IO OBSERVATIONS
serve que ce mot signifie proprement rtgaréer avte €Êttmtum, avt anxiétie', euriote et anxie eotuiderart (i) , œ qoi ajoute ici à la pensée d'Agamemnon.
IloUfxeio Y^çupAC signifie les UuervaUes de la gturre; je n'aurais pis été compris en traduisant littéralement. Homère a employé le mot ^^^upai pour exprimer des ponts (3) , et le verbe TC^pMOtw pour am» struire un pont (3). Je crois que le sens primitif de ce mot est ûtferyaile^ et qu'ensuite il aura été appliqué aux ponts, qui peuvent être considérés comme l'intervalle compris entre les deux rives d'un fleuve.
[v. 37a,] Certes , ton père Tydée ne s'effrayait point ainsi ; toujours à la tête des plus braves , il attaquait les ennemis.
M. Knight termine là le discours d'Agamemnon , et retranche les 36 vers suivants , qu'il regarde comme ayant été tirés ou du moins imités de quelque poème sur la guerre de Thèbes. U pense aussi que l'accusatif Tu^YJ , au lieu de Tt>^ia au v. 384» dénote une main moderne (4). Heyne avait déjà émis cette opinion relativement à l'interpolation de ce passage (5). Cependant il faut dire que cette critique n'est appuyée sur aucune ancienne autorité; considérai aussi que toutes les fois qu'il s'agit de raconter des faits, les interpolations ne doivent pas être adoptées légèrement ; et , si on les admet, on doit supposer du moins qu'elles sont fort anciennes, et qu'elles ont précédé la première transcription d'Homère.
[y. 406 — 9.] Nous avons pris la ville de Thèbes
ont përi par leur propre imprudence.
Les vers 407, 408 et 409 du texte sont retranchés par le scholiaste de Venise (6) , parce que , dit-il , si Sthénélus n'entend parler
(t) Op. et Dîes, ▼. «9, éd. Loetneri.
(9) Cf. niad. ('. 88 et 89.
(3) Iliad-o'. 357, ç'. a45.
(4) Knigbt. net. in Uiad. 9*. 374-400*
(5) Heyii. obss. in Uiad. lY, 376.
(6) S«li. Yen. 9'. 407.
SUR LE CHANT IV. ait
que de lui et de Diomède, son assertion est contraire à la vérité, car ils n'étaient pas les seuls chefs (i); s'il entend parler de tous ceux qui dirigèrent cette expédition , il a tort d'employer le duel irçé- ^vTt (v. 407). Heyne observe très>bien que souvent le duel est mis pour le pluriel, et s'il penche pour admettre l'interpolation , c'est qu'en supprimant les trois vers , le discours de Sthénéius serait beaucoup plus vif et plus énergique (3). £n ce cas , voici quelle serait la suite de la narration : « C'est nous qui avons enlevé la « citadelle de Thèbes aux sept portes : n'égale donc plus la gloire • de nos pères à la nôtre. » M. Knight ne trouve pas suffisantes les raisons données pour retrancher ces trois vers (3).
Sthénéius entend parler de la guerre des Épigones^ c'est-a-dire Jes fils ( les fils de ceux qui furent tués à la première guerre de Thèbes ). Le scholiaste de Venise nomme sept Épigones , ApoUodore en nomme huit (4) ; Pausanias, au second et au dixième livre , donne aussi le nom des Épigones (5).
Hérodote attribue à Homère un poème des Épigones (6) : l'auteur inconnu du Combat d'Homère et d'Hésiode dit que ce poème avait sept livres, et qu'il commençait par ce vers :
Nuv au5 6irXoWpuv à^yjâ^b% MoOoai (7).
m Maintenant, muses, commençons par célébrer les jeunes héros.» Aristophane cite en le parodiant le même vers dans la comédie de la Paix (8).
[y. 4^^ — S*] Ami, garde le silence, obéis à ma voix et rappelons notre mâle yaleur.
Tout ce discours de Diomède est très -beau, non - seulement
(i) Voyez la fin de cette note.
(a) Obu. in Iliad. 1. IV, ▼. 407, 408, 409.
(3) Knight. not. in Iliad. i'. 406.
(4) Apollod. Bih. lib. III, c. vu, g 9.
(5) Pansan. lib. II , c. so , et lib. X , c. 10. ,
(6) Herod. lib. IV, $3a.
(7) Homeri et Hesiodi certamea, ex editione Bamesii in prim. vol. Homeri, p. xzvii.
(8) V. 1969, éd. Kiuter.
ai2 OBSERVATIONS
parce qae ce héros montre ici beaucoup de force d*ame et d'empire sur lai-méme (i) , mais surtout parce qu'on y trouve l'expression naïve de cette belle pensée morale qui rassemble sur k tète des chefs toute la responsabilité des grandes entreprises. Homère exprime encore la même idée an neuvième chant de l'Iliade, lorsque Nestor dit à Agamemnon : « Cest à toi sans doute « qu'il convient de parler; mais aussi tu dois écouter et accomplir • la pensée des autres chefs , lorsqu'un sage esprit les porte à te « donner d'utiles conseils. Cette pensée deviendra la tienne sit6t « qu'elle aura prévalu (s). »
J'ai déjà fait observer combien Homère se trouvait dans une position favorable pour donner la véritable expression des cho8es(3). Il n'avait qu'à peindre ce qui se passait alors , pour obtenir des résultats auxquels nous ne parvenons aujourd'hui qu'à force de raisonnements. Il exprime si naturellement les vârités les plus profondes , qu'elles ont presque l'air d'être triviales ; et ce n'est qu'en y réfléchissant qu'on s'aperçoit qu'elles forment les bases de la société.
Il faut observer l'épithète de Mcrée qu'Homère donne à la viUe d'Ilion (v. 4i^)- Dftcier prétend que cette épithète vient de ce que la ville d'Ilion fut bâtie par les dieux , et de ce qu'il y avait beaucoup de temples dans son enceinte. Voilà pourquoi yirgile rappelait la maison des dieux (4).
O patrial o divùm domus Iliura (5).
Horace donne aussi à Uion l'épithète de sacrée :
Narras, et genus iEaci,
Et pugnata sacro bella sub t/io (6).
Homère fait toujours Ilion du féminin , comme dans ee vers 4<^ ?
(i) Platon cite avec éloge le oommencemeDt de ce discoars. Respnb- Ub. m, t. VI, p. a68, éd. Bip.
(i) Je crois qae la fin de la phrase est le vni sens de ces mots :
o^o ^ 2ÇiTai 6 , m XIV âpx? (Oiad. t. loa.)
(3) Voyes les obs. sur le vers 3 1 de ce chant.
(4) OEnvres d'Horace, en latin et en français, par madame Daôer, t. m, p. 356, édit. in-ia.
(5) JEn. n, a4i*
(6) Hor. lib. UI, od. ux, v. 3.
SUR LE CHANT IV. ai3
fXiGv l^h : seulement au quinzième chant de Tlliade, on trouve fxuv ahrii, Uwute lUon{i)j au neutre; et cette particularité engageait Aristarque à supprimer ce vers du quinzième chant (a). Etienne de Bysance dit , au mot fxiov : « Ce mot est neutre dans tous les « auteurs , mais il est féminin dans Homère ; aussi Aristarque re- « gardait-il comme suspecte l'épithète d'aiicu au neutre, » Dans ma traduction je Tai toujours mis au mascuh'n, en m'appuyant sur Tautorité de Racine : ^
Qu'on £use de l*Épire on second Ilion (3).
[y. 43i«] Et par leur silence ils ' respectent leurs che£i.
JTai déjà fait observer que Platon , qui sans doute citait Homère de mémoire , liait le commencement de ce vers au vers huitième du troisième chant de Tlliade (4). Plutarque dit que cette soumission aux chefs n'est pas moins une preuve de courage que d'obéissance (5). Aulu-Gelle loue aussi cette union silencieuse des cœurs et des courages (6). Quelques vers plus bas » au contraire , le poète représente les Troyens marchant aux combats en poussant des cris confus, et s'avançant sans ordre comme un troupeau de brebis (7). Les critiques ont fait remarquer cette différence dans la marche des deux armées (8). Au commencement du troisième chant , le poète fait la même peinture des soldats grecs et troyens (9) , et c'est probablement la ressemblance de ces deux passages qui aura produit la confusion où Platon est tombé, comme nous l'avons observé ci-dessus.
(i) nîad. 0'. 71.
(9) Sch. Ven. 0'. 71.
(3) Androm. act. II, se. ai.
(4) Yoy. les obscrv. sur le ven 8 da 3* chant.
(5) Plat, de aad. poet., t. vi, p. io5, éd. Reiskii.
(6) Aiilo.-GeU., lib. I , c. 1 1. Le passage d^AoIa-Gclle se rapporta aux ven 8 et 9 da 3* chant de l'IL
(7) Cf. V. 433—438.
(8) Eost., p. 493, 1. 29 acqq.
(9) Voy. les 10 premien vers do troisième chant.
[v. 44^ — 3.] Faible d'abord , elle s'élève à peine
marche sur la terre.
Virgile applique à la Renommée ce qii*Homère dit ici de la Discorde:
Parva metu primo , mox Mse attollit in auras; Ingrediturque aoloyCt caput inler nubila coDdit(x).
L*idée de la crainte qu*ajoute Virgile, parva nuiUf convient à la Renommée et non point à la Discorde. Toujours le poète latin renchérit sur son modèle : sese attollit in auras.., et caput inter nubila condit oflrent presque la même pensée exprimée de deux manières différentes. Homère dit simplement : oùpavà JornptÇi xapi) , elle cache sa tête dans les deux.
Callimaque a aussi exprimé la même image ; il dit , en parlant de Gérés :
f6ftaT& (liv X^P^ y xt^oiXà ^t et â^ar* ÔX6pt,ir«» (i).
« Ses pieds touchent à la terre , et sa tête à TOlympe. >
L'intention d'opposer les pieds à la tête est visible dans Gilli-
maque; cette forme antithétique ne se trouve ni dans Virgile
ni dans Homère. Ce dernier même n'ofTre aucun exemple de ce
genre.
Longin , dans son Traité du Sublime , loue cette image , et
ajoute qu'elle donne moins la mesure de la Discorde que du génie
d'Homère (3).
Boileau traduit ainsi le vers de l'Iliade :
La tète dans les cieux et les pieds sur la terre (4).
Cette traduction se rapporte mieux au vers de Callimaque qu'à celui d'Homère.
[v. 452 — 5.] Ainsi ^ loreque les torrents de l'hiver ce bruit redoutable.
II faut ici admirer Theureux choix des mots qui, dans cette
(i) Mu. IV, 176.
(9) Hymii. adCerer., ▼. 59.
(3) Dionys. Longinns, de soBIiinîtate , $ IX , p. 3o , éd. Zachar. Pearce.
(4) Traité dn «ublime, trad. parBoilean, chap. VII, éd. d'Herhan.
SUR LE CHANT IV. ai/)
comparaisoa, imitent le bruit des torrents se précipitant avec fracas du sommet des montagnes. Le poète avait à sa disposition une langue merveilleuse pour rendre de semblables effets; les onomatopées y étaient fréquentes , parce qu'elle avait été formée par un peuple très - sensible à l'harmonie. D'ailleurs, plus une langue est près de son origine , plus elle doit avoir de sons imitatifs. Denys d'Halicarnasse dit %yec raison que « la nature est le
• premier maître dans ces sortes d'inventions ; elle nous rend imi-
• tateurs , et nous enseigne à fabriquer ces mots qui représentent
• les choses mêmes en frappant nos esprits par les rapports d'une
• exacte ressemblance. Ainsi c'est d'elle que nous avons appris à m dire ies mugissements des taureaux (raupttv p.uxri[JiaTa) , les hennissements m des chevaux (xpt{ASTt(T{AOÙc rinruv), les bêlements des boucs (fpus'Ypkcùc ■ Tpà'Y»v), le bruit et le fracas des vents (Ppop.ov xal irara'i^ov àvcp.ttv)t et
• Iç sifflement des cordages (xal oupt'^p.ôv xocXuv) (i). »
Par une suite de combinaisons singulières et difficiles à expliquer, la langue grecque réunit à un très -haut degré l'harmonie imitative d'une langue nouvellement formée, et la justesse philosophique d'une langue perfectionnée depuis long-temps. S'il est permis de former quelques conjectures à cet égard , je ne serais pas éloigné de croire qu'indépendamment des heureuses influences du climat , l'habitude qu'avaient contractée les anciens poètes de chanter les événements des siècles passés n'ait puissamment contribué à conserver la réunion de ces deux qualités précieuses. Ces chants héroïques étaient écoutés par des hommes accoutumés à parler une langue toute d'imitation , et dont l'oreille délicate eût été ofiensée du moindre contre-sens dans les sons, si je puis m'exprimer ainsi. D'un autre côté, comme les poètes s'adressaient à de grandes assemblées, il fallait toujours être clair, naturel, pour être bien compris. Toute idée alambiquée , toute phrase trop tourmentée aurait été sans effet; et cette obligation imposée aux poètes, d'exprimer leurs pensées d'une manière nette et précise» dut nécessairement donner à la langue une syntaxe claire, exacte
(i) Dionysii Halîc, d« compos. verb., cap. XYI, p. 194, éd. Schaeler. — J*al mis entre deux parenthèses les mots grecs, parce qu*ils sont fort îmitatift , et qn'ils expliquent mieox la pensée de Fauteur. Au reste , nos mots français , dans les exemples donnés, ne. sont point non plus dépourvus d'harmonie imiutîve.
ai6 OBSERVATIONS
et régulière. Ce ne sont là que de simples conjectures , et peutêtre serait-il plus sage d'attribuer à une Muse, comme Ta fiut Horace, des effets dont on ne peut pénétrer la cause :
Graiîs ingénia m, Graiis dédit ore roloodo Muas loqui(i).
La langue latine, quoique moins mélodieuse que la langue grec q ue , rivalise quelquefois sous la plume de Virgile avec les chants du poète de Tlonie ; et ceux qui n'entendent pas la langue d'Homère peuvent retrouver quelques traces de son harmonie dans ces vers de l'Enéide :
. . . . aut rapidus montano flumine torreos Sterntt agroa, sternit sata Ista, boamque labores, A PnBcipilesqiie trahit sylvas; stupet insciits alto Accipieus aonitum saxi de vertice pasior (a).
Homère s'attache à décrire l'action même du torrent, Virgile les effets de cette action. Homère peint la nature telle qu'il la voit, Virgile telle qu'il la sent.
[y. 476 — 8.] Hélas ! il ne paya point à ses parents chéris les soins par la lance du redoutable Ajax.
Ces vers renferment un sentiment très-touchant. Cette pensée, que le jeune Simoîsius vécut trop peu d'instants pour rendre à ses parents les soins qu'il en avait reçus , est une pensée puisée au fond du cœur, et qui peint admmd>Iement les mœurs naïves des Agps héroïques. C'est par de semblable^ traits qu'Homère a des rapports al frappants avec la Bible. Je crains même d'avoir un peu trop orné la pensée , puisque le mot Opiirrpoi, syncope de ApiimQpta , sigtiHIi* propfPmrnt /a nourriture , les aliments (3), Je l'ai rendu par l'i'Uprrmlon plus générale de soins, qui s'adapte mieux à nos miiiura Nctiiclles; car, dans nos idées, nous pourrions nous offriiNer qu'on nr parlât en cette occasion que de l'existence matéric*llci, quoique nous y tenions beaucoup. J'ai déjà fait observer que IV» pression vraie de ce qu'on éprouve est un des traits caractéristiques , rt n\^tne une des beautés particulières à la poésie
(1) Horat., Ars poet. v. 3a3.
(a) ^o. II,v. 3o5.
(3) Ce mot vient de rp^f ctv, nourrir.
SUR LE CHANT V. aiy
fi'Hoinère (i). Au reste, même dans l'ancien langage français, le mot nourriture était synonyme d^éducation (i).
Ces deux vers se retrouvent textuellement répétés au dix-septième €:bant de riliade (3) , à Foccasion d'Hippothoûs , fils de Léthus. O n'est pas étonnant que cette réflexion touchante soit appliquée à la fleur de l'âge; mais ce qui peut paraître extraordinaire , c'est qu'elle tombe précisément sur deux héros immolés par Ajax.
[v. 483 — 7.] Comme un jeune peuplier étendu sur le rivage.
J'ai déjà dit que Virgile envisageait ordinairement le côté moral d'un sujet (4) ; en voici un autre exemple » pris d'une comparaison qui a beaucoup de rapport avec celle-ci :
Ac veluti summis aniiquam in montibus omiim Quum feiTO accissm crebrisque bipennibus instant Eruere agricote certatim ; iUa usque mioatur. Et tremefacta comam concusso vertioe nutat; Volneribtts donec paulatim evicla, supramum Congemoit, traxitque jugis aviilsa ruinam (5).
Je dois faire observer d'abord que cette comparaison de Virgile ne se rapporte point à un guerrier comme dans Homère, mais à la ville entière dllion ; et que par conséquent le poète latin devait rassembler tous les points de vue qui servaient à donner plus de grandeur et de magnificence à son image. Toutefois, indépendamment de cette situation particulière où se trouve placé chacun des deux poètes, il est facile de sentir les différences qui existent entre eux. Homère ne peint que les objets physiques, il ne représente que ce qui frappe la vue ; c'est un peuplier élancé , né tur les horde d'un étang; trait caractéristique, puisque cet arbre aime les lieux humides; son sommet est chargé de rameaux; autre trait caractéristique, car le tronc du peuplier est dégarni de branches. H n'est point abattu au hasard par des bûcherons, mais par un on-
(i) Yoy. les obes. tor le vera*4i3 de ce chant.
(a) Yoy. les obss. sarle vers a 83 du 8* chant de l'Iliade.
(3) V. 3oi et 3oa.
(4) Yoy. les obss. sar le vers 45a de ce chant.
(5) JEn. II, 6a6 seqq.
ii8 OBSERVATIONS
vrier qui le destine k faire les roues «Tiib char. Toujours aime à rappeler un fait, à consigner un usaf^ Dans Virgile , e'ttt Fmi^^ue ormeau deg numèmgnet abùUm par du iaèoareurs. Il n'y m rien de spécial dans cette action. Dans le reste de la compafaisoai ^ Virgile prête à Tarbre nos passions et nos sentiments. Il tmamace asm qtt*il entoure en agitani aa chevelure^ il est 'tameu par Us Uessttres^ il pousse le dernier gémissements enfin, lorsque l'arbre est re nve r s é ^Je poète exprime Fidée des Tavages qu'il cause sur le penchant de Ui colline; tandis qu'Homère dit simplement, Tonlrv desséché restm étendu sur le rivage du fleuve.
Il suffît de remarquer ces deux comparaisons, pour sentir toute la différence des siècles et de la civilisation.
[y. 5o2 — 3.] La pointe d'airain traverse l'une et l'autre tempe.
Virgile traduit littéralement :
iit basta Tago per tcmpus ulramque ,
Stridens.
mais il ne s'arrête point là comme Homère, et il ajoute oette pensée :
trajectoque hanit tepefacta cerebro (i).
Celui qui a dit qu'Homère était un hahiUard suhlimene le connaissait pas. Il est au contraire très-concis ; et toutes les fois que nous le comparons à Virgile , nous voyons que c'est celui-ci qui se livre à plus de développements. Quant à ses digressions, il est sur qu'elles ne peuvent avoir le même intérêt pour nourque pour les Grecs , dont elles étaient l'histoire tout entière (a). Je pourrais dire à Voltaire , si fort blessé de certains passages d'Homère , ce qu'il disait luimême à ceux qui censuraient sa traduction du Cantique des Cantiques : « Ces pauvres gens ont jugé un ouvrage hébreu qui a en- « viron trois mille ans d'antiquité, comme ils jugeraient un bouquet
• à /m, ou une jouissance de l'abbé Testu, ou une chanson de
• l'abbé L'Attaignani, imprimée dans le Mercure galant. Ils ne con-
(i) iEn. IX, 418.
(3) Voyez les obai. lor le ▼. xoo da second chant de riliade.
SUR LE CHANT IV. aig
K naissent que dos petites amours de ruelle , ce qu'on appelle > des oanquétes. Ils ne peuvent se faire une idée des temps héroïques m OU patriarcaux ; ils s'imaginent que la nature a été au fond de m. TAsie ce qu'elle est dans la paroisse de Saint-André-des-Arts ou « des Arcs, ou dans la cour du Palais (i). »
Quintilien, qui connaissait bien Homère, et qui n'en parlait pas sur d'imparfaites traductions , a remarqué cette qualité précieuse de notre poète; il dit qu'il était admirable par sa brièveté, brevitate mirabilis (i). C'est par là qu'il donne le dernier trait à son éloge. Plus loin il ajoute : « Narrare vero quis brevius qiuun qui mortem m mtmiat PatrocU (3)? > et quand il veut caractériser le poète Alcée : ■ In eloqiiendo quoque brevis, ei magnifietu et diiigenSf plerumque « Homero similis. •
[y. 5o4.] Il tombe avec fracas, et sur son corps ses armes retentissent.
Ce vers, qui se trouve souvent dans V Iliade (4), est très imitatif. Virgile a dit :
sonitum saper arma dedere (5).
L'oreille la moins exercée sent aisément combien l'harmonie est supérieure dans le vers d'Homère. Les mots de la langue grecque sont par euxnnémes beaucoup plus imitatifs que ceux du latin. L'auteur du Traité sur la Poésie d'Homère pense que ce poète avait inventé des mots pour mieux représenter les objets : « Lui-même « avait fait des mots, dit-il, qui n'existaient pas avant lui, pour • représenter les choses qu'ils exprimaient, tels que, le bruit, t^v « ^oûirov; le fracas , rby àpa€ov; le bruissement, rbv 6o{a6ov; il a retenti.
(x) Lettre da indact. da Cantiqiie des Cantiques, t. xn, p. 373, éd. deKeU.
(a) QointîUaoi lost. orator., 1. X, c. i, p. 6a8.
(3) L. I., p. 629. Qntntilien fait allniion ao dîsooors d'Andloqae da XYni* chant de riliade, lorsqu'il aLaonce à AchiUe la mort de Patrocle. ( n. </, ao aeqq.) Cf. p. 63 1 poar la dernière citation.
(4) Cf. II. e', 4a, 54o»v'. 187,0' 5i4,etc.
(5) Mn. X, 488. *
aao OBSERVATIONS
« ôv^pax* (i); a gronde, p^x^tt (a); U frémii^ m(ti (3); et d'aotrw « semblables y car personne n*en aurait pu trouver de plus exprès* « sifs (4). » Je ne crois pas qu'Homère ait inventé des mots ; sinoa des composés , ce qui pour les Grecs n'était pas un néologisme. Certainement ses auditeurs ne l'auraient pas compris, s'ils avaient entendu des mots auxquels leurs oreilles n'étaient pas habituées. D'ailleurs sur quel fondement peut*on supposer que tel nom n'était pas connu avant Homère, puisque ses poésies sont le plus ancien monument qui existe? Je préfère donc m'en rapportera l'opinion de Denys d'Halicamasse (5) , que dans l'enfance des sociétés beaucoup de mots ont dû se former par onomatopée. Au temps d'Homère, la langue était déjà toute faite.
[v. 5 1 4 — 5.] Tandis que la fière Pallas , fille de Jupiter, anime les Grecs.
Au lieu de ces mots, la fière Pallas, il y a dans le grec, la irès^ glorieuse Tritogénie, Ce mot n'est point passé dans notre langue pour caractériser Minerve, quoique quelquefois Homère la désigne ainsi (6).
Les interprètes ne sont point d'accord sur la véritable signification de ce nom. Quelques-uns le font dériver de rptïv , trembler, prendre la fuite, parce qu'elle épouvante ses ennemis (7) ; ou bien parce que les dieux furent saisis d'effroi lorsqu'elle vint au monde (8). Apollodore dit qu'elle naquit près du fleuve Triton (9) ,
(i) Le texte porte àYt€puxt, sourdre, faillir. Ce mot ne présente «ncane hannonie îmitati^e, et d'aillenra il ne ae trouve pas dans Homère.
(a) Dans Tacception physique , et ao neotre , comme nous disons : le tonnerre gronde.
(3) Comme Tader brâiant qo*on plonge dans Feaii.
(4) De Uomeri Poes. in éd. Bamesil, t. x, p. XïXJII, $ ç*.
(5) Yoy. les obss. sur le v. 452 de ce chant. Quelques aatenrs attri* baent an même Denys dUalic. le traité sar la poésie tT Homère (vid. Sam., t. I, p. XXIX). Reiske n*a point admis œ traité dans son édition de Denys d'Halicamasse.
(6) Cf. n. •', 39; x', i83, od. 7', 378.
(7) Brev. sofa. II. ^, 5i5.
(8) Sch. Yenet. ^, 5i5.
(9) Apollodor. Bib., iib. I, c. m, $ 6.
SUR LE CHANT IV. aai
eX que c'est sans doute de là que lui vient le nom de TritogénU. PiBUsanias nous apprend que les Libyens faisaient naitre Minerve de Neptune et du lac Tritonis (i). Heyne dit que ce mot est dérivé <le TptTo , tete^ parce qu'elle était née de la tête de Jupiter. Malgré la grave autorité de Heyne , je maintiens que ce mythe est postérieur à Homère (a) ; il n'y a rien dans V Iliade ni dans VOdpsée qui indique une pareille origine ; et jamais on n'y voit de ces naissances contre nature. Mais quand on a voulu tout expliquer, que les allégories et les allusions sont venues à la mode , comme Minerve était une déesse prudente et guerrière, on a supposé qu'elle était sortie tout armée du cerveau de Jupiter, comme on supposa que Vénus, la déesse de la volupté, était née ex genitaU' àiu (3). Il faut observer en outre que jamais Homère n'emploie le mot rpiTM pour signifier la tête. Je préférerais adopter le mythe du lac ou fleuve Triton. Cette origine africaine serait d'autant plua probable que les douze dieux des Grecs tiraient leurs noms de rÉgypte (4). Au reste, peut-être vaut-il mieux convenir que nous ignorons la véritable étymologie des noms propres; ib se sont formés dans un temps qui n'a pas laissé de monuments ; et leur signification, s'ils en ont une, tient à des circonstances ignorées, à moins que le poète lui-même ne nous les fasse connaître, comme il nous le dit pour Ulysse (5). M. Knight pense que le nom de TriiogénU, donné à Minerve, était connu de l'auteur de VOdptée^ et non de l'auteur de V Iliade. Cette distinction me parait fort subtile. M. Knight supprime ici neuf vers, depuis le vers $07 jusqu'au vers 5 16 (6). La seule raison qu'il en donne, c'est que le rhapsode
(x) Paosan., lib. I, c. 14. KocUXipLwic TpiTuvî^oc. Clavier traduit : • delà nymphe an lac Tiitoms. » Ces moti : de la nymphe , ne sont pas dan» le grec.
(a) Obss. inUiad., lib. lY, 5i5. Yoy. ma note sor le v. 197 du premier chant.
(3) Cf. Theogon., v. aoo. Consoltes aotti les obas. sur le v. 370 da cinquième chant de Tlliade.
(4) Du moins à ce que dirent lei prêtres égyptiens à Hérodote (Rerod«, lib. II, S 4). JEschyle suppose aussi que Minerve naquit sur les bords du Triton. (Emnen., v. agS, éd. Stanleiî.)
(5) Cf. Od. t', 407 seqq.
(6) Knight in II. ^, 507 — x6.
aaa OBSERVATIONS
qui a fait rinterpolation, ignorait la doctrine da digamma (i).
[▼. 543 — 40 f^ en ce jour une foule dans
la poussière.
Voici ce que dit Heyne à Toccasion de cette citation : « Ces « deux vers sont oiseux, ils font languir la narration. Bentley les « supprimait, on y reconnaît aisément la main du rhapsode (a). » M. Knight va plus loin, il supprime les six derniers vers de ce chant (3). Dans ce cas , il faut finir à ces mots de la traduction : « Autour d*eux ont péri beaucoup d'autres héros. »
Pope raconte que d'après une ancienne superstition, le quatrième chant de VlRad^, quand on le plaçait sur sa tête , était un préservatif contre la fièvre quarte (4). En effet, le médecin Serenus Sammonicus , à la suite d'autres ordonnances contre la fièvre quarte , ajoute gravement celle-ci :
MaDoni» Iliados quartum suppone timenli (5).
Mais que n*a-t*on pas dit sur Homère ? on composerait plusieurs volumes de toutes les folies qu'il a fait imaginer ; c'est même une des particularités les plus remarquables de ce poète extraordinaire. Les modernes sur ce point ont rivalisé avec les anciens; et ce n'est pas de nos jours qu'on a été le moins loin en ce genre , puisque dans un ouvrage imprimé en 1806, M. De Grave soutient très-sérieusement qu'Homère était un Hollandais. C'est ainsi qu'il explique la confusion des dialectes dans les poésies d'Homère. U devait bien être permis , dit-il , à un Hollandais de mélanger parfois l'ionien et le dorique (6). Le voyage d'Ulysse aux enfers n'est autre chose, selon cet auteur, ((de le récit d'un voyage en Hol^ lande. RhwlamanU est le RADMAN ou RAEDMAN, U Sénateur, U ConseiUer; si Homère lui donne i'épithète de blond, Sa-^o^ , c'est
(i) Toyes, poar ce qui est du digamma, les obss. inr le ven 179 du 16* chant de l'Iliade, (a) Obss.iniliad., lY, 543, 544.
(3) Cf. Knigbt, not. in H., «T, 538.
(4) Homer'ft Iliade, bo. lY, not. to the v. 63o of tbe tranabt.
(5) Seren. Sammonicos de Medic, cap. 49, v. 9x6.
(6) RépabUqne des champs Élyaées, 1. 1, p. 17a soiv.
SUR LE CHANT IV. aa3
parce que tous les HoUandaîs sont blonds (i) ; voila pourquoi aussi Minerve est indiquée par Tépithéte de '^pXauKûtnc aux yeux bletu (i). D'ailleurs il est clair que FLISSINGEN, ou ULISSINGEN, est la ville ttVfysse, et LISSE WEGHE, village à deux lieues de Fletsmgue, ne peut être que le c/iemin d'Ulysse..,., (3) Ce qu'il y a de plus curieux, c'est la conviction profonde, la bonne foi de celui qui raconte toutes ces singularités , et l'érudition qu'il a employée pour soutenir ce système extraordinaire (4).
(i) Id., p. 5o.
(9) Id., p. 5x.
(3) Id., p. z86.
(4) Yoy. les obsenrationi snr le v. 563 da quatrième chant de i*0dyuée.
aa4 OBSERVATIONS