‹ Observations sur l'Iliade d'Homère (volume 2)Chapitre 5 sur 31 · SUR LE SEIZIEME CHANT · texte numérisé non relu

SUR LE SEIZIEME CHANT

DE L'ILIADE

[v. 1.] Ainsi tous combattaient autour de ce fort navire.

Le scholiaste de Venise observe qu'il existe plusieurs chants qui commencent par un vers analogue à celui-ci : oç otpktv... oç à («.iv, jéUui ces guerriers,,. Ainsi ce héros , et que ce vers était ordinairement employé par le poète comme transition à des événements d'une plus grande importance (i). Knight pense qu'ici le vers a été ajouté par ceux qui ont divisé le poème en plusieurs chants , pour avoir un vers d'introduction (a). Nous avons déjà vu qu'il liait le second vers de ce chant au vers 726 du chant précédent (3). Heyne croit qu'on ne devrait commencer ce seizième chant qu'après le vers 133 y au moment où la flotte est embrasée (4); mais il ne justifie point cette opinion, et ne l'appuie sur aucune critique.

[▼. 3o.] Puissë-je ne jamais concevoir une colère pareille à celle que tu conserves.

Ce vers et les deux suivants sont supprimés par Knight; il rejette comme non homérique le mot «i^oûv, qui ne se trouve qu'ici et

(i) Schol. Yen., Iliad. 'k\ 1.

(a) Knight, Not. in lllad. n\ t.

(3) Yoy. les Observ. sur le v. 7^6 da teisième chant de l'Iliade.

(4) Obss. in Iliad. XVI,!.

une autre fois au cinquième chant de V Iliade (siSS), vers aussi retranché par Knight (i).

[v. 33 — 5.] Cruel, non, tu n*es point le fils du généreux Pelée \ Thétis n*est point ta mère ; tu fus engendré par le noir Océan et par d'affreux rochers.

On retrouve aisément dans ce passage la source de ces vers si connus que Didon adresse à Énée :

Nec tibi diva parens, generis Dec Dardanus auctor. Perfide; sed duris genuit te caulibus honrens Caucasus , Hyrcansqiie admorunt ubera tigres (a).

[v. 93 — 6.] De peur que Tun des immortels n'accoure de rOlympe ; c est surtout Apollon , aux flèches rapides, qui chérit les Troyens; reviens donc après avoir assuré le salut de nos vaisseaux , et laisse les autres guerriers s'égorger dans la plaine.

Au lieu de ces quatre vers Zénodote substituait celui-ci :

(1.1^ V* dncfi'pfxv«»6<vTa Xa^ti xopuôouoXoç Ëxrttp (3).

- De peur qu'Hector, au casque étincelant, ne te saisisse pour te « dépouiller. » Ce vers, dit le scholiaste de Venise (4), est aussi médiocre en lui-même que relativement à Tenseroble de la narration. On ne conçoit pas trop en effet quel était le motif de Zénodote en faisant un pareil changement. Peut-être y était-il autorisé par quelque ancien manuscrit ; quoi qu'il en soit , la leçon n'en serait pas meilleure.

[v. 97.] Grand Jupiter, Minerve , Apollon , puisse aucun des Troyens , tous tant qu ils sont, et aucun des Grecs, n échapper à la mort. Puissions-nous, Patrocle

(i) Knigbt, Not. in Hiad. p', 5o-3.

(u) ^n. rv, 365.

(3) Sch. Vcn. tt', gS.

(4) Sch. Vcn., 1. c.

et moi, survivre à cette ruine , et , seuls , renverser les murs sacrés dllion.

Voici la traduction de la scholie qui , dans l'édition de Venise, M* rapporte au vers 97 : « Ces quatre vers doivent être retranchés ,

• parce que, dans rarrangement des poésies d'Homère (ïulxx

• ^ixoximnv), ils ont été ajoutés par ceux qui pensaient qu'Achille « avait de Vamour (tpôv) pour Patrocle ; car la maxime de tous ceux « qui s'aimaient ainsi était : périssent tous les ftommes excepté nous. m Achille, étant de ce nombre, exprime les mêmes sentiments. » Eustathe dit aussi que quelques critiques anciens rejetaient ces vers , mais non par la rafson que donne le scholiaste de Venise, il ajoute que d'autres les regardaient comme une imitation du discours de Diomède au neuvième chant (i). Knight critique aussi cette expression , ix'^p.iv ^.tOpcv : « Comme on emploie ces expres-

• sions , dit-il , ttfAOïTa km rtvxtoi ix^vai , se dépouiller de ses armes et m de ses 'vêtements^ l'interpolateur aura cru que ix^ûvai oXsOpcv de- « vait signifier éviter la mort , ce qui peut bien être une forme at- « tique, mais non pas une tournure propre à Homère (2).

Il n'y a pas de doute que les vers ne soient interpolés, si on leur donne le sens du scholiaste de Venise ; car, dans aucun passage de notre auteur , on ne trouve la moindre trace de ces mœurs honteuses (3); mais, lors même qu'on rejetterait cette interprétation, je partagerais l'opinion de Knight , qui ne les a pas mis dans son édition.

Plutarque, dans son Traité sur la manière de lire les poètes, blâme les sentiments qui sont exprimés dans ces vers (4) , mais cela est étranger à la question de l'interpolation.

[v. i4o. ] Mais il ne touche point à la forte, à la grande, à la pesante lance du petit-fils d*i£acus. Zénodote supprimait ce vers et les quatre suivants. Le scholiaste

(i) ITûi ^, i'^iù ZOiveXoç Tt, ;xaxvio<^P'iO' etaôxt rixpbup YXiou lôpcAfxtv. (II. i', 48.)

• Nous combattrons, Sthénelas et moi, JDsqa*A ce qne noos ayons trouvé « le dernier joor d*Ilion. » (Cf. Enst., p. 1047, 1* 4^ "^qO

(a) Knight, Not. Illad. ir', 97-100.

(3) Voy. les Obfts. sur le vers Sgi do deuxième chant de l'Iliade.

(4) Plnt. de And. Poct.,t. YI, p. 91, éd. Reiske.

7a OBSERVATIONS

de Venise n'en donne point les motifs (i). Heyne pense que c est parce qu'ils sont répétés au dix-neuvième chant, lorsqu' Achille s'arme pour les combats (a) ; ce critique partage l'opinion de Zénodote, qui les supprime en cet endroit-ci. Il trouve que ces vers sont inutiles , parce que la phrase présente un sens négatif (3) ; c'est-à-dire qu'il est inutile de raconter que Patrocie ne fait pas telle chose. Cette raison ne me semble pas d'un grand poids. Knight , au contraire , les laisse subsister ici et les retranche au dix-neuvième ch. ; on en verra les motifs (4). Toutefois il n'admet point les vers i43-4» parce qu'il regarde comme d'un âge posthomérique toutes les fables qui tiennent au centaure Chiron (5).

[v. 148 — 9.] C'est pour lui qu Automédon place sous

le joug les chevaux agiles, Xanthe et Balie, aussi vites que

les vents.

Selon ÂpoHodorei ces chevaux immortels avaient été donnés par Neptune à Pelée lorsqu'il épousa la déesse Thétis (6). Ptolémée Éphestion, cité par Photius, raconte tous les présents que les dieux firent à Pelée lors de son mariage avec Thétis (7). Je n'ai pas besoin de dire que la plupart se rapportent à des fables qui n'appartiennent pas au temps d'Homère.

[v. 1 5o.] L'harpie Podarge les conçut du souffle du Zéphyr.

Tout le monde connaît la description que Virgile a faite des Harpies :

Yirginei volucnim vuUus , fiedissima ventris Proluvies , uncsBque maous , et pallida semper Ora fiiine (8).

(i) Sch. ven. , ir*, 140.

(a) Cf. n. t', 387 seqq.

(3) Ue3rn> Observ. in Iliad. XYI, 140.

(4) Voyes les obss. sar le v. 387 da dîx-neavième chant de Plliade.

(5) Knight, Net. in Iliad. it*, 143*4. Gonf. les Ohserv. lar le ▼. 83a da onûème chant de lUiade.

(6) ApoUod. bib., I. III, c. i3, $ 5.

(7) Phot. Bibl., p. 488.— 1653.

(8) JEn.in, ax6.

Apollonius de Rhodes, dans ses Argonautiques, dit aussi : ■ que « les harpies enlevaient les aliments de la bouche et des mains de « Phinée , et qu'elles infectaient le peu qu'elles lui laissaient pour « soutenir sa vie (i). » Ailleurs il les nomme les chiens dit grand Juj^ur (3). ApoUodore donne à peu près les mêmes traditions (3) ; mais Homère ne les représente point comme des monstres terribles» et les Harpies pour lui ne sont autre chose que Us tempêtes , les ouragans 9 les tourbillons. C'est dans ce sens que Télémaque, au premier chant de VOdjrssée, pour exprimer que son père avait péri dans quelque tempête, s'écrie : « mais maintenant les Harpies l'ont « enlevé honteusement (4)- > Les petites scholies, qui se rapportent au vers ci-dessus , expliquent avec raison le nom de harpie par : une espèce de vent dont la dénomination dérive du verbe à^a^ttv, enlever. Le nom de Podarge, aux pieds rapides ^ est encore une épithète qui désigne que l'on doit entendre par là un vent impétueux. Ici il donne la naissance aux coursiers d'Achille, à cause de leur extrême rapidité. C'est de là aussi qu'est venue l'opinion que les juments concevaient en s'exposant au soufQe des vents (5). Heyne a fait une très-bonne dissertation sur les harpies (6).

[v. 172. ] ... se réservant pour lui lautorîté suprême.

Comme c'est ici la seule fois que Clarke traite en passant du digamma éoUque (7), je choisis aussi ce passage pour faire connaître sur quelles raisons se fondent ceux qui pensent que, dans l'origine, certains mots d'Homère se prononçaient avec cette lettre , dont le son et le signe ne sont plus en usage, mais dont l'existence est attestée par plusieurs monuments lapidaires, et par quelques écrivains qui en ont parlé d'une manière très-précise. Denys d'Halicamasse dit positivement que les anciens Grecs écrivaient Fava( ,

(x) Apollon. Argon., H, 187 seqq.

(3) Apollod. bib., 1. 1, c. 9, J 31.

(4) Od.,a',a4i.

(5) Georg., HI, 273 seqq.

(6) Vid. Excors. VU, «d £n. lU, et Excars. I, ad Uiad. XVI.

(7) Cf. éd. Ang. Emesti ad fa. v.

Foutoc pour éfOil (roi) et oucoc (maison) (i). Priscien nous apprend qu*on avait coutume d'interposer Xedigamma pour éviter l'hiatus (a)* Enfin la langue latine, dérivée du dialecte éolique, prouve à chaque instant l'existence du digumma, quoiqu'elle n'en ait pas conservé la forme (3). Ainsi de Iç (force) les Latins ont fait vu; de toRtpa (soir), vespera; deolt^ (^în)f "vûutm; de io^ (habit) , vesHs; de ^p (printemps), ver^ où l'on voit partout que le v consonne précède la voyelle initiale du mot dérivé. On trouve aussi les traces du digamma dans le milieu des mots; ainsi de 5Î; (brebis), on a fait ovU; de vtoç (nouveau), novusf de Xtïo; (léger), ievû; de xXiiic [asolice xXatç] , ciavU (clef). Priscien , à l'endroit cité, dit qu'il avait lu une inscription sur un vieux trépied , où se trouvaient les mots ArifAOÇfllFttv (4) , AaFoxfltFcav , pour Avifjuo^o^ttv et Aaoxomv.

L'existence du digamma une fois bien établie , la question était de savoir si dans le principe les poésies d'Homère furent prononcées avec cette lettre. Nul manuscrit connu n'a jamais offert le moindre vestige d'une telle orthographe; il est probable même que jamais aucune transcription d'Homère n'a porté le digamma , et l'antiquité tout entière se tait sur ce point. De sorte qu'il paraîtra toujours bien extraordinaire que ce ne soit qu'au XYIII* siècle qu'un célèbre critique anglais ait imaginé d'élever un pareil doute; maïs ce qu'il y a peut-être de plus étonnant encore , c'est qu'il ait établi cette proposition avec tous les caractères de la probabilité.

Richard Bentley est le premier qui, pour remédier aux irrégularités qui se trouvent dans la mesure des vers d'Homère, supposa que ces irrégularités ne provenaient que de ce qu'on avait négligé le digamma, dont sans doute la prononciation était tombée en désuétude quand on copia pour la première fois X Iliade et VOdyssée (5).

(z) Anttqait. Rom., lib. I, c. 30. — Selon cet aateur, il frat admettre que les mots dcvr.p et ÈXiw) prenaient aussi le digamma, c'est-à-dire le double gamma , comme on le voit à la «impie inspection de ce caractère F.

(a) Lib. I, p. 6, éd. Aid. i5a7.

(3) Terentian. Manr. de Syllab., v. 367, vel 370.

(4) Ou plutôt AEMOnHOFON. Cf. Dawcrii Miscell., p. aoo, n^ ao, va. 1817.

(5) Autre preuve que les poèmes d'Homère n'ont été écrits que longtemps après avoir été composés.

Ainsi tout le inonde sait que lorsqu'un mot, terminé par une consonne, a sa dernière syllabe brève, cette même syllabe reste brève, si le mot suivant commence par une voyelle, et qu'elle devient longue si le mot suivant commence par une consonne. Exemple : iral^' jja^u, mç xat i^tù mp (i). La dernière d'ifiov reste brève , parce que le mot suivant commence par une voyelle ; et si Ton dit r^XaOi , t&vov ifA^ -, xal àvo^io (a) , la dernière d'ifi.ov devient longue, parce que le mot suivant commence par une con. sonne. Ces deux exemples rentrent dans les lois ordinaires de la quantité ; mais voici un autre cas : irtipaTu ^lox^paai <|mv iisoç (3). Ici, comme la mesure du vers exige que la dernière d'iftôv soit longue y quoique le mot suivant commence par une voyelle, (iirec), on a supposé, pour justifier cette quantité insolite, que le mot liro^ s'était écrit ou du moins prononcé dans l'origine avec le Jigamma, Fittoç, de sorte que dans le dernier exemple cité on devra lire ifAbv - Fiircç ; ce qui rétablit la quantité des mots dans son état naturel. Cette conjecture ne tarda pas à acquérir un grand degré de certitude , quand on vit que la même particularité avait lieu toutes les fois que des mots de la nature d'ip.ov se trouvaient devant iisc^ ou ses dérivés, et en général devant tous les mots auxquels les lois de l'analogie ou l'autorité des monuments accordaient le digamma.

De plus on s'est aperçu que souvent Homère laissait subsister l'hiatus entre deux brèves (4) , sans intercaler aucune conjonction ,

(3) Il.,t', 38a.

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