SUR LE VINGT-UNIÈME CHANT
DE L'ILIADE
[y. I — a.] Lorsque les Trojens arrivent près du Xanthe rapide, ce fleuve au cours sinueux, qu engendra rimmortel Jupiter.
Heyne fait observer que ces deux vers se trouvent déjà au chant quatorze, vers 433-4» «t qu'ils sont ensuite répétés au vingt-quatrième, vers 692-3. Il ajoute que la comparaison de ces passages, bien loin de résoudre les difficultés géographiques, ne fait au contraire que les augmenter (i). Tout ce qui est relatif à la situation du camp des Grecs, aux cours des fleuves, à Texistence des sources, des collines dans la plaine de Troie, tout cela, dis-je, est encore fort indécis, malgré les savantes recherches des voyageurs modernes; car l'aspect des lieux a subi de grands changements. Heyne dit ailleurs, et avec raison, qu'on ne peut aborder cette question que par trois dissertations différentes : l'une , qui aurait pour objet de déterminer ce qu'était la plaine de Troie d'après les passages de Y Iliade; l'autre, ce qu'elle fut du temps de Strabont la troisième, ce qu'elle est de nos jours (3) ; et encore, si l'on compare attentivement tous ces récits, on y trouvera tant de choses vagues, et même contradictoires, qu'il n'est pas trop possible d'espérer jamais une solution satisfaisante (3).
[v. a6 — 8 ] Alors Achille , les mains lasses de meur-
(x) Observ. in Hiad. XXI, v. i et 9.
(a) Excars, ad lib. YI, t. V, p. 999.
(S) Voyez m ce ftnjet les jadlcieuses réflexions de M. Letronoc, dans le Journal des Savants dn mots de janvier i83o, p. 39 et sniv.
SUR LE CHANT XXL aoS
très, tire du fleuve douze jeunes guerriers vivants qui doivent expier la mort de Patrocle.
J'ai dit ailleurs que les sacrifices humains étaient inconnus du temps d*Homère, et qu'on n'en voyait aucun exemple dans 1'/- Sade (i). Aussi je ne suppose pas qu'il y ait ici de la part d'Achille aucun sentiment religieux; l'expression grecque iroivvi ne signifie antre chose que la rançon payée pour racheter la peine d'un meurtre (s) ; ici notv^ narpoxXoio Omovroc ne s'entend pas précisément d'une expiation , mais d'une dette qu'Achille croyait devoir acquitter envers son compagnon immolé. Cet acte de froide cruauté tient à la férocité des mœurs héroïques , et non à la superstition*
Cest différent dans Virgile, qui a cru devoir imiter ainsi ce passage d'Homère :
Sulmone crealos
Quatuor hic juvenes, totidem, qoos educat Ufeos Viventes rapit, inferias quos immolet umbris (3).
Le mot inferias du poète latin ne laisse aucun doute sur l'intention de sacrifice exprimée ici (4).
Platon refuse de croire à cette cruauté d'Achille , parce qu'elle ne lui parait pas supposable dans le fils d'une déesse et le petitfils de Jupiter (S). Platon juge toujours les anciens héros d'après les idées de son siècle.
[v. 73 — 4*] U fait entendre ces paroles suppliantes : Tembrasse tes genoux , Achille, respecte mes jours , prends compassion de moi.
Le v. 73 n'était point dans les éditions d'Aristarque (6). Knight l'a supprimé; cependant je le crois nécessaire ici, parce que tou-
(i) Voy. les Ob«s. aar le vers 144 da neavième chant de lliiade. (a) Cf. tor le sens de ce mot niad. t', 63a-3 ; V, 65^; et (', 483-4.
(3) JEn. X, 517.
(4) Inferie, sacnficia quB dus manîhas inferebant. Fesma, 1. IX ad h. ▼.
(5) Reip. m, t. yj^ p. a6o bip.
(6) Scb. Yen. 9', 73.
ao6 OBSERVATIONS
jours dans Homère les «Uscoura sont précédés d'un vers «nalogn^ à celui-là.
La prière que Lycaon adresse à Achille n'est point celle qu'Homère a coutume de mettre dans la bouche de ceux qui demandent la vie à leur ennemi (i). Celle-ci est beaucoup plus belle; l'infortuné Lycaon rappelle le temps où il a vécu auprès d'Achille, de manière à toucher l'ame la plus inflexible ; tout ce discours est admirable. Cependant il y a plusieurs traits que notre goAt actuel ne pourrait admettre ; tel est celui où Lycaon parle de ses parents. Mais je n'ai pas besoin de répéter œ que j'ai dit si souvent sur les digressions auxquelles, dans Les siècles héroïques, on attachait tant d'importance , parce qu'alors les récits des poètes étaient le seul moyen de faire connaître à la postérité les actions des ancêtres et l'origine des familles.
[y. 99 — io3.] Insensé, ne me parle pas de rançon , n*en propose jamais. Avant que Patrocle ei\t atteint son dernier jour, il était doux à mon ame d'épargner les Troyen^f je les prenais vivants, et je les vendais.
Dans l'Enéide Énée tient à peu près le nulme discours au guerrier M agus qui l'implore :
Argent! atque auri niemoras que multa talanta, Gnatis parce tuis. Belli comroercia Tuniiis Sustulit ista prior, jam tum Pallaate perempto (a).
Quoique ces mots de Virgile commereia helli se rapportent à la rançon offerte par Magus , ils peuvent aussi s'appliquer à ce que dit Achille : > je les prenais vivants et les vendais. * Lie commerce des hommes devait être nécessairement le droit de la guerre dans un temps où l'esclavage était admis.
[v. 106—7.] Ami, meurs à ton tour; pourquoi ces plaintes inutiles.»^ Patrpcle est bien mort, ce héros si supérieur à toi.
Diogène de Laêrce dit que le philosophe Pyrrhon aimait à ré-
(i) Toyez les Obas. sar le v. 46 da sixième chant de TlHade. (a) JEn. X, 53i.
péter oe vers d'Homère , et eo général tous ceux où le poète peignait rîncertitude et la fragilité des choses humaines (i); ce qui ne l'empêcha pas de vivre jusqu'à 90 ans (3). Plutarque rapporte que Callisthène, pour braver Alexandre, irrité de ce que ce philosophe avait prononcé une diatribe contre les Macédoniens , lui répéta trois ou quatre fois le vers ci - dessus : « Patrocle
• est bien mort , ce héros si supérieur à toi (3). » Enfin Gallien ^ dans l'un de ses commentaires sur les Épidémiques d'Hippocrate, blâme le médecin Calliana& d'avoir appliqué ce même vers à l'un de ses malades , qui lui demandait s'il mourrait de sa maladie (4). Voici comment Lucrèce a paraphrasé ce dernier vers en parlant d'Épicure :
Ipse Epicurus obit , decurao lumine vitae, Qui geniu humanum ingénie su|)eravit, et omnes Prestinxit stellas ezortus tibi aërius sol : Tu vero, dubitabis, et iodignabere obire (5).
[▼• 1 10*^3.] Eh bien ! moi aussi je subirai la mort et la cruelle destinée ; je la subirai soit au lever de laurore, soit au déclin, soit au milieu du jour, lorsqu'un guerrier m'arrachera la vie avec le fer, en me frappant de sa lance, ou dune flèche que lare aura lancée.
Le vers m : «je la subirai soit au lever de l'aurore, soit au
• déclin , soit au milieu du jour » est marqué d'un signe critique dans l'édition de Venise. Heyne pense que ce vers aura été ajouté par quelque rhapsode pour compléter la pensée, papce que le verbe ^t sous -entendu dans le vers précédent (6). Il est certain que cette phrase incidente est au moins bizarre ; elle ne se rattache à rien. Knight finît le discours d'Achille à ces mots : > moi ■ aussi je subirai la mort et la cruelle destinée. » Cependant je
(z) Diog. Laert.,1. FX, § 67.
(a) Ineod. 1., S 6a.
(3) In Alexand., t. lY, p. zaa, éd. Reisk.
(4) Epideni. VI, t. IX, p. i83 (citante Heynio).
(5) D« Nat Rer., 1. zii-ioSS aeqq.
(6) Heyn. Obu. in H. XXI, iio, lit.
ao8 OBSERVATIONS
crois que les deux derniers vers : ■ lor8qu*uii guerrier m'armchera « la vie, etc. • peuvent être conservés.
[y. laa — 40 R<»te confondu parmi les poissons, qoi, tranquilles, suceront le sang de ta plaie. Ta mère ne te placera point en pleurant sur le lit funèbre.
Virgile fait tenir presque le même langage à son héros; Enée dit à Magus :
Istic nunc, metuende , jaoe. Noo te optima mater Gondet humi , patriove oaerabit membra sepulchro : Alitibus lioqiiere feris; sut gurgite mersum Unda feret, piicesque iropasti vulnera lambeDt(i).
Ces mots vtdnera lambaU sont la traduction littérale du grec : ÀTtiXiiv alji' diroXixjAiQvovrat, Ut lécheront le tang de ta plaie. Wolf et Heyne , d'après l'édition de Venise , écrivent àTttXviv à Taccusatif, au lieu d'àniXii; au génitif. On trouve dans les meilleurs auteurs des. exemples de cette syntaxe , et même dans les écrivains en prose (a). Elle répond à celle des Latins , qui emploient les deux accusatifs après certains vel>bes , en sous-entendant la préposition tecundum, comme ici la préposition xxtk.
[v. i3o — a.] Il ne vous garantira point ce large fleuve aux gouffres argentés, à qui vous sacrifiez de nombreux taureaux , et dans le gouffre duquel vous jetez , vivants, les rapides coursiers.
Aristophane retranchait les trois vers ci-dessus et les trois suivants. Ce critique pensait qu'ils avaient été ajoutés par ceux qui voulaient justifier la colère du fleuve, mais qu'elle se trouvait assez motivée ensuite , puisque le poète dit que « le Xanthe > était indigné qu'Achille eût précipité dans ses ondes tant de « jeunes héros (3). » Aristophane pensait aussi que le mot ^^ du
(a) Vigerii Idiot. Grsec., p. 58. — tSoa.
(3) y. 146, t. Il, p. a 80 de ma trad.
SUR LE CHANT XXI. ao9
vers i3i n'était point homérique dans le sens de souêtau^ comme il est pris ici ; car on le trouve plusieurs fois dans Homère pour loHg'temps (i).
Heyne non -seulement approuve ce jugement d'Aristophane, mais il soupçonne les cinq vers précédents d'interpolation; de sorte qu'il faudrait terminer le discours d' Achille au vers laS, c'est-à-dire à ces mots de ma traduction : « le Scamandre » en son ■ cours rapide, t'entraînera dans le vaste sein des mers » Knight le termine au vers ia8. L'avis de Heyne n'est pas celui qui parait le moins probable.
Je ferai observer encore, relativement aux vers ci-dessus, que c'est la seule fois où il est question d'animaux vivants jetés dans un fleuve pour lui être offerts en sacrifice. Toutefois je n'entends parler que de cette espèce de sacrifice , car le culte des fleuves était connu du temps d'Homère; les fleuves alors étaient de véritables divinités, comme le témoigne tout ce chant vingt-unième- Le poète leur donne sans cesse les épithètes de divin (s) , de «ac/v (3), ^enfant de Jupiter (4); et, au vingt-troisième chant de Y Iliade ^ il est dit que Pelée avait consacré la chevelure d'Achille au fleuve Sperchius (5). Le culte envers les fleuves a toujours subsisté parmi les païens; Hésiode recommande bien non meiert in ùheofluviorum^ neqiie super fontes (6). Pausanias dit que les enfants des Phigaliens se coupaient les cheveux en l'honneur du fleuve Néda (7); Villoison , dans un Mémoire que nous a donné M. Lechevalier , cite une inscription qui prouve que les Grecs regardaient les fleuves comme des divinités bienfaisantes (8).
(z) Sch. Yen. ç', zSo.
(s) Cf. Iliad. 6' Saa.
(3) Cf. Od. »', 35 1.
(4) Cf. U. ir», 174.
(5) Cf. Iliad. f , 144.
(6) lAt^i icot' iv irpoxof iroTOfMY aXa^t irpopeovrttv l&ii^' ii^ xpitvQMiv oùptiv.
(Op. et Dier., ▼. 7 55, éd. Gaitford.)
(7) L. Vin,c. 4z.
(8) Voyage de la Troade, t. IT, p. i33, et saiv. net. 3.