‹ Observations sur l'Iliade d'HomèreChapitre 5 sur 21 · SUR LE TROISIÈME CHANT · texte numérisé non relu

SUR LE TROISIÈME CHANT

DE L'ILIADE

[ V. 3 — 7. ] Ainsi retentit, .... leur livrent de cruels combats.

Virgile a imité cette comparaboD des cris d*iine armée avec la voix des grues; mais il ne parle point du combat des Pygmée$(i). M. Knight supprime les vers 6 et 7 , qui ont rapport à cette circonstance ; il pense que la fable des Pygmées et des grues n'appartient pas aux temps homériques (a) : je ne serais pas éloigné de le croire. Ce qui fortifie la conjecture de M. Knight , c'est que les vers 6 et 7 portent les caractères de l'interpolation. Heyne avait déjà remarqué quelque embarras de construction dans tout ce passage (3). Quoi qu'il en soit , il faut observer qu'Homère ne représente point les Pygmées comme de petits hommes ; mais , leur nom signifiant une, coudée^ iniffi.aroc, on a supposé que leur nom devait exprimer leur taille , ce que ne rapporte point notre poète, et même ce qui n'est pas dans ses idées. Strabon a donc eu tort de dire ■ qu'il blâmait ceux qui ont renouvelé la fable d'Ho- « mère sur les Pygmées, lesquels combattent les grues, et n'ont « que trou empans de haut, TpurmOafiouç (4)* » Homère ne dit point

(x) JEn, X, %6S.

(a) Knight, net. in Iliad. y , 1 — 7.

(3) Obss. in Hiad. m, 3.

(4) Strab. lib. U, p. 70. J*empnmte U tradnction française de MM. Corai et Dntheil, t. I, p. 184.

SUR LE CHANT III. iSg

qoe les Pygmées n'eussent que trou empans ^ et c'est îd la seale fois qu'il en parle. Strabon a substitué ses propres idées à celles du poète.

[ y. 8 — 9. ] Les Grecs marchaient en silence,

et brûlaient de se donner un appui mutuel.

Platon , dans sa République , pour faire l'éloge de l'obéissance aux chefs , cite , en y faisant un léger changement , le vers 8 , et le joint au commencement du vers 4^1 du quatrième chant de ViGaeU, Voici le texte de Platon :

Taav {i.évix icvciovreç Àxaioi ,

StYP ^ii^iOTK (n){ii.avTOpac (i)*

« Les Grecs , respirant le courage , étaient en silence pleins de « respect pour leurs chefs. » Il est probable que Platon citait de mémoire (a). Cependant, on peut supposer aussi qu'alors le texte d'Homère n'était pas précisément ce qu'il est aujourd'hui (3). Au reste , Strabon, qui cite le vers 8 (4) , et Aulu-Gelle , qui cite les vers 8 et 9 (5) , donnent l'un et l'autre des textes conformes à nos éditions.

[v. 16.] Paris, semblable aux dieux, paraît à la tête des Troyens.

Homère donne à ce fils de Priam tantôt le nom de Paris, tantôt celui ^Alexandre: ce dernier nom se rencontre même plus fréquemment dans V Iliade et \ Odyssée ; d'autres auteurs Font aussi employé après lui (6).

Si l'on veut connaître fort en détail tout ce qu'on a raconté sur Paris, et les étymologies de ces deux noms, on peut consulter Bachet de Méziriac, dans ses Commentaires sur les Épitres

(i) Reip. lib. m, t. TI, p. si68 éd. Bip.

(a) Yoyex à ce aajet les obt. sor le v. xo4 du XVIII cb. de TlUade.

(3) Voy. les observations sar le v. 5^^ du VUE ch. de l'Iliade.

(4) l'ib. XII, p. 574.

(5) Lib. I, c;gp. xi.

(6) Cf. iEschyl. Agom. v. 61 , Herod. lib. II, $ ii3.

i4o OBSERVATIONS

'd'Ovide (i). Je crois que toutes ces fables sont postérieures à Homère, même celle du Jugement de Paris (a). Tout ce qu'oo trouve de bien établi dans notre poète, c*est que Paris en— leva Hélène, et que cet enlèvement fut la cause de la guerre.

[v. 17 — ao.] Il a sur ses épaules un combat

terrible.

Zénodote voulait qu'on supprimât le vers 18, parce que ce vers ne se lie pas avec ce qui suit (3) ; et la scholie de l'édition de Venise, qui se rapporte aux vers 19 et ao, dit qu'il faut les retrancher, parce qu'il n'est pas naturel qu'un guerrier qui n'est couvert que d'une peau de léopard provoque tous les ennemis à se mesurer avec lui. On ne saurait comprendre ces deux opinions en les prenant isolément; ainsi l'on ne doit point les séparer. C'est-à-dire que si l'on supprime le vers 18 , il faut absolument supprimer les deux suivants , et réciproquement; parce que ces trois vers forment une phrase complète dont on ne peut rien détacher. En admettant le retranchement des trois vers 18, 19 et ao, le sens de la phrase serait simplement : « ayant sur les épaules « une peau de léopard et son arc recourbé. » Les petites scholîes, au contraire (4), et une autre scholie de l'édition de Venise (5) , louent beaucoup l'intention comique du poète , qui en montrant d'abord et l'espèce d'armure, et l'audace de Paris, a voulu, par là, rendre plus ridicule la crainte que montre ensuite ce guerrier. Je doute fort qu'Homère ait été aussi bon plaisant que le supposent ses commentateurs. M. Knight supprime les trois vers 18, 19 et ao. C'est l'opinion la plus probable.

(x) Tome I, p. 404 et soîv.

(a) Voyez les obs. sur le v. a 7 du XXIV* cb. de l'Iliade.

(3) .Sch. Ven. y, 18.

(4) Brev. «cb. Iliad. Y, aa.

(5) Schol. Venet. 19 — ao.

SUR LE CHANT III. i4i

[ y. 23—26. ] Comme un lion affamé

■ Homère emploie au commencement du troisième livre , dit « RoUin, deux belles comparaisons, dont Tusage qu*en a fait « Virgile doit nous faire connaître le prix (i). »

Puis, examinant la seconde comparaison, d*un voyageur qui recule à Taspect d*un serpent , Rollin ajoute que Virgile yaraît avoir renchéri sur l'original, par tt heureux traits qu'il y a ajoutés (a).

Il est vrai que dans l'une et l'autre comparaison Virgile offre des détails qui ne sont [point dans Homère. Comme ces sortes de parallèles peuvent fixer les idées sur les deux poésies, je citerai les vers latins de la première comparaison, en remarquant les différences.

Impastus stabula alla leo ceu saepe peragrans, Suadet enim vesana famés, si forte fugacem Conspeiit capream, aut surgentem in cornua cervum; Gaudét, hians immane, comasque adrexit, et haeret Visceribus super incumbens ; lavit improba teter Ora cruor (3).

Homère peint un lion affamé qui cherche sa proie , et il s'arrête à cette idée : Virgile y ajoute une réflexion qui me semble superflue, suadet enim vesana famés, Virgile rend par une périphrase la simple épithète de xspaov, encorné. Surgentem in cornua cervum. Et pour exprimer le mot ix^^^i » <^ ^^ réjouit , le poète latin dit avec plus d'emphase : Gaudet hians immane. Enfin , Homère , employant toujours l'expression la plus naturelle , se contente de dire : jAaXa fsp TE xaTcoOUi, cjir il le dévore avidement ; tandis que Virgile, pour exprimer cette même action, multiplie les tournures poétiques.

et hieret

Visceribus super incumbens; lavit improba teter Ora cruor.

Ces légers aperçus suffisent pour donner une idée du caractère

(i) Traité des Études, t. I, p. 444, édit. de M. Letronne.

(a) Id. id. p. 445.

(3) JEn. X, 7^3 , aeqq.

i4a OBSERVATIONS

des deux époques. Dans Virgile la science des mots est portée beaucoup plus loin que dans Homère ; celui-ci est plus simple , plus naturel ; le premier entend mieux Tartifice de la phrase et les effets du style. Ce genre de beauté est celui qui frappe le plus les littérateurs modernes; et je ne m'étonne pas qu'un grand nombre préfère la manière de Virgile comme plus conforme à nos idées : mais pour bien juger Homère , il faut voir ce qu'il était , dans quel état de société il vivait , et ne pas trop l'examiner d'après les règles des rhéteurs.

[t. 3i. ] Mais Paris est frappé de terreur.

Le grec porte , son cour est effrayé. Il faut observer que le pronom possessif jon est exprimé par l'adjectif 9 iXoç, ami. Cette tournure est fréquente dans Homère ; Horace a dit aussi :

CuDcta manus avidas fugient hœredis , amco Quœ dederis animo (x).

« Tout ce que vous aurez donné h V esprit ami ( à vos goûts) échap- « pera aux mains avides d'un héritier. >

[ T. 54* ] Et les dons de Vénus , ta chevelure et ta beauté.

Clarke (a) compare ces mots : ^ûp ' ÂçpO(^iTinç , les dons de yénus, à ceux-ci , de Virgile : prœmia Feneris (3). Heyne observe avec raison (4) » qu'ici ces mots, les dons de Vénus, qui s'appliquent à la beauté et à la chevelure de Paris, ne peuvent avoir la même acception que ceux-ci : prœmia Feneris, qui s'appliquent aux fruits du mariage.

Nec dulces natos, Teneris nec prsmia noris (5). Lorsque Homère veut rendre l'idée exprimée par Virgile, il

(i) Hor. lib. IV, od. vu, v« 19 et ao.

(a) Iliad. 7', 54.

(3) Mn. IV, 33.

(/i) Heyn. net ad c. 1.

(5) Mn, 1. c.

SUR LE CHANT III. i43

emploie cette périphrase Ifupotrra Ip^a ^{acio (i) , /!ei i^kx o«vrages de Vhym&k.

Il est vrai qu'on trouve dans l'hymne à Cérès cette expression , Us dons de Vénus, dans le sens de prcemia Veneris (a); mais cela prouverait seulement que ce petit poème est moins ancien que V Iliade. On doit en dire autant du bouclier d'Hercule , attribué à Hésiode , où les dons de Vénus sont synonymes des plaisirs de l'amour (3). Pindare a aussi employé (4) cette expression dans le même sens ; mais cela ne prouve rien , relativement à Homère , qui est bien plus ancien.

[ V. 56 — 7. ] Les Troyens sont trop faibles ; ils auraient dû déjà te couvrir d un vêtement de pierres.

Mot à mot : « autrement tu aurais déjà revêtu la tunique de « pierres. »

Par cette tunique de pierres, Kfippen veut qu'on entende le tombeau (5) : le comte de Choiscul-GoufBer est du même sentiment ; car, en parlant des tombeaux, il dit : « Ceux qu'élevèrent les « Grecs sur le rivage de l'Hellespont sont formés de terre ; ceux « des Troyens, de pierres accumulées. » Il ajoute que c'est à cet usage que fait allusion Hector dans le passage ci -dessus (6). Cependant , on a cru aussi qu'il pouvait être question du supplice de la lapidation, et je pencherais pour cette dernière opinion. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Lucien l'entendait ainsi, puisque, dans son dialogue des Ressuscites, lorsque les philosophes sont près de le lapider , Platon lui dit , en citant le vers d'Homère : Tu pas revêtir la tunique de pierres (7). On voit souvent dans les tragiques des exemples de cette sorte de supplice (8).

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