SUR LE SIXIEME CHANT
DE L'ILIADE
[t. 40 Entre les rivages du Xanthe et du Simoïs.
Deux scholies de l'édition de Venise , qui se rapportent au vers 4 y nous apprennent que les anciennes éditions au lieu du vers qui existe aujourd'hui portaient celui-ci :
MiooirifiK iroTgi{AOÎo 2Ka(&âv^pou xal copia Xîf&wiç (i).
« Entre le fleuve Scamandre et les bords du marais. > Cette dernière version se lisait même dans les commentaires d'Aristarque ; mais ce critique ayant trouvé des autorités en faveur de la leçon actuelle, ce fut celle qu'il choisit , c'est aussi celle qui est restée. La scholie B de l'édition de Venise en cite une troisième aussi plausible que les deux autres :
« Entre le fleuve Scamandre et le Simoïs. »
[v. 38.] Ses chevaux sont arrêtés par les branches
d'un tamaris.
Dans ma première édition , j'avais mis à tort : par les branches iTun tamarin. Voici les judicieuses observations que m'a faites à ce sujet mon savant ami , M. Eyriès : « Dans V Iliade (ch. VI , v. Sq, et
(i) Heyne observe avec raison qu'il £iat écrire orofMtXîfivnç tout d'un mot , ponr conserver le génitif goovemé par la prëpos. (i4ooirYuc* (Obaa* in 11. VI, 4.)
SUR LE CHANT VI. a85
même d'une qualité personnelle. Ainsi au neuvième chant de 1'/liade Agamemnon dit : « Je me glorifie d'être l'ainé (i)- > Eschyle, dans les Suppliantes , adopte cette même formule : « Argiennes , « nous nous glorifions de cette origine (a). > Dans les Argonantiques d'Orphée : « Vous qui par votre naissance vous glorifiez « d'une race immortelle (3). >
Platon fait allusion à cette forme homérique. Socrate demande à Gorgias s'il doit l'appeler philosophe. « Et même bon philosophe, « répond-il , si tu veux m'accorder ce que je me glorifie d'être^ pour « me servir de l'expf ession d'Homère (4)- •
[v. 219.] OËnéus fit présent d'un riche baudrier de pourpre.
Heyne observe que plus ces présents d'hospitalité étaient d'un grand prix , plus ib honoraient celui qui les recevait (5). Il fait cette observation à l'occasion des présents que reçut Évandre d'Anchise, lorsque celui-ci vint en Arcadie. Dans ce passage non seulement Virgile imite Homère pour les détails du style , nuiis toute la situation est évidemment prise du poète grec ; et l'hospitalité que reçut Anchise chez Évandre, rappelle tout-à-fait celle qu'Œnéus accorda à Bellérophon. Voici les vers de Virgile r
Ille (Anchises) mihi insignem pharetram lyciasque sagitlas, Discedens, chlamydemque auro dédit ioterlextam, Frenaque bina, meus qu» nuoe habet, aurea, Pallas (6).
[v. 233 — 4-] Tous deux, à ces mots, s'élancent de leurs chars , se prennent mutuellement la main , etc.
Cet usage de se prendre la main en signe d'hospitalité a subsisté long-temps. Cicéron , dans son discours pour le roi Déjotare^
(i) niad. i', 161.
(a) Snppl., v. a 81, éd. Sunleiî.
(3) Argon., v. 387.
(4) Gorg., t. nr, p. 8, cd. Bip.
(5) Heyn. VirgiL, t. in,p. (99. — i8o3.
(6) ^n.VIII, 166.
a86 OBSERVATIONS
dit à César : « Per dextnm te istam oro , quam reg;i DefoUro • bospes hofipiti pormisti (i). > Lorsque Éaée re^t Fhospitalîtr à Mycone du roi Anius, Virgile s pu dire en se conformant ani OMBors de son siècle, et à celles des âges héroïques :
Juogtmus hospitio deitras (a).
Et de même au livre onzième de VÉnéùle, dans le discours d^Évandre :
Nec Tos arguerim, Tencri, ncc fœdcra, nec quas Jimjûmus hospitio dextru (3).
[t. a34*] Alors le fils de Saturne prive Glaucus de sa raison.
Dans ma première édition j'avais rendu ces mots çpMc iÇâXero par i/ eieve Came, quoique je fusse bien persuadé qu'ils signifient ici que Jupiter prive Gtancus de sa raison au point de lui laisser faire un échange désavantageux. Mais je n'avais pu résister au plaisir d'exprimer un sentiment de noblesse pW conforme à nos mceurs qu'à celles des temps héroïques. Dans cette édition j'ai rétabli ce que je crois être le véritable sens. Madame Dacier a adopté le sens de la première édition, et le justifie en disant que l'autre version exprimerait un sentiment trop bas et trop indigne du poète (4); <xtte raison ne me semble d'aucune Valeur; Heyne y a fort bien répondu, et je renvoie à ses observations (5). En considérant la question sous le rapport grammatical , madame Dacier a encore moins raison , malgré l'autorité de Porphyre cité par Eustathe (6). Dans tous les autres passages d'Homère où se trouve cette expression, le sens n'est pas douteux (7). La scholie B de l'édition de
(i) Orat. proregeDejot., S 3.
(9) Mu, m, 83.
(3) iEn. XI, 164.
(4) Trad. de riliade par madame Dacier, 1. 1, p. 5oi. — 1711. {S) Heyn. observ. in Hiad. "VI, a34 ; t. V, p. «36 et 2 3;. —
(7) Cf. Iliad. i\ 377 ; p', 470; ç*, 3i r; t', i37, eic.
Venise cite cependant un exemple où le verbe t^aipilv semble vouloir dire augmenter (i) ; Achille dit en parlant de Briséis :
xoupviv, ^ dlpa (X.01 ispat< IÇtXov uTtc Àxaîuv (a).
Ce qu'on pourrait traduire ainsi : « La jeune fille dont les fils des « Grecs attgmentèrent ma récompense. » Mais ici le mot l^eXov signifie iU mirent à pnrt, ib enlevèrent du butin général, ils choisirent pour moi. Au reste, pour lever toute difficulté, on peut adopter la conjecture probable de M. Knight, qui croit que les trois vers a34 — 5 — 6 sont interpolés. Il les regarde comme Touvrage d*un rhapsode maladroit , et fait remarquer avec raison que la liaison- des vers i34 et 335 présente une faute, puisque le pronom relatif dç qui du vers i35 se rapporte grammaticalement à Jupiter, quoique le sens exige qu'il se rapporte à Glaucus (3).
[v. 235 — 6.] Il lui donne des armes d'or du prix d une hécatombe.
Mot à mot : « il échangea avec Diomède une armure d'or de cent « bœufs contre une armure d'airain de neuf bœufs. > Quelques personnes ont conclu à tort de ces vers que les Grecs du temps d'Homère avaient réellement une monnaie appelée un boatf (4). Les mêmes critiques s'appuient ici d'un passage de Plutarque , qui dit que Thésée fit frapper une monnaie à l'image d'un bœuf (5). Ce n'est pas tout que de citer une autorité, il faut l'examiner, il faut voir si les faits qu'elle rapporte s'accordent avec une civilisation donnée. Plutarque accueillait toutes les traditions sans les discuter ; vraisemblablement la prétendue monnaie de Thésée n'a pas plus de réalité que le manuscrit d'Homère copié par Lycurgue chez les descendants de Cléophile (6). Ce qu'il y a de certain, c'est que du temps d'Homère on avait recours aux échanges pour se procurer les objets les plus habituellement nécessaires à la vie ,
(i) Scfa. Yen. C,234.
(a) Uiad. ir*, 56.
(3) Knight, Net. in Iliad. Ci a3i*a et a34-6.
(4) Annales encydopéd., t. TI, p. agG (i8i8).
(5) In Vit. Thés., 1. 1, p. 5a, éd. Reitk.
(6) In Vit. Lycorg., 1. 1, p. 1 65-6, ejosd. éd.
U y a trois idées dans Virgile , et c'est avec raison que Hejrne dit : orfStf/ sîmpUcUatem Homerici vertus (i).
Nous avons déjà remarqué qu'Homère était d'une grande simplicité dans ses narrations (a). Les poètes qui l'ont imité ornent toujours les pensées qu'ils lui empruntent, parce que ceux-ci ne cberchent que d'agréables images, tandis qu'Homère se contente de raconter naïvement la vérité. Il prouve ce que dit Euripide : • Le ciBscours qui exprime la vérité est toujours simple. >
lirXoOç é (aSOoç rnç éXtlUiaui iff» (3).
Le vers io6 se retrouve au chant dix-septième (4).
[y. 117 — 8.] La peau noirâtre qui parcourt les bords de son bouclier, etc.
Le bouclier des siècles héroïques couvrait l'homme tout entier, comme il est évident par ce passage. Ailleurs Homère donne au bouclier de Patrocle l'épi thète de Tipp.ioiooa, c'est-à-dire qui va jusqu'aux pieds (5) , épithète qqe dans V Odyssée on trouve appliquée à une longue tunique, x^"^^^*^ np(&iotyra (6). Les artistes, dans les dessins dont les sujets sont empruntés d'Homère , ne font pas attention à cette circonstance, ou peut-être rejettent- ils ces grandes masses comme nuisant à l'effet de leurs compositions. On doit dire pourtant qu'il est fait mention dans V Iliade de boucliers plus petits , nommés Xaioi^Va; mais les vers où il en est parlé ont paru suspects à quelques critiques , précisément à cause de cela (7). Dans tous les cas , le bouclier des chefs était sans aucun doute une armure qui couvrait tout le corps.
(x) Heyn. Yîrg., ad h. loc.
(a) Yoyes entre antres les observ. sur le ven 17 da premier chant de niiade.
(3) Phœnias., V. 47S>
(4) niad. p', 343.
(5) niad. ir', 8o3. Yoy. met obaerv. sar le vert 80a de ce chant seî* nème pour Tétymologie de cet adjectif.
(6) Od. T',a42.
(7} ^07* 1m obss. tnr le v. 453 dn cinquième chant de TUiade.
SUR LE CHANT VI. aSg
comme le raconte Jean Tzetzès (i). Homère n*auraît pas manqué de le dire , lui qui fait mention de Ménélas en parlant d^lysse (a). Je ne crois pas même que les fils de Thésée, Acamas et son frère Démophon , soient allés à Troie , comme le rapportent une foule d*auteurs (3) , parce qu'Homère ne les a nommés nulle part. Cependant il existe à ce sujet mi passage fort curieux dans Toraison funèbre des guenien morts à Chéronée^ attribut^ à Démosthène. Le voici :
« Les Acamantides rappelaient les vers dans lesquels Homère dit « qu' Acamas alla à Troie à cause de Phèdre (4) > sa mère , et qu'il « s'exposa à toutes sortes de dangers pour la sauver (5). • Ainsi , d'après ce passage , non - seulement Acamas s'est rendu à Troie , mais c'est Homère qui le dit. On ne peut pas supposer que l'orateur, quel qu'il soit, ait attribué à Homère des vers qui ne lui appartenaient pas, et cela en présence des Athéniens, si versés dans la connaissance de notre poète. Alais alors que sont devenus ces vers ? pourquoi n'en reste-t-il aucune trace ni dans XlUatU , ni dans VOdyuée? car il est à présumer que l'auteur de l'oraison funèbre, en parlant d'Homère, entendait l'un ou l'autre de ces poèmes. Les critiques d'Alexandrie les auraient-ils supprimés comme ayant été intercalés pour satisfaire l'orgueil d'une famille? c'est possible; les Athéniens , ainsi que je l'ai déjà observé, ont dû faire beaucoup d'interpolations de ce genre (6). Quoi qu'il en soit, il est surprenant que le savant Bachet de Méziriac, qui soutient d'après Plutarque (7) que les fils de Thésée étaient au siège de Troie, ne se soit pas appuyé de l'autorité de l'orateur. Cela eût mieux valu que de citer
(x) AnteHom., ▼. i55, il y ijoote Palamàde dont'Homèra n*ajsmsis pulé.
(1) Voyes tout le dÎM. d*Antênor, Iliad. y, ao4, 2^4.
(3) Quint. Calab. Pandip., XHI, v. 496; Tryphiod. Excid. Troj., V. 173 , Tictz.Post Hom., V. 647 ; Scfa. Eurip. in HecQb. xaS.
(4) L0 texte porte AfSpoïc, mais Éthra était la grand'mère et non la mère d* Acamas; j'ai d^aillcara observé qa*Étfan était trop Agée poor étie à Troie pendant le siège (cf. les obss. tnr le vert 143 du troisième chant de rniade) : il £iat donc adoprer la correctioo de ^î^pot^ç an Ueu de AOp«C.
(5) Orat. Am., p. i45, B. éd. Wolfii, in-fol.
(6) Toy. les obss. sor le v. 546 du second chant de l'Iliade.
(7) In Thcs. Vit.. 1. 1, p. 73, éd. Reiak.
ittoindres détaîto les aventures de leurs ancêtres. Plus tard on a fiermis aux historiens des digressions pour raisonner sur les évé* nements qu'ils racontaient; alors on permettait aussi les digres* SMMns , niais pour apprendre les événements mêmes. Chaque siècle a ses règles, ses usages , qui résultent de sa civilisation, c'est-àdire de ses mœurs et de ses habitudes.
Ëustathe (i) et les scholies de Venise (a) disent que par cet épisode le poète a l'intention de délasser taudUeur (3) , en passant de la peinture des batailles à des récits plus doux et plus tranquilles. Cette réflexion ne me semble pas juste : il n'était pas nécessaire ici d'avoir recours à cet épisode, puisque toute la fin de ce sixième chant est consacrée à des scènes d'intérieur qui suffisaient bien pour distraire l'esprit d'une peinture trop continue de guerres et de combats. Certes si l'on ne veut voir dans cet épisode qu'un artifice de rhétorique , il eût été bien mieux placé ailleurs, puisque, depuis la fin du neuvième chant jusqu'au milieu du dix-huitième, il n'est question que de batailles. Dans ce long espace qui comprend huit chants entiers, je ne vois que l'épisode du quatorzième (la ceinture de Vénus) qui coupe ces longs récits de guerre.
Après avoir parlé de l'épisode en lui-même , je me réserve d'en examiner les détails à mesure qu'ils se présenteront Qu'il me suffise de dire ici d'une manière générale que ce morceau respire le goût de la plus belle antiquité.
[v. 1127.] Ils sont malheureuse les pères dont les fils s'exposent à ma fureur.
M. Knight termine à ce vers le discours de Diomède , et re-
(i) Eust., p. 6a8, 1. 33 seqq.
(a) Schoi. VeD. (',1x9.
(3) Il fant remarquer cette expression t6v ducpcan^v, l'auditeur, qui se trouve dans le scholiaste de Venise et dans Eustatbe , et que madame Dacier'traduit improprement par le lecteur, Quintilien (lib. X, c. I, p. 629, éd. Capperonnerii ) dit aussi qollomére dès le débat de set poèmes captive la bienveillance de Vauditeur par son invocation aux Moaes : benevolum auditorem, invoeatione deamm. Cette expression eonservée dsns le langage ne pronve-t-elle pas qne dans l'origine les poésies d'Homère furent chantées et non pas écrites ?
SUR LE CHANT VI. agi
[t. 296.] La reine cependant s'éloigne du palais , et plusieurs femmes vénérables raccompagnent.
Cest à cet endroit de VlUade qae Virgile fait allusion lorsqu'il nous représente Énée considérant le tableau où sont peints les malheun d'Ilion y et disant :
Interea ad templum non «que Palkdis ibant Crinibus Iliades passis, peplninque ferebant Suppliciter tristes, et tunse pectora palnus(i).
Observez que jamais Homère n'aurait dit rinjuste PaUas. Les traducteurs français ont mis PaUas irritée {1), in/lexiile Palku (3); mais le mot propre est Vinjuste PaUas, et la négation ajoute encore à la force de la pensée. Virgile a dit aussi , au huitième chant de l'Enéide, /unonÀf irdquœ (4). La poésie d'Homère est profondément religieuse; dans Virgile les divinités ne sont que des machines poétique». Il faut aussi observer que le poète latin parle ici d'une peinture, et que dans Homère on ne voit aucune trace de tableaux peints. Je sais bien qu'il ne faut pas tirer ime conséquence rigoureuse du silence d'Homère , et qu'il peut bien n'avoir pas parlé de choses qui existaient de son temps. Pourtant , qoand on considère que la civilisation de cette époque est en quelque sorte tout entière dans ses ouvrages , quand on voit avec quel soin minutieux il donne des détails sur tous les objets d'art en usage alors, combien de fois il aurait eu l'occasion de parler de peinture ; quand on réfléchit surtout à l'importance de cette découverte, on devrait s'étonner qu'il n'en eût pas dit un mot, si l'on avait des témoignages certains que la peinture existât de son temps. Je regarde donc son silence non point comme une preuve sans réplique , mais du moins comme une forte présomption que dans ces siècles reculés la peinture proprement dite n'existait point encore (5) , quoique déjà la broderie eût mélangé quelques
(i) JEn. I, V. 47g, éd. Heyn. 483. al. éd.
(a) Mollevaut., t. I, p. 39.
(3) Morin, 1. 1, p* 37.
(4) £n.TUI, aga.
(5) Toy. les observ. sur le vers 1 a5 dn troisième ch. de l'Iliade.
"SUR LE CHANT VI. ayS
xin des (faits caractéristiques de ces poèmes anciens , et Tun des rapports les plus frappants qu'ils aient avec la Bible. Sitôt que les hommes ont eu le moyen de faire connaître leurs pensées , ils s'en sont servis pour exhaler des plaintes , et l'enfance des sociétés est en cela semblable à celle des individus. Tout ce discours de Glaucns respire un profond sentiment de douleur; et bientôt nous verrons Bellérophon , parvenu au comble de la prospérité, devenir insupportable à lui-même , tant un bonheur sans mélange semble peu propre à notre nature chétive et passagère.
Cette comparaison des feuilles ou des plantes à la vie des hommes a été exprimée par une foule d'auteurs ; il est inutile de les indiquer ici , je me contenterai d'en citer deux exemples : l'un tiré de la Bible, et l'autre de Quintus Calaber, pour faire sentir la dilTérence qui existe entre une poésie originale et un simple travail de copiste. Dans l'Ecclésiastique , il est dit : « Toute chair se fane « comme l'herbe, et comme les feuilles qui croissent sur les arbres « verts. Les unes poussent , les autres tombent , telle est cette gé- « nération de chair et de sang: l'une finit et l'autre naît à la vie(i). •
La phrase est encore plus simple que dans Homère , cependant on y retrouve cette même impression de douleur et de tristesse qui ne peut être rendue que par une ame pénétrée de ce qu'elle éprouve. Voici maintenant l'imitation de Quintus :
« Car les générations des hommes sont semblables aux fleurs des «plantes, aux fleurs printanières ; les unes meurent, les autres « naissent (a). •
Le versificateur n'a pas senti que le charme attendrissant de cette pensée n'était pas seulement dans la comparaison, mais dans ce retour si naturel sur la rapidité de la vie : ainsi passent les gêné' rations des hommes. Ces mouvements de l'ame ne naissent que de l'inspiration : quand l'esprit veut les copier . on sent tout de suite ce qu'il y a de faux et d'emprunté. Le génie ne s'imite pas.
Qu'on me permette de traduire ici une élégie attribuée à Simonide, et qui me semble un très-beau commentaire de la pensée qui nous occupe :
■ Il n'est rien d'imnmable pour les faibles humains. Un poète de « Chio l'a très-bien dit : comme tombent les feuilles, ainsi passent les
(i) Ecclesiast., ch. i4« V. i8.
(a) Paralipoin. Homeri, lib. XIY, t. ^o6.
Ifînenre n'était point choisie par le sort, ni par le suffrage d'un seul (oÔTf hoç ^w^«a), ni par le droit de la naissance; mais, comme le dUaa U$ andent, c'était la muldtude qui la choisissait (i). Ainsi, dans Uion , il parait que les femmes seules desservaient le temple de la déesse, tandis qu'en Egypte elles ne pouvaient , à ce que nous apprend Hérodote , exercer aucun sacerdoce (s).
[y. 3oi.] Toutes aussitôt élèvent en gémissant les mains vers la déesse.
Dans ce passage le poète emploie le root JXoXi**^), qui exprime une sorte de cri ou de gémissement consacré dans les prières des femmes. Au quatrième chant de YOdjrssée (vers 767), quand Pénélope a imploré Jupiter en faveur de son fik, le poète ajoute : àc ttiroûa* dXd>»^ , « ayant ainsi parlé , elle poussa un cri. » Au troisième chant de YOdjruée, les filles , les brus et Tépouse de Nestor poussent le même cri (dXoXuÇav) quand la victime est immolée (3). C'est toujoun le cri des femmes dans un acte religieux (4). Quelquefois aussi il exprime des actions de grâces. Ainsi » au vingt-deuxième chant de V Odyssée, la nourrice jette ce cri (6XoXu(i) quand elle apei^ çoit le massacre des prétendants; mais Ulysse arrête aussitôt Fexpression de ces sentiments de joie, et lui dit :
Év 6o(ftô .... xtù^t , jul\ taxÈO , (&ii^ SkSké^t (v. 41 1).
« Réjouis -toi dans ton ame, modère-toi , ne pousse pas le cri re- « ligieux. >
Eschyle a pris aussi ce mot dans la même acception. Cest le chœur qui parle , et non une femme comme dans Homère :
(i) Eust, p. 643, 1. 95.
(a) Herod., Ub. U, $ 35,
(3) Od. f , 45o.
(4) Cf. brov. seh. in II. Ct 3oi; Enst., p. 643, 29, 40, p. 1476, 54. Hésyehios, ▼. 3XoXu^. Gasaubon, dans une diasertatiim intitulée : De muparâ Homeri editione^ p. 168. Cf. Hcrod., lib. lY, $ 189.
(5) S^t. contr.Tbeb., v. 83f,ed. Stanlcii.
SUR LE CHANT VI. ayS
les cheratix que lui offre Ménélas , îl peint très-bien le pays d*Argos : > Je vous laisserai , lui dit-il , ce don magnifique , à vous qui « régnez sur une vaste contrée où le lotos et le souchet (i) croissent «en abondance. L'avoine, Tépeautre et le pur froment couvrent
• au loin vos campagnes fertiles ; mais , dans Ithaque , on ne voit
• point de plaines étendues ni de vertes prairies (a). ■ Racine a fait aussi d'Argos un nom de pays , quand il a dit :
J'écrivis en Argos (3).
Cette ville â^Éphyre^ située à l'extrémité de l'Argolidey est celle qui dans la suite fut si célèbre sous le nom de Corinthe (4).
[▼. i53.] C'est là que vivait Sisyphe , le plus rusé
des mortels.
Par cette dénomination : le-plits rusé des mortels^ Homère entendait le plus habile dans les combats ; pour lui , cette épithète est synonyme de sage^ prudent ^ avisé (5). Ce n'est que dans la suite qu'elle fut prise en mauvaise part Voilà pourquoi les mythologues suivants ont peint Sisyphe comme un fourbe si adroit qu'il enchaîna la Mort même, et qu'étant dans les enfers, il parvint à s'en échapper en trompant Proserpine par de belles paroles (ai|AU- Xioiat X&^oiç) (6). C'est sans doute aussi pour cette raison qu'il fut regardé comme le père d'Ulysse , auquel on supposait de même un caractère cauteleux et rusé. En effet Plutarque dit que, d'après plusieurs historiens , Anticlée étant encore vierge avait été violée par Sisyphe, et qu'elle en eut Ulysse (7). Sophocle admet cette tradition lorsqu'il fait dire à Philoctète, parlant d'Ulysse : « Il me « persuadera d'échapper aux enfers, et de revenir à la lumière du
(x) En grec xui?itf cv ; Utin experus; je n^avats paa osé hasarder ce mot dans ma première édition, craignant qa*il fut trop peu connu; je le restitue, car avant tont il £iat être fidèle.
(2) Odys.^, 6oa.
(3) Iphigén., act. I, se. x.
(4) Brev. sch. II. C, i5a. Apollod. Bib., lib. I, c. rx, $ 3.
(5) Cf. Odya. v', 297 seqq.
(6) Theognis , v. 704, éd. Thoin. Gaisford, Cf. Brev. Schol. .11. C't x53.
(7) Plat. Qnest. Oraec., t. VU, p. 9n3, éd. Reiskii.
SUR LE CHANT VI. agS
dl'hommey et qu'elle portait sur sa tête un pile (i). CTest» je pense, €3e que nous nonunons le bonnet phrygien. H faut ajouter avec Strabon qu'elle était assise, comme l'indiquent les mots lirt ^6vom , qui signifient mr les genoux et non devant Us genoux , comme Fentendaient quelques auteurs (a). Le même Strabon observe que plusieurs statues de Minerve qui se trouvaient dans Phocée, dans Marseille, dans Rome , dans Chios, étaient assises (3). Dans la suite on» enduisit de cire les genoux des statues , et l'on y traçait l'objet de ses vœux. De là cette expression de Ju vénal :
fas est genua inoerare deonim (4).
Peut-être doit-on aussi entendre par là les ex-voto en cire qu'on suspendait aux genoux des statues (5).
[v. 3o3.] O secourable Minerve , protectrice d'Ilion !
Virgile a imité cette prière, lorsque les femmes de Laurenle vont de même implorer Minerve :
Armipotens, proses belli, Tritooia virgo, Frange manu telum Phrygii pnedonis, et ipsam Pronum stcrue solo, portisque efiîiDde sub altis (6).
Ces mots Phrygii prœdonis , du brigand phrygien^ ne sont pas dans le goût d'Homère ; mais on ne saurait assez remarquer combien Virgile a saisi le mouvement de la phrase homérique :
et ipsum
Prooum sterne solo
est la traduction littérale de
iiï Mit aMv
Cest non-seulement la même idée, c'est encore la même coupe
(i) Elut., p. 627,1. 6.
(2) StFd>on, lib. Xm, p. 601.
(3) Strab., I. c.
(4) Juven., Sat. X, 55.
(5) Voyez la note de Duasaolz, mdnctenr de Javéaal, en cet endroit, p. 388, éd. 178a.
(6) iEn. XI, 483.
veulent que ces signes funestes, oiipiaTa Xu^fàiy soient de véritables lettres comme nous en écrivons de nos jours ; les autres disent au contraire qu'il faut entendre par là des signes hiéroglyphiques , des signes convenus entre Prœtus et son beau-père. De tous ceux qui ont interprété ce passage, M. Wolf est sans contredit celui qui m. traité la question avec le plus de sagacité (i). Cependant Clavier, à l'occasion de l'histoire de Bellérophon racontée par Apollodore, s'exprime ainsi : « Apollodore a rendu par le mot èirtçoXà;, épitres^ « les mots oiijMiTa Xu^pà d'Homère; ce qui prouve qu'on croyait • qu'il s'agissait de véritables lettres, et non de caractères hiéro- « glyphiques ou de signes , comme le suppose M. Wolf dans ses « Prolégomènes (a). » M. Wolf ne se contente pas de le supposer , il le prouve ; il a même examiné le passage d' Apollodore , et il démontre fort bien qu'en cet endroit iirtToXai ne signifie pas des lettres comme celles que nous mettons à la poste aujourd'hui , mais qu'il emporte simplement une idée générale d'ordre y de conH mandement, ainsi que l'explique Esychius (3). Ce critique observe avec raison que si Apollodore eût employé le mot invaxa d'Homère, il se fût servi d'une expression poétique inusitée de son temps et ridicule dans un ouvrage en prose ; car Eustathe dit positivement que dans la suite on nomma iirtçoX'^v ce que le poète appelait irivoxa (4). De sorte que ce n'est pas précisément art^ra. qn' Apollodore rend par ImoroXàç, comme le dit Clavier, mais bien ces mots du vers 169 : iv irivACxi irruxTÛ , dans une toilette double. Enfin, une raison qui parait décisive à M. Wolf, c'est que si Apollodore eût entendu des lettres par ce mot iirtaroXàc , dans la suite de la phrase il n'eût pas employé le verbe impûvai , connaAre^ mais bien le verbe âvoiYvûvst, A're; c'était l'expression propre (5). Pour moi , je crois qu'il ne peut pas y avoir de doutes sérieux sur aucune des expressions de ce passage. Le participe i^wifaji du verbe ^poçciv, qui maintenant signifie «crûv, ne saurait être non plus une
(i) Proleg. in Hom., § xvxxt, xxx, xx, xxz.
(a) Trad. d'ApoUod., tom. II, p. 129.
(3) Ad V. iirurroXxi. Les tragiques Font presqne toujoon pris en ce sens (conf. .£sch. in Prometh.» v. 3; Pers., v. 785; Sophoc. in OEdip. Colon. 1601; Ajac, 781, etc.)
(4) P. 63a, 1. 8 et 9.
(5) Prolegom. in Hom., $ xvin, net. 36,
« contre l'équité. » Notre langue ne peut pas rendre e&actement
oette phrase, parce que pour nous la négation a moins de force
c)oe pour les anciens. Pai déjà cité plusieurs exemples où cette
forme de style ajoute à Ténergie de la pensée, soit en grec , soit
en latin (i). Sophocle imite Homère, lorsqu'il fait dire à Œdipe:
• malheureux enfants, vous venez m'implorer pour des choses que
«je connais , que je n'ignore point >, (iv«*Tà, xoOx àyttard (tôt) (a).
Enstathe cite ce passage de Sophocle en donnant au tragique Fé-
pithète de ^iXopLupoç, qui chérit Homèrt (3), et ajoute deux autres
passages du même auteuc où cette tournure est employée (4).
Paris dit encore le même vers au troisième chant de V Iliade (5).
[v. 394.] A Tinstant sa noble épouse accourt au-devant de lui.
Je n*ai plus rien à dire sur cet admirable épisode des adieux d'Hector et d'Andromaque; il est trop connu, trop justement apprécié , pour que je tente d'en faire de nouveau ressortir toutes les beautés ; et je me borne à renvoyer au Traité des Études de RoUin, qui a parlé de ce morceau sublime avec beaucoup de jugement et de goût (5).
[v. 402 — 3.] Son père le nonunait Scamandrien , mais tous les autres Trojens l'appelèrent Astyanax.
Astyanax signifie le roi, le protecteur de la ville. Ce nom est composé de Survi f ville ^ et dedEvaÇ, roi. Cest le seul endroit d'Homère où il soit question d'un nom propre qui ait quelque analogie avec les actions d'un héros; et encore ici le nom n'est pas relatif à celui qui le porte , mais à la charge exercée par son père. Ainsi ce passage, loin de détruire, confirme ce que j'ai dit à ce sujet (7).
(i) Yoy. les obss. snr le v. 33 o da premier chant de llliade. (a) In CMà. Reg. 58.
(3) Eost., p. 645, l. i5.
(4) Cf. Elcct. 999 et 1078.
(5) Diad. f , 59.
(6) Traité des étoiles, t. I, p. 439, édit. de M. Letranne.
(7) Toyes les obsa. sur lesv. i du premier, 594 do second, et 370 dn cinquième chant de l'Uiade.
« confia point ses poésies à l'écriture , mais qu'elles furent conserm yées de mémoire , et que dans la suite on fit un tout de ses « chants. C'est pour cela qu'il s'y trouve des disparates (i). »
Joignez à ce témoignage fort curieux celui d'un scholiaste de Denys de Thrace, qui très-probablement nous a donné la pensée de quelques grammairiens d'Alexandrie :
« On dit que les œuvres d'Homère avaient été perdues , parce « qu'elles ne furent point transmises par l'écriture , mais par la « seule récitation , ayant été conservées de mémoire (a). ■
[y. I74-] Durant neuf jours, il oBHt à Bellérophon les repas de l'hospitalité , et sacrifia neuf taureaux.
Nous sommes forcés de rendre par une périphrase le verbe (etvtooa , // donna rkospitalite\ parce que nous n'avons point de mot correspondant. Si cet usage eût été aussi commun chez les nations modernes que dans les temps héroïques , sans doute on eût fait le verbe hospitaliser , parce que les hommes tendent toujours à simplifier l'expression des idées qui reviennent souvent.'
Athénée cite ce vers comme un exemple parfait d'hospitalité , et il ajoute que dans ces temps anciens , quel que fût l'hôte qu'on recevait, on ne l'interrogeait jamais avant le repas, mais toujours après ; les héros voulant témoigner par-là qu'ils honoraient moins tel ou tel hôte en particulier que l'hospitalité pour elle-même (3).
Pour justifier cette observation d'Athénée, on peut rapporter le passage de Vodjrssée où Ménélas dit à Télémaque et à Pisistrate, qu'il ne connaissait pas: «Prenez de la nourriture, réjouissez- « vous , et après le repas nous vous demanderons qui vous êtes (4). •
C'est aussi par ce même respect pour l'hospitalité qu'au neuvième chant de V Iliade, Achille offre le repas de l'hospitalité a ses amis avant que de s'être informé du sujet qui les amène (5).
(i) Josep. Cent. Apion , lib. I, § 2* (a) Anecd. Grac, t. II, x8a, not. x.
(3) Athen. Deîpn.,lib. Y, c. i, p. x85, B. C.
(4) Od, 9*, V. 6o.
(5) niad. t', 197 scqq. — Voy. a ce sujet ma note sur le ▼. laS du premier chant de rodyaséc.
[v. 4i4-] Le terrible Achille tua mon père , etc/
Dryden blâme très-vivement Andromaque de raconter la mort de ses parents au milieu des alarmes que lui inspirent les jours d'Hector, qui doit connaître à fond toutes ces aventures; et il répète à cette occasion le reproche des longues digressions , si souvent adressé à notre poète. Pope le justifie en disant qu'il est naturel qu' Andromaque rappelle ses anciennes douleurs, pour mieux peindre à Hector son aflreux délaissement s'il vient à périr. Il ajoute qu'Homère avait en outre une vue plus élevée , c'était de faire ressortir le caractère de son héros (i). Je trouve que la justification de Pope vaut encore moins que la critique de Dryden. Toutes les subtilités de la rhétorique ne feront pas que le discours d' Andromaque ne nous paraisse avoir beaucoup de longueurs; Rollin lui-même les a remarquées dans l'analyse qu'il a donnée de cet endroit S'il était vrai que ce fût ce motif qui engagea Andromaque à rappeler la mort de son père , pourquoi y ajouter des circonstances propres à en atténuer l'effet ? pourquoi dire que sa mère fut la captive d'Achille, qui ne la rendit qu'en acceptant une forte rançon ? Est-ce donc là ce qu'il appelle rtUver son prùi' cipal héros, to mise kis chief hero?
U n'y a donc qu'une seule bonne r«»on à donner pour détruire l'objealion de Dryden : les mœurs des siècles homériques. Si nous jugeons ce passage avec nos idées , le reproche est fondé incontestablement ; mais si l'on se ressouvient de ce que j'ai dit si souvent sur l'importance qu'on attachait aux événements dans ces temps anciens , sur l'indulgence qu'on accordait aux digressions quand elles avaient pour but de faire connaître la vie des ancêtres , on ne s'étonnera plus des écarts que se permet Andromaque au milieu de sa douleur. Homère sera toujours mal attaqué et mal défendu quand on le considérera isolément de son siècle (a).
M. Knight , comme nous le verrons , retranche tout ce passage , mais non point par le motif que donne Dryden (3). Ces additions ont dû nécessairement avoir lieu avant la première trans-
(x) Homer's Iliad., b. YI, not. apon v. 5^4 of the transUdon. (a) Toyez les obss. sur les v. 446 et 5o3 du premier, 100 du second, 1 19 da sixième chant de l'Iliade.
(3) Yoy. les obaenr. saïf le vers 433 de oe chant.
SUR LE CHANT VI. a8i
D'autres veulent que ces Sofymes aient été le peuple d'où les Juifs ont tiré leur origine ; c*est Tacite qui rapporte cette opinion :
« Clara alii Judaeorum initia : Solymos , carminibus Homeri ce- « lebratam gentem , conditam urbem Hierosolyma nomine suo fe- « cisse (i). ■
Comme on voit, cette prétendue origine n'a d'autre fondement que Tétymologie du mot Hierosolyma, qui signifie la sainte Soljrme,
[v. 194.] Les Lyciens lui réservèrent en un lieu séparé des champs superbes.
Mot à mot : « Les Lyciens coupèrent pour lui une portion ( de « terre) loin de tous les autres. » Ce ténénos (rspLCvoç) était un champ particulier consacré à un héros , ou même à une divinité , €;ar il est dit au second chant de \ Iliade que Pyrase était le téménos de Cérès (a). Il est probable qu'il n'existait pas dans la Grèce d'autre temple du temps d'Homère (3).
Cet usage de conserver des portions de terre à des rois ou à des héros , a subsisté long-temps encore après Homère. Hérodote rapporte que lorsque les Cyrénéens changèrent leur gouvernement, ils réservèrent pour Battus des champs particuliers que l'historien nomme Tfp.^vea (4).
Virgile parle aussi des champs particuliers que possédait Latinus :
campi quod rex habet ipse Latinus (5).
Servi us explique le vers par le mot Tef&tvoç, et dit que Tarquin le Superbe possédait un terrain semblable dans le Champ-de- Mars (6).
[y. 199.] De cet amour naquit le belliqueux Sarpédon. Hérodote parle d'un Sarpédon , fik d'Europe , et frère de Mi-
(i) Tacit. Hiator., lib. Y, c. a.
(a) nUde €', 696.
(3) Toy. les obaerv. sur le v. 39 da premier chant de l'Uiade.
(4) Herod., lib. ÏV, § x6i.
(5) Ssk. IX, 274.
(6) In Virgil. Bormani vîd. ad eumd. vers. net. Servii.
SUR LE CHANT VI. 3oi
avoir ainsi parlé de ses infortunes , elle ajoute :
Tôt tsmen aroissis, te compensavimus iinum.
Tu dominus, tu ^ir, tu mihi frater eras (z).
Il faut observer que dans Homère , Andromaque , immédiatement après le récit de ses malheurs , s'adresse aussitôt à son époux sans aucune pensée intermédiaire : « Hector, tu es pour moi mon « père , etc. > C'est le cri de l'ame. Briséis , au contraire , fait précéder le même mouvement d'une réflexion , qui refroidit d'autant plus qu'eUe renferme une antithèse ; car le poète oppose les mots tôt amissU à ceux-ci : te itnum. L'envie de montrer de l'esprit tue tout sentiment , et l'on reconnaît bien aux traits que je viens de citer celui dont Quintilien a dit : mmium amator ingam sui (a). Notre Racine est bien plus près d'Homère , lorsque Clytemnestre , implorant Achille pour sa fille , s'écrie :
Elle n'a que vous seul, vous êtes eu ces lieux Son père, son époux, son asyle, ses dieux (3).
Seulement remarquons ici que jamais Homère n'aurait dit : te ef pour moi mes dieux. On sent que le poète français s'exprime dans une mythologie qui n'est pour lui qu'une fiction : il n'eût point fait ce contre-sens dans Athalie,
Phitarque raconte que Porcia , sur le point de se séparer de Brutus , considérait avec attendrissement un tableau où se trouvait représentée la scène des adieux d'Hector et d' Andromaque; et comme Porcia ne pouvait en arracher sa vue, Adlius , un de leur» amis, irépéta les deux vers : «Hector, to es pour moi mon ■ père, etc. (^. •
[y. 433.] Place tes soldats sur la colline des fig^iers.
Les sept vers qui terminent le discours d' Andromaque sont marqués d'un obel dans l'édition de Venise, et les scholies qui s'y rapportent disent que ces vers doivent être supprimés : i" parce qu'un tel discours ne convient pas à Andromaque, qui ne doit
(i) Id.5i.
(s) Quinct., lib. X, 0. i, p. 638, éd. Capperonnerii.
(3) Ipbig., act. UI, scèn. V.
(4) In Vit. Brut., t. V, p. 387 éd. Eeiakii.
SUR LE CHANT VI. a83
«st de Laodamîe qu'après avoir peint la douleur du héros , il n*est pas naturel qu'il racoole les effets de cette douleur^ avant que cl*en avoir donné la cause. C'est donc dans la suite des idées qu'il faut chercher la véritable intention d'Homère. J'ai déjà fait observer la teinte de tristesse et de mélancolie qui régnait dans tout ce discours de Glaucus (i). Il commence par une réflexion sur la fragilité des choses humaines , et maintenant c'est après avoir représenté Bellérophon vainqueur dans plusieurs combats , au faite de la prospérité y gendre du roi, partageant l'empire avec lui, comblé d'honneurs par les peuples , père de trois enfants , sa fille unie à Jupiter, que Glaucus s'écrie : « Mais alors Bellérophon « lui-même devint odieux à tous les immortek. > A cette réflexion douloureuse , la pensée la plus naturelle qui se présente n'est-ce pas l'impuissance où nous sommes de goûter un bonheur parfait? Arrivé au terme de la félicité, Bellérophon devient insupportable à lui-même ; il erre dans les champs , il évite la rencontre des hommes, et de tristes pensées rongent son cœur. Comment ne pas voir dans cette peinture l'état d'une ame qui n'a plus ripn à désirer, et qui se trouve comme accablée du poids de son bonheur. Rousseau développe très-bien cette pensée dans VHéhtse : « Tant qu'on « désire , écrit Julie à Saint-Preux , on peut se passer d'être heu- « reux ; on s'attend à le devenir : si le bonheur ne vient point , « l'espoir se prolonge ; et le charme de l'illusion dure autant que « la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et « l'inquiétude qu'il donne est une sorte de jouissance qui supplée > à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n'a plus « rien à désirer ! II perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On « jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère , et l'on
« n'est heureux qu'avant d'être heureux Mon ami , je suis trop
« heureuse , le bonheur m'ennuie (i). »
Il ne faut pas croire que ces sentiments soient trop subtik pour Homère, ils sont vrais; ce qui leur donne un air de sophisme ne tient qu'aux inconséquences de notre cœur, à notre nature imparfaite. Sans doute Homère n'aurait pas si bien disserté que Rousseau sur les causes secrètes, mais il peint avec une admirable énergie la misère et la faiblesse de l'humanité.
(i) Yoy. les observ. sar le v. 146 de ee diant. (a) vr part., Ictt. Vm.
SUR LE CHA.NT VI. 3o3
le passage. Enfin» pour ce qui est de Thlatus, Heyne propose plusieurs corrections fort admissibles. Il est probable que cette faute provient d'une erreur de copiste , ce qui est d'autant plus possible , que les anciens se sont montrés- fort insouciants sur le mètre homérique.
[v. 447 — 9*] ^^' J^ ^^ ^^^^ ^^ ^^'^^ ^^ ^^^^ ame, un jour^ etc.
Ces mêmes vers (447*9) se trouvent au quatrième chant de VllUuie(i), Heyne pense que c'est de là qu'ils auront été transportés ici f et qu'ils auront donné occasion à quelque poète d'ajouter le morceau suivant, dans lequel Hector peint les malheurs de sa famille et l'esclavage de son épouse. Il regarde ce passage comme plus soigné et plus tragique , 'yXA^upCfSTtpoç et r^arjouùrt^oç , qu'il ne convient à un poète épique. Cette réflexion est ingénieuse , pleine de goût , mais peut-être un peu trop subtile. M. Knight n*a pas retranché le passage désigné par Heyne.
Il est impossible de rendre en français cette expression trèsfréquente dans Homère : xxrà ^ piva xai xaTa OufAov.. Le mot ^piqv peut s'entendre de toutes les opérations de l'esprit, et le mot te{&bç de tous les mouvements de l'ame (a). Virgile a dit , en par^ lant de la Sibylle , que le prophète Délien bd impirait Fetprit et l'ame,
oui mentem animumqae
Delius inspirât vates (3).
Ce qui rend à peu près l'expression homérique.
[y. 4^7*] ^t que contrainte malgré toi par la dure nécessité, etc.
Malgré l'observation de Heyne que j'ai déjà rapportée (4) » je trouve que tout le discours d'Hector respire le goût de la plus belle antiquité. Ce guerrier généreux qui présage un funeste avenir, cette
\q) Yoycz l«s ohMTv. sur le ▼. SgS do troisième chant de l'IUade.
(3) JEn. VI, V. II.
(4) Voy. les obss. précédentes.
SUR LE CHANT VI. a85
même d'une qualité personnelle. Ainsi au neuvième chant de IVtiade Agamemnon dit : « Je me glorifie d*étre Tainé (i). » Eschyle, dans les Suppliantes , adopte cette même formule : « Argiennes » > nous nous glorifions de cette origine (a). • Dans les Argonautîques d*Orphée : « Vous qui par votre naissance vous glorifiez m d'une race immortelle (3). »
Platon fait allusion à cette forme homérique. Socrate demande à Gorgias s'il doit l'appeler philosophe. « Et même bon philosophe, « répond-il , si tu veux m'accorder ce que je me glorifie d'être^ pour « me servir de l'exppression d'Homère (4)- >
[v. 219.] Œnéus fit présent d'un riche baudrier de pourpre.
Heyne observe que plus ces présents d'hospitalité étaient d'un grand prix , plus ib honoraient celui qui les recevait (5). Il fait cette observation à l'occasion des présents que reçut Évandre d'Anchise, lorsque celui-ci vint en Arcadie. Dans ce passage non seulement Virgile imite Homère pour les détaib du style , mais toute la situation est évidemment prise du poète grec ; et l'hospitalité que reçut Anchise chez Évandre, rappelle tout-à-fait celle qu'OËnéus accorda à Bellérophon. Voici les vers de Virgile r
lUe (Anehises) mihi insignem pharelram lyciasque sagiltas, Discedens, chiamydemque auro dédit ioterlextam, Frenaque bina, meus quae nunc habet, aurea, Pallas (6).
[v. a33 — 40 Tous deux, à ces mots, s'élancent de leurs chars , se prennent mutuellement la main , etc.
Cet usage de se prendre la main en signe d'hospitalité a subsisté long- temps. Cicéron , dans son discours pour le roi Déjotare;
(i) Iliad. i', 161.
(1) SappL, V. a 8a, éd. Stanleîi.
(3) Argon., v. a 8 7.
(4) Gorg., f . IV, p. 8, éd. Bip.
(5) Heyn. Vîrgil., t. TU, p. «99. — i8o3.
(6) ^n.Vin, 166.
SUR LE CHANT VI. 3o5
à «:elte simplicité lean propres idées qui sont celles de leur siècle. Ce qu'il faut remarquer aussi ce sont les expressions de Sophocle, qui toutes diffèrent de celles d'Homère. La plupart des mots adoptés par le tragique n'étaient pas coimus du temps d'Homère, ou n'avaient pas la même acception. Ô{&tuvtfnc, épouse y Xa- Tptta , servitude, CvXoç, état di^ne ttenifie, ne se lisent jamais dans Homère, qui pour exprimer l'idée d* épouse emploie, comme ici, le mot de 71m), ou celai d'dUoiTtc, ou celui d'd&oxo^. Il rend toujours l'idée de servitude par ^ouXtcv i^p, et ne connait point le mot de XarpitflL,ni même celui de ^ouXiîa. L'idée de gloire est toujours exprimée par xû^oç , et quelquefois par tà/.oXiq , quand il s'y joint de la jactance et de la forfanterie. On peut en dire jutant des verbes ?ox^tft et rps^ 11. On sent bien que si du temps de Sophocle on eût parlé absolument le même langage que du temps d'Homère , l'imitation n'eût pas été possible; ce n'eût été qu'une copie défigurée. Tandis qu'à chaque instant on retrouve dans Sophocle les idées, les tournures et les mouvemens de la phrase homérique.
[y. 464*] Alais que la terre amoncelée couvre mon corps inanimé.
Dans Homère, cette tournure : > que la terre amoncelée couvre
« mon corps, > signifie simplement que je sois enseï^; parce qu'alors
les tombeaux en pierre n'étaient pas en usage, et l'on se contentait
d'élever des monoeaux de terre sur le lieu de la sépulture; ce
qu'Homère exprime ordinairement par x^*^ xarà 'yaui KoXuirrtw,
cacher sous un amas déterre (i), comme au v. 4^4; ou bien encore
par x^"^ ^ ^aXay x^^'* » répandre un grand amas de terre (a). Ck>mme
il est ici question d'Hector, ce passage infirme l'opinion du comte
deChoîseul qui pense que les tombeaux des Troyens étaient faits de
pierres (3). Au reste, on retrouve chez beaucoup d'autres peuples le
même usage de désigner les sépultures par des tertres élevés , des
monceaux de terre considérables (4) ; et le mot tumulus chez les
Latins n'a pas d'autre origine. Cet amas de terre n'était qu'une
(0 Cf. liiad. s, 114.
(a) Cf. Uiad. f , a56; Ody. 7, a58.
(3) Voyez les obu. sar le vers 56 do troisième chant de l'Iliade.
(4) Voy. Hérod., liv. I, S 9^; Uv- V, § 8, et lîv VII, % 117.
ao
Venise cite cependant un exemple où le verbe j^aïf tiv semble vouloir dire augmenter (i) ; Achille dit en parlant de Briséis :
Ce qu*on pourrait traduire ainsi : > La jeune fille dont les fils des « Grecs augmentèrent ma récompense. » Mais ici le mot ^eXov signifie ils mirent à part , ils enlevèrent du butin général, ils choisirent pour moi. Au reste, pour lever toute difficulté, on peut adopter la conjecture probable de M. Knight, qui croit que les trois vers a34 — S — 6 sont interpolés. Il les regarde comme l'ouvrage d'un rhapsode maladroit , et fait remarquer avec raison que la liaison* des vers a 34 et a35 présente une faute, puisque le pronom relatif tç qui du vers a35 se rapporte grammaticalement à Jupiter, quoique le sens exige qu'il se rapporte à Glaucus (3).
[v. a35 — 6.] n lui donne des armes d'or du prix d'une hécatombe.
Mot à mot : « il échangea avec Diomède une armure d'or de cent « bœufs contre une armure d'airain de neuf bœufs. » Quelques personnes ont conclu à tort de ces vers que les Grecs du temps d'Homère avaient réellement une monnaie appelée un hatuf (4). Les mêmes critiques s'appuient ici d'un passage de Plutarque , qui dit que Thésée fit frapper une monnaie à l'image d'un bœuf (5). Ce n'est pas tout que de citer une autorité, il faut l'examiner» il faut voir si les faits qu'elle rapporte s'accordent avec une civilisation donnée. Plutarque accueillait toutes les traditions sans les discuter; vraisemblablement la prétendue monnaie de Thésée n'a pas plus de réalité que le manuscrit d'Homère copié par Lycurgue chez les descendants de Cléophile (6). Ce qu'il y a de certain , c'est que du temps d'Homère on avait recours aux échanges pour se procurer les objets les plus habituellement nécessaires à la vie ,
(i) Sch. Yen. C',234.
(3} UUd. 17', 56.
(3) Knight, Not. in Iliad. C» a3i-a et a34-6.
(4) Annales encydopéd., t. YI, p. S96 (18x8).
(5) In yit.Thes.« 1. 1, p. Ss, éd. Reisk.
(6) In Vit. Lycnrg., 1. 1, p. x65-6, ejnsd. éd.
[v. 487*] Aucun guerrier ne peut me précipiter dans la tombe avant Fheure fatale.
Quoique le vers 487 ^t un sens très-positif, il ne faut pas en conclure qu'Homère adoptait la doctrine de la fatalité; j'ai déjà eu occasion d'examiner quelles étaient les idées de notre poète, ou plutôt celles de son temps relativement au destin (i) ; et dans ce casci les mots : aucun guerrier ne petU me précipiter dans la tombe ayant (heure JataU^ ou plus littéralement malgré la desdnée^ sont moins l'expression d'une croyance f>ositive qu'une formule ^nérale pour signifier que l'instant de notre mort est inconnu. Quant aux deux vers suivants, ils veulent dire tout simplement que nul homme 1 courageux ou timide, ne peut éviter la mort à laquelle nous sommes tous condamnés en naissant.
[y. 49^*] Pour la guerre , elle doit être mon unique
soin.
Virgile a dit :
Bella TÎri pacemque gérant, quls bella gerenda (a).
Le poète latin ajoute presque toujours une pensée à celle d'Homère. Celui-ci dit simplement : iroXtpkoç {uX^ti , et Virgile Mla et pacem gérant. Quant à la fin du vers , elle est tellement une redondance que plusieurs critiques la regardent comme ajoutée par une main étrangère (3).
[y. 5o6 — II.] Tel un coursier abondamment nourri.
Virgile a imité cette belle comparaison (4); mais RoUii^ donne l'avantage à Homère ; il analyse avec beaucoup de goût les beautés des deux poètes ; ses observations sont délicates et judicieuses (5). Halgré cela Delille , qui dans la préface de sa traduction de l'Enéide
(x) Voyez l«s obterv. sarle v. i55 du second ch. de riliade, et celles Mir le V. 7 a do hoiiième chant.
(a) iEn. VII,444.
(3) Cf. Heynîi Virgil. , t. lU , p. 64 , et Bornam VirgO., t. IH, pag. 196.
(4) ^n. XI, 49λ-
(5) Traité des êmdcs, 1. 1 , p. 446 , édit. de M. Utronne.
ao.
comme le raconte Jean Tzetzès (i). Homère n'aurait pas manqné de le dire , lui qui fait mention de Ménélas en parlant dUlysse (s). Je ne crois pas même que les fils de Thésée , Acamas et son frère Démophon , soient allés à Troie , comme le rapportent une foule d'auteurs (3) , parce qu*Homère ne les a nommés nulle part Cependant il existe à ce sujet un passage fort curieux dans Toraison funèbre des guerriers morts à Chérùnée^ attribui^ à Démosthène. Le voici :
« Les Acamantides rappelaient les vers dans lesqneb Homère dit « qu' Acamas alla à Troie à cause de Phèdre (4) t sa mère , et qu'il « s'exposa à toutes sortes de dangers pour la sauver (S). • Ainsi y d'après ce passage, non - seulement Acamas s'est rendu à Troie « mais c'est Homère qui le dit On ne peut pas supposer que l'orateur, quel qu'il soit, ait attribué à Homère des vers qui ne lui appartenaient pas, et cela en présence des Athéniens, si versés dans la connaissance de notre poète. .Alais alors que sont devenus ces vers? pourquoi n'en reste-t-il aucune trace ni dans XlUade^ ni dans X Odyssée? car il est à présumer que l'auteur de l'oraison funèbre, en parlant d'Homère, entendait l'un ou l'autre de ces poèmes. Les critiques d'Alexandrie les auraient-ils supprimés comme ayant été intercalés pour satisfaire l'orgueil d'une famille? c'est possible; les Athéniens , ainsi que je l'ai déjà observé, ont dû faire beaucoup d'interpolations de ce genre (6). Quoi qu'il en soit, il est surprenant que le savant Bachet de Mézîriac, qui soutient d'après Piutarque (7) que les fils de Thésée étaient au siège de Troie , ne se soit pas appuyé de l'autorité de l'orateur. Cela eût mieux valu que de citer
(i) Ante Hom., ▼. i55, il y ^oote Palsmède dont 'Homère n'a jamais parlé.
(9) Toyes tont le dise. d'Antënor, Iliad. y, ao4, 224.
(3) Quint. Calab. Paralip., XUI, v. 496; Tryphiod. £zcîd« Troj., V. 173 , Tiets. Pmt Hom., v. 647 ; Seh. Eurip. in Hecnb. ia5.
(4) Le texte porte Atttpac, mai» Éthra était la grand'mère et non la mère d'Acamaa; j*ai d'aillcnn obaervé qn'Éthra était trop âgée pour être à Troie pendant le liége (cf. les obss. vox le vers 143 du troiaiènie chant de l'Iliade) : il fimt donc adopter la coiieetiuo de 4>ai^pfl^ ao Uea de
(5) Orat. ftm., p. s45, B. éd. Wolfii, in-fol.
(6) Voy. les obss. sor le v. 546 dn second chant de l'Iliade.
(7) In Thct. Tîu. t. I, p. 73, éd. Reiak.
Qui déjà ne s'est pas aperçu combien toutes les couleurs de cette peinture sont différentes de celles employées par le poète grec ? De quel éclat brille le Tasse auprès de la majestueuse simplicité d'Homère ! L'Iliade nous montre un coursier long -temps retenu dans l'étable , dont la vigueur s'est accrue par une abondante nourriture, qui brise ses liens pour se plonger dans un fleuve et se rendre aux pâturages des cavales. La Jérusalem au contraire nous peint le noble destrier enlevé au périlleux bonneur de la guerre; c'est un époux voluptueux qui, dans une lâche oisiveté, erre sans frein au milieu des troupeaux. Mais sitôt que la trompette sonne , que jaillissent à ses yeux les éclairs de l'airain, il se retourne en hennissant, il aspire la plaine, et, portant l'homme sur son dos , il s'élance en frappant la terre. Tout dans Homère appartient à une époque voisine des peuples pasteurs ; dans le Tasse , non-seulement les expressions , mais encore toutes les idées, toutes les images rappellent les siècles brillants de la chevalerie.
Le Tasse a ce rapport avec Homère, qu'il a peint des mœurs réelles et vraies, des usages qui n'étaient point effacés. Les hommes de son temps croyaient aux opinions qu'il a développées, et ses héros étaient les ancêtres des princes qui régnaient alors en Italie. Son poème se rattachait à une foule de souvenirs hbtoriques. Aussi voyons-nous que les vers du Tasse sont devenus populaires ; les gondoliers de Venise ont chanté long-temps les stances de la Jérusalem ^ comme autrefois, sans doute, les pasteurs de l'Arcadie chantaient les vers de V Iliade et de YOdj-ssée. Le peuple ne se prête pas aux fictions savantes qui demandent de l'érudition et un esprit exercé , mais il répète avec plaisir d'âge en âge l'histoire de ses héros ou de ses preux; et peut-être nos vieilles romances seraient-elles encore chantées aujourd'hui si notre langue n'avait pas changé.
[v. 521— »2.] Nul homme, s'il est juste^ne méprisera tes traTaux guerriers.
Paris était un efféminé , mais non point un lâche. Le goût pour une vie molle et délicate n'est point incompatible avec la valeur. Nous avons vu qu'au troisième chant il consent à se mesurer avec
3io OBSERVATIONS
Ménélai eo combat singulier (i); au onzième, il blesse Eurypyie (s) ; au tpeizième, Hector le rencontre à la gauche de l'armée excitant le courage des soldats et les menant au combat (3).
Virgile de même représente Paris comme le plus habile au combat du ceste. Dans les jeux donnés sur le tombeau d*Anchise, il est dit, en parlant de Darès, que c'était le seul qui avait coutume de lutter contre Pftris.
Solus qui Paridem soUtus conlendere conlrâ (4).
Les reproches que lui adresse Hélène à la fin du troisième chant (5) ne doivent être considérés que comme les paroles d'une femme irritée.
[y. 526 — 7.] Si jamais Jupiter nous permet d élever dans nos palais une coupe libre.
Heyne, à l'occasion de ce passage, s'exprime ainsi : magmfinu libri epUoguSy et forte pro komerica œtate nimis splendidtu (6). Je crois que cette réflexion se rapporte surtout au dernier vers cité, placer tme coupe libre dont nos demeures , qui me semble aussi n'être pas parfaitement dans le goût de la simplicité homérique. Je sais bien que notre poète a dit plusieurs fois jXtûOcpov i^p, ^ouXtev "V^?* i^ jour libre y le jour esclave , pour exprimer UjourdelaUberté^ le jour de V esclavage (7) ; mais comme ces idées étaient très-familières aux Grecs, et que l'expression en revenait sans cesse, cette tournure avait pris en quelque sorte pour eux une forme proverbiale. C'était autant le langage usuel que le langage poétique.
Dans les tournures qui n'étaient pas d'un usage aussi fréquent, il faut remarquer qu'Homère emploie toujours les expressions les plus simples ; que rarement il leur donne un sens détourné , qui
(i) T.' 340 aeqq.
(a) T. 5 80 aeqq.
(3) T. 765 aeqq. ,
(5) T. 43o,aeqq.
(6) Heyo. obas. in Iliad. TI, 5a7, 5a8.
(7) Cf. Ilisd. C,455, 463 iv', 83i u', 193, etc.
SUR LE CHANT VI. 3i i
oécessîte toujonn ud travail de Tesprit pour les rendre a leur acception naturelle. N'oublions jamais que les poésies d'Homère ont été composées pour être chantées et non pour être lues. Celui qui lit peut à loisir réfléchir sur les pensées qu'il a sous les yeux ; celui qui écoute ne demande que des impressions vives qu'il saisisse avec promptitude.
M. Knight n'a point retranché cette fin du sixième chant.
SUR LE CHANT VI. ayS
Bfinerve n*éuit point chobîe par le sort, ni par le suffrage d'un seul (o5t( Ivoç ^nô^o»), ni par le droit de la naissance; mais, comme le Msent les tmeiens, c'était la multitude qui la choisissait (t). Ainsi, dans nion , il parait que les femmes seules desservaient le temple de la déesse, tandis qu'en Egypte elles ne pouvaient , à ce que nous apprend Hérodote , exercer aucun sacerdoce (s).
[y. 3oi.] Toutes aussitôt élèvent en gémissant les mains vers la déesse.
Dans ce passage le poète emploie le mot JXoXu^n, qui exprime une sorte de cri ou de gémissement consacré dans les prières des femmes. Au quatrième chant de YOtfyuée (vers 7^7)» quand Pénélope a imploré Jupiter en faveur de son fils, le poète lyoute : Àc tSiroCe* dXidXvÇi , « ayant ainsi parlé , elle poussa un cri. » Au troisième chant de VOdjrssée, les filles, les brus et l'épouse de Nestor poussent le même cri (éXo'Xu^v) quand la victime est immolée (3). Cest toujours le cri des femmes dans un acte religieux (4). Quelquefois aussi il exprime des actions de grâces. Ainsi , au vingt-deuxième chant de VOdjrssée, la nourrice jette ce cri (oXoXuÇt) quand elle apei^ çoit le massacre des prétendants; mais Ulysse arrête aussitôt l'expression de ces sentiments de joie, et lui dit :
iv 6u(A& x^P* > *^^ ^^*^ 9 K''*^ dXdXuCe (v. 4ii)'
m Réjouis -toi dans ton ame, modère-toi , ne pousse pas le cri re- « ligieux. •
Eschyle a pris aussi ce mot dans la même acception. Cest le chœur qui parle , et non une femme comme dans Homère :
nânpov XA(p<*9 ii^ciroXoX6(M IIo'Xm»ç dvtYtî ocèTÎipi (5).
(i) Enst, p. 643, L a5.
(a) Herod., lih. U, $ 35,
(3) od. y, 4S0.
(4) Cf. broT. seh. in H. C9 3oi; Enst., p. 643, ag, 40, p. 1476» S4. Hésychint, ▼. dXoXuyn. Guaaboo, dans one dissertation faititolce : De jmiperâ ffomeri editione, p. 168. Cf. Herod., lib. lY, J 189.
(5) S^t. contr. Theb., t. 83f , éd. Stankil.
SUR LE CHANT VII. 3i3
d'interpolation , et la scfaolie qui s'y rapporte s'exprime ainsi : dÈ6eÎTat * ^là riiç pAyrtxn; a^ûv ouvwuv , «( ifpirrau Heyne trouve cette acholie obscure : elle ne le sera plus , ainsi que me Ta fait observer BI. fioissonade, si on fait rapporter dUlttrai au vers 5a : « car il m n'est point dans ta destinée de mourir. » Alors la suite de la phrase serait : « Va provoquer le plus vaillant des Grecs à corn* « battre seul contre toi, car c'est là ce que j'ai appris par la voix « même des dieux immortels. » De cette manière le sens est en effet bien meilleur; et la fin de la phrase è\k Tik fucvrixiî;, x. t. , se rapporte seule au v. 53 comme explicative. Un autre motif de rapporter le verbe dlOttraiau v. 5a, c'est, comme l'observe Heyne , parce que, i** les dieux n'ont point dit qu'Hector ne dût pas mourir dans ce combat ; a" parce que ces paroles d'Hélénus sont en opposition avec ce que dit Hector plus loin (v. 77) , lorsqu'il règle les conditions du combat dans le cas où il viendrait à mourir. Enfin il observe que le vers 53 est cité par Plutarque (i). Le retranchement, s'il y en a un, doit donc tomber sur le vers 5a , et dans tous les cas le v. 53 doit rester. M. Knight les conserve tous les deux, malgré le mot ^àp répété au v. 5a et au v. 53, ce qui me semble encore être un motif de supprimer le vers 5a.
[▼. 58.] Cependant Apollon et Minerve placés sur le
hêtre semblables à deux vautours.
Heyne a fort bien observé qu'il ne faut pas entendre ici qu'Apollon et Minerve se changent en vautours , mais qu'ils se placent sur le hêtre comme le feraient deux vautours (a). C'est ainsi qu'on doit expliquer le passage de YOdyssée où il est dit que Minerve se place sur une poutre comme une hirondelle (3). Ce sont des comparaisons qu'emploie le poète pour rendre l'image plus sensible. Tai déjà fait ob^rver que ces sortes de métamorphoses n'étaient point dans la mythologie homérique (4)-
(i) De Socr. Gcni., t. VIII, p. 344* édit. Reisk., Cf. Heyn. obas. inUiad. TU,53.
(a) Heyn. obss. in Iliad. YII, v. 58.
(3) Ody. x',a4o.
(4) Voyex Ira obas. sur les ▼. 1 4 et 6x i du premier chant de llliidc.
SUR LE CHANT VI. agS
d'homme, et qu'elle portait sur sa tête unpik(i). (Test, je pense, ce que nous nommons le bonnet phrygien. H faut ajouter avec Strabon qu'elle était assise , comme l'indiquent les mots lirt ^vavt , qui signifient sur tes genoux et non depant Us genoux , comme l'entendaient quelques auteurs (s). Le même Strabon observe que plusieurs statues de Minerve qui se trouvaient dans Phocée, dans Marseille, dans Rome , dans Chios, étaient assises (3). Dans la suite on» enduisit de cire les genoux des statues , et l'on y traçait l'objet de ses vœux. De là cette expression de Ju vénal :
fiis est genua inoerare deomm (4).
Peut-être doit-on aussi entendre par là les ex-voto en cire qu'on suspendait aux genoux des statues (5).
[y. 3o3.] O secourable Minerve y protectrice d*Ilion !
Virgile a imité cette prière, lorsque les femmes de LAurente vont de même implorer Minerve :
Armipotens, pnsses belli, Tritonia virgo, Frange manu telum Phrygii pradonis, et ipiam ProDum sterne solo, portisque effunde sub altis (6).
Ces mots Phrygii prcedotùs , du brigand phrygien^ ne sont pas dans le go&t d'Homère ; mais on ne saurait assez remarquer combien Virgile a saisi le mouvement de la phrase homérique :
et ipsum
ProDam sterne solo
est la traduction littérale de
Hï xai avrèv
Cest non-seulement la même idée , c'est encore la même coupe
(i) Eost., p. 627, 1. 6.
(a) Strabon, Ub. Xm, p. 601.
(3) Strab., 1. c.
(4) Jiiven., Sat X, 55.
(5) Voyez la note de Dussanb^ tradaeteor de Javénal, en cet endroit, p. 388, éd. 1782.
(6) iEn. XI, 483.
SUR LE CHANT VII. 3i5
r<c»te aocun monument, et iis tiennent pour la plupart à des cir^ constances qu*il serait, je crois, téméraire de vouloir expliquer.
[v. 90.] C'est là ce qu*on dira , et ma gloire ne périra jamais.
Tonte la fin du discours d'Hector est d'une admirable beauté ; cette pensée, que dans l'avenir on parlera de sa gloire, que ,1e iroyageur , en voyant un tombeau , s'informera de celui qui y repose et quel fut son vainqueur, suffit seule pour l'engager à rendre aux Grecs la dépouille de son ennemi s'il peut en triompher. Le sentiment de l'avenir est un des traits particuliers au caractère d'Hector ; c'est ainsi qu'au sixième chant de V Iliade, en prévoyant les malheurs d'Andromaque, il s'écrie comme en cet endroit : &c ^^t TIC jpui « voilà ce qu'on dira peut-être (i). » L'expression des souvenirs que nous laissons après nous a toujours beaucoup de charmes, parce qu'elle tient au sentiment même de notre immortalité.
Cicéron , dans un Traité sur la Gloire , avait traduit ainsi ces trois vers :
Hic situs est , vils jampridem InmiDa linqueos Qui quoodam Hectoreo perculsus conciditense, Fabitar hiec aliqiiis. Mea semper gloria vivet.
Cette version est bien inférieure à la touchante poésie d'Homère. Aulu-Gelle , qui nous a conservé ce passage ,' observe que Cicéron s'est trompé en attribuant à Ajax ce que notre poète fait dire à Hector (a).
Sophocle, dans Electre ^ emprunte la dernière pensée à Homère. Electre , pour engager sa sœur Chrysotémis à seconder ses projets contre Égisthe , lui dit aussi qu'on célébrera cette action , qu'en voyant ces deux soeurs chacun exaltera leur courage , et s'écriera qu'elles méritent l'amour et le respect, qu'on doit les honorer dans les fêtes , etc. « Voilà ce que tout homme dira de nous , ajoute
(0 Hiad. V 46a.
(a) Aal. Gel. Noct. Au. , lib. XW , cap. 6.
« contre Téquité. > Notre langue ne peut pas rendre exactement
cette phrase , parce que pour nous la négation a moins de force
que pour les anciens. J*ai déjà cité plusieurs exemples où cette
forme de style ajoute à l'énergie de la pensée, soit en grec , soit
en latin (i). Sophocle imite Homère, lorsqu'il fait dire à Œdipe :
m malheureux enfants, vous venez m'implorer pour des choses que
• je connais , que je n'ignore point », (-fvc»Tà , xoxtx âfttàrd (toi) (s).
£ustathe cite ce passage de Sophocle en donnant au tragique l'é-
pithète de ^tXopipo^, qui chérit Homère (3), et ajoute deux autres
passages du même auteuc où cette tournure est employée (4).
Paris dit encore le même vers au troisième chant de YlUade (5).
[y. 394.] A rinstant sa noble épouse accourt au-devant de lui.
Je n*ai plus rien à dire sur cet admirable épisode des adieux d'Hector et d'Andromaque ; il est trop connu , trop justement apprécié , pour que je tente d'en faire de nouveau ressortir toutes les beautés ; et je me borne à renvoyer an Traité des Études de Rollin, qui a parlé de ce morceau sublime avec beaucoup de jugement et de goût (6).
[v. 4o2 — 3.] Son père le nommait Scamandrien , mais tous les autres Troyens rappelèrent Astyanax.
Aityanax signifie le roi, le protecteur de la ville. Ce nom est composé de foni, ville ^ et de avaÇ, roi. C'est le seul endroit d'Homère o& il soit question d'un nom propre qui ait quelque analogie avec tes actions d'un héros ; et encore ici le nom n'est pas relatif à celui qui le porte , mais à la charge exercée par son père. Ainsi ce passage , loin de détruire , confirme ce que j'ai dit à ce sujet (7).
(i) Yoy. les obu. sur le v. 33o do premier chant de l'Iliade, (a) In OEd. Reg. 58.
(3) Eost., p. 645, 1. z5.
(4) Cf. Elect. 929 et 1078.
(5) fliad. -y', 59.
(6) Traité des études, t. I, p. 439, ëdit. de M. Letromie.
(7) Toyes les obss. sur lesv. i do premier, 594 du second, et 370 da cinquième chant de lUiade.
SUR LE CHANT VIL Siy
M. Knight supprime ce vers et les deux suivants qui comprennent la fin du^discours d'Agamemnon. Le motif sur lequel il s'appuie , c'est que la première syllabe d'à^iiitç ne peut pas être brève ; car selon lui , dans le langage homérique , on doit écrire ce mot avec deux 9 (i). Cette raison n*est point sans force.
[y, 125.] Oh , combien gémira le vieux guerrier Pelée !
Hérodote non-seulement a imité , il a copié mot pour ' mot Homère , lorsque Syagrus , indigné qu*on donne le commandement à Gélon , roi de Syracuse , s'écrie : i m ^U-f oifiû&uv  niX^- ^ ÂY*{A^vttv, « oh, combien gémirait Agamemnon le Pélopide(a) ! » J'ai déjà eu Foccasion d'observer combien Hérodote était près d'Homère y et combien sa prose rendait plus littéralement notre poète que les vers de Virgile (3). Racine semble aussi avoir voulu imiter le mouvement de cette phrase :
Oh , combien frémira son omhre épouvantée (4)!
[v. i3a.] Que ne suis-je encore dans ma jeunesse.
Toutes les fois que Nestor exprime ses regrets sur les jours de sa jeunesse , il emploie la même tournure (5). Virgile a rendu aussi cette idée ; mais , ce qui ne lui est pas ordinaire , il n'a point pris le mouvement de la phrase homérique. Ainsi le vieux Entelle, comme Nestor, déplore son ancienne vigueur :
Si mihi,que quondam foerat, quaqiie improhiis iste Euultat fideos, si ouoc foret illa juTeDtas(S).
Au huitième livre , Évandre dit à son fils :
O mihi pneteritof refierat si Jupiter annos! '
Qualis eram, qunm, etc. (7}.
(1) Knight net. in Uiad y)', Z17.
(3) Herod. Ub. VIE , $ iSg,
(3) Voyes ma note sur le v. 164 du troisième chant de l'Iliade.
(4) Phed. act. rV. se. 6.
(5) niad. V, 669 ; 4*' ^^9 > etc.
(6) Mn. V, 397.
(7) JEa. VIII, 56o.
[v. 4 '40 I^ terrible Achille tua mon père , etc/
Dryden blâme très-vivement Andromaque de raconter la mort de ses parents au milieu des alarmes que lui inspirent les jours d^Hector, qui doit connaître à fond toutes ces aventures; et il répète à cette occasion le reproche des longues digressions , si souvent adressé à notre poète. Pope le justifie en disant qu'il est naturel qu' Andromaque rappelle ses anciennes douleurs, pour mieux peindre à Hector son affreux délaissement s*il vient à périr. Il ajoute qu'Homère avait en outre une vue plus élevée , c'était de faire ressortir le caractère de son héros (i). Je trouve que la justification de Pope vaut encore moins que la critique de Dryden. Toutes les subtilités de la rhétorique ne feront pas que le discours d* Andromaque ne nous paraisse avoir beaucoup de longueurs; Rollin lui-même les a remarquées dans l'analyse qu'il a donnée de cet endroit. S'il était vrai que ce fût ce motif qui engagea Andromaque à rappeler la mort de son père , pourquoi y ajouter des circonstances propres à en atténuer l'efTet ? pourquoi dire que sa mère fut la captive d'Achille» qui ne la rendit qu'en acceptant une forte rançon ? Est-ce donc là ce qu'il appelle relever ton priaeipal héros, to raise his chief hero?
H n'y a donc qu'une seule bonne raison à donner pour détruire l'objection de Dryden : les mœurs des siècles homériques. Si nous jugeons ce passage avec nos idées , le reproche est fondé incontestablement ; mais si l'on se ressouvient de ce que j'ai dit si souvent sur l'importance qu'on attachait aux événements dans ces temps anciens , sur l'indulgence qu'on accordait aux digressions quand elles avaient pour but de faire connaître la vie des ancêtres , on ne s'étonnera plus des écarts que se permet Andromaque au milieu de sa douleur. Homère sera toujours mal attaqué et mal défendu quand on le considérera isolément de son siècle (a).
M. Knight, comme nous le verrons, retranche tout ce passage , mais non point par le motif que donne Dryden (3). Ces additions ont dû nécessairement avoir lieu avant la première trans-
(i) HoiDer*8 Ilîad., b. YI, not. npon v. 5^4 of the transladon. (a) Voyes les obst. snr les v. 446 et 5o3 do premier, 100 da fécond, 1 19 dn aixième chsnt de Tlliade.
(3) Yoy. les obscrv. %vki le vers 433 de oe chant.
[▼. i4^J] Lycurgue le tua par ruse et non point par la force.
M. Knight pense avec quelque raison que toute cette histoire de Lycurgue qui se lie péniblement avec le reste, aura été interpolée; et que sans doute elle aura été tirée de quelqu'autre poème (i). On conçoit que des rhapsodes qui récitaient les poésies d'Homère aient pu ajouter les vers qu'ils savaient sur un autre héros, quand par hasard il en était question dans le morceau qu'ils chantaient. Ces sortes d'interpolations qui remontent trèshaut sont encore une preuve que les poèmes d'Homère n'étaient pas écrits dans le principe. Car les idées qu'un auteur a fixées lui-même par l'écriture, prennent un caractère trop positif, trop immuable, pour qu'on puisse ainsi y adjoindre un épisode postiche qui cadre mal avec l'ensemble de la narration. Voici, en faisant le retranchement des huit vers que rejette M. Knight, quelle serait la suite du discours : « A la tête des guerriers d'Arcadie « était Éreuthalion , héros pareil aux dieux ; il portait sur ses épaules m Farme du roi Areîthoûs , du terrible Areîthoûs que les hommes « et les femmes nommaient le guerrier à la forte massue ; car jam mais il ne combattit avec l'arc ou le javelot, mais armé d'une « massue de fer, il renversait des phalanges entières. Éreuthalion « possédant les armes de ce héros, provoquait les plus illustres m guerriers (a). »
[y. 1 5o«] Qui I possesseur de ces armes , proToquait les
plus illustres guerriers.
Sur la foi d'un manuscrit, Bamès après le vers i5o en lyoute un que tous les autres éditeurs ont rejeté , le voici :
En l'admettant, le sens serait : « il provoquait les plus illustres « guerriers à lutter contre lui dans un combat terrible. » Ce vers qu'on retrouve deux fois dans ce chant (3) , et une fois au troisième (4),
(i) Knight, net. in Uiad. y)% z4a- (a) T. I, p. ai3-i4 de ma tndoction.
(3) V. 4o et 5i.
SUR LE CHANT VI. 3oi
avoir ainsi parlé de ses iofortunes , elle ajoute :
Tôt tamen amissis, te compensavimus unuin« Tu domioiu, tu vir, ta niifai frater eras (i).
Il faut observer que dans Homère » Andromaque , immédiatement après le récit de ses malheurs , s'adresse aussitôt à son époux sans aucune pensée intermédiaire : • Hector, tu es pour moi mon m père p etc. » Cest le cri de l'ame. firiséis , au contraire , fait précéder le même mouvement d'une réflexion , qui refroidit d'autant plus qu'elle renferme une antithèse ; car le poète oppose les mots tôt amUsis à ceux-ci : te unum. L'envie de montrer de l'esprit tue tout sentiment , et l'on reconnaît bien aux traits que je viens de citer celui dont Quintilien a dit : nimium amator ingenii sui (a). Notre Racine est bien plus près d'Homère , lorsque Clytemnestre , implorant Achille pour sa fille , s'écrie :
Elle o'a que vous seul, vous êtes en ces lieux Son père, son époux, son asyle, ses dieux (3).
Seulement remarquons ici que jamais Homère n'aurait dit : fti ef pour moi mes dieux. On sent que le poète français s'exprime dans une mythologie qui n'est pour lui qu'une fiction : il n'eût point fait ce contre-sens dans AthaUe,
Plutarque raconte que Porcia , sur le point de se séparer de Brutus , considérait avec attendrissement un tableau où se trouvait représentée la scène des adieux d'Hector et d' Andromaque; et comme Porcia ne pouvait en arracher sa vue, Acilius , un de leurs amis, répéta les deux vers : «Hector, tn es pour moi mon ■ père, etc. (^. »
[v. 433.] Place tes soldats sur la colline des figuiers.
Les sept vers qui terminent le discours d' Andromaque sont marqaés d'un obel dans l'édition de Venise, et les scholies qui s'y rapportent disent que ces vers doivent être supprimés : x^ parce qu'un tel discours ne convient pas à Andromaque , qui ne doit
(i) Id.5i.
(a) Qninct., lib. X, c. i, p. 638, éd. Capperonnerii.
(3) Iphig., act. III, acèn. Y.
(4) In Vit. Brat., t. V, p. 387 éd. Rciakii.
dit qiielqueB vers phu bês (i). Il est bien sûr que m à cette époque récriture eût été inventée, on n'eût pas eu recours à un tel expédient. Je répéterai ici ce que j*ai dit à l'occasion de la monnaie (9) : quand Homère ne parle pas d'un art pratiqué par la suite, c'est déjà une forte présomption de croire que cet art n'était pas encore connu de son temps. Mais s'il décrit une circonstance où l'usaj^ de cet art doit trouver naturellement son application, et qu'alors il emploie un moyen beaucoup plus compliqué et beaucoup moins satis&isant, la présomption se change en certitude; il ne peut plus 7 avoir de doute. Au reste, tous les anciens critiques sont d'accord sur ce point ; les petites scholies, au mot im^-moLYTo , disent positivement : « il est dair d'après cela que les « anciens héros ne connaissaient pas les lettres (3). » Enstathe (4), et le scholiaste de Venise (5) , font la même réflezioB, Elle doit se présenter incontestablement à tous ceux qui liront Homère sans prévention pour y chercher ce qui s'y trouve réellement et non ce qu'on veut y voir.
Cest cette manie de tout expliquer dans un système donné, qui a fait dire à un ancien grammairien que ai le héraut n'avait pas reconnu le nom d'Ajax, c'est que les lettres cheE les Grecs de ce temps-là avaient des formes et des noms différents (6). « Ainsi, • dit fort bien M. Wolf , tandis que nous cherohcms un alphabet « avec un si grand soin, ce critique en trouve autant que de peu- « plades dans la Grèce (7). • Certes , dans un embarras pareil , Agamemnon aurait bien dû songer à avoir un truchement , comme il avait un devin attaché à son armée.
^«<fc»^^%^»^
[y. 194*] Implorez sileDcieusement en vous-même Jupiter, pubaant fils de Saturne.
Aristophane et Zénodote retranchaient les cinq derniers vers de
(i) V. i83 aeqq.
(a) Voyes ma note rar le v. a35 do sixième chant de riliad.
(3) Brer. Seh. d', 17$.
(4) Eatt.,p. 674, 1. 35.
(5) Sch. Ten. d', 175 et 187.
(6) Sch. Ten. V, i85.
(7) Prolegom. ad Homer., g XIX , n. 44 , p. 8^1.
ai
SUR LE CHANT VI. 3o3
le passage. Enfin, pour ce qui est de Thiatus, Heyne propose plusieurs corrections fort admissibles. Il est probable que cette faute provient d'une erreur de copiste » ce qui est d'autant plus possible , que les anciens se sont montrés fort insouciants sur le mètre homérique.
[t. 447 — 9-] Oui, je le sens au fond de mon ame, un jour, etc.
Ces mêmes vers (447-9) ^ trouvent au quatrième chant de VlGiuie(i). Heyàe pense que c'est de là qu'ils auront été transportés ici , et qu'ils auront donné occasion à quelque poète d'ajouter le morceau suivant , dans lequel Hector peint les malheurs de sa famille et l'esclavage de son épouse. Il regarde ce passage comme plus soigné et plus tragique , ^Xa^upûrtpoç et TpafucÛTspoç , c{u'il ne convient à un poète épique. Cette réflexion est ingénieuse , pleine de goût , mais peut-être un peu trop subtile. M. Knight n*a pas retranché le passage désigné par Ueyne.
Il est impossible de rendre en français cette expression trèsfréquente dans Homère : tultol çp&va xal xara Oupov.. Le mot çpi^ peut s'entendre de toutes les opérations de l'esprit, et le mot (bfMc de tons les mouvements de l'ame (a). Virgile a dit , en parlant de la Sibylle, que le prophète DéUen hii inspirait Cesprit et l'ame,
Gui mentem animumque
Delius inspirât vates (3).
Ce qui rend à peu près l'expression homérique.
[▼. 4^7-] ^t que contrainte malgré toi par la dure nécessité, etc.
Malgré l'observation de Heyne que j'ai déjà rapportée (4) , je trouve que tout le discours d'Hector respire le goût de la plus belle antiquité. Ce guerrier généreux qui présage un funeste avenir, cette
\2) Voyes les obierv. sur le v. 395 do troisième chant de l'Hiade.
(3) JEn, VI, V. 11.
(4) Voy. les obas. piéoédcntet.
SUR LE CHANT VIL 3a3
lion Tt qui serait conservée en adoptant l'orthographe avec le digamma. M. Boîssonade a suivi la leçon de Wolf.
[▼. ^29.] Car ce héros reste auprès de ses navires, irrité contre Agamemnon, pasteur des hommes.
Heyne serait d'avb de 'retrancher les quatre derniers vers de ce discours d'Ajax (v. 229 — 3i) (i). Heyne n'en donne pas d'autre raison , si ce n'est qu'ils lui paraissent avoir été ajoutés par quelques rhapsodes; et j'avoue que je suis tout-à-fait de son avis. Le goût seul est juge en cette matière. M. Knight les retranche aussi de son édition sans apporter d'autre motif. — II faut remarquer que les V. 399 et a3o ci-dessus se trouvent déjà au second chant 771 et 779. n faut remarquer aussi que ce passage a beaucoup d'analogie avec un autre endroit du second chant où se trouvent neuf vers supprimés par Zénodote , et qui de même ont rapport à la retraite d'Achille (a.
[t. a54»J Hector smclinejet se dérobe à la mort cruelle.
La scholie de l'édition de Venise qui se rapporte aux vers a55 et a56 dit que quelques grammairiens, entre autres Zénodote , les supprimaient; cette scholie ajoute que dans ce cas la liaison du dis' cours se faisait ainsi» Mais elle ne donne point cette liaison , et malheureusement le texte de la scholie est altéré en cet endroit Ce qui est certain, c'est que, si l'on supprime les vers aSS et a56, il faut aussi supprimer le vers a 57, qui n'est qu'une suite de la phrase. Alors il faudrait lire : Hector s'incline et évite la mort cruelle. l^/Us de Priam, etc.; ce qui fait une suite de discours mal liée. M. Knight n'a point admis le retranchement de ces deux vers, qui se retrouvent au chant cinquième de V Iliade (3). Il faut remarquer
(i) Heyn. obss. in Iliad. VII, aaS»
(a) Voyez ma note sar le v« 685 dn second chant.
(3) V. 78a et 783.
SUR LE CHANT VI. 3o5
à cette simplicité leurs propres iilées qui sont celles de leur siècle. Ce qu'il dut remarquer aussi ce sont les expressions de Sophocle , qui toutes diffèrent de celles d'Homère. La plupart des mots adoptés par le tragique n'étaient pas connus du temps d'Homère, ou n'avaient pas la même acception. ôfuuvtftK, épousé ^ Xq&r^êioLf servitude, W^oç, état digne d^tnvie^ ne se lisent jamais dans Homère, qui pour exprimer l'idée èi épouse emploie, conune ici, le mot de pvn , ou celui d'&otTtç , ou celui d'oDioxoc- U rend toujours l'idée de servitude par i^oûXtcv {(lap, et ne connaît point le mot de XATptîo, ni même celui de i^cuXtia. L'idée de gloire est toujours exprimée par xùifoc, et quelquefois par tOy.oiXi), quand il s'y joint de la jactance et de la forfanterie. On peut en dire jutant des verbes toxuas et rps^ti. On sent bien que si du temps de Sophocle on eût parlé absolument le même langage que du temps d'Homère , l'imitation n'eût pas été possible; ce n'eût été qu'une copie défigurée. Tandis qu'a chaque instant on retrouve dans Sophocle les idées , les tournures et les mouvemens de la phrase homérique.
[▼. 4640 Alais que la terre amoncelée couvre mon corps inanimé.
Dans Homère, cette tournure : « que la terre amoncelée couvre « mon corps, » signifie simplement que je sois enseveli; parce qu'alors les tombeaux en pierre n'étaient pas en usage, et l'on se contentait d'élever des monceaux de terre sur le lieu de la sépulture; ce qu'Homère exprime ordinairement par xot^ x^rà loïa xoXuirrttv , cocker sous un amas de terre (i), comme au v. 4^4» ou bien encore par x^*^ '^ Tolav x^u<(v , répandre un grand amas de terre (a). Comme il est ici question d'Hector, ce passage infirme l'opinion du comte de Choiseul qui pense que les tombeaux des Troyens étaient faits de pierres (3). Au reste, on retrouve chez beaucoup d'autres peuples le même usage de désigner les sépultures par des tertres élevés , des monceaux de terre considérables (4) ; et le mot tumulus chez les Latins n'a pas d'autre origine. Cet amas de terre n'était qu'une
(r) Cf. Iliad. (, ii4.
(a) Cf. Iliad. f , a56; Ody. 7, aSS.
(3) Toyes les obsf . sur le vers 56 da troisième chant de l'Iliade.
(4) Voy. Hérod., liv. I, § 93; Uv. V, S », « H^ ▼«, S "7-
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[t. 3^1.] Mais le héros fils d'Atrée, Agamemnon , honore Ajax du large dos de la vicdme.
Le dos de la victime étâk k portioii d'honnenr, parce qu'elle éCiut la plus copieuse. Voilà pourquoi Homère emploie le veii>e 'ytfpatpt v, que les petites scholies expliquent par èrl|Mi| kononèai. Athénée, en parlant des honneurs de la table décernés aux plus vaillants (i) , rapporte cet exemple d*Ajax qui fut honoré par le dos tTun bœuf; il cite aussi le passage de V Odyssée où Méoélaa donne à Télémaque et à Pisistraie Is dos d^a» èœuf (s) , parée que même avant de les connaître il supposait qu'Us étaient d\ine race royale 'ylvoç p«9b- Xw»v (3).
Platon approuve beaucoup cette sorte de récmnpense accordée aux jeunes guerriers, et après avoir cité Texemple d'Ajax ci-dessus, il ajoute : « une telle récompense est parfaitement convenable « pour un jeune guerrier , puisqu'elle sert à4a-fois à l'honorer et « À augmenter ses forces (4). »
J'ai rendu les mots VMTotoi ^tmytxtttfoi par le large dos; il faut remarquer d'abord qu'ils sont au pluriel ; les Grecs disaient Us dos comme nous disons les reins, U faut remarquer encore que le mot large ne rend pas toute l'idée de l'adjectif ^mvtxiqç, qui signi' fie proprement : continuel, sans interruption. Virgile a pu faire passer en latin toute l'-expression d'Homère, lorsqu'il a dit:
Tescitnr Aneas, simul et trojsua juveotus Perpetui tergo bovis (5).
Seulement observons pour la vingtième fois que Virgile ne s*attache point aux mœurs héroïques, et qil^il donne à toute la jeunesse troyenne une part d'honneur qui, dans Homère, n'aurait été cédj^ <iu'à l'un des premiers héros de l'armée.
[v. 333.] Nous livrerons les corps aux flanunes. J'ai déjà remarqué que c'était une honte chez les Grecs de livrer
(i) Adien. Deipn. Ilb. I, C. n, p. i3 , E. F. (a) Od. ^, 65.
(3) Ody. ^, 63.
(4) Reipnb. lib. Y , t. VII , p. 4^ bip.
(5) JEn. VIII, i8a.
[v« 4^7*] Aucun guerrier ne peut me précipiter dans la tombe avant Theure fatale.
Quoique le vers 487 ait un sens très-positif , il ne faut pas en conclure qu'Homère adoptait la doctrine de la fatalité; j'ai déjà eu occasion d'examiner quelles étaient les idées de notre poète, ou plutôt celles de son temps relativement au destin (i) ; et dans ce casci les mots : aucun guerrier ne peut me précipiter dans la tombe avant l^heure Jatale 9 ou plus littéralement malgré la destinée^ sont moins l'expression d'une croyance {positive qu'une formule générale pour signifier que l'instant de notre mort est inconnu. Quant aux deux vers suivants, ils veulent dire tout simplement que nul homme» courageux ou timide, ne peut éviter la mort à laquelle nous sommes tous condamnés en naissant.
[▼. 49^0 Pour la guerre , elle doit être mon unique soin«
Virgile a dit :
Beila viri pacemque gérant , quis bella gerenda (a).
Le poète latin ajoute presque toujours une pensée à celle d'Homère. Celui-ci dit simplement : iroXipioc pitXinati , et Virgile betta et pacem gérant. Quant à la fin du vers , elle est tellement une redondance que plusieurs critiques la regardent comme ajoutée par une main étrangère (3).
[v. 5o6 — II.] Tel un coursier abondamment nourri.
Virgile a imité cette belle comparaison (4); mais RoUii^ donne l'avantage à Homère ; il analyse avec beaucoup de goût les beautés des deux poètes; ses obser>'ation8 sont délicates et judicieuses (5). Malgré cela Delille , qui dans la préface de sa traduction de l'Enéide
(i) Voyes les obierv. sarle v. i55 du second di. de riliade, et celles sur le V. 7 a do huitième chant.
(a) JSn. VII , 444.
(3) Cf. Heynîi Virgil. , t. III , p. 64 , et Bunoani VirgU., t. III, pag. 196.
(4) An. XI, 492-
(5) Traité des études, 1. 1 , p. 446 , édlt. de M. Letronne.
ao.
3o8 OBSERVATIONS
a auMÎ trailé le même sujet , soutient ropinion contraire à celle de RoUin (i). Je ne décide point entre eux; seulement je remarquerai que la critique de Rollin montre un homme qui comprend les deux langues, et qui par conséquent peut en apprécier les beautés; tandis que dans les réflexions de Delille on sent l'homme qui ne Toit qu'un seul côté de la question , et qui juge ce qu*il blâme sans connaissance de cause. Mais dans la préface d'une traduction de TÉoéide, comment obliger un parallèle entre Homère et Virgile? Comment ne pu peser dans sa balance les deux plus beaux ouvrages de l'antiquité?
Committit vates el comparât ; inde Maronem , Atque alia parte in trutioa Buspendil Homenim (a).
Cependant je suis bien convaincu que ces sortes de comparaisons ne sont utiles que lorsqu'elles ont pour but » non d'établir une supériorité fort contestée, mais de caractériser la poésie d'une époque, de déterminer l'influence qu'ont eue sur les productions de l'esprit humain, les mœurs, les usages, la civilisation tout entière. Virgile sans doute est celui qui fournit le plus souvent l'occasion de saisir ces points de vue, parce que nourri de la lecture d'Homère , il a transporté dans son Enéide toutes les idées du poète en les appropriant avec un art et un goût merveilleux au génie du siècle où il a vécu. Mais les exemples que fournit Virgile ne sont pas les seuls, et quand il se rencontre d'autres imitations , il convient de les examiner pour y chercher des aperçus nouveaux. Je citerai donc celle qu'a faite Le Tasse de cette belle comparabon d'un héros avec un coursier, et je tâcherai de faire sentir que chaque poète a saisi les traits distinctifs de son siècle; voici la strophe de la Jérusalem délivrée :
Quai féroce destrier ch'al faticoso Onor deiramie vindtcr sia tulto :
Elasdvo marito, in vil ri peso, Fra gli annenti e ne' paschi erri disdolto ; Sel desta o suon di tromba, o luminom Acciar, cola loito, anDitrendo, è volto; Già, già brama rarriogo, e Tuorn buI donc Portando , urtato riurtar oel corao (3).
(i) L*Éuéide trad. par J. Delille, t. I, p. 59 et saiv. (i8o4)- (9) Joven. sat VI, v. 436.
(3) Ch. XVI, »t. a 8.
Qui déjà ne 8*est pas aperçu combien toutes les couleurs de cette peinture sont différentes de celles employées par le poète grec? De quel éclat brille le Tasse auprès de la majestueuse simplicité d'Homère ! L'Iliade nous montre un coursier long -temps retenu dans Tétable, dont la vigueur s'est accrue par une abondante nourriture, qui brise ses liens pour se plonger dans un fleuve et se rendre aux pâturages des cavales. La Jérusalem au contraire nous peint le noble destrier enlevé au périlleux honneur de la guerre; c'est un époux voluptueux qui, dans une lâche oisiveté, erre sans frein au milieu des troupeaux. Bfais sitôt que la trompette sonne , que jaillissent à ses yeux les éclairs de l'airain, il se retourne en hennissant, il aspire la plaine, et, portant l'homme sur son dos, il s'élance en frappant la terre. Tout dans Homère appartient à une époque voisine des peuples pasteurs ; dans le Tasse , non-seulement les expressions , mais encore toutes les idées, toutes les images rappellent les siècles brillants de la chevalerie.
Le Tasse a ce rapport avec Homère , qu'il a peint des mœurs réelles et vraies, des usages qui n'étaient point eflacés. Les hommes de son temps croyaient aux opinions qu'il a développées, et ses héros étaient les ancêtres des princes qui régnaient alors en Italie. Son poème se rattachait à une foule de souvenirs historiques. Aussi voyons-nous que les vers du Tasse sont devenus populaires ; les gondoliers de Venise ont chanté long-temps les stances de la Jérusalem , comme autrefois , sans doute , les pasteurs de l'Arcadie chantaient les vers de VlUade et de VOdjssée, Le peuple ne se prête pas aux fictions savantes qui demandent de l'érudition et un esprit exercé, mais il répète avec plaisir d'âge en âge l'iiistoire de ses héros ou de ses preux ; et peut-être nos vieilles romances seraient-elles encore chantées aujourd'hui si notre langue n'avait pas changé.
[v. 5a 1—2.] Nul homme, s'il est juste^ne méprisera tes travaux guerriers.
Paris était un efféminé , mais non point un lâche. Le goût pour une vie molle et délicate n'est point incompatible avec la valeur. Nous avons vu qu'au troisième chant il consent à se mesurer avec
3io OBSERVATIONS
Ménélfts en combat singulier (i); au onzième, il blesse pyle (s) ; au treizième, Hector le rencontre à la gauche de l'a excitant le courage des soldats et les menant au combat (3). Virgile de même représente Paris comme le plus habile au bat du ceste. Dans les jeux donnés sur le tombeau d'Anchise^, il est dit, en parlant de Darès, que c'était le seul qui avait coutiame de lutter contre Paris.
Solus qui Paridem solitus contendere contra (4).
Les reproches que lui adresse Hélène à la fin du troisième chant (5) ne doivent être considérés que comme les paroles d'an^ femme irritée.
[v. 5a6 — 7.] Si jamais Jupiter nous permet d élever dans nos palais une coupe libre.
Heyne, à l'occasion de ce passage, s'exprime ainsi : magnifims lihri epUoguSy et forte pro homerica œiate nimis splendidtu (6). Je crois que cette réflexion se rapporte surtout au dernier vers cité, placer une coupe libre diuis nos demeures , qui me semble aussi n'être pas parfaitement dans le goût de la simplicité homérique. Je sais bien que notre poète a dit plusieurs fois iXtûôepov i^p, «^oûXiov ■J|(Mip, le jour libre ^ le jour esclave , pour exprimer le jour de la liberté ^ le jour de l'esclavage (7) ; mais comme ces idées étaient très-familières aux Grecs , et que l'expression en revenait sans cesse , cette tournure avait pris en quelque sorte pour eux une forme proverbiale. C'était autant le langage usuel que le langage poétique.
Dans les tournures qui n'étaient pas d'un usage aussi fréquent, il faut remarquer qu'Homère emploie toujours les expressions les plus simples ; que rarement il leur donne un sens détourné , qui
(i) T. 340 seqq.
(a) T. 5 80 seqq.
(3) T. 765 seqq. ,
(4) -fin., V. 370.
(5) T. 43o , Mqq.
(6) Heyn. obu. in Iliad. VI, Sa?, 5a8.
(7) Cf. Ilwd. r, 455, 463 it', 83i u', 193, etc.
SUR LE CHANT VI. 3i i
nécessite toujours un travail de Tesprit pour les rendre à leur acception naturelle. N*oublions jamais que les poésies d'Homère ont été composées pour être chantées et non pour être lues. Celui qui lit peut à loisir réfléchir sur les pensées qu'il a sous les yeux ; <»lui qui écoute ne demande que des impressions vives qu'il saisisse avec promptitude.
M. Knight n'a point retranché cette fin du sixième chant.
3ia OBSERVATIONS
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