J2 OBSERVATIONS
tout ce psaaafie était suspect , qu'on doit Topinion d*un gnmmairien nommé Dapbidas , que les Athéniens n'étaient point allés au siège de Troie (i).
[v. 557 — 8.] Ajax conduisit douze vaisseaux des rivages de Salamine; il plaça ses guerriers près des phalanges athéniennes.
Le vers 558 ne se trouve point dans le manuscrit de Venise, et est placé entre deux parenthèses par M. Wolf ; en efîet, plusieurs auteurs ont pensé que ce dernier vers avait été ajouté par Solon, pour établir , contre les Mégariens , les droits d'Athènes sur l'île de Salamine (a). Strabon , après avoir raconté le fait , donne en outre les raisons qu'il a de croire que ce vers a été interpolé (3) ; la première, c'est qu'au XIII* de V Iliade, Homère place les vaisseaux d'Ajax auprès de ceux de Protésilas , et non près de la flotte athénienne (4) ; secondement , parce qu'au IV* chant , lorsque Agamemnon fait la revue des troupes , Ménesthée , chef des Athéniens , est auprès d'Ulysse (5) , et les deux Ajax viennent après Idoménée (6). Ces raisons me paraissent fort plausibles ; le même Strabon raconte que les Mégariens, dans cette dispute avec Athènes, ripostèrent aussi de leur côté par un autre vers qui accoUait à Salamine plusieurs autres villes dépendantes de Mégare (7). Aristote (8) et Quintilien (9) semblent supposer que ce vers est bien d'Homère , et que les Athéniens avaient eu raison
(i) Snidas in voc. Aa^t^oç.
(a) Strab. lib. IX, p. 394. — Plnt. in vit. Solon. § X, t. i, p. 33i , éd. Rcisk. — Diog. Laert. lib. I. § 48* — Ulpiunis enamtîo in ont. £ds. légat, p. 388 éd. Wolfii Franc. 1604.
(3) Strab. 1. c.
(4) Illad. V. 68 z . Ce passage du XIII* chant est lui-même fort contesté. Heyoe pense , avec raison , qu'il existe en cet endroit nne interpolation de vingt vers. Obs. in tUad. ch. XHI ^ v. 68x. (Voyez mes obs. ib. ib.)
(.5) Ilîad. è', 3a 7.
(6) Iliad. ^^ 273.
(7) Strab. 1. c.
(8) Rbetor. lib. I, c. xtv. t. iv. p. x5a. éd. Bip.
(9) Qnînct. lib. V, cap. xi , p. 3x5. éd. Capperonnerii.
SUR LE CHANT II. ii3
de fi|îre valoir cette antorité en lear faveur. Cependant Quintilien avone qu'il existait plusieurs éditions où ce vers ne se trouvait pas. Bf. Knight ne Ta point admis.
J*ai voulu rapporter toutes ces circonstances, pour prouver que j'exprime l'opinion de toute l'antiquité en soutenant qu'Homère était le véritable historien de son époque. La question n'est point de savoir si le vers a été ou non interpolé par Solon; la seule chose importante , c'est que , de son temps , on s'en rapportait à l'autorité d'Homère , comme à celle de l'historien le plus grave, d'un historien irrécusable, puisque son témoignage était invoqué par des villes entières pour appuyer l'ancienneté et l'origine de leurs droits. Peut -on dire qu'alors, comme de nos jours, on ne trouvait dans ces chants que de simples jeux d'esprit, ou de riantes fictions ? Jamais un autre poète a-t-il eu l'honneur de voir son témoignage invoqué sur l'authenticité d'un fait , quand il s'est agi de poser les bases d'un traité entre deux nations ? et ce qui prouve bien quelle confiance Solon attachait aux récits d'Homère, c*est qu'ayant assisté à une pièce de Thespis, qui le premier substitua des fictions à la vérité des poésies historiques, il lui demanda après la représentation , s'il n'avait pas honte de dire de tels mensonges ; et sur ce que Thespis répondit, que ce n'était là qu'un jeu fort indifférent en soi : Certes, lui dit Solon en frap* pant avec violence de son bâton contre la terre , si nom approuvons , si nous applaudissons h de tels jeux , bientôt nous Us rencontrerons jusque dans nos traités (i).
[ ▼. 568. ] Us montèrent quatre-vingts navires.
L'auteur du combat d'Homère et d'Hésiode, qui cite tous les vers relatifs aux guerriers commandés par Diomède et Sthénélus, après le vers 568, ajoute ces deux-ci :
Èv ^ àv^pic icoX^oio ^aiQfiovs; içixotùrn Àf lûoi XivoOœpYucec , xtrrpa irroXépioio (s)a
• Dans ces navires étaient rangés en ordre des hommes habiles « à la guerre , les Argiens à la cuirasse de lin , l'aiguillon des com-
(x) Cf. Plot. In Solo. t. I, p. 378 , éd. Reîsk. (9) Voyez redit. d'Hcnodc par Loetner, p. ^gS.
ii4 OBSERVATIONS
• bats» Ces vers sont évidemment Tœuvre de quelque commentateur mal-adroit, ou peut-être sont-ils tirés d*un autre poème dans lequel se trouvait un passage analogue à celui-ci. Quoi qu'il en soit, observons d'abord que l'imparfait tçtxoMvro, qui se rencontre plusieurs fois dans Homère, emporte toujours l'idée de mouvement (i); secondement , qu'Homère ne représente jamais des soldats revêtus d'une cuirasse de lin, et qu'en aucune occasion il n'emploie cette image, x^vrpa irroXtficio, Us aiguiUont de la guerrt.
^m^^^Ê^ÊM^^
[ V. 579 — 80. ] Glorieux de remporter sur tous les héros, et par sa puissance et par la multitude des cohortes qu il commande.
Zénodote retranchait ces deux vers , parce que dans ce même chant , vers 768 , le poète donne à Ajax , fils de Télamon , le même éloge qu'il donne à Agamemnon , âpiçoç Inv , il était le meilleur. Le scholiaste de Venise (a) répond à cela que l'on peut être le meilleur soit par sa richesse , soit par sa naissance , soit par son courage dans les combats. Heyne obser>'e que l'un des deux vers pourrait bien avoir été interpolé , et la raison qu'il en donne est que la conjonction Sn , parce que , du vers 579 est trop rapprochée de la conjonction cûvcxa , puisque, placée au commencement du vers 58o ; ce qui rend en efîet la phrase louche et embarrassée (3). Aristarque changeait ainsi le vers 579 :
Ku^ouv* irSoi ^k pifiT^irpsircv 4p<âcovtv (4).
Dans ce cas le premier mot , xu^ocuv , se rapporte au vers précédent Mais cette leçon donne un vers faux, car la seconde de irôot est toujours brève. Knight a supprimé le vers 58oseuIement, et trouve que Zénodote est trop sévère de vouloir les retrancher tous les deux (5).
(i) Cf. niad. 6', 9a , 5x6, 60a ; y, a66; a', 577. (a) y. 86 Caulog.
(3) ObM. in niad. II ^ v. 579-80.
(4) Sch. Yen. 1. c.
(5) Not. in Iliad. 6', 58o.
SUR LE CHANT II. n5
[ T. 594 — 5. ] C'est là que les Muses rencontrèrent le Thrace Thamyris.
Les petites scholies racontent que Thamyris se livra à une passion honteuse pour les jeunes gens (i). Suidas dit aussi qu*il aima Hyménée, fils de Magnés (a). J'observerai, à cette occasion, que jamais on ne découvre dans Homère les traces d'un tel vice ; et je serais bien tenté de croire que cette tradition n*est fondée que sur l'étymologie vraie ou fausse du nom de Thamyris. Ainsi on aura découvert quelque analogie entre ce nom et le verbe Oap.t![fi> , synonyme d'ofAiXéc», j'un/r; et Ton aura bâti la fable de son union avec Byménée, fils de Magnés , qui signifie aimant, et, en général, tout ce qui a une force attractive. J'avoue que ceci n'est qu'une conjecture; mais quand on songe combien la passion dont Thamyris est accusé est loin des mœurs héroïques , et quand on songe surtout à combien d'histoires de ce genre a donné lieu cette manie de décomposer les noms propres , ma supposition acquiert quelque fondemenL Ten ai déjà touché deux mots, à l'occasion du nom d'Achille (3) ; on peut aussi consulter la Bibliothèque d'Apollodore (4) » relativement au nom d'Érichthonius , qu'on fait dériver de £picv. Laine, et de x^o^^» Terre, et l'on jugera jusqu'à quel point des imaginations déréglées ont tiré parti de ces deux mots pour en composer une histoire que je ne me permettrai pas de rappoiler , tant elle est d'une obscénité dégoûtante. Elle se trouve aussi dans les petites scholies (5).
[ V. 612 — 4*] Le puissant Âgamemnon leur donna de forts navires
Zénodote retranchait ces trois vers. Cependant , dit le scholiaste de Venise, qui nous instruit de cette critique , ils sont nécessaires , puisqu'ils nous font connaître qu' Agamemnon donna des navires
(1) Brey. schol. Hiad. P', 5g5.
(») Ad ▼. 6af<iUptç.
(3) Voyez les observfttions sur le premier vers du I"* cb. de l'Iliade.
(4) Bib. Apollod. lib. lU, c. xxv, § 6.
(5) Brev. tch. lUad. p', 547. Consultez les obs. sur le v. 370 du cb. V de rUiade.
n6 OBSERVATIONS
aux Arcadiens, et que ceux -ci n'avaient point de marine (i). Heyne pense qu'ils ne sont point nécessaires ; mais il aurait voulu qu'on nous dit si Zénodote faisait ce retranchement d'après ses idées , ou sur l'autorité de quelque ancien manuscrit (s). M. Knight ne les a point retranchés.
[y. 63 1.] Ulysse est à la tête des magnanimes Cephalléniens.
Ce vers est marqué d'une obèle dans l'édition de Venise ; mais il n'existe pas de scholie qui dise qu'on doive le retrancher : néanmoins, M. Knight ne l'admet pas dans son édition, et pense qu'il peut avoir été inventé d'après un autre vers du quatrième chant de X Iliade (3) , où Ulysse est représenté au milieu des phalanges céphalléniennes (4). Ce vers n'est pas ici absolument nécessaire, et la phrase peut commencer au vers suivant
[v. 637 — ^'l lîlysse. .•. les conduit sur douze vaisseaux, dont les poupes brillent d'un rouge éclatant.
Hérodote rapporte qu'anciennement tous les vaisseaux étaient peints en rouge (5) ; cependant Homère ne désigne ainsi que les seuls vaisseaux d'Ulysse; dans V Odyssée ^ il leur donne aussi l'épithète de çoivucoirapvioi (6) , qui a la même signification. C'est sans doute à cause de cette tradition que Sophocle dit qu'Ulysse vint chercher Néoptolème sur un 'vaisseau peint de diverses couleurs , wit ffouctXoToXfip pifiTa (7}. Le scholiaste de Venise (8) prétend que les vaisseaux d'Ulysse étaient peints, parce qu'ils étaient
(x) Sch. Ven. v. xig-aoetat Catalog.
(a) Obss. in Iliad. ch. II, ▼. 6ia-i3-i4.
(3) niad. ^', 33o.
(4) Knight net. in Iliad. P\ 63 1.
(5) Herod. Ub. lU, §58.
(6) Odyss. X', 193, et ^\ 271.
(7) Philoct. V. 343 , éd. Brunk.
(8) Sch. Ven. ▼. 144, Catal.
placés à rendroit.où les chefs tenaient leurs assemblées, près des autels des dieux (i). Le même scholiaste dit que les navires étaient revêtus ainsi de cette couleur pour les préserver de la pourriture ; mais alors pourquoi Homère donnerait-il cette épithète aux vaisseaux d'Ulysse seulement, et non à tous en général? Il parait donc que c'était un usage particulier aux vaisseaux de l'ile d'Ithaque. Je sais, à la vérité, que Virgile, en parlant des navires troyens en général , a dit qu'ib avaient des poupes colorées :
Forit immissis Yulcanos habenis
Transtra per et remos, et pictas abiete puppes (a).
Ifais il faut observer que Virgile s'emparait indistinctement de toutes les traditions ; qu'il composait des tableaux de fantaisie pour plaire aux hommes d'un siècle poli , sans se montrer fort scrupuleux sur la vérité historique, et que, par conséquent, il ne peut faire autorité.
A l'occasion de ce mot, {AtXroira^oi, dérivé de {aiXtoç, minium , vermillon 9 et de irapttà,yâcey joue, l'éditeur qui date de Bolissos observe qu'il ne faut pas entendre seulement le devant du navire, mais toute la carcasse, ou, en quelque sorte, les murs du navire; car il pense que c'est de iraptta que les LAtins ont fait paries p d'où est dérivé notre mot paroi (3).
[v. 64 1 — 2* [ Les fils du magnanime Œnéus n'existaient plus, .... et le blond Mélëagre avait cessé de vivre.
Comme il semblerait, par la construction de cette phrase, que Méléagre n'était point un fils d'OËnéus , Zénodote supprimait ces deux vers. Le scholiaste de Venise (4), qui nous a transmis cette opinion de Zénodote, soutient, au contraire, qu'ici le poète nomme le seul Méléagre entre tous les fils d'OËnéus , par honneur pour Méléagre. C'est ainsi qu'Homère dit souvent Hector et les Troyens^ quoique Hector soit Troyen.
(i) a. niad. V, ▼. 8o5 et 8o6.
(a) JSn. I. V, V. 663.
(3) Sch. t{ç rn¥. tXt. B', 037.
(4) Sch. Yen. v. 148, Caul.
ii8 OBSERVATIONS
Ce qui serait peut-être une meilleure preuve d'interpolation , c'est Famphibologie que présente cette phrase. En eflet, quelques interprètes rapportent à Œnéus le commencement du vers 64a : où^ dtp* ir* AÛToc fvjv , et lui-même! n était plus. D'autres le rapportent a Méléagre ; j*ai suivi ce sens dans ma traduction , sur Tautorité d'une scholie de l'édition de Venise (i). Ceux qui adoptent cette interprétation la justifient par un passage du sixième chant de VlUade (a), où Diomèdedit qu'il a laissé Œnéus dans son palais ; ce qui prouverait bien qu'il n'était point mort; toutefois il faut observer que, dans ce passage du sixième chant , l'article piiv , /e, peut se rapporter non à Œnéus, mais à la coupe que Bellérophon lui avait donnée comme un gage d'hospitalité (3). M. Knight va plus loin que Zénodote, et supprime ici les trois vers 641 -3. Cest bien là aussi ce qui me parait le plus plausible.
[ y. 645. ] Les Cretois obéissent au yaillant Idomenée.
Rien ne prouve mieux combien l'expédition de Troie fut funeste aux Grecs, que les longs souvenirs des maux qu'ils avaient éprouvés dans cette guerre (4). Lorsque les Grecs demandèrent aux Cretois des secours pour s'opposer à l'invasion des Perses , les habitants de la Crète envoyèrent consulter l'oracle de Delphes , qui leur fit cette réponse :
« Insensés ! songez que vous vous plaignez encore de toutes les « larmes qu'a fait répandre Minos irrité de ce que vous avez em- « brassé la cause de Ménélas, tandis que les Grecs ne s'unirent « point à vous pour venger la mort de ce même Minos , qui périt « à Camicos; et cependant vous n'hésitâtes pas à leur prêter
(1) Sch. Yen. v. 149, Caul.
(a) nîad. C^ aai.
(3) Voye« les notes de Clavier sar la Bibl. d'Apollod. t. U, p. 116. Il adopte cette version.
(4) Les marbres de Parcs placent Tépoque de la destractîon de Troie , environ 700 ans avant rexpéditîon de Xerxès , dont il est ici question.
• secours pour une femme qu*uD Barbare avait enlevée de « Sparte, (i). »
Il est vraisemblable que la politique eut beaucoup de part à la réponse de Toracle ; mais ceux qui dictèrent cette réponse savaient bien quel effet elle devait produire sur les esprits.