DES
Avant d'entrer dans les observations de détails que j'ai placées à la suite des poésies homériques , et pour mieux comprendre lé système que j'ai suivi dans l'explication de ces poésies, je crois qu'il est indispensable d'en connaître l'histoire; c'est même, il me semble , le seul moyen de les bien apprécier. Si dès le principe on avait adopté cette méthode , sans doute les poèmes d'Homère n'auraient pas été l'occasion de tous les systèmes singuliers ou bizarres auxquels ils ont donné naissance depuis environ deux mille ans. Tant de conjectures diverses, tant d'opinions opposées suffisent seules pour nous indiquer qu'on a pris une fausse route. La vérité ne laisse pas les jugements flotter si long-temps au hasard , et quand une fois on l'a trouvée, elle réunit aussitôt tous les esprits.
Mais , dira-t-on , pourquoi vouloir attacher quel-
a HISTOIRE
que importance à des rêveries? à quoi bon s'arrêter à de ridicules conceptions, à de vaines arguties qui, dans tous les siècles , ont préoccupé tant de commentateurs d'Homère ? qu'il nous suffise de savoir que nous lui devons l'Iliade, le plus beau poème qui soit sorti de la main des hommes, et que dans sa vieillesse il a composé TOdyssee , qui ne brille pas d'un aussi vif éclat , mais qui du moins peut être comparée aux derniers rayons d'un beau jour (i). Ainsi, dans l'antiquité, pensèrent Aristote, Denys d'Halicamasse, Quintilien , Longin ; et de nos jours, Boileau, Rollin, Labarpe, en admettant ces idées-là sans contestation , ont dû fixer toutes les incertitudes.
Je sais ce que nous devons à nos maîtres, mais il est permis de croire qu'ils n'avaient pas considéré la . question sous tous ses points de vue. Us ont pris les choses comme elles s'offraient natoreliement à leurs yeux; et frappés seulement des richesses poétiques répandues dans ces grandes compositions, ce n'est qu'aux beautés de ce genre qu'ils ont appliqué toute leur attention. Cependant cette nombreuse variété de systèmes, ces inter{Nrétations diverses, tontes choses qui remontent haut ( a ), n'en sont pas moins un fiut
(i) DioD. Longini de flid>li«. $ IX, p. Sg, éd. Pearce.
(a) Selon le acholiaste de VeDÎse, ThéagèoedeRhegmin aiiFnC le premier écrit sur Homère (T , 67) ; il expliquait allégoriquement le combat des dieux au vingtième chant de Tlliade. Eusebe (Pnepar. evangel. lîb. X, cap. XI) dit que ce philotophe était oontem»
réel, et, quel que soit le jugement qu'on en porte, un fait qui mérite examen. D'où vient, en effet, que de tous les ouvrages de l'antiquité, ceux d'Homère seuls aient le privilège de toutes ces explications différentes ? Cette destinée particulière aux poésies homériques , n'est-elle pas un indice certain que leur origine n'est pas l'origine commune à toutes les autres productions littéraires?
D'ailleurs pense-t-on que l'opinion généralement reçue sur Flliade et l'Odyssée résolve toutes les difficultés? De ce qu'elle est la plus simple, la plus naturelle même , faut-il en conclure qu'elle soit aussi la plus vraie? Mon intention n'est point d'évaluer ici les objections de détail , j'en parle ailleurs ; mais , sans aller plus avant, je le demande à quiconque est entré quelque peu dans cette poésie des premiers âges ; à quiconque ne juge pas la société des temps anciens d'après les mêmes règles que la société de nos jours, je le demande, peut-on supposer qu'Homère, cet Homère dont on ne sait rien que des fables, ait tracé dans des tablettes posées sur ses genoux (i),
poraîn de Cambyse, c'est-à-dire qu'il vivait environ vers la 63* olympiade , ^eu de temps après Pisistrate.
(i) On conçoit bien que l'auteur burlesque de la Batrachomyomachie dise, au commencement de son poème :
ctvex' ioi^^ "^ v^ov, iy ^tkrovavé i^kolç im ']pouvaai Orixa ( v. a-3. ). Cet usage appartient à son époque, mais qu'a-t-il de commun avec* le génie qui chanta les Adieux d'Andromaque, ou le vieux Priam aux pieds d'Achille.
un vaste plan de poème épique , et si beau qu'il ouvre à la fois la carrière, et pose la limite? CeuiL qui soutiennent une pareille thèse se sont -ils fait une idée bien juste de la civilisation naissante des siècles héroïques, et de cette première jeunesse des peuples ? Ne se laissent-ils pas un peu trop préoccuper par les habitudes journalières qui les environnent? Il me semble que dans la poésie homérique tout exclut l'idée du travail et du calcul. Loin d'y trouver le savant artifice d'un plan habilement combiné , tout au*contraire, on n'y sent que le mouvement de l'inspiration ; à chaque pas on y reconnaît le génie du poète primitif qui disait en parlant de lui-même: Oui^ je suis mon unique maitre^ et c*est un dieu qui mit dans mon sein des chants nombreux et variés ( i ). Si donc l'opinion la plus répandue, celle qui parait la plus probable, soulève de prime abord la plus grave controverse, force est bien d'abandonner le champ des hypothèses , et de rechercher dans ce que furent d'abord les poèmes d'Homère le jugement qu'il faut en porter aujourd'hui. Cette marche est bien plus sûre que celle où l'on prend pour point de départ une sorte de conviction intérieure, de sentiment naturel, conforme à nos idées, et que les partisans de cette école ont nommé la conscience esthétique;
ffavToîo^ ^vtf^uatv ( Od. X, 347* ).
s'attachant d'abord à prouver que ce qu'ils voient est la vérité, sauf ensuite à démontrer par des preuves, que rhistoire ne contredit pas leur sentiment.
Ce n'est point là procéder en bonne logique. On ne plie pas rhistoijip au principe qu'on s'est fait d'avance ; mais on étudie avec soin les renseignements qu'elle nous donne; on les examine en consciejice, on en pèse la valeur , pour en conclure ce qu'il est permis d'admettre ou de rejeter.
M. George Lange, un des écrivains de ces derniers temps, qui s'est acquis sur cette matière quelque réputation parmi les littérateurs allemands , s'est hautement déclaré pour t école esthétique (i), en opposition avec Wolf , le fondateur et le véritable chef de Vécole historique (a).
Il est aisé de voir , d'après ce que je viens de dire, que c'est sur les pas de ce dernier que je veux entamer la discussion, me réservant par la suite de rappeler les idées de M. Lange, quand je parlerai des diverses conjectures auxquelles a donné lieu le désir d'expliquer le plan de l'Iliade, et d'en faire connaître le véritable sujet. Mais auparavant voyons ce que nous enseigne l'histoire.
(i) Essai pour déterminer Funité poétique de miade, lettre à Gceth par George Lange. Darmstadt i8a6, in-8°.
(a) Prolegomena ad Homerum, sive de operum homericorum prisca et genuina formai variîsque mutationibus et probabili ratione emendandi. ScrîpsitFred. Aug, Wolfius. Halis Sojconum 1795.
Le fait important, dans le sujet qui nous occupe ; celui qui domine toute la discussion; celui, cependant, sur lequel il ne s'élève aucun doute, et sur lequel toutes les voix de l'antiquité sont unanimes , c'est que ce fut du temps de Pisif^rate, environ vers la cinquante -cinquième olympiade, quelques années après Solon, que les poésies d'Homère furent écrites pour la première fois , et réunies en un corps d'ouvrage tel à-peu -près qu'il eidste maintenant. Comme il est essentiel d'insister sur ce point fondamental , comme c'est le pivot autour duquel roule tout le système historique , je ne puis me dispenser de rapporter ici fort en détail les nombreuses autorités qui l'attestent. On conçoit bien qu'une fois ce fait invinciblement démontré les conséquences sont faciles à déduire.
Léon Allatius, dans son livre intitulé de la Patrie d'Homère (i), avait déjà cité deux scholies sur un ouvrage de Denys de Thrace , où se trouve formellement exprimée la part que prit Pisistrate à la réunion des poésies homériques ; et même elles donnent quelques détails sur la manière dont on y avait procédé. Cette opinion du scholiaste ne laisse pas d'être de quelque poids, puisqu'elle se rapporte à l'ouvrage d'un disciple d'Aristarque (a) ; et quoiqu'on ignore
(i) Leonis Allatiî de patrîa Homeri. Lugdunum 154O9 in-i^ (1) Conf. Suid. in voc. Aiovuato^ ÀXcÇoiv^p^ùç OpôÇ.
rage du commentateur, il est permis de croire qu'il ne Élisait qu'exprimer les sentiments des anciens critiques d'Alexandrie (i). Dans tous les cas, voici ce qu'il raconte : a On rapporte que les poésies d'Ho-> « mère avaient été perdues; car alors elles se trans* K mettaient non par l'écriture ^ mais par le simple « enseignement, de manière qu'elles n'étaient conser* «vées que dans la mémoire. Pisistrate, tyran des « Athéniens, homme distingué en toutes choses, ré^ « solut encore de se faire admirer en celle«ci, et a voulut que les poésies d'Homère fussent conser* a vées par l'écriture. Il établit un concours public, « qu'il fit proclamer par des hérauts, donnant per* c mission à qui saurait des vers d'Homère, et le voudrait, ce de les lui indiquer. Ayant fixé le prix d'une obole pour « chaque vers, il par\'int à réunir les poésies dans <c leur entier, et les transmit aux hommes (a).»
(1) Cela me parait vrai surtout pour les scholies qui sont extraites du manuscrit coté 489 dans les Anecdota grœca publiés par ViUoison, Yeoetiis, ijSi, a vol. in- 4^.
(a) âv ^àp, m; çaatv, àffoXX6fi.«vft rà toû ôjtiapou, rort ^àp où 7pa^ «Of i^î^ovTO, ôXXà |AOVïi ^i^aoxoOîa (a) xal ûc àv piifAip ftov^ ifwXaT- TtT0(6). miourrpfltT©; *< ti; , AOijvatwv Tupfltwoç, iv àira<nv mv »û^vtjç, xot iv T«ÛTtt 6auuutd^ai iêouXeuoxTO* iqO^Xuvi ^àp -àt* ô{&iQp6u ^roinaiv l^ffoç ov ^ioiçuX«rrto6ai irpGoOstç à-yûva ^DjiOTtXii , xal x^pu^a; , xal ^oiiç a^ctov Voie lî^oot xal gouXoj&^voiç rà ôp.iipou 2iri^iixvuo6ai , xal p.ioOov
(«) C« mot ItlooxaXla pronve qo'il avait anciennement exitia des écoles dans lesqvelles on apprenait les rers d'Homère, en les entendant réciter. {h) On plutôt (fcviitMVi fuUrrotvco, comme UUoisoo, ceqoi me paraU préférable^
Voici maintenaut la seconde scholie sur Denys de Thrace, citée par Allatius; quoiqu'elle soit fort longue, il est indispensable de la faire connaître : « A une « certaine époque , les poèmes d'Homère forent en- « tièrement anéantis, soit par le feu, soit par un tremce blement de terre, soit par une inondation , et tous « ces livres ayant été perdus et dispersés de toutes a parts, on vint à découvrir que l'un par hasard se ce trouvait avoir cent vers , un autre mille , tel autre « deux cents, tel autre un nombre quelconque; mais a si bien que l'ensemble des poèmes allait tomber enci tièrement dans l'oubli. Alors Pisistrate, général des « Athéniens, désirant s'acquérir de la gloire, et faire « revivre les poèmes d'Homère , prit la résolution sui- « vante. Il fit publier par toute la Grèce, que ceux « qui possédaient des vers d'Homère recevraient une « récompense déterminée par chaque vers qu'ils ap- « porteraient. Tous ceux qui se trouvaient en avoir a se hâtèrent de les apporter, et reçurent sans con- « testation la récompense promise. Il ne renvoyait « même pas ceux qui lui remettaient des vers qu'il « avait déjà reçus d'un autre, et ils recevaient le même a prix qu'il avait déjà donné; car quelquefois dans le <c nombre, il en trouvait un, deux, ou même davan-
^ttxcv àYÔpMffoic {c) [Allât, pag. 92.] Conf. Anecd. Gr. éd. Villoison, tom* II, pag. iSa, n** i.)
« tage, qui étaient de trop : delà, il arriva que quel- « ques-uns en apportèrent de leur façon , maintenant « marqués d'un obel. Après avoir rassemblé tous ces «c fragments y il appela soixante et douze grammai-» « riens pour que chacun en particulier, et sur le plan « qui lui paraîtrait le meilleur, fît un tout de ces divers « morceaux d'Homère; moyennant un prix convenable ce pour des hommes habiles et de bons juges en fait de ce poésie, il remit à chacun d'eux tous les vers qu'il a avait pu recueillir. Quand chacun les eut réunis « selon son idée , Pisistrate les rassembla , et chacun « fut obligé d'exposer son travail particulier en pré- « sence de tous. Eux ayant entendu la lecture de ces «c divers poèmes, et les jugeant sans passion, sans « esprit de rivalité, n'écoutant que l'intérêt de la a vérité, et ne considérant que la convenance de l'art, « déclarèrent unanilnement que la récension (i) « d'Aristarque et celle de Zénodote étaient les meil- «c leures ; enfin jugeant entre les deux , celle d'Aristar-< « que eut la préférence. Cependant , comme nous « l'avons dit, parmi ceux qui portèrent des vers à a Pisistrate , quelques-uns , pour obtenir une plus c( grande récompense, en ajoutèrent de leur façon, ce que l'usage ne tarda pas à consacrer aux yeux des « lecteurs; cette supercherie n'échappa point à la sa-
(i) Je me sers à dessein de ce mot qui peut renfermer la double idée comprise dans les mots ou^atc et ^lop^Moïc, c.-à^d., la compo' sition résultant de la réunion des parties, et la correction du texte.
« gâcité des juges ; mais, à cause de la coutume et de « l'opinion reçue, ils consentirent à les laisser subsis- « ter , marquant toutefois d'un obel ceux qu'ils n'ap- « prouvaient pas, comme étant étrangers au poète et c indignes de lui ; et ils témoignèrent par ce signe « que ces mêmes vers n'étaient point dignes d'Eu- « mère (t). »
(i) Oti Iv Ttvt XP^vu Ta ôpiiQpou iroiiq(AATairapi^âpv)aav (a), ^&iroicupoc,
^ftoOtvTcov xat^ap^vTwv, uoTi^ov %(àfiH ^ fkàv Ix*^ ixaiiv artxcuc, tuxôv, d(ui!pucou{* i 9ï xt^îouç, dtXXoc ^laxGaiouç, aXXoc, Sacu; âv fruxS) xoi IjuXXi Xiîftv)iMpa^t^oo6«t 1% toi«6tii irotutfiç. dXXà ntioiarpcrec, À^nvatitv orpanrybcOiXttviauTû ^o^av irtpiTroi'n90io6at, xod rà toO ôfi'nfou àvecvuMai, TOioÛTOv Ti tôouXtuoaro. ÉxTpu^cv Iv iraonri rîi EXXà^t , r^v Ixovra o^Dptxcùc «tCx^uç «fa'ftlv irpbç aMv, iirl piiodtt Mpiopivtt xot6* ikdMTOV onx^ W* irovric o{)v ol lxo^*< àirtçtpov, xal iXotpiëavov d^iotorpo^ç rbv d^ioMm ftto6ov. Oùx àm^ittxt ^& où^i Tov f^povra odç îi^ irpottXVi^ct otcxouç mp* iWpou , èXkk xdxtiv^ T^ oAt^ Jm^i^ou {fcioOov* JvtOTC ^ap Iv aÙTotç étv, | ^0 oTtxovç tSptoxt irtptTTOùc, ivioTi ^t xfld «Xtîouc* 65cv tic lad' Jrt xsi {^louç irapciaJfiptyTOiK vûv ééeXi^O(ik^vcuc (c). Kat [ACTa rb ffsvTOC ouva'y«- ^Rv, ivapcxfl&jtftv o6' {(i) ']fpa|A{AaTt»e^ ouvOnvai rà toû ôpiinpoo , Uamw xflcr* i^v, 2fr«K Âv ^o^ t& ouvrcOtm xaXiùç fx**^t '*^î {^^^^ icp^«ertt X^ xoiç àv^pobi xal xpiral; itoidjastuv, htiartù ^c^uxù; iroîvToïc rouç onxouc xar* {^lAV, 5tfGuç jr^ ouva'fai«tY* xsl {tirà rè ixaorv'v owOicvai xarà Tiftv iauTOÛ pMpugv, xat «îc Iv auvir]fa-]pt Trccvrof touc «poXtxO^vTBic ^poiAftaTUMuct é^iîXovTOc iiri^tlÇai oùtû Ixowtov rnv i^iav ouvOtatv, irapcfvruv 6(toû«ecvTttv. OSrot oSv dbcpoaoot{fctvoi, ou irpbç Ipiv, éùXk Trpoç ta dcXini6àc, xal non sh rç (e) Wxv^ àp{MÇov, Ixptvav iroEvrcc xotvri xai 6{109«»v«k» lirucparnaat rnv «uvliotv xat ^iop6M9tv ÀpioTapxou xal Zvivo^otou* xal iroXtv Ikptvav t&v ^o ouvôi- •(«»v t8 xal ^iop6<Â9t«»v ^iXTiova rh* ApiTroCpxcu. Èmi^i^ ^^ Tivtç twv owa- ^a'jfOvTttv Toiic ôpiv)ptxoi»c ffnxouc ^^oç rèv netoiorparov, ^ut to «Utova (Aïod^ XaStXv, xal {^iou( artxouc, ûç irpotipirrai, oxi<|>otpitvot irpootOnxav, xal îi^ lvouynOiCal<Y^vevTo tcT; dlva']pivttaxouoiv* oûx IXflcSt touto TciK^^^TOc
(«) Miftf 6d^ dans AlUtint.
{V\ Àllathu ne doone pa» le mot «tt^o* rapporté par ViBoiaon. (c) On anit qu'ArUtarau* marquait d'nn tèêl ( — ) le» Ter» q«*il xcfardait coni— n'appartenant paa à Homera.
ifi Allaitas écrit l(t«|ufii«rm (70) an Um de «T (72). Le manudil 419 porte I pMOi&c, qni n'est point la vraie leçon.
(•) Allatius écrit «évrg an lieu de «âv ta tf, qui est Inen préférable.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ii
Cette longue scholie, comme on voit, renferme une erreur bien extraordinaire, puisqu'on y trouve que Pisistrate confia le travail à refaire sur les morceaux retrouvés d'Homère , à deux grammairiens d'Alexandrie, Aristarque et Zénodote, qui vivaient environ trois cents ans plus tard; anachronisme reproduit par Eustathe (i). Cependant ne nous hâtons pas d'en conclure qu'on doive rejeter entièrement le témoignage des anciens scholiastes, non sans doute; mais prenons-les pour ce qu'ils sont réellement, les échos passifs des opinions populaires sur un fait quelconque. Sous ce rapport même , leurs récits sont d'autant plus curieux qu'ils n'y mettent rien de leur invention, et qu'ils reproduisent mécaniquement tous les bruits répandus autour d'eux; c'est ensuite à nous de voir ce que ces contes rassemblés sans jugement et sans critique contiennent de faux et de vrai.
En examinant ainsi cette singulière scholie , nous y voyons que la renommée attribuait à ï^isistrate un grand travail sur les poèmes d'Homère, et que ce travail, confié sans doute à quelques hommes habiles de cette époque, avait consisté surtout à réunir des fragments épars pour en former un tout. Mais comme cette
eUXà p.tv ^là rh* ou/in6tiav xal irpoXr^iv, à^av o^touc xtToôat, 6€eXÎ9Xouc 9ï UouïTtù Tûv d^oxi(i.cdv xcd àXXoTpittv XXI àvaCÎMv rou itoidtoû onx«»v irapaTt6î|Aevoi, toCto oùrè iiri^itÇavTO, àç àvoéÇioi iiatTOÛ ôfAiipou. (L. Allât, p. 93-4. Gonf. Anecd. Gr. tom. II, pag. i8a-3. ) (i) Eust. p. S, lig. 3o seqq.
la HISTOIRE
constante renommée était en opposition avec l'opinion commune qui admettait une composition primitive attribuée au même homme ^ alors on supposa que ces poèmes avaient été perclus ou dans un incendie, ou dans une inondation, ou même dans un tremblement déterre. Certes, c'était beaucoup s'il ne restait de ces poèmes qu'un petit nombre d'exemplaires; mais, si d'après le récit de Plutarque, il faut croire que déjà, du temps de Lycurgue, c'est-à-dire environ trois cents ans avant Pisistrate, les poèmes d'Homère étaient connus dans l'Asie Mineure ; si Lycurgue les a lui-même copiés avec grand soin pour les faire connaître aux Grecs (i), quel incendie, quelle inondation , ou quel tremblement de terre n'at-il pas fallu pour anéantir les nombreux exemplaires qui durent nécessairement se multiplier de toutes parts, sitôt que le premier eut paru ; comme en effet il arriva dans un moindre laps de temps , à dater du premier manuscrit authentique qui parut sous Pisistrate (a). Cette invention d'un incendie, d'un déluge, ou d'un tremblement de terre , pour détruire les poèmes d'Ho-
(i) Plut in Lycurgo. $ lY, tom. I, p. i65-6, éd. Reisk.
(a) Voyez que de nombreux manuscrits d'Homère Ptolémée- Soter avait rassemblés dans sa bibliothèque d'Alexandrie, ceux de Sinope, de Chio, de Marseille ^ de Cypre, de Crète ^ de Vjtrgolide^ si fréquemment cités dans l'édition de Venise. Cependant il s*est écoulé moins de temps entre Pisistrate et Ptolémée qu'entre Lycurgue et Pisistrate. ( Conf. mes observ. sur le v. 87 du dix-huitième chant de l'Iliade. )
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i3
mère , ne peut pas soutenir un instant d'examen. Ce» pendant c'est sur cette seule supposition d'un manuscrit antérieur à Pisistrate qu'on a toujours raisonné quand on a parlé des poèmes d'Homère (i).
Pour en revenir à notre scholie, toute la fin de l'histoire est née sans doute du désir d'expliquer ce fameux obel aristarquéen y qui jouissait d'une si grande réputation dans toute l'antiquité, et tâcher de le concilier avec le respect que l'on portait au plan primitif. Mais il n'en résulte pas- moins des dernières paroles du scholiaste^que nous avons le plan d'un grammairien de Pisistrate (le nom n'y fait rien), et quant au véritable ensemble tel qu'Homère l'avait conçu, nous ne l'avons que par conjecture, et seulement d'une manière probable.
Cette tradition sur Pisistrate est encore reproduite par l'auteur anonyme d'une vie d'Homère dont le même Allatius cite deux passages ; voici le premier : a Les véritables poèmes d'Homère, d'abord chantés a par morceaux détachés, furent réunis par Pisistrate, (c comme le témoigne une inscription gravée par les ce Athéniens sur la statue de ce même Pisistrate (2). »
(i) Voyez rintroductîon au voyage de la Grèce, tom. I d'Aoacharsisypag. 8i-a, édit. de 1789.
(a) Ta ^à Troti^aTGC aùrou [ ôjxiapou ] Ta àXK^ (a), omropa^viv wporepov a^o(x€va , nttoioTpaToc Âdvtvaîoc ouvcra^Bv mç^viXoT t^ çepop.(vov imfpaïA.^Aa ÂOi^vTiotv iiTt^c^^paiAfievov Jv tucovi o^cu tou nctoiarpocT^ [ Allât p. 95.].
(a) Àllatios n'écrit pas ta» j'ai sniri la leçon deWolf aotortaée par an manoicrit d« I<«ipiick.
i4 HISTOIRE
Et ailleurs : ce Homère, parcourant les villes, chan- « tait des poésies. Dans la suite Pisistrate les rassem- « bla, comme le témoigne cette inscription (i).»
Voici quelle est Tinscription rappelée ici deux fois et rapportée aussi par le scholiaste de Denys de Thrace , dont il est fait mention plus haut : a Trois a fois je régnai dans Athènes , autant de fois le peuple « d'Érechthée m'a chassé, et m'a rappelé trois fois; «moi Pisistrate, grand dans les conseils, moi qui tt réunis les poésies d'Homère, auparavant chantées a par morceaux détachés. Ce divin poète fut' aussi <c notre Y^oncitoyen , s'il est vrai que nous Athéniens « ayons fondé Smyrne (a). »
Je ne crois pas qu'on doive attacher une trèsgrande importance à cette inscription , qui probablement n'a jamais été gravée sur aucune statue de Pisistrate, et dont le style est loin d'attester une haute
(x) ntptÎMv Tocç irôXtic 6{«.Y)poç ^t rà irotnfiara, iSffTtpev ^t nttoiorpft- TOç aura mrrr^oL'^v^ wç to iini'pap4ia toutou j^ot ( Id. p. 96 ). (2) Tpîc (te TupamaavTa, TooauTetxic i^t^îttÇt
^t){JLOç ÉptxOii^«»v(a), xat Tptc iirt<nraaaTO (^), T^ {A^'^av hf PouXaXç (e) niioioTpaTOv* dç tov ôpiVpov
iqdpotaa, oicopoc^Ylv to nplv àti^ofuvov.
i^Ttpoç ^àp xsivoç â xpu9to< ^ iroXinrnc» «?irip ÀftqvxToi IfAÙpvav (tt) iiTu^xtoo^uv.
( Anecd. Gr. éd. Villoîs. tom. Il, p. x83. )
(s) Villo{Mn:Ili|v«liM.
(») VIUoiMm «erit Mt^^T*^*!*» «ûtî U l«çoa de Wolf. Prol«g. $ XXXllI, n. 5.
(e) b ^If VilloMOQ.
(d) àtcmXm^^ VtlloiMO.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i5
antiquité; mais enfin elle est une nouvelle preuve de l'assentiment public au fait qu'il s'agit de prouver.
Toutefois nos autorités ne se bornent pas aux témoignages d'un scholiaste ignorant ou d'un grammairien obscur , auteur anonyme d'une vie d'Homère ; Cicéron lui-même , juge compétent sans doute en pareille matière, prête l'appui de son nom à l'opinion générale, et en parlant de l'époque où vécurent les sept sages de la Grèce : « Dans ces temps-là, dit-il, a quel homme (ut plus instruit , ou dont l'éloquence xK flit plus fortifiée par les belles-lettres que Pisistrate, ff lui qui , d'après ce qu'on raconte , a le premier rastt semblé les livres d'Homère, jusqu'alors dispersés, a dans l'ordre où nous les avons maintenant (i)? y>
Certainement si ces bruits sur les travaux de Pisistrate eussent été sans crédit , Cicéron n'en eût pas parlé d'une manière si précise , et ne les eût pas fait servir d'argument à la thèse qu'il voulait soutenir.
Un siècle après Cicéron, nous Yoyons Flavius Josèphe, dans son traité contre Apion, discutant sur Tancienneté des arts en Grèce , reproduire le même £iit; et quoiqu'il ne nomme pas Pisistrate^ le point essentiel de la réunion des poésies homériques d'abord chantées de mémoire, et écrites ensuite, est
(x) Quis doctior iisdem illis temporibus » aut cajos eloquentia liUeris înstructior, quam Pûûtrati , qui primus Hoœeri Ubroe, confusos antea, sic disposoisse dicitiir» ut naoc habemuft? (Qc. de Orat m, 34.)
i6 HISTOIRE
formellement exprimé : a En général , dit - il , il a n'existe parmi les Grecs, aucun écrit reconnu pour (c plus ancien que les poèmes d'Homère, qui n'a « lui-même paru qu'après l'expédition de Troie; et a l'on prétend qu'il n'a point laissé ses poésies par <t écrit, mais que, transmises par la mémoire, elles « furent dans la suite rassemblées en un tout formé ce de la réunion des chants séparés ; et que de là vien- « nent les différences nombreuses qu'on y trouve (i).» Ces dernières paroles expliquent ce que je déve lopperai plus tard sur les diverses corrections des grammairiens d'Alexandrie ; et ce qu'on peut conclure aussi d'un passage de Pausanias, qui dit, à l'occasion d'un nom de ville changé dans le catalogue d'Homère (a) : tf Pisistrate, lorsqu'il rassembla les poésies « d'Homère qui existaient séparées et retenues de « mémoire en divers lieux, Pisistrate, dis-je, ou lui- « même, ou quelqu'un de ses collaborateurs, chana gea ce nom par ignorance (3). »
(i) OXtftc #t irapà toTç ËXXviotv oO^iv 6{i.oXo^ou(&tvov tûptoxrrat y^é^^ •niç ô{&i{pou ironiatû>c irpto€uTtpov. OStoc ^i xal tûv Tp«»WMv uortpcv tftdvtTacitvdjuvoc* xal çeuiiv où^t toStov h y^é^k^joun rnvooIÎToS ironovcv xotra- XvKWtj aXKa ^lOftwifAOvtuopLtvDv i» tûv ào{&orrttv fioTtpov ouvnôvjvai, xoa. 9ik toOto iroXXàc iv a^ ajjûy raç ^toç wvioç. (Flav. Jos. Cont. Âp. lib. I» $ s.)
(a) Ce vers est le Sy^^ du ^second chant de l*Iliade ; Paasanias prétend qu'on doit lire Donouse , ou Donoèsse, au lien de Gonoèsse que porte le texte d'Homère.
(3) .... ntiatffrparov ^i ,i^uca lirn rà ôfiiipou ^ttoicaojx^va rt xai ^- Xax^^ (Avy){i.oviuo{uvaiq0po8[tTO, ^ aùtbv nttoiarpaTOv, ^ tûv rtva iroipMv (ttrairoWidai rb évo{M Girà d^voioc. ( Liv. VU, c. a6. ) Clavier traduit fAvn(i.ovtuo{uva par : «/ouf Beaucoup n'apaient été conservés que de mé-
Comme on voit, le nom de Pisistrate reparaît dans Pausanias ainsi que dans tous les passages que nous allons citer. C'est là, je n'en doute pas, ce qui a fait dire à Aulu-Gelle que Pisistrate avait le premier fondé une bibliothèque publique à Athènes (i); il ne pouvait guère y avoir de bibliothèques dans une ville oîi l'on écrivait Homère pour la première fois. Mais Aulu-Gelle jugeait l'Athènes de Pisistrate d'après la Rome des Antonins. Le grand mérite de Pisistrate est d'avoir compris que le seul mo^en de ne pas perdre sans retour ces admirables poésies, était de les confier à l'écriture et d'en former un tout où serait conservé Tordre naturel des événements; c'est ce que prouvent tous les auteurs déjà cités, c'est ce que confirment Élien, Libanius, Suidas, Eustathe. Élien.'ccLes a anciens chantèrent d'abord les poésies d'Homère par « morceaux détachés.... Ensuite Pisistrate les ayant a réunies, publia l'Iliade et l'Odyssée (2) ». Libanius : a Nous louons Pisistrate d'avoir fait un tout des poé- « sies composées par Homère (3) ». Suidas : L'Iliade et
moire. C'est interpréter la pensée de son auteur et non pas la rendre.
(x) Libros Athenis disciplinarum liberalium publiée ad legendum prsbendos primus posuisse dicîtur Pisistratus tyrannus. (Noct. Attic. VI, 17.)
(a) 5Tt ta Ôfiiipou lim «ponpov ^v^^U^a. ^ji^ov cl iraXaiot ....* uortpov ^k nttaiffrparoç ouvaf flcyùv [owrà] , àirtçvivi rm IXta^a xai Ù^ùwmoN.
(V. H. xm, 14.)
(Liban. Panegyr. in Julian. 1 1, p. 170, Reisk.)
i8 HISTOIRE
ce rOdyssée sont incontestablement son ouvrage. Il n'éa crivit point llliade d'un seul jet, et n'en fit point un ce tout suivi comme elle est maintenant; mais ayant a écrit chaque rhapsodie séparément, dans les difféa rentes villes qu'il parcourait pour vivre, il les y laissa ; a dans la suite, elles furent réunies et mises en ordre « par plusieurs, mais surtout par Pisistrate, tyran des «Athéniens (i)». Eustathe: «Le poème de l'Iliade « forme un tout parfaitement suivi et un ensemble a bien lié; les grammairiens qui l'ont ainsi disposé, (c l'ont fait, selon l'opinion commune, d'après l'ordre a de Pisistrate , tyran des Athéniens (a). »
Certes, d'après tout ce que nous venons de citer, on est forcé de convenir que jamais fait historique
(i) iron^ra ik oùtoû [Ôix'npGV»] àvap.^ixTft tXt&c xal Ô^uoviia' ffpa<^t H Tnv iXtdc^a, 0^, ôEpua, où^i xarà to ouvex^c , xoOairtp o(rpuiraLv £iX* atù'nç (ùv ixocoTTiv ^a^j'^^txv "^^i^xç jv tû m^vwartv» ràç ito'Xkc rpc^ fvtxtv, àfciXiffiv. u9TipoY ^i ouvtTtdn xal ouvirocxOii &ir6 iroXXîiây, xot p.aXtOTa ûff^ nttoioTpaTGu , tgQ tûv ÂdT)vat«»v Tupocwou (Suid. in voc. Oumpoc).
(i) 5x1 £v lUi Tt oûfiaouvtxèc ^toXouxflù cùapjMOTOv , ^ rHç tXtfli^oc iroinotc. el ^i ouvO^fiivot touthv, xar* jmra'^pfiv, &ç çoat (a), nttatffrparou toQ tmv Â9«)vaiuv Tvpocwou, •Ypa|A(&aTixou (Eust. , p. 5 , 1. 3i et seq.)
(i) A l'oocasion de cette expression Js fcwt, qu'on relronve anssi dans le passage de Josèphe , cité pins haut, je rapporterai une bonne note de M. Fran^son : « Il n'est pas « inutile* dit-il, de remarquer, avec MM. Mcrian et Wolf, qae ce mot fcwl (on dit) .... ne « se dit que des choses qu'on croit, et qu'on rapporte d'un accord commun, et non de « celles dont il n'y a qne des témoignages isolés , on sur lesquelles il ne court que des « bruits Tagnes ; pour ces dernières, on se sert des expressions ^ma\v Ivtot, f«e\ Ttvi^ « (fM/fMj-MM A'ttia). On peut faire la uéme obsenration sur les OMts latins Aotaf,/*- « ruar, tradmmt, pwlutemt. m {^Etêmi nr la fmtiÊivm si Howwrt m «eami tétritmn, «M^, ftr C F, FraïuiiOH. Berlin, i8i8. p. 8i.)
ne fut entouré d'un si grand nombre de preuves, ne fut appuyé sur de plus puissantes autorités, et ce qui n'est pas moins remarquable, pas une objection directe ne s'est élevée; du concours de tant de voix pas ime voix ne s'est fait entendre pour démentir cette foule de témoignages. Ainsi à côté de l'opinion généralement répandue qu'Homère avait composé les deux poèmes, s'élève un fait non contesté qui la détruit entièrement. De sorte qu'il faut de toute nécessité, ou convenir que du temps de Pisistrate on n'avait aucune connaissance ni de l'Iliade ni de l'Odyssée , ou nier le travail qu'il fît exécuter. Mais peut-on nier un fait qui se reproduit de toutes parts , et qui n'est contesté par personne? Non sans doute, et si l'idée qu'il détruit a prévalu , c'est qu'elle est la plus naturelle, la plus vraisemblable même, je l'avoue, tandis que l'autre est beaucoup plus compliquée, et qu'elle exige un examen historique plus approfondi. Il est arrivé en cette circonstance ce qui arrive souvent ; on admet vaguement un fait, sans s'apercevoir qu'il contrarie le sentiment reçu ; ce n'est qu'ensuite et longtemps après que l'esprit de critique s'empare de ce fait, et l'examine dans toutes ses conséquences nécessaires. Certainenfcnt si dans les temps qui précédèrent le règne de Pisistrate, il était sérieusement fait mention d'un exemplaire écrit soit de l'Iliade soit de l'Odyssée , ce serait de ce point-là qu'il faudrait partir, et que daterait la véritable origine des deux poèmes; mais loin
de découvrir aucune trace de manuscrit jusqu'à la cinquante-troisième olympiade, nous voyons au contraire qu'il n'exista jusqu'alors que des rhapsodes qui chantaient séparément les diverses actions relatives à la guerre de Troie et au retour d'Ulysse. « Les ce anciens, dit Élien, chantèrent d'abord les poèmes a d'Homère par morceaux détachés ; c'est ainsi qu'ils « recitaient , le Combat près des Navires, la Dolonie, a les Exploits d'Agamemnon, le Catalogue des Vais- «t seaux, les Exploits de Patrocle, la Rançon du Caa davre d'Hector, les Jeux sur le tombeau d^ Patrocle, ce la Violation des Serments , voilà pour l'Iliade ; et « quant à l'autre poème, ils redisaient les Événements a dePylos, et ceux de Lacédémone, la Grotte de Cafclypso, le Radeau construit par Ulysse, les Récits <K chez Alcinoûs, la Cyclopie, l'Évocation des morts, ff les Événements dans l'île de Circé, le Rain d'Ulysse, « le Meurtre des Prétendants, ce qui se passa dans « les champs et dans la demeure de Laërte (i).» U est vrai que, selon Elien , ces morceaux détachés n'auraient été chantés en Grèce qu'avant Lycurgue, car répétant ce qu'avait déjà dit Plutarque sur l'intro-
(i) Ôti rà ôf&^pou IWv} irpoTipov ^tipprip.^va ^^ov ol HoXatot* Tov £Xe^ TTtv M IVauol p>axT)v, xal AoXttvîav rivà, xalÀpiortiav À^fli{i.^{i.vovoç , x/oX IViûv KaToXo^ovyxai irou nxrpcxXttav, xat A6Tpa,xat im nocTpoxXcAXftXx, xalÔpxittvAçavioiv.TouTa ôinp tSk IXid^oç' uirip 9i rn; iri^yTèt cvnûX», xat rà tv Aaxt^aî(xovi X2t XaXu(|/oSc Avrpcv , xal ?rtpi riiv Z^^^^^v, ÀXxîvou dhtoXo<Ycuc , XuxXcûirîav, xal Nexuéav, xalrà Tf.c KipxTi;, Niirrpo, Mvr<OTRp«iv çovcv, rà IV à-^^tf, xà i-t Aa^prou (1. XIII, t4).
duction des poèmes d'Homère en Grèce par le législateur de Sparte , il ajoute immédiatement : a Plus a tard le Lacédémonien Lycurgue introduisit en Grèce ff l'ensemble de la poésie dHomère; ce fut là le fruit a de son voyage d'Ionie , lorsqu'il parcourut ces con- « trées (i). » Toutefois, n'oublions pas la dernière phrase de ce chapitre d'EIien , phrase que nous avons déjà citée page 17, et qui réduit à sa juste valeur ce qu'il vient de dire , la voici : a Dans la suite Pisicc strate rassemblant (l'ensemble des poésies d'Homère) a publia l'Iliade et l'Odyssée (a). » Ainsi même du récit d'Élien on ne peut conclure autre chose , sinon que d'après une ancienne tradition , Lycurgue ayant voyagé dans l'Asie Mineure, en aurait rapporté de mémoire quelques-uns de ces chants qui sousPisistrate servirent à former les poèmes de llliade et de l'Odyssée. Je dis de mémoire, car pour ce qui est de la phrase de Plutarque, que Lycurgue écrivit ces poésies avec grand soin (3), il ne faut y voir que la préoccupation d'un auteur qui juge toujours les siècles passés d'après les usages de son temps.
Non sans doute il n'est pas permis de croire à
(i) à(|/i èi Auxoup^oc ô Aaxc^aipiovioc âOpoav irpÛTOv itc tytt ËXXfli^a ixopitl^t nliv ôpiiipou iroCvi^tv' to ^t Â-fô^tjxov toûto iÇ Ittvtocc, ^îxa dlirtèr^tvivt , ^a-ifev (1. c.)
(a)u9repcv^inti9i9TpaT0c ouva'yafttv, àTïéçTivt ttiv IXi^a xaî Ô^oosutv (l.c.)
(3) l'Ypxi)faTO irpoOufici»;, Plut, io Lyc.» § IV, t. i, i66 ed Reisk.
celte fable d'un exemplaire complet dHomère, apporte dans la Grèce par Lycurgue ; un seul exemplaire admis en suppose bientôt un grand nombre. Comment en effet les copies d'un si bel ouvrage ne se seraientelles pas rapidement multipliées? Mais on n'en découvre pas la moindre trace , non plus que d'aucun autre ouvrage écrit par toute la Grèce, durant les deux siècles qui suivirent celui de Lycurgue. «Gerce tainement, dit Wolf , avant la guerre des Perses il a n'est fait aucune mention, on ne voit aucun indice a d'écrits athéniens, auxquels permettent d'ajouter foi « et la physionomie générale de cette époque , et le « silence des plus graves historiens (i). » Ainsi lors même que nous n'aurions pas sur le travail qui s'exécuta sous Pisistrate , cette foule de témoignages rapportés plus haut, nous devrions le conclure de l'état même des mœurs et de l'histoire réelle des Grecs à cette époque.
Ce n'est donc point au temps de Lycurgue, mais à celui de Pisistrate qu'il faut rapporter ces épisodes chantés séparément, dont parle Élien. Bien plus, je ne serais pas surpris que Plutarque à qui l'on doit cette histoire, n'eût confondu, dans les détails qu'il donne, Lycurgue avec Pisistrate, et n'ait pris l'un pour l'autre; la fin de sa phrase, et les expressions qu'il emploie, autorisent tout-à-fait à le penser. Ainsi,
(i) Prolegom. ad Homeruin, p. LXIX el suiv.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. a3
après avoir dit que Ljrcurgue s'empressa décrire les poèmes d* Homère, il ajoute : c< il les rassembla 9 pour les rapporter à Sparte ; car déjà la renommée de « ces vers, encore faible, commençait à se répandre chez « les Grecs. Peu de personnes possédaient quelques « fragments épars de cette poésie dispersée comme « au hasard (i). » Qui ne reconnaît ici ce qui si souvent a été dit au sujet de Pisistrate ; ce sont les mêmes expressions, il n'y a de changé que le nom propre et la date.
Quoique sans doute il ne soit pas besoin d'apporter une nouvelle autorité à l'appui de mon opinion, je citerai un passage de Diogène de I^aërce, dont le sens ne me paraît pas douteux , mais qui cependant , à cause de sa brièveté , laisse quelque chose à désirer.
(i) t']^po((|/«TO irpo6upui>c, mm ouvirya'ytv u; ^tOpo xofitûv. it* ^ap tiç îj^vi è^% Tôv JTPîÂv àpLflcupà irapà to1[c £XXT.mv* ixcxTYtvro 9- où ffoXXol (&ipii]Ttvà <nropfl(^Y]v rnc trobotcDC «»c Iruxi èvcu^t^oiUrt^ (in Lyc. IV, t. I, i66 , éd. Reisk.). On retrouve l'expression ouvtrfa-jfcv dans Élien, dans Taut. anonyme de la Vie d'Homère, dans le schol. de Denys de Thrace. Ces mots ixucTijvTO ^ o<^ iroXXot pipn rivà rappellent le passage du même scholiaste , où il est dit que l'tm possédait cent vers, un autre miUe, etc. Enfin comparez ^{^r, rtvà oiropà<^yr^ iH; vovnmtùç &>C tr\iy% ^toçcpcf&tvmç avec ces divers membres de phrase sans cesse répétés à Voccasion de Pisistrate, lin} rà ôfiinpou ^teoiraapgva , rà oiropoc^viv o^ofuva — <nropa^Yiv tô irplv à(t^o{i.tvov ; c'est constamment la même idée reproduite sous la même forme. Il est possible que Plutarque ait pris le fonds de cette histoire dans Héraclide de Pont, contemporain de Platon et d*Âristote. Héraclide dit en effet que Lycurgue transporta la poésie d'Homère dans le Péloponnèse ; mais il ne parle pas d'écriture (voyez le Prodrome de la Bibl. hellénique de M. Corai, p. 906, $ 6).
a4 HISTOIRE
Dans tous les cas ^ voici la traduction de Chauffepied pour qu'on ne m'accuse pas d'interpréter le texte en ma faveur : <c Ce fut Solon qui régla que ceux qui a récitaient les vers dHomère en public , le feraient « alternativement, en sorte que l'endroit où l'un au* c rait cessé , serait celui par lequel l'autre commence cerait (i).» L'explication la plus naturelle de cette phrase est, sans contredit, celle de Wolf , que So^ Ion ordonna, lorsque plusieurs rhapsodes chanteraient en public, d'observer l'ordre des temps, et de ne ^ pas intervertir la marche indiquée par la suite des événements, de sorte que lorsqu'un rhapsode avait chanté, par exemple, la Rançon d* Hector (vingt-quatrième chant de l'Iliade) , celui qui venait ensuite ne chantât pas les adieux d'Androma^e et d'Hector (sixième chant de l'Iliade), etc. (a). On est forcé d'adopter cette interprétation , si l'on veut que la phrase de Diogène ait quelque sens. Au reste, cette loi de Solon parut une chose de telle importance, que Dieuchidas, dans le cinquième livre de ses Méga* riques , dit que Solon contribua plus que Pisistrate luimême à faire connaître Homère (3). Cest aller bien loin;
(i) Ta Ti ôfAiipeu 1$ &iro6oX<nc ^ffpsçt ^a<|»«»^itdiOftt, oIm 5icm» h irpA* T0{ tkt[\vt JxetdEv é^x\iAaL\ t^v lf6\u.'iw (Diog. Laer., I, 57).
(9) Cf. Prolegom. ad Hom., p. oxi. et cxlt.
(3) fAÔXXov oSv ZôXwv 6pLTipov <9«^Tiaiv ^ OiMiffrpaTQC , ^ fum AuoxC^AC ^v ictff&irrtft Mi^apueûv (L c.) Gepemlant il est possible que œtte opinion de Dieuchidas ait plutôt rapport à ce qui suit qu*à ce qui
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. a5
cependant ce qu'il y a de sûr, c'est que si, comme je le crois, Tinterprëtation de Wolf est fondée, on peut voir dans ce premier travail une préparation indispensable à celui qu'un peu plus tard fit exécuter Pisistrate. Dans cette supposition ,~ ce fut Solon qui véi^tablement découvrit le fil historique, et donna l'idée de composer un ensemble lié par la chaîne naturelle des évéï^ements.
Je ne sais , mais plus j'y réfléchis , plus il me semble que la raison est d'accord avec l'histoire pour démontrer que ce fut de la bouche même des rhapsodes que Pisistrate recueillit les morceaux détachés qu'il rassembla pour en composer llliade et l'Odyssée. Peut-être, comme dernier corollaire, devrais-je ici traiter l'importante question de l'écriture, mais ce que j'ai dit sur l'absence de monuments écrits jusqu'au temps de Solon , l'existence même des rhapsodes, I ■ I ■■ '
précède. Diogène en effet ajoute immédiatemeiit : h ^( (i.âXiora rà ifim TauTt
ol i^ £p ÂA^voc «xov MU rà iÇilç (l. c.)
Or» il faut savoir que les vers dont le commencement du premier est cité ici, sont les 546 et suiv. du second ch. de Tniade, relatifs aux soldats d'Athènes , vers incontestablement interpolés (voy. les Obs. sur ce vers 546 du second ch. de 111.) ; ainsi on peut conclure des paroles de Dienchidas, que Solon avait d'autant plus répandu parmi les Grecs la connaissance d'Homère , que le premier il lui avait attribué les vers qui contenaient un grand éloge des Athéniens. Ce n'est pas la première fois que ce mérite, ou ce reproche d'interpolation, avait été fait à Solon. Plusieurs auteurs ont pensé qu'il avait aussi ajouté le vers $57 relatif aui. vaisseaux de Salamine (voyez les Observ. sur le vers 557 du second ch. de l'Iliade.)
a6 HISTOIRE
enfin mes observations sur l'Iliade où cette question
est si souvent traitée relativement aux poèmes d'Homère (i), me dispensent, je crois, d'entrer de nouveau dans cette discussion. D'ailleurs j'ai hâte de toucher au berceau même de la poésie homérique.
Doit-on le chercher parmi les rhapsodes qui du temps de Solon et de Pisistrate redisaient tour à tour les exploits de la guerre d'Uion et les malheurs d'Ulysse ? Non certes , les rhapsodes ne faisaient que répéter des chants bien plus anciens; et peut-être les faits héroïques de cette guerre mémorable auraientils été perdus à jamais , si , dès le principe , ils n'avaient pas été reproduits sans cesse dans les sublimes inspirations des premiers chanteurs. Oui, c'est au moment oïl venait de se terminer une lutte douloureuse entre l'Europe et l'Asie, lorsque chacun s'entretenait des héros qui se signalèrent dans les champs troyens, et que chaque famille se livrait à la douce espérance de leur retour, c'est alors que naquirent ces premiers récits , encore tout empreints des merveilles qui se racontaient de toutes parts, qu'accueillait avec transport, et qu'exagérait encore l'imagination des peuples intéressés à cette vaste entreprise.
(i) Voyez les Observ. sur le v. 484 du second, t68 du sixième, 175 du septième, 4^8 du dixième, 568 du vingt-unième, et 804 du vingt-quatrième ch. de Tlliade. Au reste, ceux qui désirent voir cette question traitée à fond et sans appel, doivent surtout consulter les prolégomènes de Wolf depuis la p. XL, $ XII, jusqu'à
la p. xcvi, S xxin.
 peine dix ans s'étaient écoulés depuis la chute dllion, que déjà dans les palais des rois on chantait chaque jour tout ce que publiait la renommée sur les triomphes et les infortunes des Grecs. Au commencement même de l'Odyssée nous voyons Phémius introduit dans la salle des prétendants, et contraint de chanter au milieu d'eux (i). Quand Pénélope, du haut de ses appartements élevés, entend ce chantre divin qui célébrait le funeste retour des Grecs, elle accourt et demande en pleurant à Phémius de suspendre des récits qui brisent son ame de douleur, car elle songe sans cesse à ce héros dont la gloire retentit dans toute la Grèce et jusque dans le milieu d^Argos (2). Mais aussitôt Télémaque répond à sa mère : « N'empêche point Phémius de chanter <c la funeste destinée des Grecs. Le chant qu'admirent (c davantage les hommes est celui qui redit aux assi- <c stants les actions les plus récentes (3). »
Il en était de même dans le palais d'Alcinoûs. Là aussi une muse inspirait au chanteur de célébrer les faits éclatants des héros y et de chanter un récit dont la renommée était montée jusque dans le ciel immense (4). Ainsi Démodocus disait les actions
(i) Od. A 154.
(a) Od. A 3a6-44.
(3) Od. A 35o-a. vtttraTiQ àoi^Ti, la chanson la plus nouvelle \ c*està-dire y celle qui entretenait les auditeurs des faits les plus récents, et dont tout le monde s'occupait.
(4) Od. e 78-4.
a8 HISTOIRE
des Grecs durant le siëge de Troie. Il disait la querelle d'Ulysse et d'Achille qui s'adressèrent des paroles injurieuses dans un festin pour les sacrifices (i). Il disait l'aventure du cheval de bois construit par Epëus , la chute de la ville de Priam , les exploits d'Ulysse et tout ce qu'osa ce héros sous la puissante protection de Minerve (2). Comme les chants de Phémius avaient excité les regrets amers de Pénélope, de même ceux du chantre de Schérie émeuvent profondément le cœur d'Ulysse, qui pendant tous ces récits enveloppait sa tête dans son manteau pour dérober aux Phéaciens les larmes abondantes qui coulaient de ses yeux (3).
On peut juger par ces exemples quel vif intérêt inspiraient alors ces chants où se trouvait renfermée toute l'histoire d'une époque si glorieuse pour la Grèce. On ne les considérait point comme de simples fictions imaginées au hasard, mais comme la narration fidèle d'un événement de la plus haute importance. Ce que dans les détails ils présentent de fabuleux et d'incroyable tenait à la croyance des peuples, à cet amour du merveilleux toujours si puissant parmi les hommes, surtout aux temps d'une civilisation encore dans son enfance.
Ces chanteurs (âoi^oi) jouent un très- grand rôle
(i) Od. e 75-7.
(a) Od. e 449-5 ao.
(3)0d. e84-9aet5ai-3i.
dans rOdyssée, tandis qu'ils apparaissent à peine dans llliade. Ils existaient cependant avant la guerre de Troie. Thamyris, dont il est parlé dans le catalogue des vaisseaux , et que les Muses primèrent du chant (icoSaocv âoi^Yjç) (i), en était un sans doute. Il est probable qu'Achille lui-même appartenait à cette classe honorée, puisqu'il est dit dans l'Iliade qu't/ charmait son ame au son de la lyre, et qu'il chantait les faits glorieux des héros (2). On voit aussi qu'avant son départ Agamemnon avait laissé dans son palais un chanteur pour garder son épouse (etpu<rOai axoiTiv) (3), et ce ne fut même que lorsque Égisthe eut exilé le chanteur dans un désert pour être la proie des oiseaux du ciel, que Clytemnestre consentit à suivre l'infâme séducteur dans son palais (4). Tant il est vrai que même à cette époque encore toute grossière, on sentait déjà l'alliance intime qui existe entre le sentiment moral et le développement de l'intelligence. Toutefois, pour revenir à notre sujet, le nom d'aoïÂoç ne se trouve que deux fois dans l'Iliade (5), tandis qu'il reparaît sans cesse dans l'Odyssée.
(i) n. B 564<6oo.
(a) ôfsi^e ^* âpa xkitL Mçm (II. , I 189). Remarquez que ceUe expression xki% àv^pâv est aussi appliquée à Démodocus (Od. 6 74)1 endroit déjà cité.
(3) Od. r 268.
(4) TTiV ^' é0^ù>v IdÉXouaav àvio^a'^tv M% ^opiov^t.
(Od. r 272).
(5) La première fois, au dix-huitième chant , dans un passage où
3o HISTOIRE
Certainement la grande expédition contre l'Asie , pour laquelle se leva la Grèce tout entière, dut faire naître un grand nombre de ces chansons, seuls monuments historiques avant que l'usage de l'écriture permette de consigner les faits d'une manière plus certaine et plus durable. Circonstance qui, du reste, se retrouve à l'origine de tous les peuples. Ainsi Tacite nous apprend que de son temps les Germains célébraient dans d'anciennes poésies les origines de leur nation. C'est même y dit-il , la seule espèce dcuvnales et d'histoire en usage chez eux (i). Ainsi les Sagas .Ae la Suède (a); les Koepemviser des Danois (3); les Nibelunguen de l'Allemagne (4); les Lais bretons (5); les Ballades écossaises (6); les vieilles et barbares poésies consacrées, selon Éginhart,
ce mot n'est admis dans nos éditions que depuis Wolf (voyez les observ. sur le v. 604 du dix-huitième ch. de Tlliade); et la seconde fois au y. 731 du vingt-quatrième chant de Tlliade. Mais là même, ces chanteurs semblent plutôt destinés à faire entendre des lamentations sur le cadavre d*Hector, qu*à raconter des faits historiques.
(i) Quod unum apud illos mémorise et annalium genus est. (Germ., § *)•
(a) Voy. Hist. des expéd. marit. des Normands, par Depping, p. VII et suiv. du discours prélimin., et les fragm. sur l'Islande, par Bonstetten. Un vol. in-S*'; Genève, i8a6, p. 3a-3 et 36-7.
(3) Voyez le Bulletin des sciences histor., t. I, p. ^-jS,
(4) Voyez le Globe, t. IV, p. 173.
(5) Voyez les Poésies de Marie de France publ. par De Roquefort, p. a6.
(6) Voyez Chants pop. de TÉcosse , recueillis et comment, par Waller-Scott, trad. par Artaud. Paris, a v. p. in-ia (x8a6).
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. 3i
à chanter les exploits guerriers des anciens rois (i); et les romances espagnoles desquelles Lopez de Yéga a dit Quelles formaient une Iliade qui ri avait pas eu d* Homère (2) ; tout démontre que la musique et le rhythme qui dans le principe marchent toujours ensemble (3) 9 ont été les premières archives des na* tions. Partout on retrouve ces chants primitifs recueillis d'abord comme singularités curieuses, ^ qui plus tard offrent les plus précieux renseignements sur une époque de civilisation qui ne laisse ordinairement aucune trace après elle (4).
(i) Barbara et antiquissima Carmina, quibus veterum regum actus et bella canebantur, scripsit [Garolus M.] memorisque mandavit (cap. XXIX , p. 170 de Tédition de Godefr. Bredow, Hebn" stadii, 1806). Ainsi voilà Charlema^e, nouveau Pisistrate, rassemblant les anciennes poésies du pays ; mais la destinée de ces deux recueils n*a pas été la même; je le regrette. Malgré Fépithète de harbara qu*£ginhart donne à ces vers, que de précieux documents ils nous donneraient sur les mœurs de notre France sous les rois de la première race. M. Abel Hugo croit que ce recueil a existé dans la bibliothèque de Charles VI , et qu'il est maintenant en Angleterre ( Romances hûtor, trad. de l'espagnol par A. Hugo, p. XXXVI); si cela est, formons des vœux pour que des érudits anglais le mettent en lumière.
(a) On a souvent réuni les romances du Cid pour en former ce qu'on appelle un Eomctncero. Voyez entre autres celui qui a été publié d'après celui de D. Juan de EscoBar, sous ce titre : Roman' cero e Historia del mujr Vederoso CahtUlero, el Cid Ruy Dietz de Vibar, en language antiguo. Impreso en Francoforto, Un vol. pet. in-ia, 1829. Sur le mot de Lopez de Véga, voy. le Journal des Sapants, année i8a9, p. 708.
(3) Voy. les Chants poptdaires de F Ecosse déjà cités, 1. 1, p. ia6.
(4) Voyez la Conquête de V Angleterre par les Normands ^ d'Aug. Thierry, 1. 1, p. 10 de la seconde édition.
3a HISTOIRE
La Grèce ne fait point exception à la règle commune; déjà du temps de l'Odyssée ils étaient en grand nombre, ainsi que le témoignent ces paroles d'Ulysse : (c Une muse chérit la tribu des chanteurs , çu>.ov àoi^ôv (i). » Us étaient distingués par les rois , qui les comblaient de faveurs et les faisaient participer à leurs festins. « Héraut , dit Ulysse dans ce ce même discours , porte cette viande à Démodocus « pour qu il mange; dis-lui combien je le félicite malce gré ma tristesse. Entre tous les mortels qui vivent (c sur la terre, ces chanteurs sont surtout dignes de c( nos hommages et de nos respects (a). » Et plus loin : Démodocus, de tous les hommes, c'est toi ce que je louerai davantage, toi qui fus instruit par ce une Muse fille de Jupiter, ou par Apollon (3) ». Ailleurs ce même Démodocus est présenté comme honoré par les peuples (4). En toute occasion lés chanteurs reçoivent les épithètes de dwins, d'Aarjnonieux^ de très-illustres (5), leur voix est semblable à celle des dieux (6); car ils instruisent les hommes par de douces paroles , et quand ils chantent, chacun se plaît à les écouter (7). Us s'animent aux
(i) Od. e, 481.
(1) Od. e, 477-80.
(3) Od. e, 486^,
(4) Od. N, a8.
(5) Cf. Od. e, 17; A, 346; A, 3a5.
(6)Od.A, 371.
(7) Od. P, 5i8-io.
accents de la lyre (i), mais eux seuls sont leur maître, ils ne reçoivent d'enseignements que de la Muse ou du Dieu qui les inspire (2). Leurs chants assurent la célébrité dans l'avenir (3), parce qu'ils racontent l'histoire des temps passés avec une grâce merveilleuse; et quand Alcinoûs veut louer Ulysse de ses récits, il lui dit : « Tu nous as habilement raconté a l'histoire des maux qu'éprouvèrent et tous les Grecs « et toi-même , comme aurait pu le faire un chance teur (4). »
Tels sont les traits distinctifs de ces hommes doués du génie natif et sublime que la nature semble prodiguer dans sa jeunesse, et qui peu de temps après le siège de Troie commencèrent à célébrer dans leurs chants tout ce qu'en publiait la renommée. Cependant ici se présente une observation importante; quoique ce soit l'Odyssée qui m'ait fourni tous mes exemples, ce n'est ni dans la Grèce proprement dite, ni dans les îles occidentales, que naquirent les poésies homériques. Sans doute les événements ont dû se passer en Grèce à peu près comme l'Odyssée les raconte; sans doute Phémius dans les palais d'Ulysse, et Démodocus dans les fêtes de l'île Schérie , chantaient les malheurs des Grecs ; mais ce ne sont ni les
(i)Od. A 17 et x' 33a.
(a) Od. X 347-8.
(3) Od. F ao4-ft' 58o.
(4) Od. A 367-8.
^ihants de Phëmius^ ni ceux de Démodocus que le temps nous a Jtraofimis« Les événements racontés dans rOdyssée, comme ceux de l'Iliade, sont bien fondés aur une tradition certaine; mais les trôditions rela* tives à rOdyssée ne furent exprimées que poatériearement à celles de llliade^ et les unes et les autres aux lieux mêmes où les grands exploits Tenaient de s'accomplir. De tout ce que je viens de rappoiter, il ne faut donc conclure autre chose ^non que les chants sur la guerre de Troie commencèrent à 6e faire entendre presque immédiatement après la chute d'Ilion ; mais ce fut dans cette contrée de l'Asie Mineure qui dans la suite reçut le nom d'Ionîe (i), qu'ils prirent naissance ; ce fîit là qu'on chanta d'à* bord la valeur d'Achille, de Diomède, des denx Ajax^ la puissance d'Agamemn^ , le courage d'Hector et la noble douleur du vieux IVianu Et ce fbt là aussi que plus tard on chanta les infortunes d'Ulysse , les voyages du beau Télémaque, les plaintes tonchantes de Pénélope et l'audace des prétendants. Le dialecte ionien qui domine également dans l'Iliade et l'Odyssée en démontre évidemment l'origine corn-* mune, car jamais l'ionien ne fut le langage des Grecs d'Europe. D'ailleurs , comme nous l'avons vu, ce ne fut qu'environ au temps de Lycurgue qu'on eut en Grèce la première connaissance de ces anciennes
(i) Touchant l'origine assez obscure de ce nom , voyez les observations sur le V. 685 du treizième chant de l'Iliade.
poésies , et c'est de l'Asie Mineure que cette connaissance est arrivée (i).
Il faut bien croire que lorsque la guerre fut terminée, la plupart des Grecs qui s'étaient rendus au siège de Troie , se décidèrent à rester dans le pays de la conquête, où les attachaient à la fois leur victoire, la fertilité du sol et la beauté du climat. Ce ne furent que les chefs possesseurs d'états puissants dans la Grèce, et ceux de leurs compagnons attachés à leur fortune , qui résolurent de retourner dans l'ancienne patrie. D'ailleurs une politique toute naturelle devait fixer les Grecs en Asie; en effet, de quoi leur eût servi de triompher , s'ifs n'avaient pas formé des établissements sur les côtes asiatiques pour s'assurer la libre navigation de la mer Egée, seul vrai motif de la guerre, car l'injure faite à Ménélas n'en avait été que le prétexte. La protection que dans la suite obtinrent les nombreuses colonies qui vinrent s'établir en Asie prouve , qu'en grande partie , ce pays appartenait à des hommes de race hellénique. Avant la chute d'Uion, à peine les Grecs parvinrent-ils à s'emparer de l'île de Rhodes ; aussi dès que les premiers bruits de guerre retentirent , ceux qui l'habitaient se hâtèrent
(i) Voyez pages ai, 53 et suiv. Les historiens ont attribué à Lycurgue ce qui n'appartient qu'à son époque. Les Grecs ont toujours eu grand penchant à personnifier, et c'est môme à cet anthropomorphisme qu'est dû le nom d'Homère, que j'adopte aussi, car il exprime tout naturellement une idée qu'on ne pourrait rendre que par une périphrase.
d'envoyer des secours à leurs concitoyens, et Ton voit dans le Catalogue que Tlépolème partit de Rhodes avec neuf vaisseaux (i).
D'après ces conjectures qui ne sont pas seulement des probabilités , on peut se faire une idée de l'enthousiasme que devaient inspirer les récits de ces premiers chanteurs qui, sous l'inspiration du génie et de la victoire, redisaient en vers harmonieux les maux soufferts, la gloire acquise et les succès obtenus. Quel charme devaient trouver les vainqueurs dans cette poésie toute ornée des richesses que la nature a prodiguées sur les doux rivages de Flonie, et toute animée des actions mémorables qu'elle racontait à ceux mêmes qui peut-être en furent autrefois les témoins ! Certes sous ce rapport les poésies homériques prennent une bien autre importance que si nous les envisageons seulement comme une œuvre littéraire plus ou moins parfaite; et l'histoire vivante de cette époque héroïque inspire un bien plus vif intérêt que les plus brillantes fictions habilement calculées pour former un plan magnifique sans doute , mais sur lequel personne n'est d'accord.
Au reste, mon but n'est point ici de rechercher quelle nature de plaisir doit faire naître la lecture des poésies homériques , mais d'en découvrir la véritable origine. Je crois que nous y sommes parvenus,
(i) II. B 653-4.
guidés à la fois par les indications de l'histoire, et les inductions les plus naturelles de l'analogie. Maintenant la vérité résulte avec évidence du simple narré des faits , et les villes nombreuses où l'on prétend qu'Homère avait reçu le jour sont enfin découvertes (i). Vico dit avec raison : a Si les peuples de la a Grèce ont tant discuté sur la patrie d'Homère , si « presque tous le voulurent pour leur concitoyen , ce c'est que les peuples grecs furent eux-mêmes cet « Homère (a). »
Oui, sans doute, ce fut des villes de Colophon, de Smyrne, de Milet, de Chios, d'Éphèse que sortirent ces tribus de chanteurs (fuXa cêoi^cov) qui racontaient les exploits des héros dans les fêtes, les assemblées publiques et les palais des rois; et ce fut
(i) L'opinioD commune n'attribue qu'à sept villes l'honneur d'être la patrie d'Homère, parce qu'on se fonde sur ce distique si connu rapporté par Âulu-Gelle :
Zpu^pva , Pô^oÇf KoXoçùv, SocXaptiv , Xioç , Ap^oc , ÀOiivai.
« Sept villes se disputent sur le berceau d'Homère : Smyrne , «Rhodes, Golophon, Salamine,Chios, Argos, Athènes;
(Noct. Att., 1. ni, c. XI).
mais le nombre en est bien plus considérable, et Lucien, après avoir rapporté le nom de plusieurs , a raison d'ajouter, i) ptupia; £XXfl^, ou mille autres encore (Demos th. Encom., t. IH, p. 497 ' ®^' Hemsterh.).
(i) Comme ma traduction diffère un peu de celle de M. Michelet , voici le texte : « Che percio i popoU greci cotanto contesero délia di lui (Omero)/Mma, e'I voUero quasi tutti lor duadino ; perché essi popoli greci furono quesC Omtro (Principi di scienz. naov., Napoli 1811. vol. m, p. 33).
au moment même où venait de tomber Ilion qu'une poésie toute nationale recueillit ces traditions héroïques pour les confier à la mémoire des hommes.
Seulement il est probable que les chants relatifs à llliade commencèrent immédiatement après la guerre, et ceux qui sont relatifs à l'Odyssée quelques années plus tard. Je crois qu'on peut en fixer à peu près l'époque au temps oii les Héraclides rentrèrent dans le Péloponèse, c'est-à-dire 80 ans après la guerre (i). Cette révolution dut rejeter en Asie presque tous les partisans des Atrides, et l'on peut supposer qu'alors on s'entretint plus spécialement des malheurs que les chefs des Grecs éprouvèrent à leur retour. C'est alors sans doute que ceux qui venaient d'Europe parlaient .d'Ulysse, deTélémaque, de Pénélope, et les chan* teurs qui ne sai^aient rien par eux-mêmes ^ mais qui n^ entendaient que la voix de la Renommée (2), recueillaient avec avidité ces traditions nouvelles, parce que celles sur le siège de Troie commençaient à s'épuiser. Quand la colonie ionienne vint s'établir en Asie soixante ans après le retour des Héraclides (3), ' elle dut apporter d'autres détails sur l'histoire des Retours y et comme celui d'Ulysse était le plus remarquable, celui qui fournissait le plus d'incidents^
(t) Tfaucyd., I , Il ; et Clem. Alexand. Strom», 1. 1 , p. 336 in-fol. Lutet., 1619.
(s) ËfAtiç iï xXioc olov Gcxo6o(uv , Mi n l^ (IL 6' 486). (3) Clem. Alex. loc. cit.
c'est aussi c^ui qui donna lieu à plus de récits divers et douC s'emparèrent un [dus grand nombre de chan^ teurs.
A la vérité, je sais que l'histoiite proprement dite se tait entièrement sur cette circonstance des cAa/iteursj mais à déEaiut nous avons l'Odyssée même, monument authentique, irrécusable, parce que l'Odyssée, comme llliade, ne peint que des mœurs régies et positives ; non que ces poèmes donnent les faits exactement, tels qu'ils se sont passés, mais ils les reproduisent tels que les concevait l'opinion générale, et sous le rapport des mœurs, des usages, des habitudes, l'Iliade et l'Odyssée sont l'expression la plus nette et la plus franche de la civilisation durant les deux premiers siècles qui suivirent immédiatement la prise d'Ilion» Or, d'après tout ce que nous avons vu plus haut, il n'est pas permis de révoquer em doute l'existence des chanteurs ; ils font partie essentielle de la société; ils sont honorés des rois et des peuples; eux seuls sont chargés de transmettre les faits historiques à la postérité, et leur établissement ne paraît pas être d'une époque récente. Voilà ce qu'on ne saurait contester, et ce qu'on doit légitimement opposer au silence des historiens plus modernes.
Cependant, malgré ce silence des historiens, il est possible d'entrevoir encore la vérité, même à travers le voile des fables les plus grossières. Ce qu'on raconte
4o HISTOIRE
des Branchides qui dans Milet desservaient le temple d'Apollon Didyméen (i); ce que dit Vairon de leur chef BranchoSj qui dans un bois se permit d'embrasser Apollon, dont il reçut une baguette et une couronne, et qui s'étant mis ensuite à prophétiser, disparut aussitôt pour ne plus reparaître (a); ce que rapporte Conon de ce mèiaeBranchof^ qui fut le plus beau des hommes et qu'Apollon aima (3) ; qui , par la suite, adopta le fils d'une femme esclave, auquel il enseigna l'art d'annoncer les oracles, et que pour cette raison il nomma Evangelos^ chef des Evangelides chez les Milésiens (4); tous ces contes bizarres, dis-je, ne semblent-ils pas indiquer quelque tradition corrompue sur nos premiers chanteurs? Je ne veux pas donner trop d'importance à mes conjectures , mais ce mot de Branchas exprimant tout ce qui se rapporte à l'action de la voix; celui âLEvangeloSj tout ce qui se rapporte à la publication d'une heureuse nouvelle; ces réunions d'hommes sous les noms de Branchides et S Euangelides , et les fables inventées pour en expliquer l'origine, toutes ces choses doivent receler un fait primitif, qui peutêtre n'est pas sans quelque rapport avec ces tribus
(i) Suid. voc. BfS'p^i^ai. Plîn., Hist. nat., 1. Vy c. XXXI, éd. Millero.
(a) Schol. Statii in Theb., Vm, 198. Cf. Strab. , 1. XIV, p. 634-
(3) Phot. Bibl. gr., col. 441.
(4) Phot. in ead., 4Sa.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. 4i
de chanteurs, dont j'ai parlé plus haut. Tabandonne cette idée à la critique; mais quand un usage est tombé en désuétude depuis long-temps, ce n^estque par occasion qu il en échappe quelques traces chez les anciens. Encore faut-il les saisir au milieu de toutes les absurdités qu'enfantent les bruits populaires (i).
Je reviens aux poésies homériques. S'il est* vrai , comme je le suppose avec grande vraisemblance, que les chants dont se compose l'Odyssée ne remontent pas au-delà du second avènement des Héraclides dans le Péloponèse, on conçoit sans peine que la civilisation qui reçut un grand mouvement de l'expédition asiatique , dut faire de sensibles progrès pendant les soixante ans écoulés depuis la guerre de Troie jusqu'à cette époque. C'est par là que s'explique le système des chorizontes qui pensaient que • l'Odyssée n'était pas du même auteur que l'Iliade (a) , question
(i) Ainsi, veut-on savoir comment Vairon (endroit cité du schoL de Stace ) dit qu'on expliquait ce nom de Branchas? c'est que sa mère étant enceinte de lui, vit en songe le soleil lui entrer par le gosier (en grec Spa'ix^ç) et lui ressortir par \e ventre, ^tà rocyaorpoç ^i xaî Tûv ai^oCuv ^tiÇiXOtTv (Phot., col. 44 1)- C'est toujours sur la fausse interprétation étymologique d'un nom propre, qu'on a imaginé les fables relatives à celui qui le portait (voyez les observations sur les V. i du premier, 37odu cinquième, et 402 du sixième chant de l'Iliade).
(1) Touchant les chorizontes, voy. les observ. sur le v. 356 du second ch. de ru.
4a HISTOIRE
agitée parmi les Grecs long-temps avant Sënèque (i); et c'est là ce qui justifie aussi les remarques ingénieuses de M. Benjamin Constant, sur les différences que ce spirituel écrivain a cru remarquer entre les deux poèmes (a).
Cependant à mesure que la civilisation se perfectionnait, et qu'on s'éloignait de l'événement principal , le feu poétique perdait aussi de sa force et de son éclat. C'est ainsi que Yico, dont le génie pénétrant avait si bien trouvé le véritable Homère près de cent ans avant que Wolf l'ait prouvé, c'est ainsi, dis-je, qu'il interprète cette opinion de Longin, que l'Odyssée appartenait à la vieillesse d'Homère (3). a Le fi jeune Homère compose V Iliade y dit-il , quand la ce Grèce est dans sa jeunesse.... Vieux ^ il composa ^V Odyssée^ lorsque la Grèce tempère par la rëfijlexion son génie poétique (4). » Cette réflexion est parfaitement juste, mais je crois que Yico va trop loin, quand il pousse son Homère, c'estnà-dire la poésie homérique, jusqu'au temps de Numa, 46o ans après la chute dllion (5). Numa est de près de deux
(i) De BreviUt. vit., % Xin.
(3) De la Religion , t. m, p. 409 et auiv.
(3) De Sublim. , J IX, p. Sg, éd. Pearce.
(4) Cos) Omero compose giovine P Iliade, quando era gioTioetta
la Grecia ma vteekio compose poi YOdistta, quando la Grtcia
aveva alquanto rafiredato gli animl con la riflessione (t. III, p. 34).
(5) Princip. di scienz. nuov., t. ni, 3 1, éd. de Naples, 181 1, 3
siècles postérieur à Lycurgue, et alors quand Homère pour la première fois arrivait de llonie dans la Grèce, on n'imaginait plus depuis long-temps de nouveaux chants héroïques.
Ils ont dû cesser dans la période qui suivit rétablissement de la colonie ionienne, durant les cinquante dernières années du second siècle après la guerre de Troie. A cette époque , le génie des peuples fut singulièrement modifié : les rapports entre les nombreux colons et la métropole devinrent plus fréquents de jour en jour, et les vaisseaux de guerre ne tardèrent pas à faire place aux vaisseaux marchands. Ces nouvelles mœurs apparaissent déjà dans rOdyssée; on y voit des marchands phéniciens parcourir la mer Egée, pour y porter des objets de goût et de parure (i); les navigateurs thesprotes trafiquent avec Dulichium (a); les rois eux-mêmes voyagent pour échanger de l'airain contre du fer (3); et les emplois d'un chef de vaisseau marchand, d'une espèce de subrécargue, y sont clairement dési-
V. in-8^. Je ne crois pas non plus , comme Yico le dit au même endroit , que l'Homère de FOdyssée appartienne à la Grèce occidentale; j'en ai dit plus haut les raisons.
(i) Od. 0' 4i^~*- i'^pt* cE'^oyrtc àduppuara, scil. Ooîvixt^, et plus loin un de ces Phéniciens présente un collier d'or enchâssé dans de l'ambre, qu'examinent avec soin une reine et ses suivantes, et dont elles demandent le prix (1. c. 4^7-62).
(a) Od. P 334-5.
(3) Od. n! 180-4.
gnés (i). Tout cela prouve que les esprits changeaient de direction. On se plaisait tous les jours davantage aux jouissances d'une vie tranquille, et l'on cherchait à se procurer les douceurs du repos sous le beau ciel de l'Ionie. La poésie elle-même , qui y jusqu'alors, n'avait exprime que les premiers besoins d'une société nouvelle encore toute émue de sa conquête, ne tarda pas à devenir à son tour un objet de luxe. On n'inventa plus de nouveaux chants sous l'influence d'une inspiration soudaine, mais on trouvait un vif plaisir à les entendre. Les rhapsodes succédaient aux chanteurs, c'est le second âge de la poésie homérique.
Les rhapsodes j comme l'indique ce nom, ckantalent des vers cousus. On doit entendre par là qu'ils commencèrent à réunir dans une seule rhapsodie, tout ce qui tenait au même sujet, pour donner à leurs récits une plus grande dimension, et les rendre plus dignes d'une certaine pompe théâtrale. 11 ne faut pas confondre ce premier travail avec celui de Solon dont j'ai déjà parlé (a). Solon fit sur l'ensemble de toutes les rhapsodies ce que ceux-ci fai-
(i) -^PX^f vauToéMv, otTS irpYpcnipeç founv
(Od. e i6i-3).
« chef de nautonniers, commerçants , registre de la cargaison, ins- « pecteur des marchandises. > (a) Voyez ci-dessos page a 4*
saient sur chacune en particulier. Ainsi, par exemple, un rhapsode^ dans le principe, pour donner plus de durée à sa récitation, put joindre ensemble trois ou quatre chants primitifs , la dispute d'Achille et d'Agamemnon, le voyage à Chryse, la prière de Thétis, et l'assemblée des dieux; un autre groupait les exploits de Diomède, ou ceux d'Agamemnon , ou ceux de Patrocle, et formait ainsi des récits de six à neuf cents vers qui comportent environ deux heures de déclamation , terme au-delà duquel l'attention de l'auditeur ne saurait être soutenue. Telle est du moins la seule manière raisonnable d'expliquer le nom de rhapsode j dont la signification n'est pas douteuse. Je sais bien pourtant qu'on a chicané sur cette étymologie : selon Boileau le mot de rhapsode ne vient point de fiiTztw, joindre, coudre ensemble y mais de ^aë^oç, branche, parce que ceux qui chantaient les vers d'Homère avaient une branche de laurier à la main; c'est à cause de cela, dit Boileau, qu'on les nommait chantres de la Branche (i). Il y a ici confusion ; entendons-nous bien sur les dénominations que reçurent ceux qui récitaient des anciens vers; ils furent nommés rhapsodes ^ parce qu'ils chantalent des vers cousus, expression consacrée par Pindare, comme nous le verrons dans peu ; ils furent aussi nommés rhabdodeSj parce qu'ils chantaient
(i) ni« réflcx. crit., l. m , p. a33 , éd. de St-Marc, i547-
avec une branche de laurier à la main ( i). Car , comme il paraît souvent dans Tlliade et l'Odyssée, la cou** tume était alors, qu'un orateur public eût à la main un sceptre^ une branche^ pour aider les gestes devant une grande foule assemblée (2). Mais puisque les deux noms appellatifs exprimaient des attributions trè&<listinctes, nous ne devons pas les confondre. Les récitateurs de vers eurent bien «encore d'autrès noms: celui Samodes^ parce que dans de oer* tains combats de l'esprit on donnait un agneau à celui qui avait le mieux déclamë(3); celui de5£icAo£ie^, chanteurs de vers (4); celui aussi êLHomérides ou Homéristes (5) , et enfin celui à! hypocrites , qui en grec signifie coméiliens (6).
De ces diverses dénominations , celle de rhapsode a prévalu. Le verbe ^a^i^^uv est passé dans la langue grecque, pour exprimer le chant, ou la récitation de toute espèce de vers ; et dans toutes nos éditions
(i) Eust., p. 6, 1. 14.
(a) A cette oocasioa voy. les observ. sur le v. $67 du vingt-troisième ch. de rUiade.
(3) Eust., 1. c, 36-7.
(4) Eust., 1. €., i5. Aussi parce que la branche qu'on tenait à la main en récitant, était nommée ortxoçpar quelques uns (sch. Pind. Nem., II , 3).
(5) Pind., 1. c. — Ath. Deipn., XIV, 610 B. Harpocr. voc. h^ pi^Qci, etc.
(6) Diod. Sicul., XTV, $ 109 et XV, 7. Cette dénomination ne leur a été donnée que très-tard , et par analogie avec les représentations théâtrales qui avaient lieu depuis long-temps.
d'Homère, depuis celle de Florence, jusqu'à celle de Wolf , c'est le mot rhapsodie ( ^aiiff^iaL ) qu'on emploie pour désigner chacun des vingt-quatre chants de llliade et de l'Odyssée. Le nom de rhapsode l'a même emporté sur celui ^Homéride , qui peut-^tre est plus ancien, car je ne crois pas que dans les temps antérieurs à Pindare aucun auteur se soit servi du mot rfu^sode(i), Pindare lui-^neme n'emploie que le mot Homéride^ mais le passage où il se trouve mérite d'être rapporté.
dcp^ovTai A(Oç ht, irpooifAioi» (a)
Ce qui signifie littéralement : « De même que les tf Homérides , chanteurs de vers cousus , commencent a dès le principe par implorer Jupiter , etc. » Voilà l'emploi des Homérides bien clairement exprimé; mais qu'étaient réellement ces Homérides et d'où leur venait ce nom?Timée le sophiste, auteur d'un lexique sur Platon, dit simplement que les Homérides étaient ceux qui récitaient ou expliquaient les vers d'Homère (3).
(i) Hérodote, qui vivait environ 3o ans après Pindare, est le plus ancien auteur où se trouve le nom de rhapsode (Ci. V, 67).
(a) Nem., II , i-3. Pour la transcription des vers , je suis TéditioD de Boeckh.
(3) ol rà ôpixpcu {»)roxpivo(A8voi (v. Ô(ivipî^ai). Timée vivait environ 3oo ans après J.-C. Photius donne la même définition.
Cette explication de Timée est relative à divers passages de Platon, où Ton trouve le mot Homérides^ mais sans qu'il soit possible d'eu rien conclure (i).
Yalérius Harpocration , qui a fait sur les dix grands orateurs athéniens un lexique plus détaillé que celui de Timée sur Platon, dit, à l'occasion de ce nom employé par Isocrate (a) , que les Homérides étaient une famille, originaire de Chios, selon Axousilaûs, et qui tirait son nom du poète Homère, selon Hellanicus, dans son livre intitulé Vj^glantiade; il ajoute que Séleucus niait cette étymologie; celle que donnait Séleucus était dérivée du mot otage^ en grec Ô[j.7}poc (3).
Suidas n'a fait que copier Timée et Harpocration (4). Le scholiaste de Pindare, à l'endroit cité, dit que les Homérides étaient des descendants d'Homère, et qu'ils chantaient ses poésies tour à tour ex ^ia^oy(9]^. Il parle ensuite, comme étant le plus célèbre des Homérides y d'un Cinéthus de Chios, qui luimême faisait des vers, qui fut l'auteur de l'hymne à Apollon, et qui, le premier , chanta les vers d'Homère à Syracuse (5). «Les habitants de Chios, dit
(i) Cf. le dial. intitulé Ion, t. IV, p. 179. Bip., la Rép., 1. X, t. Vn, p. 291 Bip., et le dial. intitulé Phèdre, t. X, p. 333 Bip. (1) A la fin de TÉloge d'Hélène.
(3) In V. Ô(iiop{<^ai. Harpocration vivait du temps de Libanius, dans le nr* siècle ap. J.-C
(4) In V. ÔiiDpt^Qci.Voyez aussi le lexique de Photius à ce même mot.
(5) Sch. in Nem., II, v. a.
ccStrabon, réclament Homère, et pour preuve, ils «c citent ceux qu'on nomme Homérides qui sont issus a de ce poète (i)* 3» Enfin Fauteur anonyme du Grand dictionnaire étymologique, dit plus vaguement encore que c'était une certaine famille, y^voç ti (a).
Tels sont , je crois , les seuls renseignements que l'antiquité nous a laissés sur les Homérides. D'après ces témoignages , doit-on supposer qu'en effet les Ho* mérides sont les descendants d'Homère, et qu'un poète de ce nom, né dans l'île de Chios, a réellement existé? Doit-on admettre qu'il fut un de ces premiers chanteurs, dont il est parlé plus haut, et que c'est à lui qu'il faut attribuer la plupart de ces chants qui, dans la suite, formèrent les deux poèmes de l'Iliade et de l'Odyssée? ce n'est pas rigoureusement impossible, mais, je l'avoue, ce n'est pas très -probable. D'ailleurs on l'admettrait que la question resterait toujours la même , car il ne s'agit pas de savoir si jamais dans l'Asie Mineure, plus ou moins long-temps après la guerre de Troie,run de ces chanteurs primitifs eut le nom d'Homère, et fut un des plus illustres, mais si réellement il a composé l'ensemble d'un poème épique d'environ quinze mille vers, avec une exposition , un nœud , un dénouement , et de manière à présenter une suite non interrompue. Or voilà ce qui ne
(i)L.XIX,p. 645.
(a) In V. 6{«.Dpoc, p. 6a3 , 1. Sa^
5o HISTOIRE
saurait se concilier avec ce que nous avons déjà dit. Pour composer un ouvrage de cette étendue, Tusage facile de Técriture est indispensable. En supposant même qu'un homme puisse le concevoir de mémoire , comment le transmettra - 1 - il aux autres , si son ouvrage entier n^est pas retenu par le lien matériel de récriture qui en fasse un tout réel et compacte? Privé de ce moyen l'auteur eût été obligé de rassembler pendant douze ou quinze jours de suite le même auditoire pour lui donner une idée de la marche graduée^ de l'intérêt principal tel qu'il l'aurait imaginé. Mais encore, quand bien même le premier auteur eût conçu et exécuté cette pensée , comment aurait-on pu conserver , durant l'espace de plusieurs siècles , un plan si vaste dans la mémoire des hommes ? Enfin si cela eût été aifisi , à quoi bon ce travail de Pisistrate , si célèbre dans l'antiquité ? Car c'est là l'immense difficulté qui reparaît sans cesse dans l'histoire des poésies homériques.
Qu'étaient donc réellement ces Homérides^ dont le nom est si souvent répété? Us étaient ce que dit Pindare: les chanteurs de vers cousus (i); et si les Branchides et les Éuangélides (a) ont pu appartenir à la tribu des premiers chanteurs, il est pi*obable que les Homérides leur ont succédé : ce sont ceux qui
(i) Pind., 1. c.
(i) Voyez page 40-
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. 5i
commencèrent à réunir, à co«e/r^ les premiers chants. £n effet, ce mot Homérides signifie les rassembleurSj ceux qui chantent ensemble , ceux qui s'accordent pour chanter. Les explications d'Hésychius ne laissent aucun doute sur le sens du verbe opLYipeiv (i), dérivé de l'adverbe 6|iou , ensemble, et du verbe èçéiù^je dis. L'auteur de la Théogonie a employé dans la même acception le participe féminin du verbe ofiTipeucû, qu'il applique aux muses (a).
Une fois que les Homérides, sortis probablement de l'île de Chios , se furent répandus dans le monde, chantant ensemble ou s' accordant pour redire les chants anciens , et que l'habitude fut prise de leur donner ce nom dérivé de leur emploi, on ne manqua pas dans la suite de chercher à ce nom une autre origine plus conforme aux* idées populaires; et comme à Milet les Branchides et les Ei^angélides avaient fait imaginer les aventures bizarres d'un Branchas et d'un Ei^angélos, peut-être n'est-ce qu'au «nom d' Homérides qa^ on a dû cet Homéros, sur lequel on a débité tant de fables et raconté tant d'histoires si dénuées de toute vraisemblance ^3); de sorte que , dans
(i) Ôp.xpcïv, dp.oû i^pp.ooOai , xat ou^i^velv. Yoy. aussi le mot df^Dpeû-
OAl.
(a) Théogon., v. SS-g.
(3) Voyez la vie d*Homère faussement attribuée à Hérodote , celle que nous avons sous le nom de Plutarque, et toutes les traditions recueillies par Suidas au mot 5p.Dpoç.
5a HISTOIRE
ce cas, les Homéride^ ne seraient pas descendus d'Homère f mais au contraire le nom d'Homère serait résulté de celui d!Homérides ; et par ce goût si naturel aux Grecs de tout personnifier, de ce qu'il existait des Homérides , ils en ont conclu leur Ho^ mère.
Quant au nom de rhapsodes ^ je crois qu'il est dû à la définition même du nom d'Homé^ rfdes qui l'a précédé ; et que de ^airrcov âoi^ol , scil. ifçétùi j phrase généralement usitée du temps de Pindare , on a fait le mot contracté ^a^^^ol , véritable synonyme de celui d' Homérides , comme le prouvent le scholiaste de Pindare (i), Athénée (2), et le Lexique dUesychius (3); mot qui dans la suite a seul prévalu, ainsi que je Tai dit plus haut.
Il serait assez difficile de dire précisément quelle fut la destinée des rhapsodes ^ dans ^ la Grèce, durant l'espace de temps qui s'écoula depuis Lycurgue jusqu'à Pisistrate; nous n'avons sur ce point aucun renseignement bien positif, et nulle part lea anciens n'ont traité directement cette question , mais de quelques lignes citées incidemment dans leurs ouvrages, on peut entrevoir la vérité, ou du moins à
(i) Toujours la même scholîe sur le second vers de la seconde Némée.
(i)L. XIV, p. 630 B. Il est vrai qu'Aristoclès, cité par Athénée, dit Uoméristes et non Homérides,
(3) Ôpmpiî^ai, atpaij/u^îai, où l'on doit lireiôpivipiî^atyoî ^a<|>u^oi.
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quelle époque les rhapsodes pénétrèrent dans cette contrée.
Je ne dirai point avec Platon que Phémius fut le rhapsode d'Ithaque (i); Phémius appartient à la classe des chanteurs primitifs , de même que Thamyris de Thrace. Leurs vers ne sont point arrivés jusqu'à nous 5 et c'est de l'Asie Mineure que sont venus les chants homériques. Je ne pense pas non plus que ce Homère et Hésiode furent à Délos les premiers <€ qui chantèrent dans des hymnes nouveaux, en a cousant une chanson ». Les vers attribués à Hésiode , où se trouve cette opinion, sont bien postérieurs aux siècles hésiodéens (a); et l'on ne doit pas ajouter grand foi à ce que dit Nicoclès, qu'Hésiode fut le pre* mier qui ait rhapsodie (3).
Le premier des rhapsodes qui paraisse dans la Grèce, avec quelque autorité historique, est Terpandre, que les uns disent de Lesbos, les autres d'Arnée , les autres de Cyme (4) ; toujours est-il que Terpandre était né dans l'Asie Mineure. D'après Hiéronyme que cite Athénée , Terpandre aurait été con-
(i) In loDe, t. IV, p. i85 bip.
(a) Voici ces vers cités dans la même scholie de Pindart :
Év AiiXtt Tori irpûTcv iyù , xai 6|iDpoc àoi^ol
^eXffOfAiv, IV viapoîç up>voic ^à^^ayrcç àoi^iiv.
(3) i^oul'tt^^aai ^i fviai irpûTov tov Èoto^ov NtxoxX^, toujours la même scholie.
(4) Suidas in voc. Tipirav^poc.
temporain de Lycurgue; mais Hellanicus suppose que Terpandre fut le premier qui remporta le prix aux fêtes Carnées y instituées long-temps après Lycurgue (i). L'opinion d'Hiéronyme me paraît la plus probable. Pindare, cité de même par Athénée au même endroit , dit que Terpandre inventa un instrument nommé barbiton ; Plutarque nous apprend que Terpandre fonda le premier établissement de musique à Sparte (a), qu'il avait composé une mélodie spéciale pour les vers d'Homère (3) , et qu'il fut aussi l'auteur de ces sortes de préambules adressés aux dieux, par lesquels débutaient les rhapsodes avant de chanter les poésies homériques (4). En effet. Clément d'Alexandrie le cite comme auteur d'un hymne à Jupiter (5). Il paraît, d'après le même auteur, qu'il adapta un mode particulier de chant aux lois lacédémoniennes (6). Enfin, selon Diodore de Sicile, que cite Tzetzès, Terpandre apaisa par la douceur de ses chants une violente sédition à Sparte, si bien que les deux partis se réconcilièrent et s'embrassèrent en pleurant (7). Cependant, comme il apporta
(i) Athen. Deipn., 1. XIV, p. 635 E. F. (1) De Musicâ, t. X, p. 659, éd. Reisk.
(3) Même traité, p. 653.
(4) Même traité, p. 656. /
(5) Strom., I. VI, p. 658, éd. în-fol., 1629.
(6) Touç Aaxs^ataovieav vo|xcoç è^sXoirctriffe (Strom., 1 , 3o8). Puisqu'on chantait les lois, l'écriture n'était certainement pas en usage.
(7) Diod. Sicul., t. II, p. 639, éd. Wesseling. Cf. Suid. voc.,
quelque modification dans la musique du pays, chose importante alors, ou, selon Plutarque , comme il avait ajouté une corde à la cithare, les Ephores le blâmèrent, et firent suspendre son instrument à une cheville (i). U y a là une expression de Plutarque qui doit être remarquée, parce qu'il caractérise Terpandre, tôv iQpcoïxûv lupa^Ecov e7ra(V^Ty)v, le panégyriste des actions héroïques , ce qui semble prouver qu'il s'agissait alors de chants relatifs à la guerre de Troie*
Soit que l'on considère ce nom de Terpandre comme le nom propre d'un homme qui ait réellement existé, ou comme épithète d'un nom propre, car Terpojidœ signifie qui charme les Ao/w/wej, soit enfin qu'on le prenne en ce sens pour un nom collectif, car les historiens ne s'accordent pas non plus entre eux ni sur l'époque , ni sur le lieu de sa naissance ; tout ce qu'on doit raisonnablement conclure de toutes ces citations, c'est qu'environ au temps de Lycurgue, par suite des communications entre l'Asie et l'Europe, les Homérides commencèrent à introduire dans la Grèce ces chants nationaux, et par là produisirent une sorte de révolution dans les esprits qui ne fut pas sans influence sur les mœurs des peuples, puisque les magistrats se
Mtrà Xea€tov o>^ov, Jprès le chanteur letbien, proverbe en recooDais^ sance de ce bienfait.
(OLacon. instit., t. VI, p. 885, éd. Reisk.
crurent obligés d^intervenir. Peut «être ne faut-il voir dans ces séditions apaisées, que le commerce des Muses adoucissant un peu la férocité des caractères; et ces lois mises en musique n'indiquent sans doute que la nécessité qui commençait à se faire sentir de graver dans la mémoire des hommes quelques règles essentielles dans la vie civile. Je ne serais pas surpris que ce ne soit là l'origine de tout ce qu'on a raconté sur cette fameuse législation de Lycur** gue (i). De là aussi l'opinion reçue, que l'ancienne sagesse des Grecs était surtout liée à la musique (a). De là enfin la double signification du motvojjLoç, qui signifie également loi et chanson (3).
C'est à la même époque sans doute que Stésandre de Samos fit connaître à Delphes les chants homéri* ques : « Timomachus, dans ses Cypriaques, dit Athé* <c née , nous apprend que Stésandre de Samos.... fut
(i) Voyez ce que je dis au sujet des lois de Lycurgue, dans un petit mémoire intitulé : De rinfluence de§ lois sur les mœurs , et de V influence des mœurs sur les lois , p. lo et x i. In-8* d'une feuille 1/4. St-Étienne^ i83o.
(i) •h'KoXaxk Tûv ËXXhivmv ooçia r^ (louoixii fAScXiora ilvai 9t9t\kini. Je lis ^e<^efAÉvD avec Casaubon, au lieu de ^t^opiÉvY) (Ath. Deipn., 1. XIV, p. 63 a, C.)
(3) Aristote s*exprime d'une manière très-précise à cette occasion : « Pourquoi , dit-il, appelle-t-on Nomes (lois) ce qui se chante? «C'est parce qu'avant qu'on eût connaissance des lettres, on « cbantait les lois, pour qu'elles ne fussent pas livrées à l'oubli. • (Problemat., § XIX , quest. a 8). Il y eut même de ces sortes de chansons qui furent connues sous le nom spécial de Nomes de Terpandre (Jul. Pollue. Onomastîc, 1. IV, c. IX, § 65).
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a le premier qui, dans Delphes, chanta sur la ci'- « thare les combats décrits par Homère , en commen- « çant par TOdyssée (i j*^ Cette prédilection des Delphiens en faveur de l'Odyssée venait probablement de ce que ces peuples ayant de fréquents rapports avec les îles de Céphalénie et d'Itaque par la mer de Corinthe, les chants relatifs à ces îles étaient ceux qui d'abord les charmèrent davantage.
Quoique Athénée ne dise pas que Stésandre ait été contemporain de Lycurgue, ce fut certainement peu de temps après que les poésies homériques furent connues à Lacédémone, qu'elles se répandirent successivement parmi les autres peuples de la Grèce. Alors, dans chaque ville, ne tardèrent pas à s'établir des jeux de musique et de poésie, consacrés surtout à chanter les faits héroïques sur le siège d'Ilion et le retour des principaux chefs. On peut conclure d'un passage d'Hérodote qu'un établissement de ce genre existait à Sicyone avant Pisistrate; car cet historien , parlant de Clisthènes , homme puissant à Athènes après les fils de Pisistrate, dit qu'il imita son aïeul maternel , nommé Clisthènes comme lui ; or cet aïeul , qui par conséquent devait être antérieur à Pisistrate , étant tyran de Sicyone , et se trouvant en
(i) Voici les propres expressions d'Athénée, ou plutôt de TiàpÇafxevov wah rnçô^aacioïc (Deipn., 1. XIV, p. 638, A. B).
guerre avec Argos, défendit aux rhapsodes de lutter dans Sicjrohe pour les vers homéréiens , parce que ces vers étaient entièrement consacrés à célébrer de nombreuses louanges en faveur des Argiens et d^Argos (i).
S'il en était ainsi dans Sicyone , on est certainement en droit de conclure que dans Argos et dans toute l'Argolide on chantait d'autant plus les vers homéréiens , qu'ils étaient consacres spécialement à la louange du pays.
Si , comme il paraît, Athènes n'a pas été la première à recueillir les poésies homériques, lorsqu'elles commencèrent à se faire entendre dans la Grèce , cependant cette ville, où devait se former un jour le précieux dépôt qui .nous a conservé ces chants anti- * qucs , ne resta pas long-temps étrangère au mouvement qui se faisait sentir de toutes parts. En effet Isocratc, dans son Panégyrique, loue les ancêtres d'avoir établi des combats de musique dans lesquels on récitait les vers d'Homère, afin d'inspirer à la jeunesse une vive admiration pour ceux qui se signalèrent dans les champs troyens , et le désir d'imiter leurs glorieux exploits (a). Il est très permis de croire que par les
(i) i^a<J/(d^cù; firAUOf tv Iixuûvi à'ycùvîCx^ai tûv é(iv)peio>v itfifAH ctv&»« , ÎTi Àp^eTci Ti %%\ Ap-yoç rà woXXà iraévra u|i.viaTai (Hérod., 1. V, 67). Remarquez cette expression à'^cdvt^eaiOat tûv é{xv]pei6>v tfr^uv tivexa. Les vers homéréiens étaient ceux chantés par les Homéndes.
(a) Pauegyr., § XLII, éd. de Nathan Morus, Lîpsiœ, 1786. Re-
ancêtres ( ol Tcpoyovoi ), Isocrate entend parler des temps qui précédèrent Pisistrate; c'est l'interprétation la plus naturelle.
C'était dans ces exercices publics que durant les fêtes luttaient ensemble les Homérides ou rassemrbleurs j qui plus tard furent nommés rhapsodes {i)\ ils luttaient non-seulement sous le rapport de la déclamation , ou plutôt du chant, mais encore sous celui de l'arrangement des chansons primitives. Aussi c'était à qui réciterait les morceaux les plus étendus, les plus intéressants et les plus pathétiques. Il y fallait déjà un certain art pour lier ensemble plusieurs chansons primitives, pour en former des paTurà vKvt d'une certaine dimension ; et comme il existait une grande rivalité entre eux, que le vainqueur recevait un prix (2), chaque rhapsode cherchant à triompher de son antagoniste, ne voyait que son sujet, sans s'inquiéter de ce qu'avait dit celui qui venait de chanter, ni de ce que dirait celui qui le suivait. De là une énorme confusion dans l'enchaînement naturel des événements, surtout lorsque plusieurs rhapsodes , comme il est probable , se succédaient durant la même
marquez dans Isocrate cette expression Iv ti tcI; rviç p.cuaw^ aOXoiç, ce qui répond aux didascalies dont parle le sch'oliaste de Denys de Thrace, cité p. 9.
(i) Il y avait nue fête des rhapsodes pendant les saturnales, mais qui n'existait plus du temps de Cléarque, disciple d'Aristote (Athen. Deipn. , 1. VII, p. 275, B).
(a) Voyez ci-dessus page 4^-
6o HISTOIRE
représentation. C'est à ce grave inconvénient que So* Ion voulut remédier quand il ordonna qu'un rhap' sodé reprendrait où Foutre aurait fini (i).
Mais rien n'était fait tant qu'on laissait toutes ces poésies au caprice de ceux qui les redisaient en public, et que dans de simples didascalies on les abandonnait à l'incertitude de leur mémoire. Plus les faits chantés dans ces vers inspiraient un puissant intérêt, plus ils étaient glorieux pour les Grecs , en leur retraçant avec une énergique vérité la brillante conquête de l'Asie , plus on sentit la né* cessité de réunir ces chants divers, de les ordonner, de les fixer d'une manière durable, enfin de revêtir d*un corps ces récits jusque-là si fugitifs; et comme Fimprimerie venait d'être inventée, depuis à peine trente ans, lorsque parut à Florence la première édition d'Homère (2); de même à peine dans la Grèce l'écriture commença- 1- elle à devenir d'un usage un peu facile, qu'on résolut de lui confier ces poétiques archives où se trouvaient consignés les héroïques exploits des ancêtres.
C'est ainsi que toujours conduits par le fil histo-* rique, et ne cessant de nous appuyer sur l'autorité des anciens, nous voici ramenés au point d'où nous étions partis, à cette époque de Pisistrate tellement
(i) Voyez page 14.
(a) En 1488.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. 6i
attestée par l'antiquité entière , que j'ai dû la prendre comme la base de toute la narration , et qui maintenant ouvre devant nous le troisième âge de la poésie homérique.
On comprend bien, sans qu'il soit besoin de le dire, que je n'ai pas la prétention d'expliquer précisément comment s'est opérée, au temps de Pisistrate, la réunion des diverses rhapsodies, sous les noms génériques d'Iliade et d'Odyssée; mon intention n'est pas ici de renouveler la fable des soixante et dix grammairiens dont parle le Scholiaste de Denys de Thrace (i). Cependant cette circonstance est trop importante dans l'histoire de la poésie homérique, pour que je ne cherche pas à donner quelque idée sur ce travail, et c'est dans les poèmes eux-mêmes que je tâcherai de découvrir les lumières qui doivent éclairer ce nouveau point historique.
Avant que nous fussions en possession de la précieuse découverte faite par Yilloison du fameux manuscrit de Saint-Marc(a),lenom de di€iskéi>aste{^)
(i) Voyez page 9 et lo.
(3) Homeri Ilîas ad veteris codicis veneti fidem recensita , scholia in eam antiquissima edidit Joh. Bap. Casp. d'Ansse de Villoi- 8on. Venedis, 1788, in-fol. Emmanuel Bekker a réimprimé ces scholiea in-4** à Berlin, en i8a5, avec d'importantes améliorations; cependant cette seconde édition ne dispense pas toujours de la première.
(3) Ô ^laoxtuaffrnc. L'analogie de Forthographe exigerait qu'on écrivit en français diascévaste ; si j'adopte diasAévasiê , c'est pour reproduire autant que possible la véritable prononciation du mot grec.
6a HISTOIRE
était à peine connu; il n'en était fait mention qu'une fois par hasard, dans les petites scholies (i); pourtant cette dénomination mérite d'être remarquée , car il n'est pas douteux que les diaskèvastes furent aux Homérides^ ce que ceux-ci, long- temps ' avant , avaient été aux premiers chanteurs. Ce sont eux vraisemblablement qui choisirent , dans le grand nombre, les rhapsodies relatives au même événement, pour les disposer de la manière la mieux suivie et dans l'ordre le plus intéressant; ou du moins, comme on peut supposer que les Homérides avaient déjà réuni entre elles plusieurs rhapsodies , ce furent les dia^kéifustes qui revirent ce premier travail, qui le corrigèrent, et se chargèrent par des vers intermédiaires d'adoucir les transitions qui leur paraissaient trop brusques (a).
Ce n'était point là le sens qu'on donnait autrefois au mot diaskèvastes^ et Meric Casaubon, le premier et le seul qui je crois ait cherché à interpréter cette expression, à l'occasion du passage cité plus haut, dit que par-là on doit entendre le poète luimême (3). Cette explication n'est plus admissible aujourd'hui; dans une foule de passages des scholies de Venise, le dia^kévaste est critiqué comme ayant
(i) Brev. schol. in Od. A 583 ; la même phrase du scholiaste se retrouve à peu près textuellement dans Eustathe, p. 1701, 1. aH.
(a) Sur le sens de ce mot, et du verbe ^lomeua^civ, voyez Wolf, S XXIV, des Prolégom., et surtout la note 14.
(3) De nupera Uomerl editione dissertatio , p. 167.
interpolé des vers étrangers à la composition originale; sans cesse on y relève ces malheureux arran" geursj pour avoir gâté le poète primitif, et lui avoir attribué des traditions, des usages, et des expressions qui n'appartenaient pas à son époque. En général le fond de ces observations est vrai; et les diaské" vastes j en arrangeant les poésies primitives, ont souvent plus consulté les mœurs et les traditions de leur temps que celles des siècles qui suivirent le siège d'Ilion. Souvent, pour vouloir bien faire, ils sont tombés dans de singulières méprises. Ainsi , selon les scholies de Venise, au seizième chant de llliade, on doit retrancher quatre vers que le diaskéuaste aurait ajoutés, d'après Topinion de son temps, qu'Achille avait conçu pour Patrocle un attachement honteux (i). Au chant huitième de l'Iliade, un diaS" kéi^aste aurait admis l'usage des quadriges, ignoré dans les siècles héroïques (a). C'est aussi probablement à un diaské^aste que l'on doit l'addition d'un vers sur le fils d'Achille (3). La fausse interprétation des mots Ôujjlov opivev a fait ajouter vingt vers au troisième chant de l'Iliade, par un dlaskévaste (4).
(i) Voyez les observ. sur le v. 97 du seizième ch. de Tlliâde, où je traduis la scholie de Venise qui se rapporte à ce passage.
(a) Voyez les observ. sur le v. i85 du huitième ch. de 1*11., et cf. sch. Ven. I 400.
(3) Voy. les observ. sur le v. 3a6 du dix-ueuvième ch. de l'Iliade.
(4) Voy. les observations sur le v. 89$ du troisième ch. de TH., cf. sch. Yen. A ao8.
Enfin, au onzième chant de TOdyssëe, passage déjà cité, c'est le faux emploi d'un verbe par le diaskévaste qui faisait qu'Aristarque soupçonnait d'interpolation les onze vers relatifs à Tantale (i).
Mais où le travail des diasiévastes est digne de remarque, c'est lorsqu'il s'agit d'établir un point de suture entre deux rhapsodies. Alors ils avaient coutume de supposer un entretien de deux divinités touchant les événements qui se passaient sur la terre ; car les idées religieuses et morales se rattachant à toutes les actions, ils pouvaient aisément, par ce moyen, lier les faits qui n'avaient pas entre eux une suite naturelle.
On trouve au septième chant de l'Iliade une conversation de cette nature, que les plus habiles critiques, Aristarque, Aristophane et Zénodote ont regardée comme une interpolation; elle comprend vingtdeux vers (a); il s'agit en cet endroit des fortifica* tions que font les Grecs autour de leur camp. En supprimant les vers critiqués avec raison par les anciens, voici quel est le texte:
44o* &Toa6ev ^à êaOeiov ii: aÙT(j> Tcéf pov opuÇov
44 1* 6Ùp6iixv, (jLeyaXTiv' jv ^è (TX(^oiraç xaT^TUY)^. 44^- ^ 0^ (^^^ TCovIovTo xap7]xo(jLO(i)VTeç À^aiot-
465, AudCTo ^'ijeXioç, TCT^eoTO îèepyov À^^aiûv*