‹ Observations sur l'Iliade d'Homère (volume 2)Chapitre 17 sur 31 · SUR LE VINGT-DEUXIÈME CHANT · texte numérisé non relu

SUR LE VINGT-DEUXIÈME CHANT

DE L'ILIADE

»«oo<

[▼. 6 — 7.] Le seul Hector, qu'enchaîne un destin malheureux , est resté hors dllion devant les portes Scées.

Les portes Scées ont une grande célébrité dans l'Hiade, parce que c'est près de ces portes que se passe la scène touchante des adieux d'Hector et d'Andromaque (i) ; c'est aussi sur une plateforme qui dominait les portes Scées que se trouvaient les vieillards troyens, lorsque Hélène parut devant eux, et les émerveilla par sa beauté (9) ; enfin parce que dans ce chant-ci Hector mourant prédit k Achille que c'est devant les portes Scées qu'il périra sous les coups de Paris et d'Apollon (3). Du temps de Virgile, c^était déjà un lieu caractéristique, et lorsqu'Énée, abordant en Épire, reconnaît le petit Ilion qu'Hélénus avait modelé sur le gnmd, son premier soin est d'embrasser le seuil de la porte Seée (4). Si l'on explique ce mot étymologiquement , il signifie les portes de gauche; mais est-ce à gauche en entrant ou en sortant de la ville? Les interprètes ne le disent pas, et l'on ne peut rien conclure des paroles du poète. Quelques-uns veulent que ce nom soit venu de l'ouvrier même qui construisit ces portes, et que l'on appelait

(1) niad. Cf 393 teqq.

(a) niad. f, 146 aeqq.

(3) llîad. x', 359—60.

(4) JEn. III, 35 1. Obaerrez que Yirgila met ce mot an singulier, Scœœque ampleetor limina portœ; il est to^joart aa plarid dans Homère. Voyez les Obserr. sur le v. 395 do oinqaième ch. de Tlliade.

SUR LE CHANT XXII. aSg

Soéus (i). lyaatres disent que par la gaucht, il faut entendre le couchant, pour les distinguer des portes Dardaniennes, dont il est parlé ailleurs (i)» et qui étaient situées du côté du levant (3). D'autres enfin donnent à ce nom le sens de sinistre , parce que c'est par là qu'on fit entrer le cheval de bois (4) ; de sorte que ces portes n'auraient eu leur nom qu'après avoir été détruites. Ni Homère ni Virgile ne disent point que ce fut par les portes Scées que le cheval entra dans Ilîon ; Tryphiodore nomme les portes Dardamennes:

...... leuX^eiv Jirt6i)osT0 Aap^avtottv (5).

Tout ce qui résulte des divers passages de l'Iliade , c'est que les portes Scées et les portes Dardaniennes donnaient également sur la plaine où combattaient les Grecs et les Troyens.

[v. II — .i3.] Tu n'as plus aucun souci des Troyens que tu as mis en fuite , et qui sont renfermés dans leur yille, car tu viens ici de t*égarer. Va, tu ne peux m'immoler, je ne suis point sujet à la mort.

Knight retranche ces trois vers, parce que le mot toi se trouve répété dans deux vers de suite, ii et la, et aussi parce que l'adjectif (iopoi{ioç du treizième vers ne signifie jamais dans Homère mortel, mah fatal (6). Je ne trouve pas ces deux raisons assez fortes pour admettre l'interpolation, l'épithète i^opaifioç signifie bien fatal, mais il peut signifier aussi mortel. C'est ainsi qu'Homère dit (ioptft|Mv JifMip, le jour fatal y pour le jour de la mort (7).

Philostrate rapporte qu'Apollonius de Thyane, après avoir subi un interrogatoire de l'empereur Domitien , termina l'entretien en lui citant le treizième chant : « Va , tu ne peux m'immoler, je ne suis point sujet à la mort (8). »

(i) Eost., p. 394, 1. 36 seqq.

(a) niâd. t», 789; x'» 194.413.

(3) Eust., 1. c. et 1^74 , I ; et Schol. Tictoriana in Iliad. x'» 194*

(4) Eost., 1. c.

(5) Ezdd. Trojs, v. 3a3.

(6) Knight, Not. in Iliad. x'> ix-l3.

(7) Cf. Od. x', 175, vers conservé par Knight.

(8) In Vit. Apollon. VIII, c. 5, p. 3a6.

24o OBSERVATIONS

[y. i5.] Tu m'as trompé, Phébus, le plus funeste des immortels.

Nous avons déjà vu que cette épithète d*ApoUoD éxeUf^, qui lance au loin y était prise quelquefois pour le nom même de la divinité; il en est de même pour Neptune (i). Ceci prouve que les épithètes d'Homère n'avaient pas rigoureusement le sens que nous leur donnons en traduisant, puisqu'elles devenaient quelquefois des noms propres.

Platon, dans le troisième livre de la République, cite le premier et le dernier vers du discours d'Achille pour blâmer l'irrévérence de ce héros envers les dieux (a). Tai déjà souvent été dans le cas d'examiner ces sortes de reproches que Platon adresse à Homère, je n'y reviendrai pas, et renvoie pour ce passage aux pages où je traite ce sujet (3).

[▼. si6 — 3i.] Resplendissant comme Fastre qui s*élève durant la canicule ; ses rayons lumineux brillent entre toutes les étoiles à travers les ombres de la nuit; c'était celui qu on nomme le chien d'Orion ; c'est le plus éclatant de tous les astres : mais, signe funeste, il présage une chaleur brûlante aux malheureux mortels.

Voici la même comparaison par Virgile :

Non secos ac liquida si quando nocte comeUe Sanguioei lugubre nibent, aut Sinus ardor ; nie, sitim morbosque ferens mortalibus egria, Nasdtur, et Icvo contrislst lumine codum (4)*

Le poète latin n'a point imité le vers 99 : « Cest celui qu'on ap- « peUe communément le chien d'Orion. > Cette tournure appartient tout entière à la poésie héroïque, dont le caractère est de saisir ce qui se rapporte aux mœurs , aux usages mêmes les plus familiers.

(i) Voy. les Obaerv. inr le v. 440 du hniiième chant de rOiade. (a) Reip., t, YI, p. «70, bip.

(3) Yoy. lesObM. sur les v. 599 du premier, 346 dn qoatoriièoie, S SA du teisième chant de llUade, etc.

(4) £0. X,a7aseqq.

Plus tard la poésie a négligé ces sortes de détails. D'un autre côté, Homère dit simplement en parlant de Tastre de la canicule : « il • donne une grande chaleur aux malheureux mortels ; » tandis que Virgile insiste sur les effets de cette chaleur, sur la soif et les maladies qu'elle occasionne; et, pour dernier trait, il peint la sinistre clarté que cet astre répand dans les cieux, lœvo coniristai Immne eœium. Le verbe contristat appliqué aux objets |^ysiques présente un point de vue moral qui n'est point dans le génie des temps homériques.

Le Tingt-septième vers a exercé la critique des grammairiens, ôc ^K r* ôtccipuc ilnv signifie proprement qui se lève dans Vautomne; ce qui ne correspond pas à la constellation du Chien : aussi une scholie inédite, citée par Bamès, prétend qu'il faut dire irpô éirt»-* pnc, avant l'automne (i). Le même auteur cite un manuscrit où l'on trouve de ^pcf t* éirûpnc (a). Eustathe rejette la préposition v^h et dit que par otrcftpa il faut entendre la fin de l'été ; Heyne est du même avis ; cette opinion est la plus probable. JTai déjà parlé de l'expression vuxrbc âpioXf & du vingt-huitième vers (3).

[v. 60.] .... qu'au terme de la vieillesse.

Il y a dans le grec : iirl ^lipac; cO^û, sur le seuil de la vieilUise; ce que les petites scholies expliquent îirl r$ to3 pipwç i(o^«> , im tû Ttp{isTt, sur la sortie, au terme de la vieillesse (4), et les scholies de Venise i|o^M toû pîcu, à la sortie de la vie (5). On retrouve cette expression au vingt-quatrième chant de Ylliade (6) : Hésiode l'a employée (7); et dans ces deux endroits elle signifie, comme ici, kt fin delà vieillesse , 'le terme delà vie; cependant on pourrait con* dure d'un passage de l'Odyssée que yiipaoc où^bc , le seuil de la vieilleise, signifie aussi le commencement de la vieillesse , car on franchit le seuil pour entrer comme pour sortir : le poète , au quin-

(i) Yid. Barnet., Not. inSchol.x', v. 97. (9) Yar. lect. ejosd. vers.

(3) Yoy. les Obss. sur le vers 178 du onsième chant de Tlliade.

(4) Bre▼.Schol.inIUad.x^6o.

(5) Schol. Yen. in Iliad.x', 60.

(6) Iliad. »',487.

(7) Oper. etDier. 33i.

a. iG

a4a OBSERVATIONS

zième chant de X Odyssée^ dit, en parlant d'AinphiaraûSt quV/ natteigmi pas le seuil de la vieillesse, cit^ uuto fn^anç cù^o'v (r); ce que les scholiastes expliquent par Une vieillit pas, oùx iyn^ajo% (2). Selon Platon, cette tournure serait toute poétique; voici comment il s'exprime au commencement de la République : « Puisque vous • touchez à cet âge que les poètes disent être sur le seuil de la « vieillesse. »Ù ^ii iin yn^cLoç où^û çavtv tivat 01 ^roturat (3). Quoique prosateur, Hérodote met cette expression dans la bouche dePsamménite : « Les malheurs de ma maison, dît ce roi, sont trop grands « pour que je les déplore ; mais Tinfortune d'un ami mérite quel- - ques larmes, lui qui, tombé du faite de l'abondance et de la « félicité, en est réduit à mendier maintenant qu'il touche au seuil « de la vieillesse. » É; mtùxritw àmxrtti ini ^paoç M& (4). On trouve aussi dans Lucien une tournure qui rappelle celle d'Homère : iv pipa 9* (lOTocTfti, xou oxt^ov 10^1} {mtp tov eù^ov (5).

[v. 68.] .... un ennemi m*aura prive' de la vie.

Knight termine à ces mots le discours de Priam. « Les vers 69-76 « quoique beaux, dit-il, sont évidemment interpolés; la liaison est « faite sans art; le mot at^û (v. y 6) n'est point pris dans une signi- «fication homérique; enfin dans le style antique le mot iroXai m (v. 69) ne signifie pas les portes des maisons, mais celles des villes « et des camps (6). » Heyne est du même sentiment : « ...totum... « locum , etsi per se praestantissimum , vix a primo auctore pro- « fectum videri (7). » J'avoue avec Knight que le relatif oOç me semble ici un peu postiche, ou du moins fort éloigné du substantif qu'il rappelle. J'avoue encore que son observation sur icuXsi est parfaitement juste; aussi Aristarque et Hérodien écrivaient-ils

(i) Od. c', 346.

(9) Schol. in Hom. OdysA. édita a Phil. Battmanno in Od. 0', 246. Cfr. V. 347 hoj. Rhaps. 0', et Brev. Schol. in h. v. et la trad. d'Hérod. par Larcber, t. III, p. 275, a" ëdit.

(3) Reip. I, t. YJ, p. i49> hip.

Page 1