SUR LE CINQUIÈME CHANT
DE L'ILIADE
[▼. 4 — 6.] Le casque et le bouclier du héros
éblouissant de lumière.
Eustathe nous a conservé une des critiques de Zoîie ; ce fléau d'Homère (6{ADpo{A«oTt() blâmait le poète d'avoir fait jaillir la flamme du casque et du bouclier de Diomède , parce que , disait-il , cette flamme devait brûler le héros (i). Il faut avouer que si toutes les critiques de 2<oîle étaient de cette force-là » elles ne valaient pas trop la peine qu'on en (it tant de bruit; toute la célébrité de Zoîle tient à la maladresse des admirateurs d'Homère, qui Font réfuté avec une emphase ridicule. Eustathe emploie deux grandes pages in-folio à justifier Homère. Il s'y prend de toutes les façons: la rhétorique, l'histoire, la mécanique, tout est employé pour foudroyer ce pauvre Zoîle (a). Virgile imite ce passage :
Ardet apex ctpiti, cristisque a vertioe flamma Funditur, et vastes umbo vomit aureui ignés : Non secttfl ac liquida si quando nocte oomelB Singuinei lugubre rubent, aut Sirius srdor; nie, sitim morbosque ferens morlalibus egiû , Nascitur, et hevo oontristat lumine ocdum (3).
On trouve dans cette imitation tous les caractères que nous avons
(i) Eoft., p. 5ia.
(a) Id., p. 5i2 et 5i3.
(3) JEn., X, 270.
SUR LE CHANT V. aaS
ciiéja remarqués (i) , c'est-à-dire plus d'abondance et plus d'ornement que dans la poésie d*Homère; des aperçus généraux, des réflexions sur les phénomènes qu'il décrit, et leur résultat plutôt <|ùe leur action, tandis qu'Homère se contente de peindre les objets tels qu'ils ont dû se présenter à lui, sans y mêler de réflexions.
Macrobe, qui compare le vers quatre de ce chant aux deux premiers vers de Virgile, que je viens de citer, donne l'avantage à Homère (a).
[v. 20.] Aussitôt Idéus s'eniïiit, abandonne le char
magnifique
Yoicî encore une autre observation de Zoîle : il faut bien faire connaître les censures de celui qui a laissé son nom à tous les méchants critiques; selon lui, il est absurde de supposer 'que pour s'enfuir Idéuâ abandonne son char, puisque ses coursiers l'auraient entraîné bien plus rapidement (3). Heyne observe très-bien quldéus échappait ainsi à la poursuite de Diomède , et se dérobait aux regards de son ennemi en se plongeant dans la foule des Troyens (4). C'est la seule bonne raison à donner , et de là celte tradition qu'il fut couvert d'un nuage par Vulcain , qui le garantit du trépas (5). Les scholiastes, au lieu de cette réponse- si naturelle^ en imaginent de beaucoup plus absurdes que la critique de Zoîle. m Respondent grammatici multo ineptius » , dit Heyne (6) ; ainsi ils prétendent, entre autres choses, qu'Idéus quitte son char, parce que sachant que Diomède était un grand amateur de beaux chevaux, il abandonna les siens pour que ce héros s'attache à cette capture, et cesse de le poursuivre (7). Comme cette observation se trouve
(i) Yoy. entre antres les observations sur les vers 45^ et 48a Hn quatrième chant. ^
(a) Macrob. Satnm., 1. Y, c. x3.
(3) Sch. Yen. et Brev. sch. II. c', ao.
(4) Net. adlib. Y, v. ai.
(5) kXK* âçatoroç ^puTO, aauàot ^t vuxrt xaXùi^aLç. (H. e', a3. )
(6) Obfls. in Uiad., lib. lY, t. ao.
(7) Sch. venet. et brev. sch. , 1. c, et Eost., p. 5 16.
•xiG OBSERVATIONS
dans EusUthe et dans les petites Scholies^ Pope (t) et madame Dai'ier (a) ne font aucune difficulté de l'admettre.
[▼. 5i — 2.] Diane elle-même Tinstruisit à frapper les
animaux sauvages.
Hérodote dit que la divinité nommée Bttèastù chez les Égyptiens, était la même que Diane chez les Grecs (3). Voici la note de I archer à l'occasion de cette divinité égyptienne : « Bubastis était m vierge, elle présidait aux accouchements, et était le symbole de « la lune. Cette ressemblance avec la Diane des Grecs l'avait (ait « nommer par eux la Diane des Égyptiens. Elle ne lui ressemblait m pas cependant exactement, et n'était pas chez ceux-ci la déesse
• des montagnes , des bois et de la chasse ; c'est peut-être cette
• différence qui a fait dire à Juvénal :
Oppida Iota canem vcnerantur, nefflo Dianam (4).
11 faut remarquer que dans Homère Diane n'est point le symbole de la lune, et qu'elle ne préside point aux accouchements; ce sont les Ilithyes , ou simplement Ilithye (5).
Diane, en grec, se nomme Jrtemis (k^-n^iç); dans k suite ou l'adora comme la déesse de la santé , parce que ce nom a beaucoup de raf^rt avec l'adjectif ÀpTC(&^ , sain, entier. Ainsi Phérécyde dit que, lorsque Thésée entra dans le labyrinthe pour combattre le Afinotaure , il se voua à Diane oulia (Diane salutaire ) (6) ; mais ce qui prouve que dans l'origine Diane n'était point la déesse de la santé, c'est qu'Homère dit qu'elle est pour les femmes la cause des morts subites, ou qui proviennent de vieillesse, comme Apollon pour les hommes (7) ; c'est même ce que Junon lui dit
(i) Homer's Iliad. TimnsUt. by Pope, to the ho. V, ▼. 27, of the translat.
(a) L'iliad. d'Hom. , tnd. par M. Dacisr, t. I, p. 4^7, éd. de Rigiud.
(3) Herod.,lib. n,Si37.
(4) Sat. Xy, V. 8. Toyes Thist. d'Hérod. , tnd. par Larcher, t II, p. 467, a* édition.
(5) Voy. ma note sur le v. 169 da oiuîcine chant de 1*11.
(6) Yid. Macrob. Satam. I, cap. 17. Cf. Strab., lib. ILIY, p. ti3S.
(7) Vid. Odyas. 0', 409 et 410.
positivement au vingtruiiîèine chant de V Iliade , vers 483 : « Il te m sera difficile de me résister, quoique tu sois armée de flèches, et « que Jupiter t*ait donné la force d'un lion , pour immpler à ton « §ré les faibles mortelles. » Cette tradition homérique, relativement à Diane, a été suivie par d'autres auteurs (i).
J'ai déjà fait observer que les aventures attribuées à un héros t et les qualités attribuées à une divinité, n'avaient souvent d'autre motif que l'étymologie de son nom (s). Il se |Nrésentera encore des occasions de justifier cette opinion.
[y. 59.] Mérion tue Phéréclus, fils dun habile ouvrier
de la race d^Harmon
Selon quelques critiques , ÂpfAOvî^t» , du vers 60 , est un nom propre, et non pas un nom patronimique. En ce cas, la phrase ne se rapporte plus à Phéréclus , mais à son père Harmonide, et Ton doit traduire ainsi : • Mérion renverse Phéréclus , fib de l'ou- • vrier Harmonide, qui de ses mains exécutait toutes sortes d'où- « vrages , car il était tendrement aimé de Pallas ; et qui pour Paris « construisit les navires , source des maux , ces navires funestes « aux Troyens. » Observez qu'en adoptant ce sens la phrase doit se terminer là , et que le vers 64 aurait été ajouté par quelque grammairien qui pensait qu'il était ici question de Phéréclus. Alors pour ôter toute amphibologie il aura dit : funeste aux Troyens et à lui-même^ parce que Phéréclus vient d'être tué par Mérion. La fin du vers 64 : car il ignorait les oracles des dieux^ est aussi là pour justifier Phéréclus. Si cette conjecture , qu'autorise le scholiaste de Venise , est fondée (3) , il en résulte que Fopinion de presque toute l'antiquité qui attribue à Phéréclus la construction des vaisseaux de Paris, ne repose que sur un contre-sens (4). M. Knight semble être de cet avis, puisqu'il supprime le vers 64.
Homère donne ici à ces navires l'épithète d*àpx(»«ouc, source des maux, Hérodote , qui si souvent imite Homère, regarde aussi la flotte que les Athéniens envoyèrent au secours de Milet comme la cause
(i) Apollon. Argon., lib. UI, v. 773. Yalerii Fkcci Argonaut., I. III, 3ai.
(a) Voy. les obss. lor le v. 594 da second chant de l'Iliade.
(3) Cf. Sch. Yen. in Iliad. c', 60 et 64.
(4) Cf. Lycophr., v. 97 ; Colnth., v. 194; Tryphiod., v. 59, etc.
aa8 OBSERVATIONS
de tous les mauK qui survinrent aux Grecs et aux Barbares , oâtk} ^t eu Y^ , àpxv) xflucMV i-ftvovTO ixXiKri ri xat pftf Sapotoi (i). H y a non seulement analogie de pensée , mais encore analogie de mots et de syntaxe. Quand on considère la douce harmonie qui règne dans le style d*Hérodote , et l'aimable simplicité de ses narrations , on ne s'étonne plus que les Grecs aient conservé le nom des Muses aux neuf livres qui composent son histoire. Mais cela même n'est-il pas une preuve que les anciens étaient loin de considérer la mesure des vers comme essentielle à la poésie ? C'est dans le fonds des pensées, dans l'expression des mouvements de l'ame qu'ils plaçaient l'essence de la poésie, bien plus que dans les règles de la versification.
[y. 8i — 2.] Et lui coupe le bras, qui tombe ensanglanté
dans la poussière.
Virgile a rendu une idée analogue; mais il me semble que dans ce passage le poète latin est tombé dans une recherche qui ne lui est pas ordinaire :
Te decisa suuai, Lande, deitere qtuerit, Semianimeiqae inicant digiti, ferrumqae retractant (i).
Cette main coupée, qui eharehe son maitre^ car c'est ce que signifie le mot suum (3), présente une image peu naturelle; parce que la pensée n'est pas vraie. Heyne s'écrie avec raison , quanto simpUcius Moments (4) .' Ovide est plus près de la vérité lorsqu'il applique cette idée à la queue du serpent :
Ulque salire solet mutilât» eauda colubrae.
Palpitât, et moriens domine vestigia quaerit (5).
Servius nous apprend que le second vers de Virgile, cité plus haut, est tiré d'Ennius , qui a dit :
Semianimesque micant ocali luœmque requirunl (6).
he verbe mieare, briller, se rapporte mieux à des yeux qu'à de»
(i) Lîb. 5, S 97.
(a) JEn. X, 395.
(3) Tid. Serv. ad h. I. Virgilîi, tom. III, p. Sag, éd. Barman- Ci) Vid. Heyn., not. ad h. 1. VirgiUi, t. III, p. 460. (5) Metamorph. Yl, v. SSp.
(fi) In Virgilio Bamani, 1. c
doigts qui remuent. Ëiuiius, ancien poète, devait presque toujours prendre les mots dans leur acception primitive. La scintillation qui est le propre de tout ce qui brille , a fait que par la suite on a employé ce mot pour exprimer les mouvements rapides et multipliés. Ovide dit , en parlant des palpitations d'une langue coupée :
micat radix ultima lingus (i).
[ y. 83. ] La sombre mort , le destin inexorable lui ferment les yeux.
Mot à mot : tme mortpurpuréenne le sauit. Cette épithète est donnée à la mort , à cause du sang que répandait un guerrier tué dans la iMtaille; on l'explique aussi par ptiXo^ noir (a). Virgile a dit avec plus de hardiesse encore :
Purpaream vomit iUe animam (3).
mais il donne le commentaire de sa pensée en ajoutant ,
et cum sanguine mixta
Yina refert moriens (4).
[▼. 116 — 7.] Si jamais bienveillante pour mon père ô Minerve !
Homère emploie souvent cette tournure dans les invocations : au premier chant de V Iliade ^ Chrysès implorant Apollon, s'écrie : « Si jamais j'ornai ton temple d'agréables festons , si jamais je « brûlai pour toi la graisse des chèvres et des taureaux , exauce « aujourd'hui , etc. (5) »
Au quatrième chant de VOdyssée^ Pénélope dit aussi à Minerve : « Si « jamais, dans ses demeures, le prudent Ulysse fit brûler la graisse « des brebis et des taureaux , daignez , etc. (6) »
Et au dix-septième chant de VOdyssée^ Eumée s'adressant aux nym-
(x) Metamorph. YI, 557.
(a) Cf. Brev. sehol. Iliad. t', 83 ; et Apolionii lexic. ad v. ircp^vf coç.
(3) JEn. IX, 349.
(4) £n., îd.,id.
(5) niad., 9.\ 39.
(6) Odyas , ^, 763.
a3o OBSERVATIONS
phes : « Si jamais , dit-il, Ulysae, en votre honneur, brûla les cuisaes « des brebis et des chèvres, et les recouvrit d'une graisse brillante, • faites, etc. (i) >
Virgile a emprunté ce mouvement à notre poète dans la prière que Nisus adresse à la lune :
Si quA tais uDquani pro me pater Hyrtacus ans Doua tulit; si qua ipse meis venatibus atud, Suspeodive tholo, aul sacra ad fastigia fixi : Hune sine me tuibare globum, et rege tda per auras (a),
Boileau, nourri de la lecture d'Homère, a fort heureusement parodié ce même mouvement de phrase, quand il fait dire à la femme du perruquier l'Amour :
Si mon cœur, de tout teni|is facile à les désirs, N*a jamais d'un moment différé tes plaisirs; Si pour te prodiguer mes plus tendres caresses Je n*ai poiot exigé ui serments ni promesses ; • Si toi seul à mon lit enfiu eus toujours part, Diflere au moins d*un jour ce funeste départ (3).
Virgile et Boileau ne parlent point des cuisses des ireBis et des chèvres f m de la graisse qui les recouvre; leurs idées sont celles de leur siècle. Mais ils prennent à Homère tout ce qui tient à l'expression de l'ame; voilà la véritable imitation, la seule que se permette le génie (4). Remarquez aussi que dans Virgile et dans Boileau l'image est beaucoup plus prolongée que celle d'Homère (5).
[v. lay — 8.] J'enlève de tes yeux le nuage .......
d'avec les hommes.
Les anciens grammairiens (6) demandent comment il se fait qu'au sixième chant de V Iliade ^ c'est-à-dire un instant après, et dans le même combat, Diomède suppose que Glaucus soit une dî-
(i) OdjM., p', a 40.
(1) lEtL IX, 406.
(3) Lutrin, chant II, v. 36 et suivants.
(4) Voy. lea observ. sur le Ters 38 du second, et sur le vers 3i du quatrième chant de Tlliade.
(5) Voy. les obu. snr le vers 127 dn quatrième chant de TUiade.
(6) Brev. sch. et sch. Venet. Iliad., t', 197.
SUR LE CHANT V. a3i
vînité (i), puisque Minerve vient de dissiper le nuage qni couvre les yeux du héros, afin qu'il puisse distinguer les dieux d'avec les hommes ? Heyne traite fort cavalièrement cette objection , et dit que ce don de Minerve ne vient que de l'idée du poète lui-même (a); mais un fait, pour être de l'invention du poète, n'en doit pas moins se lier à la suite des événements? Peut-être doit-on transporter ailleurs l'épisode de Glaiicus et de Diomède, comme Tout pensé quelques critiques (3).
Voici comment Virgile imite le vers 197 :
namque omnem, qus nunc obdacla tuenti
Mortales hebetat visus tibi, et humida circum Caligal, nubem eripiam (4).
Virgile ne dit pas simplement comme Homère, ye dissiperai le mtage ^tii couvre tes yeux, mais il disserte sur la nature du nuage, il parle de l'effet que produit ce nuage sur des yeux mortels, et décrit son humidité autour du héros. Ces idées étaient celles de son temps , elles devaient en quelque sorte former l'essence de sa poésie.
[v. 142.] Et le lion fiirieux bondit dans le vaste enclos.
L'auteur des Petites Scholies, et surtout Eustathe, ont parfaitement expliqué la valeur du mot iÇaX>.o{i.ai, que le scholiaste de Venise, trompé sur la signification de la préposition s^,. traduit ainsi ^0» wv poiftttiK ouX^ aXXirai tiç to jvto'c. Cette explication est aussi forcée que l'autre est naturelle. Ici la préposition iÇ est prise pour Itifi^ \ on peut donc rapporter le génitif aùX-nc à cette préposition , si on la prend dans le sens de sur, dessus; mais il vaut mieux , je crois , la considérer comme augmentation , et rapporter auX^ à ^là sous-entendu , ainsi que dans Outtv irt^toio , etc. Ce vers u'a donc rien de forcé. Il est surtout indispensable pour la transition. En effet, il était essentiel de ramener la pensée sur le lion, pour
(i) Ilîad. (', ia3, et prscip. xaS.
(a) Non videnmt ( gnumnatici ) mnnns Minerv» iid ifidendum deos clatum esse ex Poetae ipsios consilio. (Heyn. obfts. in Ilîad., iv. ▼. 137.) (1) Vid. Sch. Venet. C, 1 19.
(4) Xm. n, 604.
a3a OBSERVATIONS
passer à Diomède , auquel le poète le compare. Jamais Homère, le plus grand des peintres , ne néglige ces retours heureiu ; o« en peut citer mille exemples. Ainsi , c*e8t bien gratuitement que Heyne et M. Knight rejettent le vers i4a comme interpolé.
[y. 176.] Et privés de leurs forces, un grand nombre de héros.
Mot à mot : « Il délia les genoux de plusieurs, et des plus vail- « lants. > Chaque langue a ses métaphores qui naissent des idées ou des usages d'une nation; celle de délier Us genoux pour signifier la mort y vient de ce que les anciens plaçaient dans les genoux le principe de la vie; Pline dit positivement mest iu fgtnihtuj vtftilUa* (1). Achille, au neuvième chant de V Iliade dit , pour exprimer la durée de sa vie : « Tant qu'un souille résidera dans mon sein, et « que mes genoux auront du mouvement (a). • Ce qu'Horace a traduit littéralement :
Dumqae virent genua (3).
et Théocrile :
irotYÎv Ti ^«î, ^ •yoYO x^wpo^ (4)«
• N'est-ce pas à ceux qui ont le genou encore vert de faire cela ? » Théocrite emploie l'expression de ']pow x^^p^'v» un genou vert, comme nous disons en français d'un homme âgé, qu'il est encore vert (5). Hérodote rapporte le passage d*un oracle où se trouve aussi cette expression :
iroXXwv ^uirb '^txdrtaL'zaL XÛ9Si (6).
« Il déliera les genoux de plusieurs. »
[v. i8a.] Je le reconnais à son bouclieri à son casque superbe.
Paurais dû dire son casque e'iepe', et non son casque superbe, pour
(i) Pline, lib. VI, e. 45, vcl. xo3, éd. Millerii, 1. 1, p. 341. (a) IL, i', 610.
(3) Lib. T, Od. i3, T. 6.
(4) Tbeocr« Idyl., 14, t. 70, éd. Thomâsii Gaisford.
(5) Cf. Suidam in v. ori^^ov.
((>) Herod., Ilb. Y, % ga, 1. 38, éd. SchweigbamAeri.
SUR LE CHANT V. a33
exprimer la forme de ces casques, auxquels on donnait l'épithète d'ouXûmcy comme est désigné ici celui de Diomède. Du moins telle est l'explication que donne Athénée : « Nous appelons un casque maulopisj dit- il, lorsque la partie supérieure s'élève en ligne » droite (i). > Athénée fait dériver ce mot d'oâXoc (bxlIos) flûte; VàXAim signifierait alors un casque dont la forme est cylindrique et allongée. Le même Athénée cite un vers d'Homère ou le mot auXbç exprime un jet de sang (a).
D'autres pensent que ce mot aiiXSrteiç doit s'entendre, non de la forme du casque , mais de l'aigrette qui s'élève au-dessus , ou bien d'un petit tuyau ou canal destiné à recevoir le plumet (3). D'autres enfin croient que par cette épithète il faut entendre les trous pratiqués à la visière du casque, pour que celui qui le porte puisse distinguer ce qui est autour de lui. Hesychius (4), et le grand dictionnaire étymologique (5) , favorisent cette conjecture.
La Scholie de l'édition de Venise, qui se rapporte au vers i83, dit qu'il doit être retranché, comme ayant été ajouté par quelqu'un qui aura cru que Pandarus doutait encore si celui qui était devant lui était un dieu , tandis que d'après les vers précédents il est clair que Pandarus a reconnu Diomède. Heyne trouve cette raison trop subtile ; mais selon lui , le vrai motif de supposer Tinterpqlation, c'est que ce vers est inutile et qu'il ralentit le discours (6). II se peut bien que le vers ait été interpolé; mais je rejette et la raison donnée par le scholiaste, et celle donnée par Heyne. Pandarus dit que ce guerrier lui semble bien être Diomède, qu'il reconnaît son casque, son bouclier, ses coursiers; mais étonné qu'un mortel puisse accomplir tant d'exploits (7) , il ajoute qu'il ne sait pas précbément si ce n'est point un dieu. Je ne vois là rien qui ne soit très -naturel; et cette pensée, loin de ralentir
(i) Athen. Deipnos., 1. T. c. 3. p. 189 C.
(9) Cf. Odys., x'» 18 , et Atfa. Deip. l. c.
(3) Yid. Brev. sch. Iliad., t*, x8a et sch. venet. X', 353.
(4) Ad. V. aùXcrirtc.
(5) Le gnnd étymol. rend le mot aùXâiric par xoiXo^aX|Aov , atU creux.
(6) Heyn., ohn.inIliad., Y. i83.
(7) Homère vient de dire qae Diomède renversait des phalanges de héros ^ àXairoCovra w'iyjsui àv^pâv. Yoy. ci-desMU v. 166.
le discours, jette beaucoup d'éclat sur la valeur de Diomède. U faut se ressouvenir que c'est là le titre de cette partie de Vlûade. Cependant M. Knight supprime ce vers , et dit qu'il était coodamné avec raison par les anciens critiques (i).
[v. i85.] Il naurait pas une telle furie sans la présence
d'une divinité.
Il y a simplement dans le grec sans tm dieu, Homère , ainsi que je l'ai remarqué (a) , met toujours en action la personne même ; l'expression la plus directe est celle qu'il emploie. Plus tard , le langage poétique a pris des formes plus détournées : on a fait agir les attributs et les qualités au lieu de la personne même, parce qu'alors la poésie a plutôt exprimé la pensée qu'elle n'a peint l'objet. Virgile y que je cite toujours comme le plus parfait modèle d'une poésie civilisée , indique très-bien cette nuance (3). Si donc j'ai ajouté ces mots sans le secours ^ c'est que dans notre langue la pensée eût été trop nue, traduite littéralement Voilà pourquoi aussi Virgile a dit , pour rendre la même idée :
non hcc sine numine divum
Eveoiunt (4).
[v. 186 — 7.] Sans doute un des immortels, enveloppé de nuages contre ce guerrier.
Horace a dit , en se rapprochant de l'expression homérique :
Nabe candeutes humeras amictus Angur ApoUo (5).
Zénodote voulait qu'on retranchât le vers 187: « il détourne les « traits lancés contre ce guerrier > ; car , disait-il , ce vers renferme une contradiction , puisque Diomède vient d'être blessé par Pandarus (6) , et qu'au vers suivant Pandarus lui-même rappelle cette
(i) Knight, not. in Uiad. 1', x83.
(a) Voy. les obn. sur le v. 164 do troisième chant de Flliade.
(3) Voy. la même observ.
(4) ^n. II, 777.
(5) Lib. I, od. a, ▼. 3i.
(6) Cf. II. 1'. 98 seqq.
SUR LE CHANT V. aî5
blessure : «je l'ai déjà frappé d'une flèche (i). » Le scholiaste qui rapporte cette opinion de Zénodote observe avec raison que par ces mots {rpainv ^ikoç , il détourne le trait, on doit entendre qu'une divinité ralentit les coups portés contre Diomède, et le préserve de blessures mortelles (a). C'est la même pensée que Virgile a déireloppée plus amplement :
partira galea dypeoque résultant
Irrita, deflexit partira striagentia corpus Aima Venus (3).
[t. an.] Je conduisis les Troyens de Zélée dans Tai-
mable Ilion.
Larcher, dans ses notes sur Hérodote, s'exprime en ces termes à l'occasion de ce passage : «Madame Dacier a traduit : et que je me « mis à la tête des Troyens. T^utovi est in gratiam Trojanorum, M. Bi- « taubé a mieux rendu ce passage : je partis pour amener du secours ' « aux Troyens (4)* »
Je ne partage point l'avis du traducteur d'Hérodote; madame Dacier a bien traduit , et Bitaubé a fait un contre-sens. D'abord , madame Dacier ne dit pas simplement : je me mis à la tête des Troyens, ce qui ferait une confusion de sens , parce que les Troyens •
pris d'une manière absolue s'entendraient des soldats d'Hector , des citoyens d'Ilion ; mais elle dit : je me mis à la tête des Troyens de Lycie (5). Cest ainsi que j'ai ajouté, pour fixer le sens, les Troyens de Zélée. En effet, au chant second, Homère dit positivement que ^ peuples qui habitaient la ville de Zélée, au pied du mont Ida, étaient les Troyens que commandait Pandarus (6).
Mais ce qui prouve bien que Larcher se trompe, c'est que ja-
(x) â^ii 7fltp ol içTJxa PcXoç. (Iliad. %\ z88.) (a) Sch. VcD. %\ 187,
(3) JExk. X, 33o.
(4) HÎBt. d'Hérod., trad. par Larcher, t. V, p. 481 , a* édit.
(5) L'Iliade d*Homère, trad. par madame Dacier, t. I, p. 184, édition de Rigaud.
(6) Ot iï ZcXsiav fvaiov (nrat ico^a vtiaTOv f^<ç, à^iiot, invovTiç ii^wp (UXav Atoioiroto, Tpûs; * TÛv aSr i^px* Auxacvoc à^Xâiôc uiôc nav<^apo{. (n. 6', 8a4.)
a36 OBSERVATIONS
mais dans Homère le verbe i^Ttîolat n*a signifié partir, comme le traduit fiilaubé; il entraine toujours l'idée de conduire qmelqumm, J^etre à la têu^ et précéder. Quelquefois même en ce sens il est joint au verbe suivre, comme dans ce vers de FOdyssée :
Ac tciPMv rr(tSb*f ii #* lourro IIaJûià< kHn (i).
• En parlant ainsi, il marcha devant, et Minerve le suivit. » Ce qui a peut-être induit Larcher en erreur , c'est l'emploi du datif; mais , dans une foule d'occasions , Homère fait gouverner le datif au verbe lii^'oj&ai. Ainsi au premier chant , en parlant de Calchas :
Koù VW99* irfiim.T' À^stàv buo^ uou (a).
« Il conduisit les vaisseaux des Grecs devant Uion. » Et au second chant:
Miçfiatf oL MtoIXiic Tt xai JLvrtçcc rrçnvwa^ (3).
« Mesthlée et Antiphus étaient à la tête des Méoniens. » Enfin , au vingt-deuxième chant , lorsque Hector rappelle les conseils que hii donna Polydamas :
6c K ixtUiMt T^cMi iroTi irroXiv irfwta^i (4)-
« Lui qui me conseillait de conduire les Troyens dans la \îlle. - Ce dernier exemple est surtout très-analogue au passage qui fait le sujet de cette observation.
[y. aai — 3.] Tu verras quels sont les coursiers de Tros ou poursuivre Fenneiiii.
Rollin dit que la rapidité do v. aa3 le dispute à celle des chevaux dont Homère décrit la course (5) ; il ajoute : • Peut-être Vir- • gile a-t-il voulu rendre cette beauté par ce vers :
Quadrupedanle putrem sonitu quatit ungula ampom (6).
Je ne sais si c'est parce que mon oreille est plus accoutumée aux sons de la langue latine , mais il me semble que le vers de Virgile
(x) Odys. a', xa5.
(a) II. a\ 71.