SUR LE SIXIEME CHANT
DE L'ILIADE
[y. 40 Entre les rivages du Xanthe et du Simois.
Deux schoties de l'édition de Venise , qui se rapportent au vers 4 , nous apprennent que les anciennes éditions au lieu du vers qui existe aujourd'hui portaient celui-ci :
« Entre le fleuve Scamandre et les bords du marais. » Cette dernière version se lisait même dans les commentaires d' Aristarque ; mais ce critique ayant trouvé des autorités en faveur de la leçon actuelle, ce fut celle qu'il choisit , c'est aussi celle qui est restée. La scholie B de l'édition de Venise en cite une troisième aussi plausible que les deux autres :
• Entre le fleuve Scamandre et le Simoîs. >
[y. 38.] Ses chevaux sont arrêtés par les branches d'un tamaris.
Dans ma première édition , j'avais mis à tort : par les branches d'un tamarin. Voici les judicieuses observations que m'a faites à ce sujet mon savant ami » M. Eyriès : • Dans Yliiade (ch. VI , v. 39, et
(i) Hejne observe avec raison qo*il fiiat écrire oTOffcoXtfiWK tout d'an mot , poor conserver le génitif goaveraé par la prépos. (Atooir|uc. (Obtsin 11. VI, 4.)
Venise; « car peut-être, dit- il, j*y aurais trouvé une autorité « pour me confirmer dans l'opinion où je suis que tout ce pas- « sage, depuis le v. 898 jusqu'au v. 40a, appartient à quelqu'autre « ouvrage, peut-être à quelque poème sur Hercule, d'où ces vers ■ auront été transportés ici. » Ce critique observe ensuite qu'ils nuisent à la suite de la narration, qu'il n'est pas naturel que Pluton monte dans l'Olympe au lieu d'aller dans les enfers; que les vers 4^1 et 4o3 sont répétés dans le même chant (goi et 90a) à l'occasion de Mars blessé par Diomède. Enfin il ajoute qu'un juste soupçon peut s'élever sur tout ce passage relatif à Pluton, c'est-à-dire, depuis le vera SgS jusqu'au v. 4o3 (i). Nous avons déjà vu que le même critique regardait aussi l'aventure de Junon comme interpolée (3), ce qui comprendrait depuis le v. 891 jusqu'au v. 4o3 ; de sorte que Heyne ne s'éloigne pas beaucoup de l'opinion de M. Knight, qui supprime aussi l'aventure de Mars, c'est-à-dire, depuis le vers 384 jusqu'au vers 4o3. Il pense que toutes ces fables ont été ajoutées par divers rhapsodes qui voulaient faire preuve d'une érudition à contre - temps , et qu'elles appartiennent à des siècles plus modernes que ceux d'Homère (3). Cette conjecture me parait assez vraisemblable.
[y. 408.] Et jamais sur ses genoux de jeunes enfants ne bégaieront le doux nom de père.
Le scholiaste de Venise blâme ce vers comme indigne d'un dieu, d'un héros ou d'un homme; il pense qu'il n'est convenable que pour une femme ou une déesse qui tient son enfant entre ses bras (4). Cette critique est fausse : le vers au contraire me semble plein de grâce et de naïveté. Heyne observe avec raison que cette tournure atfoir un enfant sur ses genoux s'applique souvent aux pères dans V Iliade (5). Ainsi , au neuvième chant , Phénix dit, en parlant des imprécations de son père : • il demanda aux furies que jamais
(i) Hejn. , obierv. in Ilîad. Y, v. 398.
(3) Voyez les observ. sur le v. 39a de ce chant.
(3) Kjiigbt, note in Uiad. t', 385 — 404.
(4) Sch. Ven. , s' 408.
(5) Heyn. observ. in Uiad. V. 4084.
paroles touchantes qu'emploie Adraste pour toucher Ménélas.
Voici comment Lucien a parodié ce passage : « Laissez la vie à « un homme sans malice « et recevez une rançon qui soit digne de « vous : de rairain, de l'or, présents que chérissent les sages « mêmes (i). »
Quoique Lucien annonce qu'il va prononcer les vers d'Homère, creux qu'il cite sont bien différents , comme on en peut juger par cette traduction. Lucien, auteur satirique, ne cite pas, il parodie Homère.
[t. 57 — 60.] Ah ! plutôt que nul d'entre eux n évite une mort cruelle«
Les anciens grammairiens ont cherché à justifier ici la cruauté d'Agamemnon par des raisons où l'on retrouve toujours l'esprit de subtilité qui caractérise cette époque (s) ; peut-être était-il plus simple d'attribuer ces imprécations à la barbarie d'un âge à peine civilisé. M. Knight tranche la difficulté en disant que ces vers ont été interpolés , qu'un scholiaste aura mis en marge le commencement du V. 58 , et que quelque rhapsode aura ajouté le reste pour donner un caractère cruel et féroce à Agamemnon (3). Il ajoute, pour prouver l'interpolation , une observation grammaticale que je crois de peu d'importance. Il me semble que les vers doivent rester, et qu'ils sont dans le caractère des mœurs héroïques.
[v. 76.] Si lun des fils de Priam , Hélénus
Cest le même Hélénus qui , suivant la tradition adoptée par Virgile , régna dans la suite en Épire , où il épousa Andromaque sa belle-sœur, et qui fut visité par Énée quand celui-ci se rendait en Italie avec ses Troyens. Virgile suppose aussi qn'Hélénus est un devin habile ; voici comment lui parle Énée :
Trojngena, interpres Divum, qui numioa Phœbi Qui tripodas , darii lauros, qui sidéra sentis,
(i) Piscttor, t. I, p. 57a, éd. He w t g rhna.
(a) Sch.Ven. C',58.
(3) Knîghi, net. in lliad. 58-6o.
Yaste Olympe en est ébranlé (i). Tout cela est conforme à la situation , et parfaitement dans les convenances. Virgile n'a vu ici que Jupiter s'adressant à la déesse des grâces et des amours ; c*est là l'idée qui Ta surtout frappé, et dès-lors il a cru devoir donner au maître des dieux un visage riant. L'ensemble de la situation n'est pas ce qui l'occupe davantage , il est tout pour Homère. La perfection du style, le fini deé détails, la beauté des images sont pour Virgile les objets essentiels ; ils ne sont pour Homère que des accessoires qui naissent tout naturellement.
[y. 4^3.] Les écus légers , et les boucliers arrondis.
Le Xaioiiïov (léséion) était différent du bouclier. Hérodote dit positivement, que les Ciliciens portaient cette armure à la place des boucliers (a). Comme ib étaient de peau , ils étaient plus légers que les boucliers ordinaires faits de métal ; c'est pour cette raison qu'on leur donne l'épithète de irripoevra , mlés. Au reste , il faut ajouter ici que M. Knight supprime ce vers précisément à cause de cette espèce d'armure, qui ne lui parait pas avoir été en usage du temps d'Homère. Il n'en est parlé qu'une autre fois dans rniade (3), et M. Knight supprime encore le vers <^ù l'on retrouve cette expression. Il observe avec raison que les boucliers homériques , d'une plus grande dimension que ceux nommés lùéions , doivent couvrir le col et les jambes , qui n'étaient garantis par aucune autre armure (4).
[▼. 4740 Seul avec tes frères , et les époux de tes
sœurs.
Ce mot fa(A6poIot, que j'ai rendu par Us époux de tes scaws, s'entend ordinairement des gendres (5) ; mais comme il est ici ques-
(1) Cf. lUad. a' 5a8.
(a) KtXtXK Xttwrnïà ti ttxov àrr» àoirt^uv (lib. VII, % 91).
Lircher n*a pas bien rendu cette phrase ; voyes sa trad. t. V, p. 6a , a" édition.
(3) Iliad. (i' 4a6.
(4) Cf. KLnîght not. in Iliad. •' 4^3.
(5) Cf. Iliad. i' , 1 4a , a84 ; >.' , 738 ; v' 4a8 ; Odys. f , 387 ; ^ , 569 ; V 3i3; etc., etc.
Xi y a trois idées dans Virgile, et c'est a^ec raison que Heyne dit :
orwêut simplicUatem Homerici versus (i).
T7ous avons déjà remarqué qu'Homère était d'une grande simplicité dans ses narrations (a). Les poètes qui l'ont imité ornent toujours les pensées qu'ils lui empruntent, parce que ceux-ci ne clierchent que d'agréables images , tandis qu'Homère se contente de raconter naïvement la vérité. Il prouve ce que dit Euripide : « X<e discours qui exprime la vérité est toujours simple. ■
AisXoSç h (aQ6oç riic ôXuSiiaç If^ (3).
vers io6 se retrouve au chant dix-septième (4)>
[▼• 117 — 8.] La peau noirâtre qui parcourt les bords de son bouclier, etc.
Le bouclier des siècles héroïques couvrait l'homme tout entier, comme il est évident par ce passage. Ailleurs Homère donne au bouclier de Patrocle Tépithète de rippitotaaa, c'est-à-dire qui va jusqu aux pieds (5), épithète qqe dans V Odyssée on trouve appliquée à une longue tunique, xtTûva TipfAiocvra (6). Les artistes, dans les dessins dont les sujets sont empruntés d'Homère , ne font pas attention à cette circonstance, ou peut-être rejettent- ils ces grandes masses comme nuisant à l'effet de leurs compositions. On doit dire pourtant qu'il est fait mention dans V Iliade de boucliers plus petits , nommés XatoiiVa; mais les vers où il en est parlé ont paru suspects à quelques critiques , précisément à cause de cela (7). Dans tous les cas , le bouclier des chefs était sans aucun doute une armure qui couvrait tout le corps.
(x) Heyn. Vlrg., ad b. loc.
(9) Voyez entre antres les observ. sur le vers 17 da premier chant de llliade.
(3) Phceniss., v. 47a.
(4) niad. p', 343.
(5) niad. V, 8o3. Yoy. mes observ. sur le vers 8oa de ce chant selnème pour Tétymologie de cet adjectif.
(6) Od. T',a42.
(7) Yoy. les obss. sur le v. 453 da elnqoième chant de TUiade.
SUR LE CHANT V. a5i
légumes , des poissons et des oiseaux comme étant trop délicate » «t en quelque sorte indigne des hommes qui accomplissaient de si grands exploits (i). Il n'est jamais question de ces sortes de mets dans les repas décrits par Homère : non pas que cette nourriture fut indigne des héros , car il n'en est pas question davantage quand il s'agit des festins des prétendants de Pénélope, qui menaient une vie molle et efTéminée ; mais uniquement parce qu'à cette époque les mets les plus substantieb étaient les plus estimés, ainsi que je l'ai déjà remarqué (a). Ce qui le prouve encore, c'est ce que dit Ménélas de ses compagnons lorsqu'ils sont retenus dans l'ile de Phare : « errant sans cesse dans l'île , ils péchaient «avec des hameçons recourbés; car la faim dévorait leurs en- « trailles (3). > Ulysse dit à peu près la même chose quand ses compagnons sont pressés par la faim dans l'ile du Soleil (4). Le seul endroit de V Iliade où Homère parle de poissons, ou du moins de coquillages destinés à un repas, se trouve au seizième chant de V Iliade j lorsque Patrocle, après avoir immolé un guerrier, s'écrie :
« Grands dieux, comme ce guerrier est agile! comme il plonge « facilement ! Si ce héros s'élançait d'une barque dans la mer pois- « sonneuse, même durant la tempête, H ramasserait assez de co- « quillages pour nourrir de nombreux convives (5). > Dans VOdj^s^ sée^ on trouve une comparaison prise de la pêche aux filets (6).
M. Knight retranche toute la fin du discours de Sarpédon, depuis le vers 47S. En ce cas, le discours doit se terminer à ces mots de la traduction : « Et nous, qui ne sommes que vos alliés, nous « combattons avec courage. » M. Knight trouve dans les quinze vers supprimés beaucoup de mots qui lui semblent ne pas appart^ir à la langue homérique (7).
(a) Voyez les obaenr. sur le ▼. 343 du rV* ch. de TlUad.
(3) Cf. Odyi. ^,368.
(4) Cf. Odyss. f&', 33o seqq.
(5) Cf. niad. ir*, 33o seqq. , voyet les observ.snrle v. 7 45 du seixième chant de TlUad.
(6) Toyex les ohterv. ua le v. 384 da riDgt-deoxîème chant de VOdyssée.
(7) Knight , not in liiad. 478 — ga.
«foîiidres détalk les aventures de leurs ancêtres. Plus tard on a permis aux historiens des digressions pour raisonner sur les évé* nements qu'ils racontaient; alors on permettait aussi les digres* flîona y niais pour apfMrendre les événements mêmes. Chaque siècle a ses règles, ses usages , qui résultent de sa civilisation, c'est-àdire de ses mœurs et de ses habitudes.
Eustathe (i) et les scholies de Venise (a) disent que par cet épisode le poète a l'intention de délasser VattdUeur (3), en passant de la peinture des batailles à des récits plus doux et plus tranquilles» Cette réflexion ne me semble pas juste : il n'était pas nécessaire ici d'avoir recours à cet épisode , puisque toute la fin de ce sixième chant est consacrée à des scènes d'intérieur qui suffisaient bien pour distraire l'esprit d'une peinture trop continue de guerres et de combats. Certes si l'on ne veut voir dans cet épisode qu'un artifice de rhétorique , il eût été bien mieux placé ailleurs, puisque, depuis la fin du neuvième chant jusqu'au milieu du dix-huitième, il n'est question que de batailles. Dans ce long espace qui comprend huit chants entiers , je ne vois que l'épisode du quatorzième (la ceinture de Vénus) qui coupe ces longs récits de guerre.
Après avoir parlé de l'épisode en lui-même, je me réserve d'en examiner les détails à mesure qu'ils se présenteront Qu'il me suffise de dire ici d'une manière générale que ce morceau respire le goût de la plus belle antiquité.
[v. 1227.] Ils sont malheureul les pères dont les fils s'exposent à ma iîireur.
M. Knight termine à ce vers le discours de Diomède , et re-
(i) Enst., p. 6a 8, 1. 33 scqq.
(4) Schol. Tea. |[^, 1x9.
(3) Il faut remarqaer cette expression t6v dbcpoannv, Vauditettr^ qui se troove dans le scholiaste de Venise et dans Eostathe, et qne madame Dacier'tradnît improprement par h lecteur, Quintîlien (lib. X, c. I, p. ASQ, éd. Capperonnerii ) dit aosai qo'Uomère dès le débat àt tes poèmes captive la bienveilLince de Vauditeur par son invocation aux Mnses : benevolum. anditorem, invocaiione dearmm. Cette expression conservée dans le langage ne pronve-t-elle pas qne dans l'origine les poésies d*Ho* mère furent chantées et non pas écrites ?
SUR LE CHANT V. a53
fait un très-bon usage du silence de ses personnages (i); il en cite
plusieurs exemples. Ainsi , il remarque au premier chant le si«
lence des deux hérauts qui vont chercher Briséis (a) ; au troisième
chant le silence d'Hélène quand Iris vient l'avertir que ses deux
époux vont combattre pour elle (3). Dans le même chant, il dit
qtie Ménélas adresse une prière au ciel au moment du combat ,
mais que Paris se tait parce qu'il est engagé dans une mauvaise
cause (4). Au quatrième chant , quand Jupiter déclare vouloir
protéger les Troyens, Junon éclate en reproches contre lui; mais
Minerve (5) persiste à garder le silence (6). Dans le même chant,
lorsque Agamemnon fait des reproches à Diomède, ce héros reste
en silence (7) , parce que le vrai caractère d'un brave guerrier est
de laisser parler les faits. Enfin il cite l'exemple ci -dessus, où
Hector, conservant aussi le caractère guerrier, vole au combat
pour toute réponse.
Cela est vrai , mais ces sortes de beautés ne sont point dans Homère l'effet d'un calcul ; elles naissent de la situation, qu'il rendait toujours avec vérité.
[v. 7o3 — 4-] Quel fi*^ 1® premier et quel fut le dernier de ceux qu'immolèrent Hector, fils de Priam , et le terrible Mars ?
Virgile a dit de même :
Quem telo primum, quem postremum, aspera virgo , Dcjids ? Aat qiiot humi morieDtîa oorpora lundis (8)?
(1) Homer*s Iliad. TranaUt. by Pope, bock IV, no. of v. 848. (a) lUad. fli'.33o et 33i.
(3} Diad. y, I4î,x4a.
(4) Iliad. Y » 35i aeqq.
(5) Pope ne dit pas Mintrye^ mais the Goddêss ofwisdom^ la déesse d» la sagesse ; Minerve n'a jamais cette dépominatiott dana Homère, paa plus que Véona celle de reina de tamour{ voyes hi note dn v. 3ii de ce chant) \
(6) niad. ^,19.
(7) niad. ^, 40X aeqq.
(8) JEn. XI, 664.
^UR LE CHANT VI. ayS
un des tmits caractéristiques de ces poèmes anciens , et Tun des rapports les plus frappants qu'ils aient avec la Bible. Sitôt que les hommes ont eu le moyen de faire connaître leurs pensées , ils s'en sont servis pour exhaler des plaintes , et l'enfance des sociétés est en cela semblable à celle des individus. Tout ce discours de Glaucus respire un profond sentiment de douleur; et bientôt nous verrons Bellérophon , parvenu au comble de la prospérité, devenir insupportable à lui-même , tant un bonheur sans mélange semble peu propre à notre nature chétive et passagère.
Cette comparaison des feuilles ou des plantes à la vie des hommes a été exprimée par une foule d'auteurs ; il est inutile de les indiquer ici , je me contenterai d'en citer deux exemples : l'un tiré de la Bible, et l'autre de Quintus Calaber, pour faire sentir la différence qui existe entre une poésie originale et un simple travail de copiste. Dans l'Ecclésiastique , il est dit :« Toute chair se fane « comme l'heroe , et comme les feuilles qui croissent sur les arbres «verts. Les unes poussent, les autres tombent, telle est cette gé- « nération de chair et de sang: Tune finit et l'autre naît à la vie(i). >
La phrase est encore plus simple que dans Homère , cependant on y retrouve cette même impression de douleur et de tristesse qui ne peut être rendue que par une ame pénétrée de ce qu'elle éprouve. Voici maintenant l'imitation de Quintus :
« Car les générations des hommes sont semblables aux fleurs des ■ plantes, aux fleurs printanières ; les unes meurent, les autres « naissent (a). *
Le versificateur n*a pas senti que le charme attendrissant de cette pensée n'était pas seulement dans la comparaison , mais dans ce retour si naturel sur la rapidité de la vie : ainsi passent les générations des hommes. Ces mouvements de l'ame ne naissent que de l'inspiration : quand l'esprit veut les copier, on sent tout de suite ce qu'il y a de faux et d'emprunté. Le génie ne s'imite pas.
Qu'on me permette de traduire ici une élégie attribuée à Simonide, et qui me semble un très-beau commentaire de la pensée qui nous occupe :
« Il n'est rien d'immuable pour les faibles humains. Un poète de « Chio l'a très-bien dit : comme tombent les feuilles, ainsi passent les
(i) Eccleuast., ch. i4* ▼. x8.
(a) Paralipom. Homeri, lib. XIV, t. itofy.
SUR LE CHANT V. a55
[y. 736.] Et revêtant la cuirasse du dieu qui rassemble les nuages , elle s*arme pour la guerre , source de tant de larmes.
Peut-être fallait-il ponctuer ainsi ces deux vers :
Tiufxicv>i iç iroXif&ov dcApiiaatTO ^oxpuoivroc.
Alors le sens serait : • et couverte de sa tunique , elle revêt , pour « la guerre , source de tant de larmes , les armes du dieu , etc. » €^ qui justifie cette leçon , c'est que xirii^ n'a jamais voulu dire une cuirasse. Aristarque admettait les deux ponctuations (i).
Les V. 733 — 7 sont répétés au chant huitième (a); Zénodote les supprimait ici et les laissait subsister au huitième. Le scholiaste de Venise qui nous fait connaître cette opinion de Zénodote,. pense au contraire qu'ils doivent subsister ici et non au huitième, où la déesse n'accomplit aucun exploit. Je pense qu'on peut les admettre dans les deux passages; si au huitième chant Minerve ne combat pas, elle se dispose à combattre, c'est une raison pour qu'elle revête une armure. D'ailleurs ces sortes de répétitions ne blessent point dans Homère.
^tv%>^^^^^m^
[y» 741-] Là paraît la tête de là Gorgone, monstre terrible.
11 faut remarquer la syntaxe de cette phrase , dont voici le mot à mot : la tête gorgonéenne du monstre terrible. Le mot gorgonéenne est là pour de la Gorgone; mais ce qu'il y a de singulier , c'est que le reste de la phrase se construit comme si le substantif avait été employé et non Tadjectif; de sorte que ces mots, ^tivolo TrtXMpou, du monstre terrible^ étant au génitif, se rapportent à 70^700;, de la Gorgone^ qui ne se trouve pas dans la phrase où il est remplacé par l'adjectif ^c^itiq , gorgonéenne au nominatif. On trouve un
(i) Sch. ven. t', 734.
(9) n. ft' 384-^8.
les chevaux que lui ofîre Ménélas , il peint très-bien le pays d'Argos : « Je vous laisserai , lui dit-il , ce don magnifique , à vous qui m régnez sur une vaste contrée où le lotos et le souchet (i) croissent «en abondance. L'avoine, Tépeautre et le pur froment couvrent > au loin vos campagnes fertiles ; mais , dans Ithaque , on ne voit « point de plaines étendues ni de vertes prairies (s). » Racine a fait aussi d'Argos un nom de pays , quand il a dit :
J'écrivis en Argos (3).
Cette ville ^Épkjrre^ située à l'extrémité de l'Argolide, est celle qui dans la suite fut si célèbre sous le nom de Gorinthe (4).
[▼. i53.] C'est là que vivait Sisyphe , le plus rusé des mortels.
Par cette dénomination : le- puis rusé des mortels^ Homère entendait le plus habile dans les combats ; pour lui , cette épithète est synonyme de sage^ prudent y avisé (5). Ce n'est que dans la suite qu'elle fut prise en mauvaise part Voilà pourquoi les mythologues suivants ont peint Sisyphe comme un fourbe si adroit qu'il enchaîna la Mort même, et qu'étant dans les enfers, il parvint à s'en échapper en trompant Proserpine par de belles paroles (atpiU- Xiottft X»^oi;) (6). C'est sans doute aussi pour cette raison qu'il fiit regardé comme le père d'Ulysse , auquel on supposait de même un caractère cauteleux et rusé. En effet Plutarque dit que, d'après plusieurs historiens , Anticlée étant encore vierge avait été violée par Sisyphe, et qu'elle en eut Ulysse (7). Sophocle admet cette tradition lorsqu'il fait dire à Philoctète , parlant d'Ulysse : « Il me «persuadera d'échapper aux enfers, et de revenir à la lumière du
(i) En grec xûirtipcv ; latin eypents; je n^avais pas osé hasarder ce mot dans ma première édition, craignant qa*il fat trop peu comm; je le restitue, car avant tont il faut être fidèle.
(a) Odys.^, 60a.
(3) Iphigén., act. I, se. i.
(4) Brev. sch. II. C, i5a. Apollod. Bib., lib. I, c. iz, $ 3.
(5) a. Odys. v', a97 scqq.
(6) Theognis , ▼. 704, éd. Thom. Gaisford, Cf. Brev. Schol. .11. C\ i53.
(7) Plut. Quest. Oraec., t. VU, p, io3, éd. Reiskii.
SUR LE CHANT V. aSy
[y, 749*] Ces portes gardées par les Heures.
ClaTÎer traduit Apat paf Saisons (i). « La double signification de « ce mot, tant en grec qu'en latin, dit-il, a trompé beaucoup de « traducteurs qui ont pris ces divinités pour celles des Heures. « Mais les attributs que leur donne Orphée dans son hymne 4a, « le soin que leur donne Homère (//., liv. V, vers 749) d'ouvrir et « de fermer les portes du ciel; enfin, Tépithète d'à^Xaoxâ^ouç , « que leur donne Pindare, ne laisse aucun doute sur leur attribu» « tîon (9). >
Malgré cette autorité, je pense qu'il faut traduire ici les Heures ^ et non pas les Saisons, parce que le mot saisons au pluriel a un sens trop fixe et trop déterminé : il ne s'entend jamais que des quatre parties de l'année , ie printemps, tété, V automne et thâver ; tandis que le mot heure est souvent dans notre langue le synonyme de moment, comme le mot âpn des Grecs et hora des Latins (3) : nous disons fort bien Vheure du sommeil, theure du travail^ pour l'instant du sommeil ou du travaiL
De sorte que ces mots : al »pat, korœ^ les heures, ne doivent s'entendre que de la succession des instants prise dans un sens indéfini; ce n'est là qu'une expression générale, mais qu'on ne peut modifier par des épithètes. Ainsi dans Homère, âpu tict^ifn signifie theure ou le moment du printemps (4) ; »pvi 7.ei|taptD , l'heure ou le moment de Hàver (5). Ce qui ne prouve point que ces mots ai ipat les heures, pris d'une manière indéterminée, doivent signifier les sai" sons. D'ailleurs, les raisons données par Clavier me semblent peu plausibles; de ce qu'Homère dit que les Heures ouvrent et ferment les portes du ciel , je ne vois pas comment on peut en conclure qu'il entendait les Saisons , car cette action pourrait s'expliquer par le matin et le soir, comme par le printemps et l'hiver. Quant à l'hymne d'Orphée, allégué par Clavier, ce n'est qu'une
(1) Bib. d'ApoUod., trad. par Clavier, liv. I, c. m, § i. (9) Mène ouvrage, tom. U, p. 24.
(3) Cf. Theocrit., Idyl. i5, v. 74. Said. ad ▼. iç âpac, t. I, p. S6d« tùé Kiut. Yirgil. EcLX, v. 73. Georg. I, v. 308, etc.
(5) Odyss. »', 485.
veulent que ces signa funestes, oiopuiTa Xu^pà, soient de véritables lettres comme nous en écrivons de nos jours ; les autres disent au contraire qu'il faut entendre par là des signes hiéroglyphiques , des signes convenus entre Prœtus et son beau-père. De tous ceux qui ont interprété ce passage, M. Wolf est sans contredit celui qui a traité la question avec le plus de sagacité (i). Cependant Clavier, à l'occasion de l'histoire de Bellérophon racontée par ApoUodore, s'exprime ainsi : « ApoUodore a rendu par le mot iinçcikoii, épteres, m les mots onifiAToi Xtrfpà d'Homère; ce qui prouve qu'on croyait m qu'il s'agissait de véritables lettres , et non de caractères hiéro- « glyphiques ou de signes , comme le suppose M. Wolf dans ses m Prolégomènes (a). » M. Wolf ne se contente pas de le supposer , il le prouve ; il a même examiné le passage d' ApoUodore , et il démontre fort bien qu'en cet endroit imçoXal ne signifie pas des lettres comme celles que nous mettons à la poste aujourd'hui , mais qu'il emporte simplement une idée générale d'ordre, de com^ mandement, ainsi que l'explique Esychius (3). Ce critique observe avec raison que si ApoUodore eût employé le mot istvoxa d'Homère , il se fût servi d'une expression poétique inusitée de son iemps et ridicule dans un ouvrage en prose ; car Eustathe dit positivement que dans la suite on nomma iirtcoXinv ce que le poète appelait irivcuca (4). De sorte que ce n'est pas précisément a^utra. qu' ApoUodore rend par JTriaroXàc, comme le dit Clavier, mais bien ces mots du vers 169 : iv irivaxi imncTÛ , dans une tablette double^ Enfin, une raison qui parait décbive à M. Wolf, c'est que si ApoUodore eût entendu des litres par ce mot iictoroXàc , dans la suite de la phrase il n'eût pas employé le verbe JTnyvûvat, connaître^ mais bien le verbe âvapâvaii, /iiv; c'était l'expression propre (5). Pour moi , je crois qu'il ne peut pas y avoir de doutes sérieux sur aucune des expressions de ce passage. Le participe 7pa<)»a« du verbe 'Ifpg^ptty, qui maintenant signifie ^cn'/v, ne saurait être non plus une
(i) Proleg. in Hom., § xviii, xix, zx,xxi.
(a) Trad. d*ApoUod., tom. II, p. aap.
(3) Ad V. lirioroXxi. Les tragiques l'ont presque toujoois pris en ce sens (conf. .£sch. in Prometh., v. 3; Pers., v. 785; Sophoc. in OEdip. Colon. 1601; Ajac., 781, etc.)
(4) P. 633, 1. 8 et g.
(5) Prolegom. in Hom., 5 xviii, not. 36,
ayS OBSERVATIONS
difficalté, purce que dans Homère ips^itv ne signifie antre chose qne creuser, graiter. C'est ainsi qu'au dix-sepAîène chant de YlUade œ verbe exprime l'action produite par U pointe d'un dard (i). Si fpsçiiv ne sigpnifie pas écrire , o^a ne signifie point une lettre. Ce mot, pour Homère, s'entend d'un signe quelconque dans son acception la plus étendue. Un tombeau, le tonnerre, la limite d'un champ, une marque sur le front d'un cheval, un astre, les indications que donne Ulysse à Pénélope , tout cela est compris sous la dénomination générique de orifia, et au pluriel oTif^ara (i). Le sens de et irtvoxt -irruxTô) n'est pas moins incontestable. Iltya^ imiKTÔç est une tablette double, sans doute comme étaient les diptiqnes, dont l'usage s'est conservé à Rome jusqu'au temps du Bas-Empire. Sur chacune de ces tablettes Prœtus grava des signes funestes ; il appliqua l'un contre l'autre les côtés des tablettes où les signes étaient tracés , et peut-être les ferma-t-il avec un nœud secret, pour queBellérophon ne vit pas ces signes qu'il aurait facilement devinés (3). Cest ce que madame Dacier appelle des lettres bien eacheiéet.
Au reste cette opinion , que les Grecs n'ont connu l'écriture qne long-temps après Homère , n'est pas une nouveauté. Voici ce que dit Flavien Josèphe :
« Ce n'est que fort tard que les Grecs commencèrent à connaître la nature des lettres. Ceux qui veulent qu'on s'en soit servi anciennement se glorifient de les avoir reçues de Cadmus et des Phéniciens; mais aucun ne pourrait montrer une inscription conservée de cette époque, ni dans les monuments publics, ni dans les monuments sacrés. Il s'est élevé des doutes , on a fait des recherches pour savoir si ceux qui combattirent devant Troie pendant tant d'années s'étaient servis des lettres; et ce qui en est résulté de plus positif, c'est qu'ils ont ignoré l'usage des lettres tel qu'il se [M«tique maintenant. En un mot, on ne trouve rien chez les Grecs qui prouve que les lettres soient plus anciennes que la poésie d'Homère ; or il est clair que ce poète est né long- temps après la guerre de Troie. On dit même qu'il ne
(i) 7pflc<|/tv ^i oî ^(rr&cv ôbcptç kij^LTn. (U. p', ^99.)
(a) Iliad-V, 171 ; f,33i, 455; x'» 3o ; Od., t», a5o. (3) Ces nœuds pouvaient être un secret convenu entre Prœtos et son beau-père. Chaque héros avait le sien, et dans TOdyssée il est dit que Circc en enseigna un fort compliqué à Ulysse. (Od. 6', 447-B.)
m confia point ses poésies à récriture , mais qu'elles furent conser- « vées de mémoire , et que dans la suite on fit un tout de ses « chants. Cest pour cela qu'il s*y trouve des disparates (i). »
Joignez à ce témoignage fort curieux celui d'un scholiaste de Denys de Thrace, qui très-probablement nous a donné la pensée de quelques grammairiens d'Alexandrie :
• On dit que les œuvres d'Homère avaient été perdues , parce « qu'elles ne furent point transmises par l'écriture , mais par la « seule récitation , ayant été conservées de mémoire (a). »
[v. 1740 Durant neuf jours, il offrit à Bellérophon les repas de Thospitalité , et sacrifia neuf taureaux.
Nous sommes forcés de rendre par une périphrase le verbe (fîvtoot , U donna Vhospitaïité^ parce que nous n'avons point de mot correspondant. Si cet usage eût été aussi commun chez les nations modernes que dans les temps héroïques , sans doute on eût fait le verbe hospitalUer , parce que les hommes tendent toujours à simplifier l'expression des idées qui reviennent souvent.'
Athénée cite ce vers comme un exemple parfait d'hospitalité , et il ajoute que dans ces temps anciens , quel que fût l'hôte qu'on recevait, on ne l'interrogeait jamais avant le repas, mais toujours après ; les héros voulant témoigner par-là qu'ils honoraient moins tel ou tel hôte en particulier que l'hospitalité pour elle-même (3).
Pour justifier cette observation d'Athénée , on peut rapporter le passage de V Odyssée où Ménélas dit à Télémaque et à Pisistrate, qu'il ne connaissait pas: «Prenez de la nourriture, réjouissez- « vous , et après le repas nous vous demanderons qui vous êtes (4). »
Cest aussi par ce même respect pour l'hospitalité qu'au neuvième chant de VlUade^ Achille offre le repas de l'hospitalité a ses amis avant que de s'être informé du sujet qui les amène (5).
(i) JoMp. Cent. Apion , lib. I, $ a.
(a) Anecd. Grac., t. II, i8a, net. x.
(3) Athen. Deipn., Ub. Y, c. z, p. z85, B. C.
(4) Od. «^, V. 6o.
(5) nUd. i', 197 wqq. — Voy. k ce st^et ma note tor le v. laS du premier chant de l'Odyssée.
SUR LE CHANT V. a6i
trouve faux : puisque les Grecs supposaient un corps à leur» divinités, il est tout simple qu'ils crussent aussi qu'elles étaient pesantes. Dans les temps héroïques , l'idée de la puissance se joignait toujours à ridée d'un corps grand et robuste. M. Knight n'a point supprimé ces deux vers dans son édition.
Virgile a imité ce passage lorsque parlant d'Énée dans la barque des mânes, il dit :
gemuit sub pondère cymba(i).
Le vers d'Homère est bien plus harmonieux.
[t. 890.] De tous les habitants de l'Olympe tu m'es le plus odieux.
Virgile applique à la furie Alecton ce qu'Homère dit de Mars : Odit et ipse pater Pluton, odere sorores (3).
Heyue fait la réflexion suivante à l'occasion de ce vers : « Rem fe* « liciter variavit (Maro). Quid enim furite faciem horribilem et « abominandam gravius declarare possit, quam, ipsi patri, ipsis- « que sororibus eam detestabi^e faaberi (3) ? » Non sans doute , il n'est pas possible de mieux peindre l'horreur qu'inspirait la furie , que de la représenter comme un objet de haine à son père et à ses sœurs. Toujours Virgile cherche dans son imagination ce qui peut donner plus de force à sa pensée ; mais ce n'est point là le but d'Homère; il ne veut pas ici inspirer dé l'horreur pour le dieu Mars, il raconte ce que la tradition avait établi touchant Jupitev et le dieu des combats. U n'a pas l'intention d'étonner, de frapper les esprits ; mais c'est avec toutes les ressources du génie et de l'inspiration qu'il parvient à graver des faits extraordinaires dans la mémoire de ses auditeurs. Il chantait pour llnstructibn des hommes , et non pas seulement pour leur procurer un délassement agréable. Lui-même nous l'apprend dans VOdjrssée, lorsque Alcinoûs dit à son hôte Ulysse : « Instruisez-nous pourquoi vous pleurez, « pourquoi vous gémissez au fond de Famé, quand vous entendez « parler des Argiens, des enfants de Danaûs, et de la chute d'Uion.
(x) Ma, Vf, 41 3.
(a) Xn. Vil, 3^7.
(3) Virgtl. Heyn. ad h. 1.
SUR LE CHANT VI. a8i
D*aatres veulent que ces Soljrmes aient été le peuple d'où les Juifs ont tiré leur origine; c'est Tacite qui rapporte cette opinion:
« Clara alii Judaeorum initia : Solymos , carminibus Homeri cem lebratam gentem, conditam urbem Hierosolyma nomine suo fe- « cisse (i). »
Comme on voit, cette prétendue origine n'a d'autre fondement que l'étymologie du mot Hierosolyma, qui signifie la sednte Solpne.
[v. I94-] Les Lyciens lui réservèrent en un lieu séparé des champs superbes.
Mot à mot : « Les Lyciens coupèrent pour lui une portion ( de « terre) loin de tous les autres. » Ce téménos (rspLcvoç) était un champ particulier consacré à un héros , ou même à une divinité , car il est dit au second chant de VlUade que Pyrase était le téménos de Cérès (a). Il est probable qu'il n'existait pas dans la Grèce d'autre temple du temps d'Homère (3).
Cet usage de conserver des portions de terre à des rois ou à des héros y a subsisté long-temps encore après Homère. Hérodote rapporte que lorsque les Cyrénéens changèrent leur gouvernement , îk réservèrent pour Battus des champs particuliers que l'historien nomme rijACvta (4).
Virgile parle aussi des champs particuliers que possédait Latinus :
campi quod rex habet ipse LatÎDUs (5).
Servi us explique le vers par le mot T(p.tvcc, et dit que Tarquin le Superbe possédait un terrain semblable dans le Champ-de- Mars (6).
[v. 199.] De cet amour naquit le beUiqueux Sarpédon. Hérodote parle d'un Sarpédon , fils d'Europe > et frère de Mi-
(i) Tacit. Histor.» lîb. Y, c. a.
(1) niade €', 696.
(3) Yoy. les observ. sur le v. Sg du premier chant de l'Iliade.
(4) Herod., lib. lY, $ x6i.
(5) JEn. IX, 374.
(6) In YirgiL Burmani vid. ad eumd. vers. not. Servii.
SUR LE CHANT V. a63
aucune raison. Heyne pense que ce signe critique doit appartenir au vers suivant 896 , qui porte tous les caractères du génie des rhapsodes, car il ne fait qu'amplifier inutilement ce qui a déjà été dit (i). En suivant l'opinion de Heyne, ^le sens est simplement : «'TouCefois, je ne permettrai pas que tu supportes de plus longues « douleux9. • If. Knight n'admet aucune de ces opinions.
[v. 900.] Péon appliquant des remèdes car ce
dieu n avait rien de mortel.
Les deux vers 900-1 se trouvent déjà dans ce même chant, lorsque Dionée raconte à Vénus la blessure de Pluton (1). Le vers 901 n'existait pas dans quelques éditions (3); alors , au vers précédent, Heyne observe qu'on doit écrire iraaat à l'indicatif présent, au lieu de iroéoouv au participe , qui laisserait la phrase incomplète. M. Knight, dans son édition, a adopté ce retranchement; il écrit : f app.ax* liraaotv.
[y. 906.] Plein de gloire il s'assied à côté 4u fils de Saturne.
Ce vers est marqué de deux signes critiques dans l'édition de Venise, et la schojie A, qui s'y rapporte, nous apprend que c'est parce que ce vers est plus convenable au premier chant , où le poète l'applique ^ Briarée qui a délivré Jupiter de la tyrannie des autres divinités (4). La scholie B, de 1^ même édition de Venise, dit que Zénodote supprimait ce vers. Un manuscrit de Leipsik nomme Aristarque; ce qui parait plus vraisemblable à Heyne, auquel nous devons l'opinion du scholiaste de Leipsik (5).
Pope ne voit dans tout le cinquième chant qu'une allégorie si claire et si bien liée d'un bout à l'autre , qu'il ne conçoit pas com-
(0 Obai. in nUd. V, 895.
(a) Iliad. 1', 4oi et 40a.
(3) Cf. sch. ven. t', 901, et Heynii Obaa. in Iliad. V, 901. Ce critîq indique des manoscrits où le ven 901 n'existe pat, et oa le vers psée*dent est terminé par irobatv.
(4) IL a', 4o5.
(5) Heyn. Obaa. in II., V, 906.
SUR LE CHANT VI. a83
et de Laodamie qu'après avoir peint la douleur du héros , il n'est pas naturel qu'il raconte les effets de cette douleur^avant que d'en avoir donné la cause. C'est donc dans la suite des idées qu'il faut chercher la véritable intention d'Homère. J'ai déjà fait observer la teinte de tristesse et de mélancolie qui régnait dans tout ce discours de Glaucus (i). Il commence par une réflexion sur la fragilité des choses humaines , et maintenant c'est après avoir représenté Bellérophon vainqueur dans plusieurs combats, au faite de la prospérité y gendre du rot, partageant l'empire avec lui, comblé d'honneurs par les peuples , père de trois enfants , sa fille unie à Jupiter, que Glaucus s'écrie : « Mais alors Bellérophon « lui-même devint odieux à tous les immortek. > A cette réflexion douloureuse , la pensée la plus naturelle qui se présente n'est-ce pas l'impuissance où nous sommes de goûter un bonheur parfait? Arrivé au terme de la félicité, Bellérophon devient insupportable à lui-même ; il erre dans les champs , il évite la rencontre des hommes, et de tristes pensées rongent son conur. Comment ne pas voir dans cette peinture l'état d'une ame qui n'a plus ri^n à désirer, et qui se trouve comme accablée du poids de son bonheur. Rousseau développe très-bien cette pensée dans YHèioîse : « Tant qu'on « désire , écrit Julie à Saint-Preux , on peut se passer d'être heu- « reux ; on s'attend à le devenir : si le bonheur ne vient point , • l'espoir se prolonge ; et le charme de l'illusion dure autant que « la passion qui le cause. Ainsi cet état se sufHt à lui-même, et « l'inquiétude qu'il donne est une sorte de jouissance qui supplée « à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n'a plus « rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On « jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère , et l'on « n'est heureux qu'avant d'être heureux..... Mon ami, je suis trop « heureuse , le bonheur m'ennuie (a). »
Il ne faut pas croire que ces sentiments soient trop subtils pour Homère, ils sont vrais; ce qui leur donne un air de sophisme ne tient qu'aux inconséquences de notre cœur, à notre nature imparfaite. Sans doute Homère n'aurait pas si bien disserté que Rousseau sur les causes secrètes, mais il peint avec une admirable énergie la misère et la faiblesse de l'humanité.
(i) Yoy. les ohaerv. sur le v. 146 de oe chant. (a) VI* part., lett.Vm.
SUR LE CHANT VI. a65