‹ Observations sur l'Iliade d'Homère (volume 2)Chapitre 4 sur 31 · SUR LE QUINZIÈME CHANT · texte numérisé non relu

SUR LE QUINZIÈME CHANT

DE L'ILIADE

[v. 8.] Aveo eux est le puissant Neptune.

Mot à mot : « avec eux est ie roi Neptune. » Souvent cette désignation d'â^) roi, est donnée aux dieux dans Homère (i); nous avons déjà vu que ce root dérivait de dtvax&c iyjtv* , prendre grand JOUI (s), et alors il n*est pas étonnant que ce fût, dans le principe, un titre donné aux dieux. Hérodote, en rapportant les discours de ceux qui allaient consulter l'oracle de Delphes, emploie toujours le mot âvoÇ (3). Le grand étymologiste dit que ce mot avait trois acceptions, celle de /vi, celle de maitre et celle de dieu (4). Athénée cite un passage d'Antiphane, qui, dans sa Pêcheuse , se sert de cette exclamation , àpcbcXttc d(voi(, roi Hercule (5) ; mats je crois qu*ici il est pris ironiquement.

[v. i8— g.] Ne te souvient-il plus du jour où je te suspendis dans les airs avec deux enclumes à tes pieds , et les mains liées par une chaîne d'or que rien n aurait pu rompre.»^

Cette fiction de Junon suspendue dans les airs avec des en-

(i) Cf. Ilîid, a', 36, 444, 5oa ; V, a8, 38; u', 4o4 ; Od. f , 43, 54; t', I la, 5s6 «te.

(3) Voy. les Chu. sur le v. ao3 da Mcond chant.

(3) Herod. FV, 5 x5o et iSS.

(4) Etym. Blag. ad v. dva(.

(5) Athen. deipn. TIII, c. 4, p. 338, E.

clumes aux piecb et les mains enchainées» a paru si extraordinaire, qu'il n'est pas étonnant que les commentateurs aient cherché à rexpUquer par Tallégorie. Pour donner une idée de ces explications, qu'on me permette de traduire ici un passage d'Héraclide, qui , comme je l'ai déjà dit , a fait un livre intitulé Us AUégorks homéiiquu (i) : après avoir rapporté les vers ci* dessus, il ajoute : « LfCS calomniateurs d'Homère.... ignorent que toute la génération de l'univers est expliquée théologiquement par ces paroles, et que ces vers représentent les quatre éléments dans leur ordre naturel : d'abord l'éther, ensuite l'air, puis l'eau, et enfin la terre, qui sont les éléments constitutifs de toutes choses; car, combinés ensemble, ils produisent tout ce qui a vie, et, pris isolément, ils sont le principe de toutes les choses inanimées. Jupiter le premier fait dépendre l'air de lui-même ; et les enclumes solides placées aux 'dernières extrémités de l'air sont la terre et l'eau ; et cela est tellement ainsi , que quiconque voudra examiner avec soin le sens de chaque mot, découvrira la vérité de ce que j'avance. Par ces paroles : ne te souvient-il plus du Jour où Je te suspendis en haut? le poète dit que Junon fut suspendue des lieux les plus élevés ; puis il ajoute : Je mis autour de tes mains un lien d'or que rien ne peut rompre. Qui pourra expliquer cette nouvelle énigme d'une punition aussi glorieuse ? comment Jupiter irrité enchaine-t-il dans un si riche lien celle qu'il veut punir? pourquoi imagine-t-il un lien d'or au lieu d'une chaîne de fer? C'est parce que l'espace qui se trouve entre l'air et l'éther a tout-à-fait la couleur de l'or. C'est donc avec raison qu'il appelle une chaîne d'or, cette partie de l'univers où cesse l'éther et où commence l'air, où ces deux éléments sont unis entre eux. Cest pour cela qu'il ajoute encore : tu étais ainsi suspendue dans téther et Us nuages; désignant par là que l'air ne s'étend que jusqu'aux nuages. Puis, aux parties inférieures de l'air qu'il appelle les pieds , il attache deux énormes poids , la terre et l'eau : Je mis à tes pieds deux enclumes. D'ailleurs , si l'on ne voit qu'une fable dans cette fiction, comment expliquer ces mots : que rien ne peut rompre y puisque Junon fut délivrée aussitôt? C'est que le poète entend par là l'harmonie générale de l'univers, dont les parties sont unies par les liens les plus forts ; et comme cet ensemble

(1) Voy. 1m observ. sar le v. 19 da Vin' chant de Tlliadc. a. /|

5o OBSERVATIONS

■ répogne à tout changement, qu'il ne peut être derancé en rien, « c'est très-proprement qu'Homère emploie cette expression d'un • lien qu'on ne peut rompre (i). »

Je ne me suis permis cette longue citation que pour montrer jusqu'à quel point l'esprit de système peut tout expliquer à force de subtilités (a). M. Sylvestre de Sacy a remarqué avec grande raison que ces interprétations allégoriques n'ont pris naissance que lorsque les partisans du paganisme voulurent soutenir par quelque apparence de raison un culte que la philosophie d'abord, et ensuite le christianisme, avaient livré à la risée de la multitude (3). Au reste, il est possible que tout ce passage, relatif au châtiment de Junon , n'appartienne point aux temps homériques ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne se trouvait pas dans l'édition de Zénodote (4).

[v. 2g — 3o.] C'est de là que je le délivrai, que je le reconduisis dans Ârgos, fertile en coursiers, après qu'il eut soutenu de nombreux travaux.

Eustathe dit qu'après le v. 3o, quelques manuscrits portaient ces deux autres vers :

Trpiv Y 5ts ^t, o' inikiiOT. irc^ûv, fAU^pouç S* îvt Tpotvi xx^aXcv* c<ppa ireA&iTO xal lo(Top.ivGioi iruOtoôai (5).

« Ce fut alors seulement que je déliai tes pieds, et que je jetai ces • masses dans la ville de Troie, pour être une leçon aux hommes à « venir. » Je n'ai point adopté ces vers dans ma traduction , parce qu'ils ne se trouvent pas dans l'édition de Wolf , que j'ai plus particulièrement suivie, fiarnès, de tous les éditeurs modernes, est le seul qui les ait admis, en les marquant toutefois d'un asté-

(i) Heraclidîs Alleg. Homer., c. 40, p. i33*7. éd. Schow.

(a) Madame Dacier pense que les enclmnes attachées aux pieds de Junon signifient que les soins domestiques doivent retenir les femmes dans lear ménage , et qae la chaîne d*or doit s'entendre des beaux ouvrages qni doivent faire leur occupation (tom. II, p. 5gi), Cette interprétation est an moins aussi jolie que celle d'Héraclide.

(3) Joomal des avants, année x8ax,p. 17a.

(4) Cf. Sch. Ven., 0', 17. Zifjvo^oTo; où^à ?X«ç ri» xo)»a(nv Ôpaç -Ypa^ii.

(5) Euat., p. xoo3, 1. 12.

SUR LE CHANT XV. 5i

risque, et n'interrompant point pour cela Tordre des numéros. Il paraîtrait qu*HéracUde les avait en vue quand il dit, dans le morceau que je viens de traduire, que Junon fui tout de suite tUUvrée^ «&n»a riSc fip«c >u9tunac (i)> Ainsi on pourrait conclure que ces deux vers se trouvaient dans les éditions de son temps. Knight non -seulement n'admet pas les vers rapportés par Eustathe, mais il rejette les vers 99 et 3o reçus dans toutes noa éditions. U regarde ces deux vers comme une addition de rhapsode; car la première de putfgcfiw ne doit pas être brève , et le participe àffXmivra n*est point d*Homère, qui emploie toujours dttOXov et ses dérivés, et jamais iKkvt (s).

[ ▼. 32—3.] Afin que tu saches qu*il ne te sera d*aucun avantage d'être venue, loin de tous les autres dieux, t*unir à moi dans les bras de l*amour et du sommeil, pour me tromper.

La scholie de l'édition de Venise, qui se rapporte au vers 33, nous dit qu'il n'était admis ni par Zénodote, ni par Aristophane. Heyne et Knight le regardent aussi comme interpolé (3). Alors le sens serait , en traduisant littéralement : « afin que tu saches si • l'amour et le lit te seraient profitables. »

[v. 54 — S.] Va maintenant parmi la troupe des immortels; envoie Iris en ces lieux, ainsi qu'Apollon à Tare redoutable.

Plusieurs critiques de l'antiquité finissaient là, c'est-à-dire au vers 55, le discours de Jupiter. £ustathe dit qu'Héliodore et Apion lurent les principaux auteurs de ce retranchement (4). Les motifs

(i) Vojes les obss. sur le v. 18-9.

(a) Knight, Dot. in liiad. , 0', 29 -3o. Knight regarde avec raison comme lospect le petit nombre de passages oà iXk^H est employé ponr osAXov ; toajours la contraction des mots suppose une origine plus moderne. (V07. les Observ. snr le v. 70 du UV chant de Tlliade. )

(3) Cf. Heyn., Obss. in lUad., XY, 33, et Knight, Not. in Itiad. 0', 33

(4) Enst., p. ioo5, 1. 6a.

5a OBSERVATIONS

étaient dans les idées qu'exprime toute la fin de ce discours , et aussi dans certaines expressions qui ne sont pas homériques , telle que l*épîthète de irroXiirop66c, donnée à Achille (v. 77) , et qui dans Homère est toujours réservée à Ulysse. On remarque aussi le nom de la ville d^Ilion au neutre (v. 71 ), quoique partout ailleurs il soit constamment au féminin (i). Knight reconnaît l'interpolation dans la phrase même qui sert de suture aux vers ajoutés. Ainsi il est dit : ^tûpo xoXiovov iptv t* iXAtfuvat... jç p* 1^ piiv Mr,i mot à mot : « dites à Iris de venir en ces lieux , afin qu'elle vUime (a). Cette observation me parait juste ; celle relative à l'épithète de irrcXtivopOo; me semble moins forte (3). Au reste , si l'opinion du retranchement est fondée , il faut observer que toute cette fin du discours de Jupiter étant relative à la promesse qu'il a faite àThétis, ne peut pas servir de preuve à ceux qui allégueraient ce passage en faveur de l'ensemble du plan de V Iliade.

[v. 80— a.] Ainsi s'élance la pensée de Thomnie qui

jadis a parcouru de nombreuses contrées ; il les retrace

dans son esprit plein de sagesse ; il dit : J'étais ici ,

j'étais là, et se rappelle en un instant une foule de

souvenirs.

Cette comparaison , prise de la pensée de l'homme , est d'une grande beauté ; il est impossible de mieux rendre la rapidité de la course. On trouve aussi dans V Odyssée : « leurs vaisseaux sont ra- « pides comme l'aile ou la pensée (4) ; » dans l'hymne à Apollon : « comme la pensée , il s'élance dans le palais de Jupiter (5). » On trouve aussi dans l'hymne à Mercure : « aussi prompt que la pensée « qui traverse l'esprit de l'homme agité de mille soucis (6). » L'auteur du bouclier d'Hercule a dit aussi : • il volait comme la pen- « sée (7). > Cette forme était devenue en quelque sorte proverbiale.

(i) Cf. East.,1. c, et Sch. Yen. A et B. (a) Knight, Net. in Iliad. 0', 56.

(3) Toycx les obss. sur le v. 23o du XXII^ ch. de l'Odyss.

(4) Od.,u',36.

(5) Hym. inApoU», Vv 186.

(6) Hym. in Mer€ar., v. 43.

(7) Seat. Herc. , v. aaa.

Apollonius de Rhodes a imité plus spécialement le passage cidessus : - Ainsi, lorsqu'un homme voyage loin de sa patrie (car « souvent les hommes sont forcés d'errer au loin en supportant de

• pénibles travaux), il n'est plus de distance, mais tous les chemins « qu'il a parcourus s'offrent à sa pensée; il voit sa demeure; son « imagination embrasse à la fois et les terres et les mers; et, se

• renfermant tout entier en lui-même , ses yeux errent de toutes « parts avec avidité (i). > Il est aisé de remarquer dans cette imitation les défauts qui sont particuliers à l'école d'Alexandrie (a). La parenthèse jetée au milieu de cette description répand de la froideur, et affaiblit l'impression qu'on veut produire. On trouve la même idée exprimée de deux manières différentes : « tous les « chemins qu'il a parcourus s'offrent à sa pensée • ; et ensuite : - son imagination embrasse à la fois et les terres et les mers. » Cette redondance inutile suppose plus le génie des détails que la force d'invention.

Le root t(V}v , au v. 8a , a occupé les commentateurs. Madame Dacier propose de lire ^iiv , j'allai (3). Brunk , qui cite ce passage (4), écrit Tre». Heyne pense que ces diverses leçons viennent de ce que dans l'antiquité on confondait les lettres t , yi , et la dipthongue tt(5).

A l'occasion de cette comparaison , M. Boissonade a eu raison de relever l'erreur de madame Guizot, quand elle a écrit dans les Archives littéraires (6) : « Les anciens ont dit souvent rapide « comme l'éclair; mais, si je ne me trompe, rapide comme lapeiuée « doit être d'une origine moderne (7). »

[v. 87.] Et ne reçoit la coupe que des mains de la belle Thémis.

OtfAtoTt est là pour àiri 61 pti^oç (8). Ce n'est qu'ici , et au com-

(1) Argoziaat. Apollon. II, 543, éd. J. Schaw.

(a) Voyez les obss. sur le v. 433 da XII* chant de TH.

(3) L'Iliade d'Hom. trad. par madame Dacier, tom. II, p. 597. — 1711.

(4) Bnmkil Net. in Argonaat., lib. II, 541.

(5) Heyn. observ. in Iliad. XV, 8a ; t. VII, p. a3.

(6) Archiv. litter., t. Ill , p. 3g5.

(7) Cf. Animad version, in Aristsenetnm, éd. Boisaonad^, p. 3 17 et 3x8. («) Brev. Sch. II. o\ 87.

mencement du ▼ÎDgtième chant que Thémis est considérée comme une déesse. Souvent Homère emploie le mot U^tç , mais toujours avec l'acception de droit ^ justice. S^fiiç Ion, il est permis, il est selon les lois. Cette tournure est fréquente dans Homère. Au reste , rien ne prouve que dans ce passage Homère regarde Thémis comme la déesse de la justice. Je serais tenté de croire que cette mythologie appartient à des temps plus modernes; et peut-être est-ce k l'homonymie qu'on doit cette déesse, que dans la suite on a représentée avec un bandeau sur les yeux , une balance et un glaive dans les mains. S'il eût été dans l'intention d'Homère de la caractériser comme déesse de la justice, il ne lui aurait pas donné l'épithète de xotXXnrap^oc, ««<<* Mies joues. Plus tard aussi, on a supposé qu'unie à Jupiter, elle enfanta Irène, Dicé et Eunomie. J'ai déjà donné l'explication de cette fable (i).

[v. 119.] Soudain il ordonne à la Terreur et à la Fuite d'atteler ses coursiers.

On observe que ce vers présente une amphibologie; de sorte qu'on peut également traduire comme ci-dessus , et aussi de cette manière : « H ordonne d'atteler ses coursiers , la Terreur et la « Fuite. » Pour faire disparaître ce double sens , il faudrait mettre Àit(A(p et ^'6«> au datif. Toutefois, je crois qu'ici la phrase montre suffisamment que la Terreur et la Fuite sont les enfants et non les coursiers de Mars. Au treizième chant, le poète , en parlant de ce dieu , dit : « la Fuite , son enfant chéri , le suit (a). » On peut consulter aussi le chant quatrième (3) et le chant onzième (4). Ces deux passages prouvent que dans les idées d'Homère la Terreur et la Fuite ne sont pas des chevaux. Cependant il parait que Quintus Calaber s'y est mépris , car il est probable qu'il avait en vue le vers ci -dessus , Iorsqu*en parlant de Mars il a dit :

fcpov ^E p.tv iç |Ao6ov (inrci

Ar6«>v, xat <P>.9')[icç * Kovaêcç <^ iin Toîai, 4>o6gç t£ (5).

(i) Voyeslesobu. »ur le v. 749 du Y* chant de Tlliade. (a) IL, V, 999.

(4) Il.,V, 37.

(5) Paraliponi. Homeri, YIII, 241.

Ses chevaux » iEthon et Phlogius , et avec eux la Terreur et la Fuite y reotraineut daos la mêlée. »

[v. i47-] Dès que vous serez arrivés en sa présence, hâtez-vous d'exécuter ses ordres et d^accomplir ses desseins.

Ces deux vers étaient retranchés par Aristophane, parce que, dit le scholiaste de Venise , Junon ne doit pas insister pour que Apollon et Iris obéissent si ponctuellement aux ordres de Jupiter ; que ce serait bon si elle les chargeait d*un ordre qui lui fût agréable; que d'ailleurs il semble, aux recommandations faites par Junon, que ces deux divinités doivent désobéir à Jupiter (i). D*autres critiques soutiennent au contraire que ces paroles de Junon sont tout-à-fait convenables , et qu'elles peignent à merveille son mécontentement:* Allez, dit-elle, et faites ce que Jupiter vous • commandera; c'est ainsi que lorsque nous avons à nous plaindre « de quelqu'un nous lui disons : Faites ce que vous voudrez (2). >

Quand une fois dn se jette dans cette critique de subtilités , il est possible de tout contester et de tout défendre. Probablement ces deux vers ne se trouvaient pas dans quelques anciens manuscrits consultés par Aristophane; et les grammairiens inventaient des raisons pour justifier cette omission. Kniglit ne les admet pas et se contente de dire que les anciens les avaient retranchés avec raison (3).

[v. i65 — 7.] Je pense le surpasser de beaucoup en vigueur; et par la naissance, je suis le premier. Cependant, il ne craint point dans son cœur de s'égaler à moi, devant qui frémissent tous les dieux.

Comme les vers i65 et 167 sont répétés un peu plus bas par Iris (i8i-i83), lorsqu'elle transmet à Neptune les ordres de Jupiter, on les a regardés comme faussement transposés ici, d'où le scholiaste de Venise propose de les supprimer. Il trouve d'ailleurs

(i) Sch. Yen. 0', 147.

(a) Ibid., 1. c. B.

(3) Knight, Not. in Uiad. 0', 147.

qu'ils ne sont point dignes de Jupiter» et que de tels discours peuvent bien convenir à Agamemnon, quand il propose un accommodement avec Achille (i), mais non à une divinité toute puissante (2). Cette raison ne suffit pas pour supposer Tinterpolation. Dans Homère, les dieux et les héros ont une nature analogue. Heyne et Knight pensent que les deux vers 166-7 appartiennent à quelque rhapsode; le dernier les supprime, non-seulement ici, mais encore dans le discours d*Iris (3). J'aurais voulu qu'ils justifiassent davantage cette opinion.

[v. ai a.] Mais je le déclare, et voici ce dont je leme» nace dans mon courroux.

Ce vers ai a et les cinq suivants, c'est-à-dire toute la fin du discours de Neptune, étaient retranchés par les anciens critiques; ils trouvaient ces vers faibles de construction et de sens, lùrtX^ rà xarà TQv oûv6t9tv xai rà xarà tvjv ^igtvoiav ; il ne leui' semblait pas naturel que Neptune, après avoir dit qu'il consentait à céder, s'emportât aussitôt et menaçât Jupiter pour qu'il cessât d'épargner la ville de Troie ; ils observaient aussi que Mercure et Vulcain n'étaient point spécialement intéressés à la destruction de cette ville (4). Heyne ne doute point que ce passage ne soit l'ouvrage d'un rhapsode; cette fin de discours lui parait absurde , et les menaces de Neptune, ridicules (5). Knight n'a point admis ces vers dans son édition, et Wolf les enferme entre deux parenthèses , de sorte qu'aucun des critiques modernes ne met en doute l'interpolation. Elle me semble prouvée.

[v. a3i.] Divinité aux traits rapides , c'est à toi qu'est confié l'illustre Hector.

Voilà encore une fin de discours ( v. a3 1 — 5) qui a paru suspecte aux anciens critiques, parce qu'il est inconvenant , selon eux, que Jupiter dise à Apollon de ranimer les forces d'Hector

(1) IL i', 160.

(a) Schol. Ten. 0', i65 et 166.

(3) Cf. Heyn. obss. in II. XT, t66; et Knight, Not. in Hiad. o^ 166*7.

(4) Sch. Yen. c', a 12.

(5) Heya. obu. in Iliad. y XV, an.

jusqu'à ce que les Grecs fuient vers leurs vaisseaux» et qu'il ajoute immédiatement après qu'il avisera aux moyens de rendre le courage aux fuyards ; d'ailleurs cette dernière proposition doit déplaire à Apollon qui favorise les Troyens (i). Heyne a remarqué que dans ce passage il y avait un défaut de transition avec ce qui précède. Jupiter dit à Apollon de prendre son égide, de semer répouvante parmi les Grecs, et aussitôt il ajoute: Prends som d'Heeior, etc.; ces idées manquent de liaison. Toutefois, comme le commencement du discours de Jupiter est pour engager Apollon à se rendre auprès d'Hector , il pense qu'on doit ramener l'esprit sur cette pensée , et que, par conséquent, il faut conserver le vers aSi (1). Knight ne partage pas cette opinion de Heyne (3) et supprime tout le passage.

[y. 263.] Tel un coursier abondamment nourri.

Cette comparaison du coursier a déjà été appliquée à Paris (4); de sorte que les anciens critiques ne conservaient ici que les deux vers a63-4» et retranchaient les quatre suivants, comme plus convenables à Paris qu'à Hector (5). Il est probable que, dans le principe, les deux vers a63-4' existaient seuls ici, mais que leur identité avec ceux du sixième chant aura fait ajouter la fin de la comparaison (6). Cest l'opinion de Knight.

[v. 280.] Et la force à tous tombe dans leurs pieds.

Ettstathe observe (7) que Démosthène a dit, d'après ce passage : « Que les Athéniens portaient leur cervelle dans leurs talons (8). •

(i) Sch. Yen. 0', aS i .

(%) Heyn. obu. in lUad. X, aSi.

(3) Kni^t, not. in IL, 0', 93 1.

(4) niad. C» 5o6 aeqq.

(5) Schol. Ten. 0', a65.

(6) J*ai dqa parlé de cette comparaison. Toyex les obis, sur le v. 5o6 do TI* chant de l'Iliade.

(7) EQSt«,p. xoi5, 1. 49.

(8) Ce passage de Démosthènes m trouve A la fin da discoors sur l'Halonèse ( p. 74 , E. éd. Wolfii). Plosiears critiques ont pense qa'tl n'était pas de Démoalhines , et Libanias dit même qae la pensée rapportée par Enstatbe en est une preuve (p. 69 ej. edit.)

Hérodote s'est servi d'une image analogue dans un discours qu'il fait tenir à Xerxès: « L'esprit des hommes réside dans leurs oreil- - Ie8(i).> La Fontaine a dit : «Il semblait que mon ame fàt accou- « rue tout entière dans mes yeux (i). >

[v. 346 — 9.] Cependant Hector donne ses ordres aux Troyens , et crie à haute voix : « Attaquer la flotte, «abandonnez les sanglantes dépouilles. Celui que je «verrai s'éloigner des navires, je lui donnerai la mort.»

J'ai suivi la leçon indiquée par le scholiaste de Venise (3) et adoptée par Wolf, c'est-à-dire que je commence le discours d'Hector au vers 847 et non au vers suivant (348), comme font tous les autres éditeurs , d'après lesquels il faut traduire ainsi : «Cependant Hector criant à haute \oi\, commande aux Troyens « d'attaquer la flotte et d'abandonner les sanglantes dépouilles : « celui que je verrai s'éloigner des navires, je lui donnerai la ■ mort. ■

Longin admire beaucoup cette brusque transition , et dit que le discours serait fort ralenti si le poète avait fait précéder les ordres d'Hector de ces mots : Hector dit alors de telles ou semblables paroles {^). Deoys d'Halicamasse , ou du moins l'auteur du Traité sur la poésie d'Homère, donne aussi de grands éloges à cette figure (5); et la syntaxe de la phrase parait être d'accord ici avec l'opinion de ces rhéteurs, puisque les verbes tirioofucoOai et lov du vers 347 ^^^i^t à l'infinitif, il est tout naturel de les lier avec le verbe IxexXtro du vers précédent. // commimdait... d'attaquer... d'abandonner. Cependant, et malgré les autorités que je viens de rapporter, je crois qu'il faut s'en tenir à la leçon de Wolf, parce qu'elle est tout-àfait dans les formes homériques. Jamais notre poète ne prête un discours à ses personnages sans faire précéder ce discours d'un vers entier; il est à remarquer que dans une foule d'occasions le

(0 Hcrod. Vn, § 39.

(a) Songe de Taux, t. I, p. SgS, éd. de Pillet, 1817.

(3) Sch. Yen. o', 347-

(4) De «ublimiL, $ 37, ed« Zach. Pearce.

(5) § 8, p. X1.1, éd. Barn.

vers 346 ci-dessus précède les discours d'Hector (i). D'ailleurs jamais Homère n'emploie le Jit'il jeté eutre deux virgules au commencemeot d'un discours, comme il faudrait le sous-entendre dans ce cas-ci. Cette tournure appartient exclusivement aux dialogues en prose, il faut donc , pour justifier la syntaxe , dire avec le scholiaste de Venise , que le verbe Xe'yt* est sous -en tendu, ou peut-être , ce qui me semble préférable , que dans le passage cidessus l'infinitif est mis pour l'impératif (a). Nous avons déjà vu qu'Homère affectionnait beaucoup les formes infinitives (3). Zénodote écrivait vnuolv tirioatûiaOcv, courez aux vaisseaux (4); mais il ne résolvait pas toute la difficulté, puisqu'il laissait le verbe suivant à l'infinitif. Je crois donc qu'il vaut mieux s'en tenir aux raisons données par le scholiaste. De cette manière la forme homérique est conservée , et la tournure me semble avoir autant d'énergie que celle louée par Denys d'Halicarnasse et Longin* If. Boissonade a cru devoir suivre l'ancienne leçon.

[▼. 445—8.] D abord, il frappe... Cl jtus, qui tenait les rênes en ses mains ; il était tout occupé du soin des coursiers ; il les dirigeait au sein des plus épaisses phalanges.

Cest là qu'il faut arrêter le sens selon le scholiaste de Venise; et les trois vers suivants, 449~^^i» doivent être supprimés; d'abord parce que ces mots qu'on lit immédiatement, pour favoriser Hedor et Us Troyens^ ne conviennent qu'à un allié et non à un citoyen de la ville; aussi les mêmes critiques trouvent-ib que les V. 449*^0 sont beaucoup mieux placés au dix-septième ch. de V Iliade

(x) Cf. II. r, iio; 6', 17a; X',a85; 0', 4*4, 485; p', i83, etc.

(a) (If. Sch. Yen. 1. G. II est à remarqaer qae nos anciens poètes oot aossi employé Tinfinitif poor rimpératîf, mais scolemeot avec la négation, comme Tobserve M. Raynouard dans la Grammaire comparée des langues de TEurope latine avec celle des Troubadours , p. 3o9. Ainsi dans le Ckastoiement d'un père à sonjilsf il est dit :

Obier filz, ne l'accompagner jamais A home de malfese vie.

(Édit. de la Société des Bibliophiles franc. 1824» p- '<>7«)

(3) Voyez les obsa. sur le v. 4a dn IX* chant de riliadc.

(4) Sch. Ven. c', 347. A.

6o OBSERVATIONS

(agi-i), où ib s'appliquent à Hîppotoûs, allié des TroyeDs (i). Enfin on observe, sur le vers 4^1, que ClyCus, se dirigeant contre les Grecs» n'a pu être frappé par derrière, fmoOi... ffiictotv toc (a). Knight approuve le retranchement, et lie le vers 44^ ^u vers 4S19 ce qui, je l'avoue, donne un sens bien préférable à celui que présentent les anciennes leçons. Wolf n'a point renfermé ces trois vers entre des parenthèses.

[v. 4^9*] Sans doute il faisait cesser le combat... s*il eAt ravi le jour...

Je lis firauat ffcoxvtv , comme Wolf et M. Boissonade , qui ont avec raison suivi la leçon d'Aristophane adoptée dans l'édition de Venise (3) ; car la phrase ainsi construite présente cette idée juste et naturelle , que Teucer faisait cesser le combat s' il immolait Hector. Les autres éditeurs, d'après Zénodotc (4)f écrivent lirau«t {&flcxvic, ce qui , en supposant un régime sous-entendu , signifie que Teucer eût éloigné Hector des combats , s'il l'avait tue, vérité un peu trop claire pour être exprimée. Bentley, qui ignorait la leçon d'Aristophane , regardait le vers ^60 comme interpolé (5). Heyne pensait aussi que ce vers n'était qu'une glose explicative passée dans le texte (6) ; l'explication n'était pas heureuse. Eustathe supposait que t? (itv du vers 460 était mis pour cirttJ^ (il l'aurait éloigne' des combats, puisqu'il Vaurait tué) (7) , ce qui n'offre pas un sens plus satisfaisant La leçon d'Aristophane explique tout. Il n'y a point de régime sous-entendu, car il est évident que le pronom (an, du vers 4^* est gouverné par paXÀiv et non par firauat , et le poète dit ici fosnot {Afléx^* comme ailleurs il dit irauo«»|Atv ivoXtfiov (8), irauM x^'^^^ (9)f

(i) Cf. Ilisd. 1', 5ii , oà il est question de Pandsras, aussi allie des Troyens.

(a) Schol. Ven. 0', 449.

(3) Sch. Yen. in Iliad. 0', 4^9.

(4) Ibid.,1. c.

(5) Heyn. obss. in U. , XV , 460.

(6) Heyn. 1. c.

(7) P. 1025,1. i5et 16.

(8) Il.,ti', 39.

SUR LE CHANT XV. 6i

ainÔM iroûff* 6Juvqic(i), de sorte que la leçon lirouai {AQq^iiv nonseulement est justifiée, mais elle est impérieusement exigée pour obtenir un sens raisonnable et une syntaxe légitime. Knight est de cet avis.

[v. 4S0 — I.] ...Pose sur sa forte tête un casque ombragé de répaisse crinière des coursiers, et surmonté d une aigrette aux ondulations menaçantes.

Le second vers cité ne se trouve point dans Tédition de Venise; on le rencontre en plusieurs autres endroits de r7£a^(a), d'où il peut avoir été tiré pour être placé ici (3). Knight retranche les deux vers , parce qu'il n*est pas probable que Teucer combattit la tête nue. On conçoit bien qu'il aille chercher un bouclier, car comme archer il ne pouvait pas en porter ; mais les chefs avaient toujours la tête couverte d'un casque (4).

[v. 490*] Aisément les hommes connaissent la puissance de Jupiter.

Knight arrête à ces mots le sens de la phrase , et supprime les deux vers suivants : soit qu'il accorde aux uns une gloire éclatante, soit qu'il abaisse les autres et refiue de les secourir. Cette réflexion me semble en effet un peu superflue. Knight observe aussi que les expressions ^otatv du v. 491, et 5Tiva< du v. 49a, ne sont pas homériques (5). Elles ne se trouvent pas ailleurs.

[t. 496-] Q °® périra point sans gloire pour la patrie.

J'ai voulu conserver dans ma traduction la forme négative

(i) n., ic. 598. J'enpoumis citer ane foole d'exemples, (a) Cf. II. , y, 336; V, 41 ; ir, i37, etc.

(3) Cf. Heyn. obM. in Hiad. XY, 481.

(4) Knight, not. in Iliad. o\ 480.

(5) Knight, not. in Iliad. 0', 491-3.

6a OBSERVATIONS

comme plus énergique (i). Horace a dit avec beaucoup de grâce , mais avec moins de force :

Diilce et décorum est pro patria mori (a).

[v. 5i3.] Et d*être ainsi retenus inutilement près de nos vaisseaux par des guerriers moins braves que nous.

Knight trouve que ce dernier vers du discours d*Ajax ne fait qu'affaiblir la pensée, et il le retranche sans autre motif (3). La raison ne me semble pas suffisante. Le goût est une chose trop arbitraire, pour qu'il serve de base à une suppression.

[v. 5i5.] Hector ravit le jour à Schédlus, fils de Péri mède et chef des Phocéens.

Au second chant le chef des Phocéens se nomme bien Schédius comme ici ; mais là il est fils d*Iphitus (4), et ici, comme on voit, il est fils de Périmède; ainsi il faut supposer que les Phocéens avaient deux chefs nommés Schédius , comme les Paphlagoniens avaient deux chefs nommés Pylcmène (5). Le Schédius , fils d'Iphitus, est tué au dix -septième chant (fi). Il faut le redire encore , cette confusion de noms est au moins bien extraordinaire dans un poème où Ton prétend que toutes les parties sont si bien liées entre elles.

[v. 586 — 8.] 11 se retire, semblable au loup destructeur qui , après avoir égorgé le chien ou le berger auprès des bœufs, s'enfuit...

J'ai rendu le mot OTip par loup destmcteur; le scholiaste de Ve-

(x) Voyez les obss. sur le v. 33o da I" chant de l'Iliade, (a) Lib. m, od. 2 , V. i3.

(3) Knight, not. in Iliad. o', 5i3.

(4) Cf.n., 6', 5i7 et5i8.

(5) Toyei les observ. snr le v. 658 du XIII* chant de Plliade.

(6) Cf. II., p\ 3o6 seqq.

nise (i), EiuUthe (a) et le lexique d'Apollonius (3), Texpliquent par celui de lion, Cest ainsi que je l'ai traduit au troisième chant, vers 449' C® mot, dans son acception la plus générale, signifie simplement tme bète sauvage : ici, comme il s'agît d'un animal qui attaque un troupeau , j'ai cru pouvoir dire son." hlable au loup destructeur; rendant par une seule épithète la périphrase xoxov ^iÇxvrt, que Heyne compare à ce passage de Virgile : eonscuu audacis facti (4). Observons à ce sujet que la phrase d'Homère n'exprime qu'une action, /dwoAf le mal^ et que celle de Virgile exprime un sentiment et même un sentiment fort élevé, puisqu'elle donne au lion la conscience du mal qu'il commet.

[v. 609 — 10.] Le casque retentit avec horreur sur la tête de Timpétueux Hector.

Selon les anciens critiques, il faut terminer la phrase au v. 609 , et les 5 Y. suivants, 610-14» doivent être retranchés. Dans ce cas , ▼oici le sens : le casque retentit avec horreur sur la tête du guerrier. Le scholiaste de Venise rapporte les diverses raisons données par les grammairiens ; elles sont en général très-subtiles (5). Ce qu'il y a de mieux à dire, c'est que ces vers interrompent le sens et nuisent à la liaison des idées , comme l'observe Knight , qui n'admet pas ces cinq vers dans son édition (6). La cause de cette interpolation tient sans doute à ce que quelque rhapsode ou diasquévaste , croyant que le héros n'était pas assez bien désigné par le mot pAp^aptivoto , ou bien , regardant ce mot comme une épithète, a ajouté pour plus de clarté le nom propre ËxTopcç. II n'a pas fait attention que (xapvs{i.iycc n'est point un adjectif, mais un vrai participe , qui , presque toujours dans Homère , se construit isolément de tout substantif. Mais une fois le mot ËxTopcç jeté au commencement d'un vers, l'interpolateur s'est cru obligé de le finir; et le mouvement de sa phrase l'a entraîné à composer les quatre vers suivants. Dans la tra-

(i) Sch. Yen., II. 0', 568.

(9) P. io3x,I. 59.

(3) Toc. ftiip.

(4) iEn. XI, 81 a; et Heyn. net. ad h. loc.

(5) Seh. ven., 0', 610. A et B L.

(6) Knighty not. in Iliad. 0', 610-14.

duction si j*aî mis imp^ueux^ c'est qn'une fois l'interpolation admise dans le texte , il faut bien en adopter le sens.

[v. 6i8.] Telle qu'une roche immense escarpée...

Virgile , pour exprimer l'action d'un seul g;uerrier qui résiste à une troupe nombreuse , emploie la même comparaison :

valut nipe5, vastuni quae prodit io nquor,

Obvia venlonim fiiriis , exposlaque pooto ,

Yim cunctam alque minas perfert cctiqtie oMirisque,

Ipsa immola maneus(c).

La réflexion qui termine cette peinture n'est point dans le goût homérique ; Virgile , en représentant ce rocher qui supporte sans en être ébranlé les menaces , la violence du ciel et de la mer , semble prêter une ame au rocher lui-même; il y a la quelque chose, de la pensée d'Horace :

Impavidum ferient ruinas (a).

On sent que le poète latin , après avoir fait la peinture de l'objet physique , a voulu encore y ajouter un point de vue moral. Cest dans le même sens que Boileau a dit :

Sous les coursier» fougueux Tonde écume et se plaint (3).

Homère , au contraire , s'est borné à la peinture vive et énergique de l'objet qui frappe l'imagination.

[v. 627 — 8.] Les pâles matelots tremblent de crainte, car un court espace les sépare de la mort.

Longin, comparant le vers 6a8 à celui-ci d'Aratus :

âXqov 9k 9ik ^uXov dï^ ipuxit (4) ,

m un bois léger les garantit de la mort », observe que la manière dont Aratus a rendu sa pensée inspire bien moins de terreur que dans Homère , à cause du mot ipdxti, fes préserve, les garantit, ce qui

(i) JEo. , X , 693.

(a) Lîb. III, od. 3, v. 8.

(3) Le passage du Bhin, épit. IT, v. 1^4.

(4) De Boblim., $ X, p. 48, éd. Pearee.

raMore Tesprit sur le danger des matelots. Boileau a traduit ainsi le passage ci-dessus :

Le matelot troublé^ que son art aUandonoe,

Croit voir dans chaque flot la mort qui renviroone (i).

Ce sont sans doute de fort beaux vers , mais ce njest point Homère. D'à illeurs « comme traduction , on ne sent pas dans celle de Boileau le rapport qui existe entre Texpression d'Homère et le vers d'Aratus. Homère dit que les matelots ne sont loin de la mort que d'un petit espace; et c'est là l'image qu'Aratus a voulu rendre par le léger bois: mais, en ajoutant le verbe i^yxMVi ^ préserver ^ garantir^ il détruit tout son effet. Telle est la pensée de Longin , qu'il est impossible de deviner à travers la belle poésie de Boileau. St-Marc remarque (i) avec raison que notre poète imite plutôt cette image de Virgile :

Pnesentemque vins intentant omnia mortem (3).

Pope à son tour traduit Boileau lui-même en disant : And instant deatb on ev'ry wave appean (4).

[▼. 638 — ^4o«] Périphètes de Mycènes, fils chéri de Coprée, qiii fut jadis le messager d'Eurjsthée auprès du ▼aillant Hercule.

Apollodore rapporte qu'Eurysthée, effrayé de la vaillance d'Hercule »Mui défendit d'entrer dans la ville de Tiryntbe, et lui envoyait ses ordres par Coprée , dont il est parlé ici (5). Les petites scholies racontent à peu près les mêmes choses qu' Apollodore (6).

J'ai déjà eu occasion de remarquer cette tournure, pim ftpoxXeiYi , la force herculéenne (7) , pour dire Hercule.

(x) Voy. le Boileau de Saint-Marc, t. IT, p. a 84, éd. de 1747. (a) Même ouvrage, p. a 86, not. 16.

(3) JEn. I, 91, éd. Heynii.

(4) Homer's Iliad. translat. by Pope, b. XV, v. 757.

(5) ApoUod. bib., lib. n, c. 5, S I.

(6) Brev. Schol., Ilîsd. 0', 639.

(7) Voyex les Obts. sur le v. io5 du troisième chant de riliade. 2. Il

[v. 66a — 4«] Souvenez-vous de vos enfants, de vos épouses, de vos biens, de vos pères, soit qu'ils vivent encore , soit que la mort les ait ravis.

Knight retranche le v. 664, et blâme cette réflexion plus qu*inutile : soit qu'Us wvent encore, soit que la mort les ait ravis. Il trouvi> que Texpression 5t«u de ce vers n'appartient point à la langue homérique (i). Ce qu*il y a de sûr, c'est que, dégagé de ce vers, ce beau discours de Nestor est encore plus admirable. Certes ici on ne le blâmera pas d*étre un vieillard discoureur. Cette exhortation à la honte , ce souvenir des parents pour exciter le courage des guerriers, il n'y a rien de plus naturel et de plus touchant. Virgile n'a pas négligé cette heureuse inspiration :

nunc conjugîs esto

Quisque sua» tectique memor ; nuDc magna referto Fada paUiim , laudes (a).

Au lieu de dire simplement comme Homère , souvenex^nyous de ^*os pères, Virgile porte la pensée sur les exploits et les honneurs des ancêtres i toujours il orne , il ajoute à la pensée principale d'Homère.

[v. 668.] Minerve écarte de leurs yeux Je sombre nuage envoyé par Jupiter.

Ce vers et les cinq suivants étaient supprimés par les critiques anciens , qui observent avec raison qu'il ne pouvait être question de dissiper des ténèbres , puisque , dans tout ce qui précède , il est visible que Ton combattait en plein jour (3). Knight , qui retranche aussi les six vers dans son édition , pense que cette expression , vi^oç àxXûoç , un nuage d'obscurité^ quoique à peine homérique , n'a pas blessé l'interpolateur , qui sans doute l'a confondue avec cette phrase réellement d'Homère , ôlx*^ viçéXvi , un nuage de elou^ leur (4). Wolf n'a point renfermé ce passage entre parenthèses , d'où l'on peut conclure qu'il ne le regardait point comme suspect.

(1) Knight, Not. in Uiad. 0', 664.

(a) JEiL, X, a 80.

(3) Sch. Vcn., Iliad. o'.-ôfiS, A et B.

(4) Iliad. p', Sgt, et Knight, Not. in Iliad. c, 668-73.

[▼. 679.] Ainsi, lorsqu'un homme est habile à conduire les chevaux.

J'ai déjà cité ce passage , pour prouver que l'art de l'équitation n'était point entièrement inconnu du temps d'Homère, quoiqu'il n'y eût point de cavalerie proprement dite (i). Les anciens accusaient ici le poète d'avoir fait un anachronisme, et Eustathe le justifie, en observant qu'Homère n'attribue pas à Ajax l'action de monter à cheval , mais que seulement il tire une comparaison d'un usage connu de lui et de ses contemporains (a). Je trouve cette observation plus subtile que juste, et je doute fort qu'Homère ait jamais fait cette distinction entre les coutumes de son temps et celles de la guerre de Troie. Jamais aucun auteur n'a établi dans son ouvrage deux civilisations différentes, la sienne et celle de ses héros. A plus forte raison Homère, dans un siècle entièrement dépourvu de monuments écrits, et par conséquent de tous les moyens propres à constater les détails des anciens usages; car sans doute alors on ne voyait les faits passés que revêtus en quelque sorte des habitudes de tous les jours. Ce qu'il y a de plus raisonnable à dire, c'est que l'art de monter à cheval, si naturel à l'homme, n'était pas encore appliqué aux exercices militaires.

[v. 69a.] ...d'oies sauvages, de grues, ou de cygnes au long cou,

Comme ce vers se trouve déjà au second chant de V Iliade (460) , Knight dit qu'il a été transporté de là en cet endroit-ci. Il observe qu'au second chant, où il est question de plusieurs espèces d'oiseaux, le poète emploie le pluriel fOva et ici le singulier, parce qu'il n'est question que d'une seule troupe (3). Cette observation parait juste. Dans ce cas il faudrait traduire : • Comme l'aigle im- • pétueux fond sur une troupe d'oiseaux légers paissant aux bords « d'un fleuve , tel Hector , etc. >

(i) Toyes les Observ. sur le ▼. 397 du quatrième chant de Tlliade, et aussi te v. 5a8 du dixième.

(9) Enst., p. 1037, l. 5g.

(3) Knight, Net. iniliad. 0', 699.

[y. 712 — 3.] ....de longues épées et des lances aiguës. De toutes parts les glaives à la noire poignée...

Quelques anciens critiques supprimaient le ¥.711(1), mais aucun éditeur moderne n*adopte ce retranchement, et avec raison. J*ai rendu fLcXacv^tra parla périphrase, à la noire poignée. Selon Eustathe il fallait dire à la poignée de fer ^ pkiXxv^tTa ^t, -n rà aiJSnpo'^tTA (a).

[v. 726.] A ces mots^ les Troyens fondent sur les

Grecs avec plus de fureur.

Knight supprime dans son édition toute la fin de ce chant , et lie le vers 726 au vers 2 du chant suivant. Il pense que tout ce passage appartient à une main étrangère, et qu'il coupe le fil de la narration (3). Ces raisons ne me semblent pas assez décisives pour autoriser le retranchement.

[v. 735.] Pensez-vous derrière vos rangs trouver

quelques vengeurs, quelques remparts, qui garantiront

de la mort vos soldats?

Virgile a pris le mouvement et la pensée d*Homère, quand il fait dire à Ménesthée :

quo deinde fugain,quo tenditisPinquit,

Quosalios muros, que jam ultra mœnia habetis (4) ?

Dans Virgile les mots muros et mœnia me semblent avoir trop de rapport Tun avec Tautre. C'est la même idée exprimée en termes différents. Cette redondance n'est point dans Homère, qui parle de deux choses très-distinctes : let défenseurs ^ âoaoïrrrpoçt et les remparts f tiTxoç.

(i) Schol. Yen. in Iliad. 0', 71a. La scholie qui se rapporte au vers précédent dit qu'Aristarqne retnuichait le vera 7 1 r : il y a yisiblement une enenr; la scholie doit s*appliqner an vers 713.

(9) Enst., p. io39,I. a3-4.

(3) Knight, Net. in Iliad. 0', 797.^46.

(4) JEn. IX, 781.

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