‹ Observations sur l'Iliade d'HomèreChapitre 20 sur 21 · SUR LE DOUZIEME CHANT · texte numérisé non relu

SUR LE DOUZIEME CHANT

DE L'ILIADE

[t. 3««-5.] Cependant le toêsé qu'avaient creusé les enfants de Danaûs ne devait plus les défendre.

Heyne suppose que tout le passage compris entre le vers 4 et le vers 40 & été interpolé par divers rhapsodes, c'est-à-dire tout ce qui est relatif à la destruction des remparts qu*ont élevés les Grecs. Il observe que le vers 5 n'est qu'une répétition de ce qu'on a dit au vers 4* Ainsi rilxoc dm^bty signifie le mur en avant ^ et le vers S répète rô iron)(ia.rro vtûv Ôirtp , qu'ils firent en avant des navires. Il observe encore que le vers 7 : « pour que ces remparts protégeas- « sent leurs vaisseaux rapides et l'immense butin qu'ib renfer- « maient > n'exprime pas la véritable cause qui fit élever ces fortifications, lesquelles ne furent construites surtout que pour s'opposer aux incursions des Troyens , comme il est dit expressément au chant septième (i). Elnfin il observe que depuis le vers 10 jusqu'au vers 33, on découvre une main étrangère; toutefois il termine ces réflexions en disant qu'il est permis de soupçonner ce qu'il n'est pas possible de démontrer , et que chacun doit , sur ce point, s'en rapporter à sa propre impression (a).

M. Knight est plus décisif; il supprime sans hésiter ces 36 vers, et ajoute d'autres raisons à celles de Heyne ; ainsi il remarque cette expression i^tfttttv ^voç àv^pâv (3) , une génération de dani-dUux , et

(a) Ueyn. obis, in Iliad. XII, 4.

il dit que oett0 basse et iiii|»e aduUtion n'était point dans les «MBurs des siècles héroîqves. Il blâme aussi le trident de Neptune , quoiqu'il en soit ùât mention dans VOdynée (i), et il observe que plus loin , AU treiaième et au quatorzième chant , lorsque Neptune £iYorise les &recs avec un si magnifique appareil , le poète n'aurait pas passé le tndênt%ouM sitenoe , si c'eût été alors on attribut de la divinité (a). Dans ce cas il faudrait admettre que Viliade et l'Odyssée ne sont ni du même auteur ^ ni de la même époque, puisque Knighi conserve les deux passages de l'Odyssée où il est question du trident de Neptune.

Certainement les raisons données pu* Heyne et Knight ne sont pas sans finadement; et, je l'avoue, tout ce passage sent son interpolateor, redoUt ùuerpoiatorem ; mais j'aurais voulu que ces habiles critiques eussent insisté davantage sur la difficulté que présente l'enchaînement des idées si l'on supprime ces 36 vers. £n effet, en traduisant d'après l'édition de Knight, voici quelle est la suite de la narration ; je reprends le commencement du chant douzième :

« Tandis que , dans les tentes , le fils vaillant de Ménétius sou- «lageait Eurypyle blessé, les Grecs et les Troyens combattaient « avec ardeur; mais le fossé des enfants de Danaûs et le mur con- « struit en avant ne devaient pas les défendre long-temps encore. « Ainsi , lorsqu'un lion ou. un sanglier, roulant des yeux enflammés « de colère , se retourne contre les chiens et les chasseure , etc. , • tel Hector* volant avec ardeur, etc. (3). « Certainement cette comparaison du sanglier tombe comme des nues , et ne se rapporte à rien. Je suppose donc que l'interpolation , et je la reconnais avec Heyne et Knight, n'a été faite que pour établir quelques liaisons dans le discours ; c'est une suture entre deux rhapsodies , c'est le travail des dîasquevastes (4) , de ceux qui ont fait un tout des diverses poésies d*Homère.

[v. 2 5.] Jupiter ne cessa de verser des torrents de pluie. Mot à mot : « Jupiter pleuvait continuellement. » Les Grecs di-

(i) Ody., lî', 5o6; i', aga.

(a) Knight , not. in II., |a', 5-4 o.

(3) Conf* les p. 373 et 375 dn premier vol. de nia trad. de l'Il.

(4) Voyex les obss. sur le v. SqS da troisième chant de TII.

46o OBSERVATIONS

salent Jupiter pUttt (i), comme nous disons en français : Jupuer tonne. Tout ce qui tenait à Tétat du ciel et de Fatmosphère était sous la domination de Jupiter. Au quinaième chant de VlGadey Neptune dit y en parlant du lot échu à chacun des trois fils de Saturne : «Jupiter eut en partage le vaste ciel dans les airs et dans les nuages (a). ■ Voilà pourquoi Homère lui donne si souvent les épithètes de ailfttfpi vaî«»v, qui habite dont Us airs; vt^ iXirfcprrot , qtû pousse les nuages; xiXaivi^ptlc » f^**^ noirs nuages; npiruiîpauvoç , qui se plaà à la foudre; jpc6pc|AtTDC , dont le tonnerre retentit; O^SpifMTvic , qui tonne du haut des deux; àçtpOfrnrnCy qni lance des éclairs^ etc. (3). Voilà pourquoi il dit aussi la pluie de Jupiter (4). Matron , poète cité par Athénée , appelle la pluie l'enfant de Jupiter (5). Pausanias dit que sur les montagnes de l'Attique il y avait des autels érigés à Jupiter pluvieux (6) ; Apollonius de Rhodes lui donne Tépithète ^humide (7)- Dans la suite on a pris Jupiter pour le temps lui-même; c*est en ce sens qu'Horace a dit : sub Jove frigide (8). Aristophane emploie cette tournure :

Tt ^àp 6 Ztbç irouî (9) ;

* Que fait Jupiter ? • comme nous dirions en français : « quel temps -fait-il?»

[v. 37.] Les'Argiens domptés par le fouet de Jupiter.

J'ai traduit littéralement Atôc pietoTi^ par le fouet de Jupiter , aucun autre traducteur n'a hasardé ce mot fouet ^ cependant il est relevé par l'idée de Jupiter, et la première loi du traducteur est non seulement de rendre la pensée, mais, autant que possible, le

(i) Cf. Athen. Deipn., 1. X, p. 43o. A.Herod., Ub. Il, $ i3;lib.III, 5 1 17 ; Theocr., idyl. 4 , ▼. 43 , etc.

(3) Ces épithètes m retrouvent à chaque instant dans Tlliade et dant rOdyasée.

(4) n.,X', 4935Ft'.a«6.

(5) Ath. Deipn, epit. lih. II, p. 64* C.

(6) Pans.ylib. I,xxxxi.

(7) Argon. Il, 5a 4.

(s) Od. I,lJb. I,v. a5.

(9) In avib. , v. x5oi.

mot propre de l'original. D'ailleurs cette expression est familière aux autear8.sacrés , par conséquent elle est dans le goût antique (i). Eschyle a dit aussi : ■ frappé par le fouet de Jupiter (3) » , et Ton admire ce vers de Gilbert :

Fouetter d*im vers singlant ces grands hommes d*un jour (3).

Cette même tournure se retrouve une autrefois dansl7&i^ (4). Knight a supprimé ces deux passages , mais par des motifs qui n'infirment point ce que j'ai dit dans cette note.

' [y. 63 — 4*] Ces bords sont munis de pieux acérés, et

derrière eux est le mur des Grecs.

Heyne regarde que le vers 64 est une addition faite par quelque rhapsode , dans le but d'ajouter des développements à une phrase déjà complète (5). Dans ce cas la phrase se termine a ces mots : car il est garni de pieux. Il regarde que la fin du v. 64 présente un membre de phrase inutile , et que si on le laisse subsister , on ne sait à quoi rapporter l'adjectif otiXvoc du v. 66 ; tandis qu'il se rapporte tout naturellement au fossé , si on supprime le vers 64 (6). Knight ne l'a point retranché.

[v. 70.] Que nos ennemis meurent ici sans honneur, loin d'Ârgos.

Bamès écrit v«»vu|aouc au lieu de vttvOf&vouc , et pense que la force de la liquide suffit pour allonger la pénultième, ou du moins la rendre douteuse (7). Les autres éditeurs ne sont pas de cet avis : quand les lois de la mesure exigent que la seconde syllabe soit longue, ik écrivent vwvupivoc (8); quand elle doit être brève, ib

(x) In xxio flagelle vindica iniqnitatera nostram (Jodith, VII, ao). A ^ flagello liDgnae abaconderis (Job, Y, it). Tu aatam a Dec flagellataa (a Machab. 3, 34)» etc.

(a) Sept. Cent. Tbebas, v. 614, éd. SUnldi.

(3) Mon Apologie, v. 88.

(4) Cf. II. v', 8ia.

(5) Voy. les obss.sar le v. x4a dn deuxième chant de TU.

(6) Heyn. obas. in I1.,^UI, 64 et 66.

(7) Bam. net. in h. 1.

(8) Cf. II., v', aa7 j Ç', 70; Od. «', aaa.

écrÎTent voMOfAOc* qui ne m trouve que dans TOifssn (i). Knîght obsenre, aa reste, que ces deux moti oe êùtkt que là cooCnction du participe v«iwpMvo< , fiu me doit pas être nonêmé. Or comme la contraction est plus forte dans V Odyssée (iMVWfMç) que dans VlSsuie (vMwpoç) , il en conclut que celle-ci est plus ancienne (s) ; car les mots, en vieillissant, tendent toi^ours à se contracter. Cesl pour cette raison qu'on pourrait blâmer Wolf d*avoir 8U|^»rinw les doubles lettres dans beaucoup de noms propres (3).

[y. 127 — 8.] Malheureux! k ces portes ils trouvent deux braves guerriers, illustres descendants des Lapithes.

Selon Diodore de Sicile, Lapithes, fils d* Apollon et de Stilbée, habita les bords du fleuve Pénée, et régna sur ces contrées. H ajoute que Lapithes eut deux fils qui lui succédèrent, et que toute la nation fut nommée Lapithes de Lapithes, chef de cette famille (4). Cette fable est postérieure aux temps homériques , et je pense avec Knight que le vers 118 est interpolé (5). Tout œ qui tient aux centaures et aux Lapithes est d^nvention moderne (6).

Porphyre, dans une longue scholie que donne ici Tédition de Venise, relève quelques contradictions qu'offre ce passage relatif aux Lapithes. Ainsi, au v. i3i , le poète dit que Polypétès et Léontée sont debout devant les portes. Au vers i4s, il suppose qu'ils sont dans t intérieur des retrancltements ; et enfin, au vers i45, il ajoute encore que ces deux guerriers s'éltuncent hors des remparts 9 et eom^ battent devant les portes. Pour remédier à ces difficultés , Porphyre change toute Tordonnance de ce passage , et dispose les vers de manière à faire disparaître les contradictions.

Aucun des éditeurs modernes n*a eu égard à cette transposition

(1) Od. Ç, i8«;v', a39.

(9) Prolegom. in Hom., $ 43-4* Voy. les olist. uu le v. 3S7 da dixhuitième chant de TOdyss.

(3) Cf. U. , 6*, 49^ • 5o4 , 5o8 , etc.

(4) Diod. Sicul. , lib. HT, $ 69 , p. 17 1 et 3i 4 » éd. Wetadlngîl.

(5) Knight, net. in H., {&', laS.

(6) Yoyes les ohss. sor le t. 83s dn onuène chant de Flltade.

proposée par Poqihyre ; en effet les contrtdklions qu'il remaniae sont frivoles, et ne résultent que du mouyemenl rapide de la narration, qui permet au poète de peindre ces héros tantôt en avant des portes, tantôt dans Tintérieur, exhortant leurs troupes, et tantôt emportés par leur courage, s'élançant hors des remparts. Porphyre ajoute dans la même scholie qu'Héphestion tranchait la difficulté en proposant de supprimer ou les lo premiers , ou les i3 derniers vers de ce passage , tel qu'il est dans nos éditions.

Macrobe compare ce passage d'Homère avec ces vers du neuvième chant de l'Enéide (t) :

Pandarat et Bitias

Portam , qus dads imperio est commissa , rcdiidiint Freti armis; ultroqne inviiant moenibos hostem. Ipsi intus dextra ae laeva pro tmribas adstant, Armati ferro, et cristis capita alta coniici. Quales aëris liquentia flumiDa circum , Sive Padi ripis , Atbesim seu propter amœoum , CoDsorgunt gemiiuequercus, iutonsaque cœlo AttoUunt capita , et sublimi vertice nutant (a).

Macrobe trouve que la comparaison des deux chênes dans Virgile est plus abondante^ et par conséquent plus belle; uberius eam pulchriusque descripsit (3). Mais je' crois que l'une et l'autre sont ce qu'elles doivent être ; j'ai déjà dit que ces sortes de parallèles devaient être faits , non pour faire ressortir la supériorité de l'un ou de l'autre poète , mais pour faire apprécier et sentir l'esprit même de leur poésie (4)*

Ailleurs le même Macrobe dit que Virgile avait tiré du quinzième livre d'Ennius ce qu'il dit touchant Pandarus et Bilias quand ils ouvrirent les portes pour combattre (5).

[v. i56— 8.] Gomme tombe la neige, lorsqu'un yent

(x) Satam.,1. y, c ii,p.5xs.

(a) iEn. IX, 67s aeqq.

(3) Macr. Satani.,1. c, p. 5x3.

(4) Voyes les obas. inr le ▼. 5o6 da sixième chant de TH.

(5) Satnni., lîb. YI, c. a , p. 588.

impétueux, en roulant de sombres nuages, la répand k flocons abondants sur la terre féconde.

On peut com|>arer à cet endroit d'Homère ce passage -ci de Virgile :

Qaanlus ab occasu venicns, pluvialibos Hsdb, Yerberal imber humun ; quam mulla grandioe nîmbi In vada pmcipitant , cum Jupiter borridus austris Torquel aquosam biemem, et cœlo cava oublia nimpil(i).

Heyne, à l'occasion de cette imitation de Virgile» dit: ontmif homericot versus (a). Ce judicieux critique a bien saisi la dilTérence qui existait entre la poésie d'Homère et celle de son imitateur. Par cette expression : Jupiter horrûius austris y le poète latin fait entendre l'étal du ciel (3) ; pourtant le reste de la phrase ne peut s'appliquer qu'à la divinité elle-même :

Torquet aquosam hiemem , et oolo cava nubila mmpit.

La fin de ce vers est une périphrase qui répond à TépithèCe vtfi- Xirfip^Ta f qu'Homère donne si souvent à Jupiter.

On peut aussi comparer aux vers d'Homère cet autre passage de l'Enéide :

Ac velut , efTusa si quando grandioe oimbi Pnecipitaol , omois campis difTugit arator, Omois et agricola , et tota latet arce viator, Ant amois ripis , aut aiti foroice saxi, Dum pluit io terris (4).

Toujours l'efTet de l'action substitué à la peinture de Faction ellemême , et la pensée morale au lieu de la description des objets physiques.

[y. 175.] On combattait aux autres portes avec la même fureur.

Aristophane, Aristarque et Zénodote supprimaient tout cet alinéa, c'est-à-dire les vers 175-8C (S):

(x) iEn. 1X,668.

(«) H«yn., not. ad JEneid. IX» 688.

(3) Vo7«x l«s ob«. sur le v. a 5 de ce chant.

(4) JEo. X, 8o3.

(5) Sch. vra. , |i.', 175.

I* Parce qu'il esl question ici de plusieurs portes, tandis qu*îl n*y en avait qn*une aux fortifications des Grecs^

' 3* Parce que le poète dit qu*il ne peut pas , semblable à un dieu , raconter tous ces événements , et que cependant il ne laisse pas de les raconter , pnisqu'ib font le sujet de tout ce douzième chant;

3* Parce qu'il est dit ici qu'uM^Comme déporani^ éekoe autour des muraiOes (v. 177) , quoique les assaillants ne se soient pas encore servis de feu , et que ce ne soit qu'an quinzième chant qu'Hector dise : o?o«ti icup , apportez h flamme (t);

4** Parce que le poète nomme ici Lapithes , Pirithoûs et Polypétès , qu'il vient de désigner comme fils des Lapithes.

5** On remarque aussi que le vers 17$ n'est qu'une servile imitation de cet autre vers du quinzième chant :

« D'autres guerriers combattent vers d'autres navires •> où, comme on voit, on n'a eu qu'à changer vimocv (les navires) en ituXTkotv (les portes).

De toutes ces raisons les unes sont bonnes , d'autres me semblent un peu subtiles ; quoi qu'il en soit , elles ont été assez fortes pour engager tous les éditeurs modernes à regarder ces vers comme interpolés. Heyne dit qu'il lui suffirait du premier vers pour conclure que ce passée n'existait pas dans les plus anciennes éditions (3). M. Knight les retranche aussi , d'abord à cause de ce premier vers, et ensuite parce qu'il est question des Lapithes, fable qu'il regarde comme postérieure aux temps homériques (4).

Dans la scholie B de Fédition de Venise (5) , un grammairien nommé Piiu combat les raisons données ci - dessus , mais par des subtilités que je crois inutile de rapporter.

Bentley supprimait de tout ce passage le premier vers seulement , mais Heyne observe trèa-bien qu'alors le discours manquerait de suite et de liaison (6).

(i) IL, 0', 718.

(a) II. o', 414-

(3) Hcyn. ob». in Iliad.,XII, 175-180.

(4) Voyez les obst. tor le v. 127 de ce chant.

(5) Ad. h. V. 175.

(6) Heyn. obss. in IL, XII, 175.

[y. aoi — 7.] Un aigle superbe, laissant à sa gauche larmëe troyenne , emporte entre ses ongles un serpent énorme, ensanglante, etc.

Voici comment Cicéron a rendu cette belle description :

Sic Jovis altisoni subito pinnau salelles Arboris e trunoo , serpentit saucia momi , Subjugat ipsa feris , transfigens migtiibiis aDgiien Semianimum , et varia gnviter eervioe Hiicanlam. Quem se intorquentem lamaos, rostroque emeotans, Jani satiata aoimos , jam dures ulta dolores , Abjidl efflantem , el laceratum affligit iu undas , Seque obitu a solis nitidos convertit ad ortns (i).

(jeite imitation est bien loin de Téclat et de la beauté qu*on trouTc dans la poésie d*Homère ; je n'entrerai point dans les détaik , je ferai seulement remarquer quelques différences essentielles dans les deux morceaux.

Cicéron désigne VaigU par une périphrase : Jovis pimmoia sateiles^ tandis qu*Homère dit plus naturellement ahrhç Of^tict'nK» ttùgie au voi élevé, Homère ne nomme jamais Taigle le satellite , ni même Toiseau de Jupiter; cette tradition tient à une autre mytbologîe(a). Dans rimitation , l'aigle montre une supériorité que ne lui donne pas Voriginal. Cicéron suppose que Taîgle ne saisît le serpent que pour venger sa blessure , et ce n'est que lorsque sa vengeance est satisfaite, qu'il rejette son ennemi et Iç plonge dans les eaoi^ ; Homère ne prête point ces sentiments élevés aux animaux.

Voltaire a traduit cette imitation de Cicéron , et je troure que cette fois le traducteur est supérieur à l'original :

Tel on voit cet oiseau qui porte le tonnerre Blené par un serpent élancé de la terre.

Il s'envole, il entrstne au séjour azuré L^ennemi tortueux dont il est entouré.

(1) DeDîrin. i, S 47-

(2) Dans deux passages de l'Iliade Jupiter envoie on aigle présage (n. tt', a47> **'« 3i5). Blais^ce qm prouve que ee n'était pas qvaUlê d^niwan eonsacré à Jupiter, c'est que dans «ne oc cas io n 3 envoie deux (Od. 6', 146).

Le nng tombe des airs. Il déchire, il dévore Le reptile acharné qui le combat encore.

H le perce , il le tient sous ses ongles vainqueurs; Par cent coups redoublés il venge ses douleurs. Le monstre en expirant se débat, se replie ; Il eiihale en poisons les rentes de sa vie ; Et Taigle tout sanglant, fier et victorieux, Le rejette en fureur, et plane au haut des deux (i). Enfin Virgile a représenté ce même tableau d'un aigle enlevant un serpent ; ses vers sont d'une grande beauté :

Utque volans alte raptum cum fulva draconem

Fert aquila, implicuitque pedes, atque unguibus haesit : '

Saudus at serpens sinuosa volumina versât,

Arrectisque honret squamis, et sibilat ore,

Arduus insurgens ; illa haud minus urget obunco *

Luctantem rostro; simul asthera verberat alis (a).

Il faut observer que tous tes imitateurs d'Homère font l'aigle vainqueur du serpent, tandis que, dans Homère, l'aigle vaincu par la douleur est forcé de lâcher sa proie, ce qui est plus conforme à l'idée que Pline donne du combat de l'aigle et du serpent. Voici comment il s'exprime : « Son combat avec le serpent est beau-

• coup plus acharné et plus douteux , quoiqu'ils se battent en « l'air. Le reptile, par une avidité cruelle, cherche les oeufs de « l'aigle. C'est pour cela que l'aigle l'enlève partout où il Taper- « çoit ; mais le serpent s'élance autour de ses ailes , et , en l'enve-

• loppant ainsi , il tombe avec son ennemi (3). » Homère est toujours le peintre fidèle de la nature. Quant aux autres poètes , ils auraient cru transgresser les véritables traditions, s'ib n'avaient pas fait déchirer un vil reptile par l'oiseau de Jupiter.

On peut juger par ce passage, et par quelques autres de V Iliade ou de V Odyssée (4) , combien les présages tirés du vol des oiseaux remontent à une haute antiquité. Dans le préambule du poème sur les pierres , attribué à Orphée , l'auteur des Argonautiques, on appelle les oiseaux. Us propJtètes rapides du ^rand Jupiter (5).

(i) Préface de Rome Sauvée, t. IV, p. 173, édition de Kehl. (a) £n. XI, 75i.

(3) C. Plln., Hist. nat. , lib. X , c. 4 etc. 5 , éd. Milleri.

(4) Cf. n. •', 347 ; Ody. 6', i55; o', 160.

(5) nipl Xi6wv irpootfAtov , V. 47.

Denys d'Halicamasae rapporte le vers 907 oomiiM tm modèle d'harmonie imitaUve pour exprimer la légèreté de l'oiseau qui s'envole (i).

[v. 243.] Le plu3 certain des augures, c'est de combattre pour la patrie.

Voilà encore un de ces nombreux exemples de l'énergique précision de notre poète; on trouve dans Homère une foule de ces mots pleins de sens qui, par le tour vif de Texpressiofiy se gravent profondément dans l'esprit (a). Aristote indique le vers ci-dessus comme une de ces sentences si justes qu'elles sont aussitôt approuvées et reçues par tous (3). Aussi voitron dans Diodore de Sicile qu'Épaminondas se servit très-heureusement de ce vers pour détourner les mauvais effets d'un funeste présage (4). Pyrrhus le parodia en sa faveur la veille d'une bataille décisive (5). Il n'eut qu'à substituer son nom à celui de patrie^ parce qu'en effet dans les états absolus, la nation c'est le maître.

Racine a lutté avec un rare bonheur contre le poète grec dans ce vers d'Iphigénie :

Cet orade est plui sûr que celiii de Calchas (6).

Comme les idées les plus sublimes sont toujours celles qui prêtent le plus à la parodie , Mélagène a dit dans une de ses co-

(i) De compos. verbor., § 16.

(a) En voici quelques exemples pris ao hasard : ^tydèv ^i rt vnsMç fpw. « L'insensé ne connaît que l'événement (IL p\ 3a). » kfM^ èk «apai^amc <çtv tTaCpou : « Le- conseil d*an ami est salutaire ( II. 0', 404). » At^ è* JTiXiiiTO pouXiQ : • La volonté de dien s'accomplisse (IL, a', 5 ) : »

filAtou 'ifop t' dlptrik «iroaîwTAt sùpuoira Ziik Àvtfpoc , iut' âv i&iv xarà #ouXtoy Jifuip JX'çetv.

« Jupiter enlève à Thommc la moitié de sa vertn , quand oehii-ci ert saisi «parlejonr de Tesclavage (Od. p', 3aa)^» É^ptXiaroii d^pa ot^npoç: ■* Le fer attire Thomme ( Od. t', i3). »

(3) Arist. Rhetor., lib. II, c. ai, t. lY, p. aSg-Go, éd. bip.

(4) Diod. Sicol., lib. XV, $ 5a , t. II, p. 44 > •à, Wesselingu.

(5) Plnt. in Pyrrho , t. II , p. 788 , Vit. parai, éd. Reiakc.

(6) Iphig., Act. III, se. ;.

médies : « Le meilleur des augures est de combattre pour un bon m diner (i). »

[v. 281 — a.] Alors, calmant les vents, il ne cesse de répandre la neige, jusqu*à ce qu elle ^rouvre et le haut des montagnes et leurs cimes aiguës.

II faut remarquer la justesse de cette expression : alors y calmant Us vents. Une cesse de répandre la neige; |>arce qu'en effet souvent la neige tombe à gros flocons dans les temps calmes. Toujours Homère est un peintre fidèle; il ne représente que ce qu'il sait, comme il ne raconte que ce qu'il a entendu. Dans ses descriptions comme dans ses récits , il n'emprunte pas de raisonnements à son imagination , mais il exprime avec vérité ses sentiments et sa croyance.

Knight supprime les quatre vers suivants a83-6. Selon lui , la phrase finirait à ces mots de la citation : « Jusqu'à ce qu'elle couvre • et le haut des montagnes et leurs cimes aiguës. > Voici quels sont ses motifs : Le premier de ces quatre vers (a83) présente une forme qui n'est pas homéricpie, XuTiSvra pour XMTOivTa. Le second et le troisième ( 284 - a85 ) appartiennent évidemment à quelque rhapsode dont la manie était d'ajouter aux idées d'Homère; et enfin le quatrième (386) porte le mot d'^fx^pcç, /»/»<«, au lieu de x^ov, neige, ce qui démontre la main de Tinterpolateur (a).

Heyne proposait de retrancher les deux derniers seulement (a85*986) (3). Dans ce cas la phrase finirait à ces mots : • elle s'a- « moncelle sur les ports et les rivages de la mer écumeuse. » U faut avouer que ces critiques sont pleines de goût et de sagacité. L'interpolation me parait probable.

[v. 349 — 5o.] Que du moins le fils vaillant de Télamon vienne seul , suivi dé Teucer habile à lancer des flèches.

Selon la scholie de Venise, le vers 35o était retranché, parce qu'il n'est pas dans Tordre que .Teucer paraisse ici obéir aux ordres

(i) Athen. Deipn. , lib. VI , p. 27 1. A.

(a) Knigbt, not. in II. fi', a83-6.

(3) Heyn. obss. in Ilîad. XII, a85.

d*Aj«x et comme s'il était ton écuyer (i). Ueyne pense qa*il fidlût dire tout simplement que ce vers était oiseux et visiblement nfcmlé par un rhapsode (a). Knight est du même avis (3). Wolf ne Fa point renfermé entre deux parenthèses.

Ce même vers est répété à la fin du discours de Thoos (4). Lm scholie qui s'y rapporte dit qu'il doit être aussi retranché en endroit, par les mêmes motifs.

[v. 371.] Ainsi que Teucer, son frère de père.

Ce vers, dans l'édition de Venise, est marqué d*un obel« signe d'interpolation. La scholie qui s'y rapporte nous apprend « que « c'est parce qu'il a été diasquevasté (5). • Heyne remarque fort bien que ce vers est ici nécessaire à la suite du discours , et pense avec raison que le vrai sens de cette scholie est que le vers ci-dessus est celui qui a servi de prétexte aux diasqwvattes de faire l'interpolation relative à Teucer, dont j'ai parlé dans la note précédente (6).

[v. 397.] Alors Sarpédon , d'une main vigoureuse , saisit un créneau.

Voici, selon les petites scholies, la généalogie de Sarpédon.

« Jupiter ayant aperçu dans une prairie la fiUe de Phénix , Eu- « rope , qui cueillait des fleurs avec des nymphes , en devint amou* « reux et se rendit en ces lieux sous la forme d'un taureau dont la « bouche exhalait l'odeur du safran. Ayant ainsi trompé b jeune « Europe, il la prit sur son dos et la transporta dans la Crète, ou il « s'unit à elle. Jupiter la conduisit ensuite chez Astérion roi de

• Crète; là étant devenue enceinte, elle accoucha de trois fils, Minos,

• Sarpédon et Rhadamante (7). >

(i) Sch. ven. (4', S5o.

(a) Heyn. obas. in Uiad. Xil, 35o.

(3) Knight, not. in VL.\l\ 35o et 363.

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