (4).
• Après que notre navire eut quitté le cours du fleuve Océan ^ il par- «• vint sur le flot de la vaste mer (5);> d'autres fois, au contraire, l'Océan et la mer ne sont pour notre poète qu'une seule et même chose. Ainsi, quand il parle de la grotte de Thétis , il la place in-
(i) Toyes les Obu. sar le v. 695 da XXIT* cbant de THiade. (9) Toy. les Observ. sar le v. 899 dn dix-huitième chant.
(3) Schol. Brev., Iliad. a', 4^3.
(4) Ody. pt», I.
(5) Homère parie aassi da fleuve Océan au quatorzième chant de riliade.
SUR LE CHANT XIX. i53
dislinctement on dans FOoéan (i) ou dans la mer (2). On ne doit pas trop chercher à rendre raison de ces contradictions; elles tiennent à Tignorance où l'on était alors de la forme de la terre.
[y. 10 — la.] Toi cependant, accepte ces armes glorieuses forgées par Vulcain , et si belles que jamais sur ses épaules mortel n'en portera de semblables.
Dans Virgile , lorsque Vénus apporte à Énée les armes forgées par Vulcain , elle s*exprime ainsi :
En perfecla md promÎMa oonjugis arte Munen; ne mox aat Lauréates, nate, superbos, Aut acreni.dubites in pnelia poscere Turnum (3).
Thétis ne fait remarquer à son fils que la beauté des armes; elle insiste sur ce que nul homme n'en portera jamais d'aussi belles : telle est l'expression d'un âge naîf , prompt à tout admirer. Mai» Vénus appuie principalement sur l'eflet que doit produire l'armure qu'elle donne à Énée; elle l'engage à ne plus redouter ses ennemis, pas même Tumus, le plus terrible de tous. Si Virgile se f&t contenté de peindre la beauté des armes d'Énée, il eût paru beaucoup trop simple. Homère ne faisait que redire ce qu'on racontait d'Achille; c'est que Vulcain lui avait fait une armure comme on n'en avait jamais vu. Tout cela résulte des idées de deux siècles différents.
[v. 38 — 9.] Ensuite dans les narines de Patrocle elle fiait couler Tambroisie et le rouge nectar, afin que ses chairs soient incorruptibles.
Eustathe pense que xark pty&v, dans les narines ^ est là pour xarà pivoû, dans la peau, parce qu'il n'est pas croyable, dit-il, qu'on ait pu rendre tout le corps incorruptible par une seule injection dans le nez (4). Bamès réfute cette opinion d'Eustathe par des raisons
(i) Cf. nîad. o*, 40a — 3.
(a) CL Uiad. aV 357—8; a», 65-6.
(3) JEn.yni,6ia.
(4) Eoat., p. 1170,1. aa.
i54 OBSERVATIONS
plus subtiles que solides. Ainsi ii peose que le €■■«! sensitâf comspondant arec l'épine du dos doit être le «ni cooducleur de l'incorraptibilité (i). Je ne sais si cette preuve senûl même admiae en bonne physiologie. Taime mieux croire qu'on connaissait dans la Grèce les méthodes observées par les emliauroeurs d'Egypte , quii selon Hérodote (i) , commençaient toujours leurs embaumements par injecter des parfums dans les narines (3). Or, soit raison , soit préjugé , les Grecs d'Ionie, qui n'avaient pas coutume d'embaumer les corps, mais qui purent avoir connaissance de cet usage, crurent que cette première opération était la seule condition importante pour préserver les chairs de la putréfaction. De là cette croyance que Thétis avait introduit le nectar et l'ambroisie dans les narines de Patrocle.
[y. 76 — 7.] Alors le roi Agamenuion , sans s'«k)ij de son siège, ni s avancer au milieu de rassemblée, parle en ces mots.
Le vers 77 est renfermé entre deux parenthèses dans l'édition de Wolf, parce que Zénodote le supprimait, et écrivait ainsi le vers précédent (76) :
Toloi ^ àvtçapuvoc (UTtf n xptiMv Â']fafitjiiV«»v.
« Le puissant Âgamemnon se lève , et leur dit. » A la suite de ce même vers, et au lieu du retranchement proposé par Zénodote les éditions de Marseille et de Chio portaient :
dvaçtvoÉxttv , xtX 69' IXxtoç ôUTta i;aox**v (4)»
ce que Heyne rétablît ainsi pour donner une tête à ce vers :
icuxvà pkoiXa çivflcxttv, xat Oç * IXxtoç ôU'^fix iroCox^v (5).
« En poussant de profonds soupirs , et soufTrant beaucoup de sa ■ blessure. » Si l'on supprime le vers 77, et qu'on laisse le v. 76 tel qu'd est dans toutes nos éditions , le sens sera simplement : ■ Aga-
(t) Bametii, Not. ia Uiad. r, 39.
(s) Herod., Ub. II, $ 86.
(3) Rouelle dit avoir découvert beaucoup de parfams daoa la tète dea momies. (Mém. de TAcad. des Scienc, ann. l75o, p. i43.)
(4) Sch. Ten. t', 76 et 77.
(5) Htryn. Obss. in fa. 1.
SUR LE CHANT XIX. i55
. mf mon f roi des homuM, leur parle ainsi >» leçon qui peut très<^en s'admettre. Il parait qait le vers 77 avait été ajouté par Aristarque, afin d'expliquer qu'Afiaasemnon étant blessé ne devwt pas se lever , ni s'avancer au milieu de l'assemblée pour parler aux Grecs (i).
Knif^t supprime les vers yS et 77. Dans ce cas voici oorament il faut traduire l'alinéa, qui se réduit à deux vers seulement :
« Il dit, et tous les Grecs se réjouissent. Alors Agamemnon, roi « des hommes , leur adresse ces mots. » De cette manière la phrase («ésente un sens très-net
[v, 86 — 87.] Mais je ne suis point coupable : ce furent et Jupiter, et le Destin, et Érinnys errante au sein des ténèbres.
Je ne suis point coupable^ i'fiè ^ ouk atTioç ti{Ai, c'est-à-dire , ye ns suis point la cause du malheur. Ainsi , au troisième chant de V Iliade ^ Priam dit à Hélène qu'elle n'est point cause de la guerre, mais Us iietix{i),
Knight arrête le sens au v. 87, et retranche tout l'épisode d'^A^, qu'il regarde comme une digression longue, fatigante, et tout-àfait étrangère au sujet (3). Je ferai observer à cet égard que ces sortes de digressions, quand il s'agit de raconter des faits, sont très-fréquentes dans notre poète , ainsi que je l'ai déjà fait observer (4). Cependant, comme depuis le vers 9$ jusqu'au v. i33 il n'est question que d'une aventure relative à Hercule, on peut admettre avec Heyne (5) et Knight (6) que cet épisode appartenait dans le principe à quelque poème héracléeu ; mais alors je crois que cette admission remonte à la première réunion des poèmes homériques sous Pisistrate. En admettant le retranchement de
(i) Sch. Yen. t*, 79.
(s) UiaiL f , 164.
(3) Knii^, Not. inUîad. t', 88— i36.
(4) Toyes lei Obscrv. sur lesv. 446 et 5o3 do premier; 119 et 414 du sixième cbuit de l'Hiade.
(5) Obts. in Iliad. XIX, 99.
(6) Knight, I. c.
i56 OBSEBVATIONS
Knight , voici quelle est la suite de U narration : « Je ne suis point m la cause , mais Jupiter, le Destin , et Érinnys errante au sein de» « ténèbres. Cependant , puisque j*ai commis une faute , et que Ju- « piter m'a privé de la raison» je veux t*apaiser aujourd'hui et te • combler de riches présents » , ce qui donne un sens très-bien lié. Une raison que n'apporte pas Knight » et qui me semble de quelque poids , c'est qu'au vers 88 le mot «Lm est pris pour un sentiment » un mouvement de l'ame , et que deux vers plus loin (91) , ce même mot est le nom d'une déesse , respectable fille de Jupiter. Ce n'est qu'ici et au chant neuvième que Itd est personnifiée (i); partout ailleurs» et il en est souvent question dans Homère, ce mot exprime terreur de t esprit , ou la fatalité, ou une injure, ou un crime, ou la peine d'une fatUe (a). Suidas traduit ce mot par celui de h ^w- 6oXo<, U diable (3) , d'où l'on peut conclure que cette histoire d'Atè» chassée du ciel par Jupiter» a quelque analogie avec la chute des anges rebelles. Ce sont sans doute les mêmes traditions.
[y. 93 — 4] ^11^ marche sur la tête des hommes pour hâter leur ruine; ah! je ne suis pas le seul quelle ait opprimé.
Heyne remarque l'hiatus du vers 98 » £pa -n^t ; il pense qu'on doit lire indubitablement &^a, rh ^t. Bentley proposait àXkk '^^op ^i ; àXX* fl[pa Tf ^i » vel i^tpÎTi ^ï pour i^epcçolric » comme il est dit plus haut » V. 87» en parlant d'Érinnys (4). Toutes ces conjectures sont plus ou moins ingénieuses» mais ne suffisent pas pour déterminer un texte.
Le vers 94 doit être retranché » selon le scholiaste de Venise » comme inutile et se lia'nt mal avec ce qui suit (5). Voici le mot à mot des deux vers 98-4 '• « Elle marche sur la tête des hommes en « blessant les hommes, et même elle en a enchaîné un autre. > Ce mot à mot peut faire sentir la critique du scholiaste sur le vice que
(i) V. 5o4-5o5-5ia.
(a) Cf. Heynii Excom. I, ad l.XIX, p. 704 et tieqq.
(3) Voc. Ati).
(4) Cf. Heyn. Obis, in Iliad. XIX, 93.
(5) Scfa. Yen. in IHad. r', 94.
SUR LE CHANT XIX. iSy
présente la liaison. En effet» après avoir dit e/ife marche sur la tête des hommes, xat' àv^pûv x^daxa. paivti, cet autre membre de phrase , pAoCirrouff* M^wKWtç, en blessant les hommes^ s'adapte mal; il me semble évidemment tiré du neuvième chant, vers $07, où ce commencement de vers est bien placé. Le scholiaste blâme aussi le mot Irtpov du même vers 94 > et dit que dlXXov était le mot propre (i). Heyne, qui regarde ces critiques comme fondées, pense pourtant que ce vers est nécessaire à l'ensemble du discours (1). Tout cela justifie assez Topinion de Knight sur la suppression de tout Fépisode.
[▼. 98 — 9.] Alors qu*Alcinène devait enfanter le vigoureux Hercule dans la superbe ville de Thèbes.
Apollodore raconte comme Homère la naissance d'Hercule retardée de quelques instants, et celle d'Eurysthée avancée de deux mois par les artifices de Junon (3).
On trouve dans les petites scholies force raisonnements pour expliquer comment il se fait qu'un enfant puisse naître au septième mois de la grossesse plutàt qu'au huitième, et tous ces raisonnements , comme on le pense bien , n'expliquent point ce qui est inexplicable (4). Les Pythagoriciens tâchaient de rendre raison de ce phénomène par des règles de mathématiques, mais leur triangle scalène , dont le premier côté représente les cinq premiers mois de la grossesse, et les deux autres, les trois et deux mois suivants, n'offre pas une solution plus satisfaisante (5).
[v. io5.] Il est de la race de ces hommes issus de notre sang.
Voici la construction que j'ai suivie : EtXiCftuia jxçovtt M^a, (rtva) Twv ToOrwv M^uH ^ivimc, oSB' fli2{&aTo<, x. t. X. (v. io3-io5). Il reste une autre difficulté , c'est que ce vers ne se rapporte pas au v. m,
(1) Sch. Yen. 1. c.
(2) VersaiD ad iuictanm neoettariom esM arbitror. Heyn. ObM. în Hiad. XIX, 94.
(3) ApoUod. bib., lib. n, c. IV, $ i.
(4) Brev. Schol. niad. y, 119.
(5) Brev. Sch. 1. c.
i58 OBSERVATIONS
qui, dans les fomes homériques» devnit être la répétition du vers io5. Le voici :
Je crois qa*il faudrait lire comme le conjecture Heyne,
ou, si Ton veut conserver le mot ^tvtSXii du texte, mot qui a souvent la même signification que ^ivtà (voyez II. •', 268-170), on pourrait dire , toujours d'après les conjectures de Heyne :
Woif, après les mots at(&«To; itat, met une virgule, ce qui ne remédie pas à la difficulté, à cause du pronom on; qui se rapporte à ^tv^OXiK , et qui doit être changé en wû pour obtenir un sens analogue à celui du v. io5. D'ailleurs , comme l'observe encore Heyne, «fuia '^wiVknç, le sang de ta race, est une tournure au moins insolite, et le sens demande ci atj iÇ aifiaroc, Ik n «pYJIXDc, ceusde «m sang et de ta race (i).
[y. laS.] A ces mots, Jupiter éprouve dans son cœur une douleur profonde.
Ce vers est marqué d'un obel , signe d'interpolation , dans l'édition de Venise; c'est visiblement une erreur, car ce vers me semble indispensable ici. Aucune scholîe ne s'y rapporte. Heyne croit que Tobel peut appartenir au vers précédent (s). Cette conjecture , quoique plus probable , n'est pas assez fondée pour être adoptée.
[▼. 137.] Mais puisque j*ai commis une faute, et que Jupiter m'a prive de ma raison.
Après ce vers, Bamès, dans son édition, ajoute celui-ci en le marquant toutefois avec un astérisque :
^ oTvM {tiAÙMv , îi (A* l6Xau|Miv Otol acùtoi.
• Soit que je fusse pris de vin , soit que les dieux eux-mêmes
(i) Toyes les Ohts. de Heyne nir le v. io5 do dix-neaviène chant de rniade. (Tom. VII, p. 6s8.)
(a) Heyn. Observ. in niad. XIX, ia5.
SUR LE CHANT XIX. iSg
« m'e«ftent frappé.* Ce mène ver» est ajouté, par d'antres critiques , après le 1 19* du neuvième chant (i)< Mais il ne doit exister dans aucun des deux passages.
[t. i53.] De même, que chacun de vous renverse un ennemi.
Heyne olMerve que ce vers qui termine le discours d* Achille est asKs inutile, et qu'il manque de liaison avec ce qui précède (1). Ces raisons ont déterminé Knight à le supprimer (3). Je ne troove pas qu'elles suffisent pour reconnaître l'interpolation.
[v. 175 — 7.] .... il jurera avec serment que, n'usan^ point du droit des vainqueurs sur leurs captives , jamais il ne s'unit à Briséb, et que jamais il ne partagea sa couche.
Le vers 177 : • que n'usant point du droit des vainqueurs sur « leurs captives • ne se trouve point dans plusieurs manuscrits (4) , et entre autres dans celui de Venise (5) ; en conséquence Wolf le renferme entre deux parenthèses , et Knight le rejette. Ce vers se lit au neuvième chant dans une phrase semblable à celle-ci (6) , où il est généralement admis. Heyne, d'après Bentley, dit qu'il est inutile dans ce passage-ci , et qu'il ne peut être conservé que lorsqu'il se trouve dans la bouche d'Agamemnon , qui se propose de faire le serment lui-même. Malgré ces graves autorités, je crois que le vers peut subsister dans les deux endroits.
[v. 192 — 5.] C'est à toi-même, Ulysse, que je confie mes volontés .... conduis aussi les captives.
Heyne blâme ces quatre vers ; il trouve qu'ils gênent la narra-
(i) Voy.les Observ. en rat endroit.
(a) Heyn. Obas. in Uiad. XIX, i53.
(3) Knight, Not. in lliad. r*, i53.
(4) Voy.réd. d'Ernest! à ce vers, et celle d'Aller, t. H, p. Sag, var. lect.
(5) Toy. redit, de Villoison à cet endroit.
i6o OBSERVATIONS
tioD , et que surtout les trois demiers portent le caractère d'ampli* ficatioQ particulier aux vers ajoutés par les rhapsodes, qui consiste à redire avec redondance ce qu'on trouve déjà oonvenablement exprimé ailleurs. Ainsi ce passage, selon lui, est formé du vers z4o : « Je t'accorderai tous les dons qu'hier dans ta tente te promit le divin Ulysse », et du vers a 47 : « Ulysse les précède, en « portant tous les dix talents d'or qu'il a pesés. » « Cependant , « ajoute le critique , chacun peut se décider d'après son go&t (i). - Je profiterai de la permission pour dire que l'interpolation ne me parait nullement démontrée. Il me semble très-naturel qu'A^memnon donne ici ses ordres à Ulysse, puisqu'en efTet c'est et dernier qui apporte les présents destinés pour Achille. Knight n'adopte point le retranchement proposé par Heyne , et les anciens critiques n'indiquent point qu'il y ait ici la moindre interpolation. Il faut remarquer qu'Ulysse est toujours choisi dans les circonstances qui exigent l'esprit de conciliation. Au premier chant , c'est lui qui est chargé de ramener Chryséis à son père pour calmer le courroux d'Apollon (v. 3ii); au troisième il est parlé de son ambassade à Troie pour ravoir Hélène (v. ao5-6); au neuvième, lorsque les envoyés se rendent auprès d'Achille, c'est surtout à Ulysse (Ô^uooiiV ^LaXtçx) que Nestor adresse ses recommandations (v. 180) , et c'est lui qui parle le premier à Achille; enfin ici c'est à lui qu'Agamemnon commande d'offrir les présents à Achille. En toute occasion Ulysse montre la supériorité de la force intelligente sur la force matérielle.
[v. 2iy — 8.] Sans cloute, tu es bien plus puissant, bien plus fort que moi par ta lance ; mais je te surpasse de beaucoup dans le conseil.
Je te surpasse de beaucoup dans le conseil ^ voilà qui justifie encore ce que je viens de dire dans les observations précédentes sur la supériorité reconnue d'Ulysse dans les choses de l'intelligence; ailleurs j'ai cité ce passage pour montrer combien les héros d'Homère exprimaient naïvement toutes leurs pensées (a). Ils avouaient
(i) Heyn. Obss. in lUad. XIX, xga, 3, 4, 5.
(a) Voyez les Obss. sur le v. 3 1 da quatrième chant de Tlliade.
SUR LE CHANT XIX. i6i
sans détour leurs bonnes et leurs mauvaises qualités; ils n'y mettaient ni fausse honte , ni amour-propre mal entendu ; toutes les ruses par lesquelles on dissimule le fond de son ame dans une civilisation plus avancée n'existent pas au sein d'une société encore jeune. Cette disposition des esprits permet à la poésie de peindre les sentiments les plus intimes avec une singulière énergie.
[y. aaa.] D'abord rairain répand sur la terre de nombreux cadavres.
Mot à mot : ■ l'airain répand sur la terre les nombreuses gerbes ■ du combat » , -içt (scilic. çuXoirt^oç) irXtiÇTiv {Jièv xoXflEfjinv x^ovl xftXxoc i^iuiv. Je n'ai pas osé faire passer en français la hardiesse du poète , qui donne ici au mot de la comparaison la force de l'expression propre; car dans ce passage Us nombreuses gerbes signifient tes Hombraup cadavres (mXXobc vtxpouc); et c'est même ce mot xaXd^it qui amène au vers suivant celui de moisson (fysnnç). Le poète rentre dans le sens propre lorsque, au v. 3s4» il dit que Jupiter est VaHfitre de ta guerre^roLifJkç icoXtpLoio, au lieu de Tfl^itYiç xa^oto, ce qui eût complété la métaphore , ou VaUégorie , comme dit le scholiaste de Venise (i).
[y. a3a — 3.] Afin que, sans relâche, nous puissions mieux combattre nos ennemis, quand nous aurons revêtu l'airain ëtincelant.
Knight finit le discours d'Ulysse au vers a3s : « afin que sans
• relâche nous puissions mieux combattre nos ennemis >, et il supprime les cinq vers suivants. Le premier hémistiche du vers i33 :
• quand nous aurons revêtu l'airain étincelant » lui parait avoir été ajouté par quelque rhapsode ou scholiaste , ^t avoir donné lieu à la suite de phrases qui terminent le discours d'Ulysse tel que nous l'avons (a). Une suppression de six vers ne peut pas s'admettre sur une simple conjecture, quoique sans doute elle ne manque pas de goût,
(i) ô Tpôiro^ (lucnn àXXirYopta' il 'yàp lîtri > TopktiK xofiroîo riruxTai**, TtXua ii àXXiTfopîa. (Sch. Yen. in Uiad. r*, aai.) (a) Knîght, Not. in Iliad. r*, a 3 3-7.
a. II
i6a OBSERVATIONS
[y. 34^.] Aussitôt que Tordre fut donne, l'œuvre fiit accomplie.
Bamès compare ce passage à celui-ci de la Genèse : « Diea dit « que la lumière soit faite, et la lumière fut (i). > U cite aussi cet endroit du Psalmiste qui n*est pas moins sublime : « U dit , Tuni- « vers existe ; il commande , tout est affermi (i). • L'expression des livres saints est supérieure à celle d'Homère. Virgile a dit :
Sic ait , et dicte citiiis tumida equora plaçai (3).
La forme comparative adoptée ici par Virgile 6te de la force à la pensée.
On trouve dans Thymne à Mercure attribué à Homère :
« L'ilhistre Mercure conçoit en même temps la parole et Tonvrage • , c'est-à-dire qu'il exécute l'ouvrage avec la promptitude de la parole. De là cette tournure proverbiale chez les Grecs : dIfA' fmc dE{i' Ip^ , ce que nous rendons en français par : anssUdt dit^ attsnidt faU^ et plus brièvement encore dans le latin : dietumfaetum (5).
[y. o6& — 8.J II dit , et plonge le fer dans le sein de la victime ; Talthybius , d une main vigoureuse , le précipite dans le goufKre des mers pour être la pâture des poissons.
Pausanias cite ces vers pour prouver que c'était un ancien usage de ne point manger la victime sur laquelle on avait fait des serments (6). Les petites scholies font la même observation ; elles ajoutent qu'on précipitait ou qu'on brûlait la victime, comme Homère le dit au troisième chant (7). Cela n'est point rapporté au
(i) Gen., c. X, jf 3.
(a) Psalm. -uaxi^ jf 9.
(3) JEn. I, 1429 «dit. Heyn.
(5) Terent. in And. , act. II , ac. 3, y. 7, etc. Cf. Boistonadi Not. ad Nioets lib. I, t. H, p. 8.
(6) Paoï., 1. V, c. a4*
(7) Bmv. Sch. Ilîad. t*, 267.
SUR LE CHANT XIX. i63
,troifième chant , seulement le poète dit que Priam mit sur son char les a^eaux immolés à Toocasion des serments (i).
Pausanias, au lieu de âir^ çofMixov, écrit : àm o^apetfou [leg. oçsp«)foy]. Le sens est le même ; cependant il faut observer que le mot «^opaioç, gosier f ne se trouve pas dans Homère.
Chef les Romains le porc, comme ici le sanglier, était la victime spéciale pour la garantie des serments. Dans l'Enéide, quand il s'agit de l'union de Tatius et de Romulus, Virgile dit:
Gssa jnngebant fœdera porcs (i).
Tite-Xtive rapporte la formule prononcée par le fécial a l'occasion du traité d'alliance de Tullus Hostilius et des Albains , dans laquelle on trouve cette imprécation contre les parjures : « Tu, illo « die, Jupiter, populum romanum sic ferito, ut ego hune porcum « hic hodie feriam (3). »
[y. 3oi — 2.] Ainsi parie Briséis, en versant des larmes : près d'elle les autres captives gémissent en apparence sur Patrocle, mais réellement sur leurs propres malheurs.
L'abbé Terrasson , qui a écrit deux volumes contre V Iliade, trouve que le trait le plus fin et le plus admirable de tout le poème est celui qui est exprimé dans le second vers cité : en apparence pour Patrocle, mais réeliement sur teurs propres malheurs (4). Heyne, qui avait bien autrement que Terrasson la connaissance d'Homère et le goût de Tantiquité , a fort bien senti que ce vers était au contraire tout-àfait opposé à la manière accoutumée de notre poète (5). En effet, ce sentiment précieux et quintessencié qui devait charmer Terrasson, ce sentiment si peu naturel dans l'ensemble des mœurs héroïques, bien loin d'être un motif d'éloge , n'est ici qu'une preuve d'interpolation , quoiqu'il ait été imité par Quintus de Smyme (6).
Knight supprime non-seulement ce vers 3oa , mais tout ce qui
(t) nîad. y, 3io.
(s) JEn. Vni,64x.
(3) Tit. Liv., lib. I, c. 94.
(4) DÎAseitation crit. snr l'Uiad., IV* part., ch. 4 i t. II , p. 43u.
(5) Heyn. ObM. ia Iliad. XIX, 3o3.
(6) Paralip. X, 407 aeqq.
t64 OBSERVATIONS
est relatif ici à Briséis; c'est-à-dire, depuis le vers 18 1 jusqu'au vers 3o3. U fait observer qu'au vers 187 la seconde syllabe de IlocrpokXt est brève, quoiqu'elle soit ordinairement longue dans Homère. Heyne est du même avis que Knight, et déjà il avait senti l'interpolation dans tout ce passage (i). Eustathe enfin fait observer qu'au vers 198, compris dans ce retranchement, Briséis, en parlant d'elle-même , se sert de cette expression won^Mn êXo^oç (a) , quoique cette tournure ne soit employée que pour celles qui devenaient épouses, en ayant encore leur virginité (3). Je crois qu'on peut sans témérité partager l'opinion de Heyne et de Knight, malgré les admirations de l'abbé Terrasson.
[y. 3ia — 3.] Mais Tame d'Achille ne trouvera pas de soulagement avant quil se soit plongé au sein des batailles sanglantes.
Peut-être qu'ici j'ai donné une acception trop précise au verbe ^(uvflu, en le traduisant par se plonger, quoiqu'il ait cette signification dans notre poète , qui a dit x^^'^ ^fuvai , pour Are piomgé datu la terre f être enseveli (4); cependant, lorsque ce verbe est appliqué aux choses de la guerre, il doit s'entendre seulement de l'attaque en général : iroXtp,ov J^fAtvai signifie simplement marehêr au combat (5) , et xpaTioiQv (aocxdv ^u{Jitvou veut dire soutenir im eoiMte très'rude (6): de sorte que, dans le passage ci-dessus, on peut fort bien traduire frptv icoXsfiou oropiX J^|uv«i par : « avant « d'avoir attaqué le front de l'armée. » J'ai dit ailleurs ce que signifiaient ces mots iroXifiou 9T0{iA (7) , et les éptthètes que les Grecs donnaient a la phalange, me confirment dans cette opinien; ils disaient à(&çtaro(M< et ^îorofAOc f^éXarfi pour exprimer une phalange qui avait un double front Ces expressions me
(i) Heyn., Obierv. in Iliad. XIX, aSi.
(3) Yoyes les Cbas. sur le v. ii3 do premier chant.
(4) Iliad. Ç», 41 X.
(5) niad. V, 63.
(6) niad. V, i85.
(7} Yoy. les Obaenr. sor le v. 7 da dtxiémr chant de l*lUade.
SUR LE CHANT XIX. i65
paraissent évideiiimeDt dérivées de la phrase homérique «oXtfiou
çéfAA (l).
[v. 3i4*] Livré à de cruels souvenirs, il soupire avec amertume.
Le verbe «vivcîxaTO, du thème inusité âvivi^», d*où dvoftfpM a pris plusieurs temps , signifie tirer, porter en haut. Ici il doit s'expliquer par Moupirer^ en sous-entendant mtOfiA, retpirtuion, tou' pir (a). Quelquefois on joint un régime à ce verbe, comme Apollonius, dvtvttxaro |iS9ov (3), elle prononça ces mots; ou bien, é^cvinv ^AviviixATO fftàrnt (4) t <?^ fif entendre une voix lamentable. Sans régime, il signifie soupirer, comme dans le vers ci -dessus; et aussi revenir à soi , reprendre ses esprits (5).
[v. 3a6 — 7.] Ou lors même que j'apprendrais le trépas de mon enfant chéri, qu on élève à Scyros; si toute» fois le beau Néoptolème respire encore.
Le vers Ssy : « si toutefois le beau Néoptolème respire encore », est marqué d'un obel , signe d'interpolation , dans l'édition de Venise. Selon Callistrate, Aristophane retranchait ce vers, d'abord, parce que Tile de Scyros n'étfiit pas assez éloignée pour qu'Achille fût en doute sur l'existence de son fils; ensuite , parce que l'épithète de 9tcit^ (d'une forme divine) n'est pas convenable dans la bouche d'un père ; enfin, ce qui lui semble une preuve évidente d'interpolation , c'est que ce même vers était écrit différemment dans d'autres éditions. Voici quelle était l'autre leçon :
Et ffou fri C»ti -^t nu^^ ipi^ç , dv xaTtXf tirov. • Si toutefois mon Pyrès, que j'ai laissé, vit encore (6). • Ces raisons ont paru sulBsantes à Wolf pour renfermer ce vers entre deux parenthèses. Knight va plus loin : il supprime aussi le vers précé-
(1) Ytd. Arriani de Ezped. AlezsDd. , 1. m, it, a, et DOt. Raphelii, et lib. V, 17, a. Cf. Anecd. Graec. éd. Boîmod., t. I, p. 172 et 173. (a) Cf. Elut., p. xz86, 1. 8, et Brev. Schol., Ilîad. t', 3x4.
(3) Argon. IJI, 463.
(4) Arg. m, 635.
(5) PloL hi Sept. Conviv.Sapieut., I. VI, p. 564, ed.Eeisk. el Hctod. ia>. I,S86 et 1x6.
(6) Sch. Ven. în Iliad. t'. Si?.
i66 OBSERVATIONS
dent et toute la fin du discours d* Achille, qu'en conséquence il termine au vers 3a5 : « tandis que sur une terre étrangère je com-
• bats les Troyens pour l'odieuse Hélène. • Knight découvre la suture de l'interpolation dans le vers même 336, qui commence par un solécisme , car la syntaxe demande lii toû, au lieu de lit tov. Pour faire sentir cette faute, voici la suite de la période dégagée de toutes les phrases incidentes.
0&^ ô? XIV ToS irarpiç àiro^t{jiévoto iruOot(4,ir]v (3 a a), •fik T^, iç Sxuptt {AOi ivl rpé^trat çtXoc uloç (3i6).
• Non , lors même que j'apprendrais la mort de mon père , ou de « celui qu'on m'élève à Scyros. » Il est clair, comme l'indique même la traduction, qu'il fallait toû au vers 3a6, puisqu'on lit toû irarpo; au vers 3a a , tous les deux étant régis par le même verbe (iru6oîpLTiv). Eustathe, qui avait remarqué cette faute, dit, pour excuser le poète, que sans doute jéchiite, troublé par la douleur, avait oub&é la syniaxe accoutumée (i). Il faut avouer qu'une telle raison a plutôt l'air d'une plaisanterie que d'une justification. Knight ajoute, pour autoriser la suppression , que l'Achille de \ Iliade devait être trop jeune pour avoir un fils. Ce second motif serait susceptible de quelque controverse, et, puisqu'il suppose qu'Achille avait quinze ou seize ans à l'origine de la guerre , il n'est pas impossible qu'il ait eu un fils à peu près à cet âge-là ; tout ce qu'on peut dire, c'est que ce fib n'était point né d'une femme légitime ( xoupi^ÎDç dDioxou) (a), puisque Achille dit lui-même, au neuvième chant, que PéUe doit lui donner une femme , IluXtuc 6iqv fAoi fircrra 'pvoîxa lapiJovtTai aÙTo'c (3). Quoi qu'il en soit, je regarde l'interpolation des douze derniers vers du discours d'Achille comme infiniment probable.
[v. 34a.] Ma fille, quoi! tu abandonnes entièrement
ce héros ?
Bamès , Clarke et ErnesU écrivent irfiç avec l'esprit rude , génitif du pronom personnel i^, ton, son. Ici ce mot doit être
(i) ÀxiXXtuc ^(f MÇ ofov ixXodlo'jitvoç îmà irivâowrnc i^\Mu ouvrâÇtt»; îfn TO, j^t To'v. p. II 87, 1. 10.
(9) Sur le sens de ces mots , voy. les Observ. da v. 1 13 da premier chant de l'Iliade.
écrit avec l'esprit doux, tiioç, comme dans les éditions de Heyne, de Wolf et de Boissonade ; parce que c'est le génitif de t&< vel iHtÇf bon, généreux. Suidas rend le mot itfi^ par «y«BoG, génitif d'â^oSocy ^A (i); mais Kuster a tort, dans la note qui se rapporte à ce passage , de citer en exemple ce vers-ci du premier chant de VlUade:
lùXk ou , ti J^vatfat «yi , mptox*^ irai^bç évioç (a).
• Mais toi, si tu le peux , prends soin de ton fib, > parce que dans ce cas Hio<, étant là comme pronom personnel , doit être écrit avec l'esprit rude.
Ce mot se trouve souvent dans Homère avec les deux acceptions , et les éditions citées sont les seules où l'accentuation soit toujours suivie comme l'indique le sens (3).
[y. 347*] Va donc, verse dans son sein le nectar et
la douce ambroisie.
Selon l'opinion la plus commune, Vambr^isie était la nourriture des dieux , et le nectar était leur breuvage. Lucien , dans un de ses dialogues, fait dire à Mercure : « Encore tout couvert de poussière, • il faut que je serve V ambroisie à Jupiter; et, avant qu'il eût un ■ nouvel échanson , c'était moi qui lui versais le nectar (4). » Voltaire a suivi la même tradition :
De vrai nectar la cave était remplie,
Et tous les mets sont de pure ambroisie (5).
La Fontaine a dit aussi dans une lettre à M. de Bonrepeaux : « Ce sont de telles enchanteresses , qu'elles faisaient passer du vin « médiocre et une omelette au lard pour du nectar et de l'om- « broisie (fi). »
Dans V Iliade et dans VOd/ssée, le nectar est de même le breuvage des dieux ; mais ce n'est que dans VOdjrssée seulement que l'am-
(i) Soid. ad V. ifio^, cf. Sch. Yen. ad h. t. 343. (a) niad. a', Zgi.
(3) Cf. éd. WolBi et al. éd. ad Ilîad. a', SgS ; Odys. l\ 5o5, etc.
(4) Deor. diaL XXIY init. Yoy. aoasi le tchol. da même antear dans le dial. intitulé le Tyran, t. I, 6a a, n. 36 et 37, edit. d*Hemsterfauia.
(5) La Bcgoeale.
(6) T. I, p. 46a, «dit. de Killet, 1817.
i6d OBSERVATIONS
broitU est considérée comme leur nourriture. Ainsi , an cinquième chant de VOdfuée , Calypso sert à Mercure de VamèroUie , qu'elle place sur la table, et du rou^ nectar; le poète ajoute que le dieu hui et mangea (i). Dans le même chant, après le départ de Mercure, Ulysse prend place vis à vis de Calypso ; on lui sert la nourriture et le breuvage des hommes , tandis que les nymphes présentent à la déesse le nectar et V ambroisie {i). On voit aussi, au douzième chant de }^Odfssée , que des colombes portent VaMnbroisie à Jupiter (3). Dans X Iliade, Vambroisie n*est point considérée comme une nourriture , mais comme une substance divine dont l'usage ni la qualité ne sont bien spécifiés. Au quatorzième chant , Junon enlève avec de Vambroisie la plus légère poussière de son corps (4). Jupiter recommande à Apollon à^oindre avec de Vambroisie le corps de Sarpédon (5) ; dans le vers 347 ci-dessus, et aux vers 88-9 de ce même chant XIX, le poète, en parlant de Fambroisie, se sert du verbe çakCm , distiller, et ne remploie que comme aromate pour préserver les chairs de la putréfaction.
Je dois faire observer que le mot ambrosien est un adjectif fréquemment employé par Homère, comme synonyme de divin , d^ immortel (6), On trouve aussi celui de neetarêen, donné au voile de Vénus et à la tunique d'Achille (7). Dans ce cas , ces mots sont pris dans leur acception primitive : àfiSpoeui, signifie Vimmortaiité, de ppOTÀ^, homme f et de l'a privatif. Nectar a une semblable étymologie , il vient de la négation vt et de xrtTv, mourir; le nectar est le non mourir (8). Ainsi Ton conçoit pourquoi Yimmortalité fut regardée comme la nourriture et le breuvage des dieux, et pourquoi ik étaient senris par HM (la jeunesse). Il en devait être ainsi chez un peuple qui, sous les formes les plus aimables, donnait à ses divinités tous les attributs de l'espèce humaine.
Athénée dit que , selon quelques auteurs , le nectar était un ali-
(i) Odyu. t', 92-4.
(a) Odyss. 1', 196-9.
(3) Odyas. {&', 6a-3.
(4) Ilisd. ï', 170.
(5) llîad. 17', 670.
(6) Cf. Iliad. «', 529; 6', 57 ; x, 41, 14^ «te.
(7) Iliad. 7', 385, et a, «5.
(8) Cf. Etym. mag. ad h. t.
ment lollde. Anaiandrides a dit : tb vwxap iMm^ Je mange le nectar; et AkinaD : t^ ifucrsp l^juvat, manger le nectar (i). Mon but n'est point de faire connaître toutes les opinions sur le nectar et Vamhoitie, mais seulement de montrer dans quel sens ces mots étaient employés par Hom^.
^^^ti^^^^/m^^^
[v. 35o.] Telle que le milan aux ailes étendues , à la voix éclatante.
L'oiseau nommé ici éL^m peut s'entendre ou de l'aigle , ou de l'orfraie, ou du milan (i). L'épithète de ravuirr^fuÇ , que lui donne Homère, convient au milan , « dont le corps entier, dit BufTon,
• n'a que seize ou dix-sept pouces de longueur, depuis le bout du « bec jusqu'à l'extrémité des pieds, et qui néanmoins a près de cinq
• piecb de vol ou d'envergure (3). > Les auteurs du Dictionnaire d'histoire naturelle citent le milan d'Afrique, décrit par Le Vaillant, dont la construction est parfaitement semblable au milan commun, mais «qui dispute sa proie aux autres animaux carnassiers, « les combat avec courage , et signale sa victoire par des cris per- •« çants (4); > ce qui justifie l'épithète Xtp^Mvo^ (à la voix éclatante).
[v. 359 — 61.] Aussi nombreux sortaient des vaisseaux, et les casques éblouissants , et les boucliers arrondis, et les fortes cuirasses, et les lances de iréne.
n n'est pas facile dans une traduction de donner une explication satisfaisante de ce passage. Le sens rigoureux des trois v. 359-61 est sans aucun doute : « Ainsi les casques nombreux, qui jettent un vif ■ éclat , étaient apportés des navires , de même que les boucliers
• arrondis, les fortes cuirasses , et les lances de frêne ; • mais alors comment accorder le sens de cette phrase avec ce qui est dit plus
• haut : «déjà dans le camp les Grecs revêtaient promptement leur armure. » Aùràp Àxatol oùtucx OcAp'naoovTO xaTaorparov (v. 35i-a.}. Si les Grecs se sont déjà armés ^ le poète ne peut pas dire maintenant
(t) Athen. Deipn. epit., 1. Il, c. 9, p. 89, A. (1) Cf. Brev. Sch. in h. v.
(3) Hiftt. des Ois. , 1. 1, p. 283, imprim. roy.
qu'on apportait les armes des vaisseaux. Knight résont TobjectioD, en supprimant le discours de Jupiter à Minerve, et ce qui en est la suite c^est-à-dire, depuis le v. 889 jusqu'au v. 357 ; de sorte qu'en adoptant son texte , il faut traduire : ■ Près de lui soupiraient les chdfs « de la Grèce, au souvenir de tous ceux qu'ils laissèrent dans leurs « maisons. Comme du sein de Jupiter les flocons abondants d'une
■ neige glacée volent au souffle de Borée, qui dissipe les nuages; « ainsi les casques nombreux, qui jettent un vif éclat, étaient ap-
■ portés des navires, de même que les boucliers arrondis, etc.» Le grand défaut de cette leçon , c'est qu'elle détruit toute liaison dans le récit , car la comparaison des flocons de neige ne se rap* porte nullement à ce qui précède.
Ueyne, qui avait aussi senti la contradiction que présentaient les mots vTûv ^cçcpcvTo, a tâché d'y remédier, en substituant aux trois vers 359-61 les deux vers suivants :
Ott^TixfC Tt xpxTatTUfliXci, xol {itîXiva ^oûpoi (i).
• Ainsi les casques nombreux, les boucliers arrondis, les fortes « cuirasses et les lances de frêne. • Comme on le voit par la traduction , la phrase de Heyne manque de verbe, et je ne crois pas qu'il puisse être sous-entendu dans ce cas-ci. Ensuite au premier vers de ce distique , Heyne a fait xai long devant une voyelle , quoiqu'il doive être bref incontestablement. D'ailleurs, rien n'autorise une pareille correction , et l'on n'explique pas un texte en le recomposant d'une manière purement arbitraire. Ainsi donc , je crois qu'au lieu de chercher à corriger les difficultés de ce passage par des conjectures plus ou moins ingénieuses, il eût été mieux de les expliquer en remontant à l'origine même de Viliade, Je l'ai déjà dit, quand les tUasquévastes rassemblèrent les diverses rhapsodies relatives à la guerre de Troie, ils imaginèrent, pour donner plus de suite à la narration, d'intercaler des vers pour lier par une espèce de transition les morceaux qu'ils voulaient réunir (3); et d'ordinaire le moyeu qu'ils employaient était une conversation entre quelques divinités (3); car ce qui se passait dans l'Olympe, se rattachant à tout, permettait d'arriver sans efforts aux événements
(1) Heyn. Obsenr. io Ilîad. 7', 3 60, t. YII, p. 684-
(a) Yoy. les Observ. sur le v. 395 da troisième chant de l'Iliade.
(3) Voyez les Observ. sar le v. 443 da septième chant de l'Iliade.
de la terre ; c'est de cette maDÎère qu'on peut expliquer la difficulté qui Dous occupe. Nous lisons aux v. 338-9 • " Ainsi parlait Achille' « eu pleurant. Près de lui soupiraient les chefs de la Grèce, au soum venir de tous ceux qu'ils laissèrent dans leurs maisons. > Voilà une phrase finie , un sens arrêté. Le morceau suivant commençait par une comparaison tirée des flocons abondants de la neige, qui, à coup sûr, n'a aucun rapport avec les chefs de l'armée soupirant près d'Achille , au souvenir de leur famille : il s'agissait donc de remplir cette lacune et de ramener l'idée sur l'armée entière des Grecs, véritable sujet de la comparaison : alors le diasquéi^tste suppose un ordre donné par Jupiter à Minerve , qui , après l'avoir accompli , revole dans les palais de son père, et les Grecs se dispersent loin des légers naçires (toI ^' [Àxaioi] àirocveuOt vtûv ix*û^° Ooauv, vers 356) ; une fois ce vers obtenu , la comparaison arrivait tout naturellement, et la liaison des deux morceaux était faite. Mais souvent aussi le diasqtAévaste a laissé échapper quelques fautes qui ont fait découvrir la suture.
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'en examinant de près tout cet endroit, on pourra facilement comprendre le travail des diasquévastes, et comment ils s'y sont pris pour former un grand ensemble des chants épars (oiropa^viv à<^o{i.eva) (i) qui composent aujourd'hui VlUade,
[y. 363.] Toute la terre sourit aux éclairs de l'airaiu.
Cette expression hardie peint avec une grande vérité cet aspect brillant de la nature, lorsqu'à travers des nuages elle est tout à coup éclairée par les rayons du soleil. Ici l'armure d'Achille a tout l'éclat de l'astre du jour. Plusieurs poètes ont employé cette figure. Quintus Calaber semble avoir voulu copier Homère, en disant :
'ycXflurof ^i 'yoîa xai ai6iip (2).
« La terre sourit, ainsi que les airs. » £nnius a dit aussi : Bidet Jupiter, et tempestates arrideot (3).
(i) Anctor anonymos Uomericae vite ap. AUatium ciutos, de patria Uomeri, cap. Y, p. 95, Lugd. 1640.
(a) Paralipom. YI, 3.
(3) Je cite aor la foi de Servina et de Heyne ad ^neid., lib. I, a55. Je n*ai pas troové ce passage dans les fragments d*Ennias, éd. d'Heaaelias.
17a OBSERVATIONS
Horace :
Ridet argenio dooiiii (i).
On retrouve la même image dans nos meilleurs auteurs français.
Boileau :
Elle voit le barbier qui, d'une main légère, Tient un verre de vin qui rit dans la fougère (1).
Voltaire :
Quelquefois un peu de verdure
RU sous les glaçons de nos champs (3).
C'est par la même métaphore que nous disons un paysag* riamt, une exposidoH riaiUe, et les Grecs i/ipLipa ^tafiXdoo^ un jour ritmi^ pour une 6eUejoumée(4), L'auteur de l'hymne à Cérès me semble avoir un peu délayé l'expression simple et juste du vers ci-desaus, lorsqu'il a dit y en parlant de l'efTet que produisit la naissance subite d'une fleur :
KuM^tt ^ é^pk^ ira; 7* oùpav^ rjpiK ûmpOtv
'yeûa Ti ir£a* i^ikxtnt xai oXfAupôv oI^pA OaXaoonc (5).
• A ce doux parfum tout le vaste ciel et toute la terre sourirent , « et aussi le flot salé de la mer. » Cette image convient mieux à TefTet que produit une vive clarté qu*à l'impression qui résulte d'une odeur agréable. Cependant Catulle emploie la même image: domui jucundo risit odort (6).
[v. 365 — 8.] Il grince des dents avec ftireur, ses yeux brillent comme la flamme, son ame est en proie à une douletur que rien ne peut adoucir, et, dans sa rage contre les Troyens , il revêt les présents d'un dieu, et que Vulcain forgea lui-même.
Ces quatre vers, renfermés entre deux parenthèses dans l'édition
(i) Hor., lib. IV, od. XI, ▼. 6.
(3) Lutrin, ch. III, y. 29.
(3) Suncet à madame da Deflànt., t. zxvi, p. 3ao, édit. de Kebl.
(4) Heliodori JEthîop., 1. 1, init.
(5) Hyiii. in Cerer., v. i3-4.
(6) De Nupt. Pel. etThetis a85.
de Wolf , doivent être ' supprimés , selon le scholîaste de Venise, comme nuisant à la narration , et parce qu'il est ridicule.de peindre ici Achille grinçant des dents, et les yeux enflammés de colère (i). Eustathe dit la même chose du premier vers cité (365) , et propose de le supprimer (3); mais si on supprime le premier, il faut en faire autant des trois suivants , car ils sont tous liés les uns aux autres.
Heyne observe avec raison qu'Apollonius reconnaissait que ces vers étaient d*Homère (3), puisqu'il explique le mot d^rXirrov, inioieraiU, du troisième vers cité (367). Virgile semble avoir eu aussi en vue cet endroit d'Homère, quand il représente Tumus, saisissant sa lance , et se disposant pour le combat :
Uis agitur furiis , totoque ardentis ab ore Scintille absistant, oculis micat acribus ignis (4).
Malgré cela , je crois aussi que les vers doivent être retranchés ; dans ce cas, voici quelle serait la suite du discours : «Au milieu « d'eux s'arme le divin Achille. D'abord il entoure ses jambes de « riches brodequins , etc. » Knight n'admet point ces quatre vers dans son édition , mais il n'en rapporte aucune raison.
[v. 38o — 3.] Enfin , il prend et pose sur sa tête un
casque pesant, dont la crinière épaisse resplendit comme
un astre , et Ton voit ondoyer la chevelure d*or que
Vttlcain a rassemblée au sommet de ce casque.
D'après l'édition de Knight, il faut traduire : « Enfin il prend et «pose sur sa tête le casque pesant, qui brille comme un astre, » et supprimer les deux vers suivants (38i-3), qui terminent la phrase ; Knight pense que ces deux vers sont tirés des vers 3 i5-i6 du vingtdeuxième chant de Viâade, et qu'ils ont été fabriqués par un rhapsode qui ignorait que anciennement le mot IBitpai s'écrivait avec le digamma (5). En effet, au vers 3x5 du vingt-deuxième chant ,
(1) Sch. Ven. t', 365.
(9) Enst. p. 1 189, 1. 1.
(3) Heyn., Observ. in lUad. XtX, 367.
(4) £11. XII, xoi.
(5) Knight, Not. in Ilimd. V, 38a-3. Snr le digamma voyet le» Obst. «or le V. 179 du aeisième chant de Tlliade.
on Ht : fnpionioyro ISiipat, ce qui produit un hiatus , si Ton n'adopte pas le digamma, et , au vers 3 Sa de ce chant, TinterpoUteur écrit fftptoottovro ^ lOctpat. Ueyne avait déjà signalé ces deux vers comme suspects; il observe qu'au vers ygS du seizième chant de V Iliade^ la particule ^i n'est point élidée, comme ici, devant iOitpai ((iiscvOrioav ^è Atipai), et que d'ailleurs le sens est trèscomplet après le vers aSi (i). rajouterai même qu'il est préférable; car on conçoit bien qu'un casque brille comme un eutre , mais non une crinière de cheval, finroupiç TpuçflDLitou
[v. 387 — 91.] Puis il sort de son étui le grand, le fort et terrible javelot de son père: nul parmi les Grecs ne peut le brandir ; Achille seul sait manier cet énorme frêne , qu'autrefois au père de ce guerrier Chiron apporta des sommets du Pélion pour être la mort des héros.
Nous avons déjà vu que ces vers se trouvaient au seizième chant, et que Zénodote les supprimait en cet endroit • là pour les laisser subsister ici (1). Knight , au contraire , les retranche en cet endroit-ci; et, voici sur queb motifs. D'abord le premier vers cité (387) n'est pas absolument le même ici qu'au seizième chant, parce que là il est question de Patrocle, qui ne touche point au javelot d'Achille, et ici il est question d'Achille lui-même, qui tire cejai^elot, ou plutôt cette ùmce de son/bicireau, ix ou^v^qc; or, cette expression parait fort suspecte à Knight; il fait observer que la lance d'Achille, qui devait avoir au moins onze coudées, comme celle d'Hector (3) , ne devait pas être dans un fourreau , comme un glaive ou une épée. D'ailleurs, le mot oûaiyÇ ne se trouve
nulle autre part dans Homère avec l'acception de fourreau. Il remarque aussi que ces mots f^x^c irarputov, la lance paternelle^ appartiennent à l'époque où Ton inventa les fables relatives à la lance d'Achille , qui guérissait les blessures qu'elle avait faites; fables inconnues à Homère (4)- Comme de tout ceci il résulte quece pre-
(i) Heyn., Obu. in Illad. XIX, 38a.
(9) Voyez les ObsB. sor le ▼. 1 40 da seizième chant de l'Iliade.
(3) cf.n.c, 3i9ete', 494.
(4) Knîght, Not. in Iliad. 17', 143.
mier vers 887 porte plusieurs signes d'interpolation, Rnight en conclut que c'est en cet endroit, et non au seizième chant, que le passage doit être supprimé.
[y. 400.] Xanthe et Balie , noble race de Podarge.
Le scholiaste de Venise dit que c'est ce discours 'qui a donné ridée d'interpoler celui qu'Hector , au huitième chant , adresse à ces chevaux (i). Knight retranche les deux discours; il trouve dans celui-ci que l'expression x' i«*(A>v (v. 40a), qui a fort occupé les anciens grammairiens, n'appartient point au style homérique (a).
[y. 4oJ'] Ce fiit la déesse Junon qui lui donna la voix.
Selon le scholiaste de Venise, ce vers doit être retranché, parce qu'il est superflu et qu'il se trouve en opposition avec le v. 418 , où il est dit que ce furent les Furies qui arrêtèrent la voix du cheval d'Achille. Ces raisons, plus subtiles que justes, prouvent seulement que tout ce passage était, même dans l'antiquité, soupçonné d'interpolation. Heyne pense que non-seulement ce vers a été ajouté par un rhapsode qui aura voulu rendre raison d'un prodige , mais que toute cette réponse du cheval d'Achille est l'ouvrage de quelque interpolateur qui , se rappelant qu'au dix-septième chant les chevaux d'Achille pleurent la mort de Patrocle , a cru devoir les faire parler ici ; et, comme tous les imitateurs , il n'a su ni garder la mesure, ni rester dans les limites de la vérité (3). Jamais Homère ne fait mention d'animaux qui parlent; et, si à cette époque on eût accordé quelque croyance à ces sortes de prodiges, il en existerait des traces en d'autres endroits.
Knight supprime encore ce passage. Au reste , il a cru devoir terminer le chant dix-neuvième au vers 897 ; il trouve dans la fin de ce chant plusieurs expressions non homériques ; il pense que la suite de la narration est mieux liée en retranchant ces vers ,
(i) Yoy. les Obterv. sur le v. i85 de ce chant huitième.
(a) Cf. Knight, Net. in Iliad. r', 3g8 , et Heyne , Observ. in II. XIX , V. 409.
(3) Heyn. Obs. in Iliad. XIX, 407, et les Observ. snr le v. 4a6 du
dix-acptîènie chant de Tlliade.
qui , selon lui , auront été ajoutés pour terminer le dix-neuvième chant (i). Si l'on adopte cette critique, il faut supposer que l'interpolation ne remonte pas au-delà des siècles alexandrins, puisque c'est à cette époque qu'on a divisé les poèmes d'Homère en vingt-quatre parties (a).
[v. 4i5 — 17.] Quand nous volerions aussi vite que le Zéphyr , qu'on dit être le plus rapide des vents , ton destin n'en est pas moins de périr sous les coups d'un dieu et d'un héros.
La scholie de l'édition de Venise , qui se rapporte au vers 416, dit que ce vers et le suivant doivent être retranchés, parce qu'ils ne sont pas nécessaires,, car on sait bien que le vent est très-rapide; et ensuite à cause de cette tournure de phrase : ^u'an dU être, « il est ridicule et incroyable , dit le scholiaste , qu'un cheval • parle comme un émdit (3). • Alors le sens serait : « Quand nous « volerions aussi vite que le Zéphyr, ton destin n^ serait pas « moins, etc. »
Quoi qu'il en soit de ces raisons, on doit en conclure que tout ce passage, ou tout au moins le discours du cheval d'Achille, a été ajouté après coup.
(i) Knight, Not. in Iliad. r*, 497.
(«) Yoy. les Observ. préliminaires dn premier chant de TlUade.
(3) Sch. Yen. r*, 416.