‹ Observations sur l'Iliade d'HomèreChapitre 17 sur 21 · DE L · texte numérisé non relu

DE L

[y. I — 4-] Tous les chefi des Grecs, vaincus par les charmes du repos, dormaient durant la nuit entière auprès de leurs navires; mais Agameninon, pasteur des peuples, ne goûte point les douceurs du sommeil.

Eustatfae rapporte que ce chant n'avait point fait d'abord partie de V Iliade, mais qu'il formait un poème particulier qiïi fut inséré par Pisistrate dans le corps de l'ouvrage. Telle est du moins, selon cet auteur, l'opinion des anciens (^paoïv ol iroXatot); parce que, dit-il, le poète au commencement de ce chant attribue à Âgamemnon ce qui est attribué au second chant à Jupiter (i). En effet il est dit ici qu'Agamemnon veillait seul tandis que tous les autrea guerriers se livraient au sommeil , comme au second chant Jupiter veille tandis que tous les autres dieux sont endormis (a). Il n'est pas permis d'admettre que l'idée d'une interpolation de cette importance se soit accréditée sur un motif aussi frivole (3). Il y a une autre raison à donner de cette opinion singulière, et cette raison se trouve dans l'histoire même des poésies d'Homère, qui n'ont vraiment été réunies en un seul corpa d'ouvrages que sous Plsis-

(t) Eustfa., p. 7S5, L 4< Mqq* (a) Cf . Iliad. 6', I et a.

(3) Bemèt réAite Irès-bîeD cette opinion des ancieiiê par des exemplet dn même genre; voyes m note s«r le v. as a éa YIH* di. de TUiade.

4o8 OBSERVATIONS

trate. Il faut présumer que déjà un premier travail avait été «ic:he%« lorsqu'on songea que la Dolonie devait en faire partie. AJor» oo crut devoir Tinsérer à l'endroit où elle paraissait le mieux s'adapter; et on le fit avec d'autant moins de scrupule qu'alors la réunion des diverses rhapsodies était une chose toute récr^nte: de là il résulta cette opinion que la Dolente avait été mise coup ; ce que dons la suite les grammairiens expliquèrent pas- uj fort mauvaise raison. Bien certainement , si du temps de il avait existé un poème complet, bien lié dans toutes ses partit et attribué à Homère depuis trois cents ans , non seulement sonne n'aurait eu la pensée d'y intercaler un poème étranger cjixi à coup sûr devait déranger toute. l'économie de la composition générale ; mais en outre , personne n'aurait eu la pensée qu^iuie telle interpolation pouvait avoir été faite. Ainsi cette opinion des anciens sur ce dixième chant est une nouvelle preuve que les poésies homériques ont été rassemblées par les ordres de Pisistrate, ce que du reste confirme le témoignage de toute l'antiquité (i).

[v. 7 — 8.] Ou la neige dont les flocons blanchissent les Campagnes , ou quelquefois les lignes étendues des bataillons guerriers.

J^ai rendu irroXijAOïo (^tfA oropis par les lignes étendues des bataillons guerriers, parce que je crois qu'ici le poète dit la bouche de la guerre comme nous disons le front de l'armée. Ailleurs la même expression est employée dans le même sens. Au chant XIX, v. 3i3 , en parlant d'Achille , Homère s'exprime ainsi :

où<^è

TepirtTO , irptv iroXipiou oTopm «^û^cvai.

« Il ne se réjouira pas avant d'avoir attaqué le front de l'armée. »

Au chant XX , v. 358-9 '

Où^i X* ApvK . . . . , où^t x' Mrftm Tooo^ ^ 6^iviiç it^imx av6\uL,

« Ni Mars ni Minerve ne pourraient parcourir le front d'une telle « armée. ■

(t) Conf. sur ce point les prolégomènes de Wuif, $ 33, oot. 5.

On retrouve une etpression analogue au chant XI , ver» 73 , où il est dit :

îaaç ^ OopkîvYi xi^aXàc txov , fX)ur exprimer que les deux années présentaient un front égal.

Au reste , Heyne pense avec raison que les vers 7 et 8 ont été ajoutés successivement (i). En effet ih vî^stov , ou la neige , après ià x^^Cav , porte tout-à-fait les caractères de Tinterpolation (s). Observons en outre qu'on ne voit pas d'éclairs quand il doit neiger. Knight supprime ces deux vers dans son édition , ce qui donne à la phrase pluî de netteté et de précision.

[y. 5i — 2.] Mais il exécute des actions telles, je pense, que long-temps dans Tavenir les Argiens en conserveront la mémoire, tant il nous accable de maux cruels.

Dans le texte de l'édition de Venise ces deux vers sont marqués d'un obel , signe d'interpolation ; mais les scholies qui s'y rapportent ne disent point qu'ils doivent être supprimés. Heyne approuve le retranchement de ces vers, parce qu'ils ne font que répéter l'idée qui se trouve dans la phrase précédente (3). Knight est du même avis (4). Ce qfli'il y a de sûr ; c'est qu'on peut les omettre sans nuire au sens.

[ y. 68. ] En appelant chaque guerrier par le nom de son père et de ses ancêtres.

Il faut observer ici qu'Agamemnon recommande à Ménélas d'honorer les guerriers en les appelant du nom de leurs ancêtres, ce qui sert à expliquer cette tournure si fréquente dans Homère : fils d'un tel. Cet usage s'était conservé dans la Grèce après les siècles héroïques. En parlant de Thémistocle , Hérodote dit : « son • nom était Thémistocle , mais on l'appelait fils de Néoclès (S). »

(i) Heyo. obterv. in Iliad. X, v. 8.

(1) yoyes les observ. rar le vers 1 4a da second chant de riltadc.

(3) Heyo. obierT. in Iliad. X, 5o, 5i.

(4) Knîghr, not. in Ilîad. x', 5o, 5i.

(5) Herod.,lib. yil, § i43.

4io OBSERVATIONS

PftoBanias raoontt qu*îl exisUit à Spute on cippe où éUÎMit inscrits, a»ee U nom de Uun phtê^ ceux qui comhaftÎTent mul Thennopyles (i)«

Lorsque , dans TÉnéide , un géoénl acitt Mt t roa pw à ooaibattre , le poète dit simplement :

nomine qoenqne vochu («).

S*îl eAt dit nomitu paiemo ^ il n'aunlt pas été compris par les Romains. Quoiqu'ils eussent adopté dans leur langage certains noms patronimiqnes» teb que : jétride, Bpiaàdes, jSneadet^ ces sortes de terminaisons n'étaient qu'une traduction littérale des noms propres des Grecs , elles ne s'appliquaient point ji ceux des natureb du pays.

^0 %m mm^v^t^

[▼. 84.] Est-ce quelqu'un des gardes que tu cherches , ou Tun de tes compagnons?

06pii«èv est le génitif pluriel de o6ptu« , maieL En effet Homère s'est servi du mot v^m pour désigner les mmiêu (3), de aorte que le sens serait ici : • est-ce un des mtUeu que tu ckerches, ou Fun « de les compagnons? > Mais comme un tel sens est absurde, on a supposé qu'oùpii«*v venait d'oj^po^, qui signifie ^«rd!e (4). Cette nùson n'a pas paru suffisante à quelques critiques , et le scboliaste de Venise dit que ce vers doit être retranché (5). Wolf adopte cette opinion , puisqu'il a renfermé le vers entre deux parenthèses. M. Knight est du même avis, et s'étonne que Ueyne ait hésité sur ce point (6).

Les anciennes éditions répétaient deux fois la conjonction iH , ce qui donne un vers faux ; tant les savants alors , covmie l'observe Heyne , s'occupaient peu de conserver la mesure des vers d'Homère (7). Bamès est le premier qui ait écrit -^ an lieu de iU, leçon d'ailleurs justifiée par un manuscrit (8).

(i) Paman., lib. UI, e. 14 , çy^kn irarpoôcv rà dvofiSTa 4(0U9s. (9) Xns XI, 73 X.

(3) II. < So.

(4) Cf. Brev. sch. Uiad. »', 84.

(5) Seh. vea. »\ 84.

(6) Knight, net. in Iliad. »', 84.

(7) Heyn. obserr. in Iliad. x\ 84.

(8) CUrk. ad h. v.

[▼• 160.] Ne sais-tu pas que les Troyens occupent la colline qui domine la plaine ?

Cette colline , qui dominait la plaine , se nommait Throsmas (BpttO{i.bc) , comme on le voit dans le texte. Le comte Choiseol- GoufBer a fixé l'emplacement de ce plateau élevé sur la rive gauche du Scamandre , entre deux villages nommés aujourd'hui par les Tnrcs MrkessjT'Ketii et Ui^ek (i). Les Troyens . s'emparèrent de cette hauteur, position militaire très-avantageuse pour eux dans les combats décrits au huitième chant , et n'abandonnèrent ce poste que lorsque Achille les repoussa dans l'intérieur de la ville, cx>mme il est dit au vingt-unième chant.

Le même voyageur pense aussi que c'était sur le Throsmos que se trouvait le tombeau âtllus. Il en donne plusieurs raisons qu'on peut lire dans l'ouvrage même; mais ce qui est assez extraordinaire, c'est que les Grecs modernes appellent aujourd'hui le point le plus élevé du plateau, le tombeau d'Â&e^ qu'ik prononcent i/e>, nom évidemment corrompu d'bo^. Ce ne peut être que la ressemblance du nom qui a pu faire donner une telle dénomination , puisque , dans les croyances des chrétiens , Élie , enlevé dans un char de feu , n'a point en de tombeau sur la terre (a).

[y. 173.] Notre destinée à tous est sur le tranchant du glaive.

Mot à mot : est sur le tranchant du rasoir; mais je doute fort que le rasoir f avec l'idée que nous y attachons, fût connu du temps d'Homère. Bupèç est là pour tout instrument tranchant (3); j'ai donc cru pouvoir me servir du mot ^iaive , comme plus noble et plus approprié aux mceurs héroïques. Cette image , qui exprime avec beaucoup de force l'idée d'un péril imminent, était en quel-

(x) Toy. pittor. ât la Or., t. Il, p. 224. Yoyes aiusi ù carte de la plaine de Troie dans le même onvnge, t. n, pi. 19.

(a) Reg. IV, c. a, ▼. 11 et la. Voy. onvrage cité, p. 227.

(3) Cf. Hesych. in ▼. (upov.

4i2 (3BSERVATIONS

que sorte devenue proverbe (i). On la retrouve emjiloyée par plusieurs auteurs (s).

[t. ao4 — 5.] Aniis, n*est-il pas parmi vous un hoiiiin« assez confiant en son courage pour oser pénétrer au milieu des valeureux Troyens ?

Divers critiques ont comparé cette expédition d'Ulysse el de Diomède avec celle de Nisus et Euryale, au neuvième livre de l'Enéide (3). On trouve en effet plusieurs rapports entre ces deux épisodes. Je ne les examinerai point dans tous leurs détaib ; qu'il me suffise d'établir d'une manière générale que le récit d'Homère offre la peinture énergique d'une entreprise poussée jusqu'à l'audace , d'un courage mêlé de férocité , et qui cependant n'est point exempt de ruse. Observons qu'on y retrouve tous les caractères d'une civilisation peu avancée , et les habitudes des peuples encore voisins de la barbarie , qui ne cherchent h surprendre l'ennemi que pour l'égorger et ravir une proie. Dans Virgile, au contraire, quelle peinture touchante des sentiments les plus tendres et les plus généreux ! C'est l'amour filial , le dévouement de Tamitié , la reconnaissance et la tendresse maternelle, exprimés avec toutes les nuances les plus fines et les plus délicates. Rien li'est plus admirable que cet art prodigieux employé par Virgile dans l'arrangement des mots et le choix des expressions, pour faire sentir jusqu'aux moindres nuances d'une pensée. Racine et lui sont les deux plus grands maîtres en ce genre.

[v. 240.] Il parlait ainsi; car il craignait pour son fîrère, le blond Ménélas.

Ce vers ne se trouvait point dans l'édition de Zénodote; la

(i) Cf. Knster. in Suid. v. Iirt (upcû. T. I, p. 8i3.

(1) Cf. Theog., v. 557. Analect. Brankii, 1. 1, p. x33. Herod., I. YI, $ ii.Lm Grecs se sont dans la snite servis d'une antre image non moins expressive; ils ont dit: £v ^on^ ou im po^nS; filvai,^fre sur tejtéau de im èalanct!. Cf. Thucyd., 1. V, J io3; Soph. in Trachin., t. 9i, et les scb. qnt se rapportent à ces deux passages.

'3) ^n. IX, T. i76 8eqq.

SUR LE CHANT X. 4i3

scholie de Fédîtion de Venise , qui nous Tapprend , dit que ce vers doit être supprimé parce qu*il est inutile, redondant, et ne se lie point avec le reste du discours (i). M. ELnight adopte ces raisons ; il croit que ce vers avait été mis en marge , et que de là il s*est glissé dans le texte (2). Je trouve en effet qu*il porte le» caractères de l'interpolation , et qu'il n'est là que pour développer la pensée qu'on suppose à l'auteur.

[y. 25i.] Mais allons; bientôt les ténèbres vont disparaître.

Ëustathe (3) et les petites scholies (4) rendent le verbe àvirat par celui de TiXetourat, qui signifie est achevé. Quoique dfvtrai ail bien ordinairement cette acception , il ne peut s'entendre ici de cette manière , puisque , quelques vers plus loin , il est dit que les deux héros s'at^ancent au sein de la nuit ténéhreuse (5) ; d'ailleurs toute la suite du récit prouve que cette expédition fut commencée pendant la nuit. Hérodote a employé ce verbe dans le même sens : irt(AirrQ> ^i frii àvopitvw (6) ne veut pas dire que la cinquième année est folie f mais que l'on est dans le cours de la cinquième année (7). Toutefois il faut ajouter que, hors quelques cas très -rares, ce verbe entraîne toujours l'idée d'une chose accomplie , d'une chose faite (8).

[y. 25a — 3.] Les astres précipitent leur marche, la nuit a déjà fait les deux tiers de son cours, mais la troisième partie nous reste encore.

Aristophane le grammairien supprimait le vers a 53 , parce

(1) Sch. ven. x', a 40*

(a) Knight, not. in Ilîad. x', 940,

(4) Ad h. V.

(6) Lîh. Vn, S ao.

(7) Cf. Adnoutîon. ad Herod., t. VI, p. a88, éd. SchweigfaaraA.

(8) Cf. Herod. I, % 189, et VIII, $ 71. Apollonii ArgonBoHc., I. Il, V. 496, etc., etc.

qn'il regardait le mm comme terminé au Ters (méoédent (t). Ko elTet, bien loin que ce second vers développe la pensée, il Tenbrouille de telle sorte, que les plus babiles grammairiens de Pantiquité se sont inutilement évertués pour l'expliquer. Heyne a donné toutes ces interprétations , et j'y renvoie ceux qui veulent connaître jusqu'où peut aller l'esprit de subtilité (a). M. Knight m supprimé les deux vers iSa et s53.

[y. 2157.] ... lui pose sur la tète un casque de cuir, sans cimier et sans aigrette, cette armure appelée cataitux

Le vers i58 est marqué d'un signe particulier dans l'édition de Venise , et la scbolie qyi s'y rapporte dit que c'est k cause de Tépithète Touiptinv , laquelle signifie fait avec la peau «Tan taureau , ce qui est en contradiction avec le nom même dn casque xuvèe , fait avec h peau du chien de mer. Je ne crois pas que cette critique soit fondée : »uvtfi), dans Homère, s'entend toujours d'un casque , quelle que fût la matière dont il pouvait être fait ; ainsi Homère donne à ce mot wmhi Tépitbète de xp^*^^» ^'or (3) , et même celle de irarp X«X»oc , tout d'airain (4). Le mot xuvén , qui sans doute dans le principe n'était qu'une épitbète , devint par Husage le nom dn casque même , et son acception première se perdit Ces exemples sont rares dans Homère , où presque toujours les mots sont pris dans leur sens primitif. Il faut observer d'ailleurs que ces changements de dénomination n'ont lieu que pour des objets d'un uaage ancien et journalier , comme était alors tout ce qui tenait à la guerre. Voilà pourquoi on peut expliquer, au vingt- deuxième chant , le mot potin y peau de hauf^ par un houcUer (5) , et pourquoi scuium , qui vient de mUtro^ , peau ^ cuir, signifie aussi un boucBer chez les Latins. U en a été de même du mot casque ^ xuviiq; car, ilans le principe , les casques furent faits avec la peau de quelque animal

(i) Sch. Ten. »', a53.

(a) Heyn. obaerv. in Uîsd. X, a 5a.

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