‹ Observations sur l'Iliade d'HomèreChapitre 6 sur 21 · I I ■■ I II W I I I ^ I II · texte numérisé non relu

I I ■■ I II W I I I ^ I II

(i) Ilîad. t', 439.

(a) Hym. ad Cer. v. loa.

(3) Sent. Herc. 46 et 47.

(4) Nem. VUI, v. 10, seqq.

(5) ErkJarendc Anmerkongen sam Homer, von Kôppen, t. I, p. a S 4, 179a.

(6) Voyage pittoresque de la Grèce, t. U, p. a45.

(7) Reviviflcentes , 1. 1, p. 574, éd. Westenli, 1748.

(8) Cf. JEsch. Sept, contr. Theb. v. ao5, éd. Sunlei, et Soph. Antig,

i44 OBSERVATIONS

On peut ajouter ici, que La Fontaine s'est servi d*une métaphore toute pareille pour exprimer une prison :

La cour lui taille un beau pourpoint de pierre (i).

[ T. 64* ] Ne me reproche pas les dons aimables de Vénus.

Eustathe trouve que ces paroles de Paris ont un certain air d'outrage , d'où quelques critiques ont inféré qu'Hector n'était pas très -beau (a). Cependant, il fait observer qu'Homère loue la beauté d'Hector, même après que ce héros a été immolé par Achille (3). Eustathe ajoute que les Grecs faisaient un grand cas de la beauté , et cite ce fait rapporté par Hérodote (4)» que les habitants d'Égeste décernèrent à Philippe de Crotone , à cause de sa beauté , les mêmes honneurs qu'à un héros ; on éle\'a un temple sur sa tombe, et on lui offrit des sacrifices. Sans doute dans les âges héroïques la beauté devait être d'un grand prix, comme toutes les qualités physiques ; mais la force du corps tenait encore le premier rang.

[ V. 76 — 8. ] A ces mots, Hector rempli de joie .... tous s arrêtent à Tinstant.

Le vers 78 ne se trouve point dans le texte de l'édition de Venise, mais comme on le lit au septième chant (5) , où les trois vers 76 — 8 sont rapportés , il est fort à croire que c'est un oubli de copiste dans le manuscrit de Venise, d'autant plus que les scholies ne disent rien de cette suppression. Je pense donc que ce vers 78

V. 36 , éd. BranVii. Sar ropinion da comte de Choiaeal, voyez les obs. sur le V. 464 du chant YI de Tlliade.

(i) Ballade sur le refus que firent les AngUBtins de prêter leur inter* rogatoire k Messieurs, en 16 58, t. 1, p. 3 00, éd. de Desoër.

(a) Eost. p. 383 1. 38.

(3) Cf.Iliad.x',370.

(4) Herod. lib. V, S 47 •

(5) Cf. Iliad. Yi', 54, 55 et 56.

SUR LE CHANT III. i45

doit rester ici , quoique pourtant il ne soit pas absolument nécessaire pour compléter la phrase ; voici quel serait le sens en le retranchant :

■ Il dit; Hector se réjouit grandement en entendant ce discours , « et s'avançant au milieu des deux armées, il arrête les phalanges « des Troyens, »

M. Knight ne l'admet point ici , et Tadmet au septième chant ; si M. Wolf ne Ta pas enfermé entre deux paranthèses , comme il fait to'tfjours pour les vers qui ne sont point dans l'édition de Venise, c'est que sans doute il aura pensé que cette omission provenait d'une erreur de copiste , ainsi que je viens de le dire.

[v. io3— 4'] Apportez un agneau blanc pour le Soleil, une brebis noire pour la Terre.

Les petites scholies observent que le poète promet à chaque divinité la victime qui lui convient; au soleil un agneau blanc à cause de son éclat, à la terre une victime noire et femelle (i). Virgile a suivi l'intention qui semble indiquée ici:

Nigram hiemi pecudem , zephyris felicibus albam (a).

[v. io5 — 6.] Que Priam vienne fortifier nos serments.

Mot à mot : « Amenez la force de Priam , pour qu'il coupe lui- « même les serments. » J'ai déjà parlé de cette expression, couper les serments (3). Maintenant je ferai remarquer celle-ci : Amenez la force de Priam , pour amenez Priam, C'est ainsi qu'Homère dit , la force herculéenne , €iy} àpoLxXioeîv) (4) , pour Hercule. Cette tournure est fréquente dans Homère (5). Plusieurs autres poètes Font imitée

(i) Bkv. ftcb. Uiad. Y , io3.

(a) JEn, m, lao.

(3) Voyez les observations snr le vers xa3 du second chant.

(4) lUad. X', 690 éd. Wolf.

(5) Cf.nîad.i', 78i;v',770, 781;?', 24; f , 859; Odyas-X', 29o,ei 296 éd. Wolf.

de lui; Tauteur du Bouclîer d*HercuIe(i), de ]a Théogonie (i), Eschyle (3), Euripide (4), Qulntus Calaber (5). Celte tournure avait même si bien pris la place du substantif, qu'on trouve dans la Théogonie le synonyme de €id ajouté à la périphrase I te t^«- (ji.a9<Tt 6(if)ç ÂpoucXxeîvic (6). > La force de la force héracléenne fa « vaincu. •

Les Latins ont des tournures analogues; c'est à dire qu'ils employaient une qualité distinctive de la personne pour exprimer la personne elle-même. Ainsi Horace:

.... Inquit setUentia dia Catonis (7).

Pour inquit Cato.

Virtus Scipiad», et mitis sapientia Laeli

Nugari cum iflo

8olill'(8).

m Le vertueux Scipion , le doux et sage Lélius avaient coutume • de jouer avec lui. >

C'est de là que nous sont venues sans doute ces manières de parler usitées dans nos langues modernes : sa majesté, son éminence, sa grâce, son altesse, etc. Dans les siècles héroïques, on disait sa force, parce qu'alors la force du corps était la qualité qu'on appréciait davantage.

Remarquons aussi l'importance que met Ménélas à ce que les serments soient entourés d'un pompeux appareil. Avant que les hommes aient pu se servir d'un moyen facile qui laissât des traces irrécusables de leurs promesses , ib devaient nécessairement apporter beaucoup de solennité dans les cérémonies du serment. De nos jours , les contrats réciproques signés des deux parties ont beaucoup modifié, sur ce point, nos idées et uos usages ; de sorte que le serment n'est plus admis dans les transactions d'un intérêt

(z) Sent. Herc. v. ix5, 349, 416, 45a.

(«)Tcog. 289,981.

(3) Sept, contr. Theb. ▼. 575, 577, éd. Stanleii.

(4) Phœniss. v. 56.

(5) Paralipom. I, 124.

(6) Theog. 33a.

(7) Hor. lib. I, sat. 11, ▼. 3a.

(8) Hor. lib. H, sat. i, ▼. 7a.

particulier. Tout ce qui est inutile tombe nécessairement en désuétude.

Dans les temps anciens, au contraire, les serments étant la seule garantie de la foi promise , les objets inanimés eux-mêmes étaient pris à témoin de la sincérité d*un engagement ; aussi voyons-nous dans la Genèse qu'il est question du puits dit jurement, pour garantir la convention faite entre Abraham et Abimélech (i), et de même, lorsque Laban et Jacob firent un accord, on éleva un monceau de pierres sur lequel mangèrent les deux parties con<» tractantes , et que l'on nomma le monceau du témoi^age (a).

Qu'on me permette, en finissant cette note, de rapporter quel" ques coutumes relatives au serment qui nous ont été conservées par Hérodote. « Lorsque deux personnes, parmi les Arabes, « veulent se faire une promesse, un tiers se place entre elles deux, « et armé d'une pierre aiguë, il leur fait une incision dans le « creux de la main , près du pouce , ensuite avec un morceau de • leur vêtement, qu'il trempe dans le sang, il en enduit sept « pierres qui sont au milieu d'eux (3). >

Le même historien rapporte aussi des Scythes, un usage à-peu« près semblable : ils se faisaient de légères incisions sur le corps , mêlaient leur sang au vin dont les coupes étaient remplies, et le buvaient ensuite après y avoir trempé la pointe de leurs armes (4). On ne voit dans Homère aucune trace de sang humain répandu pour garantir les serments ; ce qui prouve que les Grecs et les Asiatiques étaient alors beaucoup moins barbares que les Arabes et les Scythes du temps d'Hérodote. En effet, les peuples nomades doivent toujours rester dans un état de société fort imparfait : il faut un sol, une patrie, des terres qu'on cultive, dont on recueille les fruits et qu'on transmet à ses enfants , pour qu'il soit permis à la civiUsatlon de se développer. Mais de toutes les coutumes relatives au serment et racontées par Hérodote , je n'en connais pas de plus belle et de plus touchante que celle des Nasamons, peuple d'Afrique, situé à l'ouest de la Libye. « Us jurent, dit Hérodote, « par ceux d'entre eux qui passent pour avoir été les plus justes et

(i) Gen. XXI, f. 3a.

(a) Id. XXXI,*. 47-

(3) Herod. lib. IH, § 8.

(4) Id. Ub. IV,S7o.

i48 OBSERVATIONS

• les plus braves, et prononcent le serment en touchant leurs « tombeaux (i). •

[ V. io8 — lo. ] Toujours l'esprit des jeunes gens . . . . avantageux aux deux partis.

La scholie de Fédition de Venise qui se rapporte aux trois vers 108 — 10, dit qu^ils doivent être retranchés. Je traduis exactement la raison qui en est donnée, parce que je ne suppose pas que personne puisse la deviner.

« Ces trois vers doivent être retranchés , comme étant Tapologie « même des fils de Priam qui ont transgressé la foi jurée; car, si « Tesprit des jeunes gens est toujours irrésolu, il n*est pas éton- « nant que ceux-ci aient commis une faute (a). »

Je ne cite ces subtilités des anciens grammairiens que pour montrer jusqu'à quel point on peut abuser de l'esprit de critique. M. Knight retranche ces vers ; mais après avoir donné Topinion du scholiaste, il ajoute qu'un motif plus grave de soupçonner l'interpolation existe dans la structure des vers et dans leur liaison avec les précédents (3). Ces raisons sont plus admissibles que celles du scholiaste. Il est probable que dans quelques anciens manuscrits ces vers n'existaient pas.

[v. 121.] Cependant Iris arrive vers Hélène.

L'épithète XeuxcoXivoç, signifie littéralement, aux bras blancs. Le génie de notre langue ne permet pas de rendre exactement ce» sortes d'adjectifs (4).

Hérodote raconte qu'il avait appris des prêtres Égyptiens que jamais Hélène n'était allée à Troie , mais qu'elle avait été retenue par le roi Protée , quand la tempête eut jeté Paris en Egypte. Hérodote approuve entièrement le récit des prêtres égyptiens touchant Hélène ,

(i) Id. id. S 172.

(a) Cf. «ch. Ven. y, 108, 109, no.

(3) Knîght net. in Iliad. 'Y^ xo8 — 10.

(4) Voyez les observations sur le onzième vers du second chant.

et donne des raisons fort solides pour appuyer cette opiuîon (i). Je ne contesterai pas ce point d'histoire qu'Hérodote a discuté avec une critique fort judicieuse, et j'admettrai avec lui qu'Hélène n'a point été à Troie ; mais je ne saurais l'approuver quand il dit qu'Homère connaissait très-bien la vérité de ce récit, et que s'il n'a pas adopté cette tradition , c'est qu'elle était moins convenable à l'épopée que celle qu'il a suivie (a). Les preuves sur lesquelles il se fonde, c'est qu'Homère, au sixième chant (3), parle des voiles que Paris avtdt rapportés de Sidon, lorsqu'il revenait avec Hélène, D'abord, Paris pouvait avoir été dans la Syrie sans être débarqué en Egypte; et eût-il abordé en Egypte, cela ne prouve pas qu'Hélène y soit restée. Hérodote ajoute que, dans V Odyssée (4)» Hélène, elle-même, parle des présents qu'elle reçut en Egypte de Polydama, femme de Thonis ; mais ceci doit s'entendre du séjour qu'elle y fit avec Ménélas, qui, à son retour de la guerre, fut retenu longtemps en Egypte (5). Je crois, au contraire, que du temps d'Homère, l'opinion commune était qu'Hélène avait été à Troie ; il est naturel de penser que cette idée du séjour d'Hélène en Egypte durant la guerre n'a été répandue que fort tard : peut-être , est-ce Hérodote qui, le premier, l'a fait connaître. £n outre, il restera toujours une présomption assez forte contre l'opinion des prêtres égyptiens , en s'en rapportant même au récit d'Hérodote ; et la voici : cet historien raconte, quelques lignes plus haut (6), que Protée, roi d'Egypte, voulait faire périr Paris pour avoir enlevé l'épouse de Ménélas , et qu'il ne permit pas au ravisseur d'emmener Hélène. Dès-lors, doit-on supposer que ce même Protée ait gardé cette femme jusqu'après la guerre? Ce roi, sachant que Ménélas préparait une expédition formidable pour ravoir son épouse,

(z) Herod. lib. U, $ tac.

(a) Herod. Ub. H, $ xi6.

(3) Le texte d*Hérodote porte : cv AtOfiiî^coç àpiçtiT), dans le chant des Exploits de Diomède : ce qui comprend le cinquième chant de nos éditions; mais les vers cités se tronvent an sixième de nos éditions, Iliad. Ct 389 — 93. Voyez les obseryations préliminaires sur 1« premier chant.

(4) Odyss. i', aa7.

(5) Odyss. J*, 35i.

(6) Herod. lib. II , $ < < ^-

i5o OBSERVATIONS

n'aurait-il pas dft le prévenir qu'Hélène était en sa puissance ? ou, tout bonnement la lui renvoyer sous bonne escorte? Certainement Tarmement général de toute la Grèce était alors une action trop importante pour que le roi d'Egypte n*en fût pas instruit, et pût en ignorer la cause. Au chant onzième , il est dit que les préparatifs de la grande expédition des Grecs avaient retenti jusque dans File de Cypre, qui n'est pas fort éloignée de l'Egypte (i).

[v. laS — 8.] La déesse trouve Hélène .... que sup portaient pour elle les Troyens et les valeureux Grecs.

Athénée cite ces vers pour prouver combien Hélène aimait le travail (a); il ajoute, à l'appui de cette opinion, plusieurs autres passages tirés de notre poète. Ainsi, dans V Odyssée, elle est représentée avec deux suivantes qui l'accompagnent , en portant sa quenouille et sa laine filée dans une corbeille d'argent (3). Lorsque Télémaque est près de quitter Lacédémone , Hélène lui donne un voile qu'elle a fait elle-même (4). Athénée avait dit plus haut qu'elle avait contracté cette habitude dans la maison paternelle (5) , et c'est pour cette raison que lorsque Vénus veut l'attirer auprès de Paris, elle prend les traits d'une femme âgée qui jadis à Lacédémone était occupée à filer la laine (6). Ce qu'il y a de sûr, c'est que, soit dans V Iliade , soit dans V Odyssée, Hélène est toujours représentée avec un beau cai'actère.

Dans une dissertation sur l'état des arts au temps d'Homère (7) , MM. Ennebom ont conclu de ce passage que la peinture était connue alors ; parce que , disent-ils , toute broderie suppose un patron , un modèle où se trouve dessiné le sujet , et où les couleurs sont indiquées. Mais alors pourquoi n'est-il jamais question

(1) Cf. Ilîad. X', a I .

(a) Ath. lîb. IV, p. 191. Ç. D.

(3) Odyss. S', 123, seq.

(4) Odyss. 0', laS seq.

(5) Ath. id. p. 190. l'.

(6) Hiad. -y', 386.

(7) Dîsseitatio artes ex script. Hom. notas exhibens Ladov. et Gnst. Ennebom. p. 18.

SUR LE CHANT III. i5i

de tableaux , ni de peinture en aucun endroit de nos poèmes ? Je suppose donc que ces sortes de broderies étaient encore fort grossières. On peut les comparer à la tapisserie de la reine Mathilde, que nous avons vue à Paris. Je ne pense pas que pour une telle broderie on ait eu besoin de patron.

Il faut observer qu*au vers ia6 toutes les anciennes éditions, et Athénée lui-même, portent, fi.app.apév)v , blanc comme du marbre, et que MM. Wolf et Heyne ont substitué Tépithète, 'Tropçupeviv , de pourpre, d'après les éditions d* Aristarque , de Zénodote et d'Aristophane (i). J'ai suivi cette leçon.

[y. i4i. ] Elle se couvre d'un voile brilUant.

Par ces mots: cdovriotv àp^Evvfai, on doit sans doute entendre des voiles blancs, à peu près semblables à nos voiles de mousseline ; du moins devaient-ils être transparents , puisque les femme» s'en couvraient la tête quand elles sortaient. Les explications que donne Hésychius se rapportent à ce sens, et indiquent que ce voile était fait de lin (a). Cependant Pollux dit qu'il était de laine, mais d'un tissu léger (3), probablement assez pour qu'on put se conduire.

[v.i43 — 4-] Elle n'était point seule, deux femmes la suivaient : Éthra, fille de Pitthëe, et la belle Clymène.

M. Knight supprime le vers 144 » où il est question d'Éthra et de Clymène ; il dit qu'il tient à l'erreur d'un rhapsode , qui avait en vue l'enlèvement d'Hélène par Thésée , mythe inconnu à Homère. Cette critique est fondée. Les scholies de Venise , qui se rapportent à ce vers 1 44 » disent qu'il doit être supprimé , si par Éthra on entend la mère de Thésée , qui devait être trop âgée

(i) Cf. 8ch. Vcnet. y, ia6.

(a) Hesych. ad v. Ôdow) , ÔOoyfat et Ô6ovia.

(3) Aeuxèv îiArti^, Xcirrov i^ iptou, àXX' oùx tx Xivou axouGUotv (Ô(&iipo<). «Homère n entend pas ici un vêtement de lin, main an véte- « ment de laine blanc et léger. » ( Onomast. lib. TU , c. xiir , $ 54 ).

i52 OBSERVATIONS

pour être la suivante d'Hélène (i). En effet la mère de Thésée devait avoir au moins cent ans à cette époque , puisque Nestor, qui en avait alors soixante (a), dit au premier chant de Vllitule, qu'il était très-jeune quand Thésée, fils d'Éthra, était déjà un homme fait (3). Or, la mère de Thésée étant fille de Pitthée, comme l'Éthra dont il est parlé ici, ce double rapport suffit pour établir que c'est la même personne, et par conséquent pour autoriser la suppression. D'ailleurs, dans un autre passage des scholies de Venise , à l'occasion de l'épithète de Coôi»77tc , donnée à une femme , il est dit , sans restriction , que le vers 144 cle ce chant doit être supprimé (4). Je pense donc, avec M. Knight, que ce vers appartenait à quelque poème sur l'enlèvement d'Hélène par Thésée. Plutarque (5) et Pausanias (6) citent des fragments d'un ouvrage sur ce sujet. L'interpolation aura été d'autant plus facile que le vers précédent, elle n'est point seule, etc., revient toutes les fois qu'une femme sort accompagnée de ses esclaves; il reparait souvent dans VOdj-ssée, quand Pénélope quitte son appartement (7). Ce vers , qui devait être consacré aux récits épiques , se trouvait sans doute dans le récit des aventures d'Hélène ave c Thésée ; et à ce vers était joint celui où il est parlé d'Éthra; de sorte qu'un rhapsode, ou un copiste, qui savait aussi des passages de l'autre poème, après le vers i43, commun aux deux ouvrages, aura, par mégarde, ajouté le vers i44> qui appartenait exclusivement au poème de l'enlèvement par Thésée. Au reste, tout en proposant cette opinion , je suis loin d'admettre que ce poème remonte aux temps homériques ; il n'a dû être composé qu'après Pisistrate (8).

(x) Sch. Vcn. in Uîad. y, 144. Platar. in Thés. vit. c. XXXIV, t. i , p. 70 éd. Reîak.

(a) Voyez les observations sar le vers 247 da premier chant de l'Iliade.

(3) Cf. Iliad. a', a65. Qooiqne ce vers ne soit pas dans rédition de Venise , il n*en faut rien conclore contre Tâge de Thésée qui était contemporain de Pirithoiis , nommé an vers a 63 , non contesté.

(4) Sch. Ven. Iliad. n', 9, 10.

(5) Plat, in Thés. vit. c. XXXII, t. i, p. 68, ad Reisk.

(7) Cf. Odyss. a', 33 1 ; <s\ ao6 ; t', 601 , etc.

(8) Voyez sar ce point les obs. snr le v. 347 da XXII* ch. de l'Odyw.

SUR LE CHANT 111. i53

[v. 1S2 — 3.] Semblables à des cigales.... voix mélodieuse.

Il est étonnant que les anciens aient trouvé tant de charmes à la voix de la cigale , qui nous parait aujourd'hui si criarde et si monotone. Cependant , on ne peut rendre que par Tadjectif melodieuse, Tépithète Xtiptoeoaav, qu*Homère donne à la voix de la cigale. Ce mot est dérivé de Xeipiov, lys, c'est-à-dire qui a la douceur, l'éclat et la délicatesse du lys. Voilà pourquoi notre poète caractérise par cette même épithète une peau fine et délicate (i). Eustathe explique ainsi le passage ci-dessus : « Ils font entendre « une voix fleurie , parce que le lys est une fleur (a). >

Au reste Homère n'est pas le seul qui ait célébré le charme de la voix des cigales ; on trouve dans Hésiode : « Lorsque le chardon « fleurit, et qu'au sommet d'un arbre la cigale harmonieuse fait « entendre une douce voix (3). »

Anacréon a consacré une ode tout entière à la louange de la cigale, et dit qu'elle est chérie d'Apollon à cause de sa douce voix. (4).

Timon compare l'éloquent et harmonieux Platon aux cigales des bois d'Académus (5). Théocrite renchérit sur tous , car le plus grand éloge qu'un berger donne à Tyrsis, c'est de dire qu'il chante mieux qu'une cigale (6). Virgile , au contraire , dit qu'elles rompent le silence des bois par leurs cris importuns :

Et cantti quenilse rumpeut arbusta cicadae (7).

(i) Xpoa Xtipiocvra. Iliad. v', 83o.

(a) Eiut. p. 395 , I. 3 1 . Cf. Lncian. Hercal. t. HT , p. 84 , éd. West.

(3) Op. et Dies, ▼. 58o, in poet. minor. Graec. ed.Thom. Gaisfort.

(4) Anacr. od. 43»

(5) Diog. Laert. lib. III, § vu. p. 169.

(6) T^TTt^oç twei TU -ya ^«'pTSpov a«îeiç ( Idyl. I, 148.) Cf.

Suidse Leiucon ad v. â^povofi.01 , obi hoc distichoin :

ÉxTiSiç Ttm^ ^poaspat; çxiovfovt {xtOuoOciç âipovopkcv pksXirtt fi.oij<Tav ipv)fi.oXocX.ov.

• L^harmonieiue cigale rassasiée des gouttes de la rosée , charme la ■ nrase champêtre qm parle dans la solitude. » Cf. Aristseneti epist. III , • p. 17 éd. Boissonadii.

(7) Georg. III, 3a8. Cf. Bncol. ecl. II, t. la et i3.

j54 observations

[t. i56 — 8.] Ce n'est pas sans raison que les Troyens et les Grecs. . . .

Voilà sans doute le plus bel éloge qu*on ait fait de la beauté d'Hélène. Ce sont les vieillards eux-mêmes qui , yaincus par la force de la vérité , comme dit Athénée (i) , sont contraints d'avouer qu'ils conçoivent aisément comment , pour une aussi belle femme , les deux peuples supportent de si grands malheurs. Maxime de Tyr blâme cet éloge , qui met en balance la beauté d'une femme avec les maux des Grecs et des Troyens (3). Maxime de Tyr parie en philosophe moraliste , et , sous ce rapport , il peut avoir raison ; mais Homère parle en poète, et se contente de peindre l'impression profonde qu'avait faite sur des vieillards la vue de cette Hélène y qu'ils pouvaient, à juste titre, regarder comme la véritable cause de la guerre. Cependant, elle devait avoir alors bien près de quarante ans, puisqu'elle même dit qu'il y a vingt ans qu'elle est à Troie (3) , et que , dans un autre passage , elle parle de sa fille , qu'elle a laissée à Sparte (4).

Au reste , non-seulement Hélène fut belle pendant sa vie, mais, s'd en faut croire Hérodote et Pausanias , elle avait même après sa mort le pouvoir de donner la beauté. Le premier raconte que la femme d'Agétus , citoyen de Sparte , et ensuite du roi Arîston , avait été très-laide dans son enfance ; mais que sa nourrice, voyant les parents afBigés de cette laideur, porta l'enfant tous les jours au temple d'Hélène , et que, la tenant devant la statue , elle priait la déesse de donner la beauté à cet enfanta Ces prières ne furent point infructueuses , car une femme étant apparue à la nourrice ,

(i) Athen. Deipnos. lib. T, c. III , p. 188. A. B. (a) Cap. XXXI, § c', t. H , p. Z07 , éd. ReÎAk. 1775.

(3) Iliad. ca', 765, 766.

(4) Iliâd. Y, 175. Bellanger dit qa*Hélène avait 45 ans ; Larcher loi en donne seulement 36 ( Voyez Thistoire d*Hérodote trad. par Larcher, t. II, p. 41 5, ett. TI,p. i35,a*édit). Je doute qu'on paisse rien établir de positif snr tons ces points obscurs de la chronologie mythologique ; il faut donc «implement s^en rapporter à ce qn*on trouve dans Homère : encore le vers où Hélène dit qu^elle est à Troie depuis vingt ans , est -il suspect d'interpolation ( Voyez les observations snr le vers 765 du ch. XXIV de l'Iliade).

SUR LE CHANT III. i55

elle toucha U tête de Tenfant , qui devint , dans la suite , la plus belle des filles de Sparte (i).

On voit , par ce récit d*Hérodote , qu*Hélène , malgré ses deux enlèvements , celui de Thésée (i) et celui de Paris , n'en a pas moins joui des honneurs divins , tant à Sparte on honorait la beauté.

Je termine cette note en donnant le portrait qu'Eschyle fait d'Hélène quand elle arrive à Troie :

> Son ame avait la sérénité d'une mer tranquille , elle était le « plus bel ornement de l'opulence, à sa vue on éprouvait une « douce langueur, et les parfums de l'amour pénétraient tous les « sens (3).» J'ai déjà remarqué qu'Homère faisait rarement ces sortes de portraits. (4) On peut voir dans Bachet de Meziriac le détail de toutes les beautés d'Hélène, décrites par Constantin Ma- (5).

[y. 164.] Ce n'est point toi, ce sont les dieux qui furent la cause de nos maux.

Mot à mot : « tu n'es point à moi cause, mais les dieux sont cause.» Il est impossible de rendre en français la précision de l'original. Ce passage a été imité par deux auteurs, Hérodote et Virgile; et c'est l'historien qui se rapproche le plus d'Homère. Hérodote emploie presque les mêmes expressions, et n'ajoute aucun ornement à sa phrase.

Adraste avait tué par imprudence Atys , fils de Crésus. Conduit devant le roi , Adraste le conjure de l'immoler sur le corps du jeune prince , mais Crésus , touché de compassion , lui dit comme Priam à Hélène: cl; $k où ou p,ot toû^c tcO xaxcû clÎtioç.., iXka 6eûv xoù tic (^).

• tu n'es point à moi cause de ce malheur mais quelque divi-

• nité. > La ressemblance entre les deux passages est sensible , mé-

(i) Hérod. lib. YI, § 61. Cf. Païuan. lib. in,pr.par. c. vu. (a) Voyez les observations sar le vers x43 de ce chant.

(3) Agam. 746 seq. éd. Stanleii.

(4) Voyez les obs. sur le vers 184 dd premier chant.

(5) Comment, sur les ép. d*Ovide, t. H, p. 36r. ( 17 16).

(6) Herod. lib. I , $ 45.

i56 OBSERVATIONS.

me il me semble qu'Homère est encore plus simple qu'Hérodote. Eiuiminoiis maintenant l'imitation de Virgile. Vénus, pour empêcher son fils d'immoler Hélène, qu'il a rencontrée dans le sac de Troie, lui dit :

Non tibi Tyndaridis faciès invist Lacens Culpatusve Paris; divum indementia, divum, Has evertit opes, stemitque a culmine Trojam (i). A la première lecture, on voit combien Virgile s'éloigne de la simplicité homérique ; mais il faut remarquer surtout que dans le poète latin, ce ne sont point les personnes qui agissent, mais les attributs. Homère et Hérodote disent : Tu n'es point la cause, Virgile: Ce n'est point l'odieux visage de la Lacedemonienne. Dans Homère et dans Hérodote ce sont les dieux, dans Virgile, c'est l'inclémence des dieux. J'ai déjà fait observer que jamais Homère ne personnifiait ainsi des substantifs abstraits , et que Voltaire n'aurait pas dû se servir de cette tournure quand il traduit le discours de Nestor (a). Il faut encore observer dans Virgile cette répétition du mot <£vum. On sent que Virgile veut être fort, et qu'il l'est en effet par la puissance des mots ; Homère ne le cherche pas , et dans sa naïve simplicité il a plus d'énergie que son admirable imitateur.

Une phrase analogue à celle du vers 164 se retrouve dans l'Odfssee, et avec les mêmes caractères (3).

[ V. 172. ] Je suis honteuse et craintive devant vous , ô mon noble père.

Il serait difficile de rendre en français la force de aî^oîoç. Les mots vénérable, respectable, ne disent pas assez. Si nous avions un adjectif pour exprimer celui qui inspire de la honte, ce serait ici le mot propre. C'est ainsi qu'au quatrième de V Iliade , Homère dit en parlant de Diomède, auquel Agamemnon vient d'adresser des reproches,

ai^ia6KU pacTiXvioç ivtirnv aî^oîoio (4).

(i) ^n. II, 60X— 6o3.

^a) Yoyes les ohservaiiona sar le vers i54 da premier chant de riUade.

(») Cf. Odyss. a', 347—8.

(4) Iliad. ^', 402.

SUR LE CHANT III. iSy

■ rougissant des reproches du roi qui lui faisait honte, » Pour conserver la rapidité de la phrase, j*ai transporté à Hélène les adjectifs qui , dans le texte , se rapportent à Priam : « Je suis honteuse et • craintive devant vous, etc.» Quelques critiques auraient voulu quMci , comme partout ailleurs , j'eusse adopté le tutoiement sans restriction. Je ne suis pas de cet avis. Chaque langue a son génie auquel il faut rester fidèle, et dans ce passage en particulier, si Hélène tutoyait Priam en disant qu'elle ressent devant lui des sentiments de terreur et de honte, ce serait une contradiction choquante. On pense communément que le tutoiement est plus antique, mais on se trompe. Au contraire, la familiarité qu'il suppose est tout-à-fait opposée au calme majestueux, à la dignité des mœurs héroïques. Si le tutoiement est plus rapide, s'il est prescrit dans les moments de force et de passion , l'emploi du vous n'est pas moins exigé dans les scènes plus tranquilles. Fénelon, celui de tous nos écrivains qui a le mieux senti le goût de l'antiquité, ne s'y est pas mépris. En effet, pourquoi négliger une nuance particulière à notre langue, et dont Racine a su tirer de si grandes beautés (i)? Certes nos langues modernes ne sont pas déjà si riches, et ce n'est pas en luttant contre Homère qu'il est permis de négliger ses ressources. Nous n'avons ni les désinences variées, ni les inversions , ni les tours hardis du grec et du latin ; et quand il se présente une occasion de sauver à notre langue un peu de sa monotonie , ce serait une grande erreur que de ne pas en profiter. Ce qui a donné lieu à cette opinion que le tutoiement était une forme antique , c'est que les anciens n'emploient pas ordinairement le vous en s'adressant à une seule personne ; • mais ce n'est pas là précisément qu'est la question. Il s'agit de savoir si les anciens , siu'tout ceux des siècles héroïques , avaient entre eux ces rapports de familiarité que suppose chez nous l'habitude de se tutoyer. Or, pour quiconque connaît un peu les ouvrages des anciens, pour quiconque a étudié leur théâtre, leurs statues, leurs bas-reliefs , la question est toute résolue. Les anciens se respectaient dans leurs relations sociales , et ne pas admettre le vous, lorsque dans notre langue nous exprimons leurs rapports habituels, c'est là le véritable contre-sens; c'est là surtout le cas de dire

(i) Voyez le beau monologue d'Hermione : Androm. acte IV, scène 5.

i58 OBSERVATIONS

que la lettre tue. Peut-être in*objectera-t-on qu*en français le tutoiement est aussi le signe du sublime le plus élevé; et que, par conséquent, il doit être employé de préférence dans la traduction du poème épique. Je sais que le tutoiement est admis dans les invocations, dans les impi*écations , mais V Iliade , et surtout YOdjrssêe^ nous offrent très-souvent des peintures familières: pour rendre ces situations diverses , employons les moyens qui nous sont donnés, suivons le génie de notre langue, et ne condamnons pas le style à une froide uniformité. Emprisonné dans une même forme, il deviendrait sec et tendu, au lieu d*être sublime. Au reste,une preuve que ce n*est point là une tournure que repousse le génie des langues anciennes, c'est qu*on lui trouve des analogies dans Homère luimême. Nous avons déjà vu que souvent il joignait le mot ^vn, force, au nom propre: « amenez la force de Priam (i). La force d'Énée commandera aux Troyens (i). La force du roi Teucer se leva (3). » De là à la troisième personne des Italiens, il n'y a qu'une ligne imperceptible. Homère se sert aussi du pluriel en ne parlant que d'une seule personne: Télémaque, dans l'assemblée des Ithaciens, dit de lui-même :

lftp.»l; ^ OO vu Tl TOÎOl àfAUVtfASV (4).

mot-à-mot : « tels que nous sommes, nous ne pouvons nous défendre. » Au i6' de l'Odyssée Eurymaque dit:

ai^l^a et aipA xiXaivbv ipuiioii irepl ^oupl rp.tTép(tt (5).

« à l'instant son sang noir coulerait sur notre lance », au lieu de ma lance. Eustathe explique iripl-np.mpfi> ^oupi, par iriptrû i^à ^opan (5). Dans le même chant, Ulysse dit à Télémaque :

Il itiov 1^' ip-oç ioai, xal oX^oltoç ^tr^poio (7).

(1) Voyez les observatioiis sur le vers io5 de ce chant (a) lUad. u', 307.

(3) Hîad. ^»', 859.

(4) Odyis. g/, 60.

(5) Odyss. ir', 441 ; voycx les observations en cet endroit derOdyas.

(6) Eust. p. 1807. !• 6a.

17) Odyas. «', 3oo.

SUR LE CHANT III. iSg

• si vraitoent tu es mien , et de notre sang », c'est-à-dire de mon sang. On trouve cette tournure chez les Latins. Properce dit à Cynthie :

Quam vereor ne te

Abstrafaat a nostro ptilverc iniqaus Amor(i)

Enfin, même dans V Odyssée, on découvre l'origine du vous, adressé par honneur à une seule personne ; Circé deux fois emploie le pluriel en parlant à Ulysse (a) , et V Enéide en offre plusieurs exemples (3).

Quoi qu'il eu soit de ces citations , que Ton pourrait multiplier, je maintiens qu'en traduisant il faut faire usage des vous et des Ui , selon les occasions , et que le goût seul, en ce cas, doit être notre guide. Nous parlons français, et non pas grec et latin. Quand nous voyons quelqu'un pour la première fois , quand nous adressons la parole à une femme, à un personnage éminent, nous ne les tutoyons pas; nous réservons cette forme pour nos amis intimes, quelquefois aussi pour exprimer la colère et l'indignation; eh bien, soyons dans notre style ce que nous sommes réellement ; ne nous faisons pus de manières, parce que Homère n'en avait point. Parlons naturellement notre langue comme Homère parlait la sienne; soyons simples comme Homère était simple; n'adoptons pas tel ou tel système, car le meilleur système en fait de traduction, c'est de n'en point avoir.

[y. 179.] Il est en même temps roi sage et guerrier vaillant.

Plutarque raconte que lorsqu'on mettait la conversation sur les vers d'Homère, Alexandre donnait toujours la préférence à celuici (4). En effet, il renferme sous la forme la plus simple et avec le plus de brièveté possible toutes les qualités nécessaires à un souverain.

Voici comment Virgile rend à peu près la même idée :

Rex erat JEnea% nobis, que jiutior alter Nec pietate fuit , nec belle major et annis (5).

(i) Eleg. I, 19, aa.

(a) Voyez les observatioiM sur le vers 488 du X." de TOdyasée.

(3) Vos, o Galliope, precor. JEn. IX, a 5. Cf. 1, 1 40, ed.Heyn. XH, 686.

(4) Plqt. de fort, vel virtute Alexand. orat. 1. 1. vit, p. 309, éd. Reiak.

(5) JEd. I, 544, éd. Heyn.

i6o OBSERVATIONS

Toujours des idées accessoires qui ne sont pas dans Homère, une tournure de phrase moins précise. II faut observer que les mots helloeiarmis ne présentant que la même idée, semblent être ici un pléonasme. On retrouve toute la simplicité homérique dans ce passage de la bible : « in multitudine bonus videbor, et in bello strenuus (i). »

[y. i8o] Je le nommais mon frère, hélas ! que ne Test- il encore!

Pour l'interprétation de eittot*, il faut s*en tenir à Texplication de M. Coraî, qui traduit plût aux dieux (a). C*est ainsi qu*au i5* de VOdyssée, lorsque Télémaque parle d'Ulysse qu'il croit mort : « U > était mon père, s'écrie-t-il ; plût aux dieux qu'il le fut encore (3) ! » L'éditeur qui date de Bolissos dans les scholies sur ce vers i8o du troisième chant de V Iliade ^ fortifie cette opinion par plusieurs exemples , et prouve très-bien à ce sujet que le grec moderne peut en beaucoup d'occasions être d'un grand secours pour expliquer les passages des anciens (4)- Il faut remarquer, à l'occasion de l'adjectif xuvêÂTriç , dont se qualifie ici Hélène , qu'il n'a point dans Homère l'acception odieuse du mot chienne , en français : xuvûttic ne signifie autre chose que malheureuse, misérable^ expressions heureusement employées par Racine (5). Aussi voyons-nous, au sixième de V Iliade, que la même Hélène dit à HcK^tor : « Mon frère, le chagrin accable « ton cœur , à cause de moi , chienne.

etvtx' ifielo xuvoc (6). »

C'est précisément parce que ce mot avait un sens ainsi restreint, qu'Eschyle a pu le prendre en bonne part , et que Clytemnestre dit, en parlant d'elle-même: « Agamemnon retrouvera dans ses demeures « son épouse fidèle telle qu'il l'a laissée, chienne vigilante de son palais.

èiA\LércfùH xuva

toôXiàv ixttvu (y). »

(i) Sapîent. lib. cap. VIII, ;^. i5.

(a) ÂXto^cÂp. Top« 6', wX. 71.

(4) Schol. iic rtft tXtflé^. -y', 180.

(5) PbèdiY, acte IV, scène VI.

(6) Iliad. C, 355—6.

(7) Agamemn. v. 61 5— 6, éd. SUnl.

SUR LE CHANT III. i6i

Une pareille image ne serait pas admissible dans notre langue.

[y. 189.] Quand vinrent les belliqueuses Amazones.

Voici ce que Diodore de Sicile raconte des Amazones : « Cest une nation de femmes puissantes , qui n*ont point le même « genre de vie que nous. Elles ne s'occupent que des arts de la guerre. « Quand elles ont atteint Tâge, elles s'enrôlent, ayant eu soin jus- • que-là de conserver leur virginité. Une fois le temps du service « passé, elles s'approchent des hommes pour avoir des enfants, se m réservant toujours tout ce qui tient à l'administration publique « de l'état; les hommes, au contraire, soumis aux volontés de leurs « femmes , ont soin de l'intérieur de la maison , comme des mères « de famille. Us ne partagent point avec elles les travaux de la guerre, « ni les charges civiles, ni aucune autre autorité publique, pour la- > quelle ils s'enorgueillissent d'être soumis aux femmes. Quand un « enfant vient au monde , on le confie aux hommes pour qu'ils le n nourrissent de lait et d'autres aliments convena})les à cet âgie ; si m c'est une fille, ils lui compriment le sein, pour que la gorge ne « puisse pas se développer quand vient l'âge de puberté. Car des « mamelles trop fortes sont un grand obstacle dans les exercices « militaires ; c'est de là que les Grecs ont appelé ces femmes Ama» m zones, mot qui signifie /r/ceej de mamelles (i). » Les petites scholies ddnnent la même étymologie (3). Tous ces détails relatifs aux Amazones me paraissent être fabuleux , et je pense que ce qui a donné lieu à ces fables des Amazones, ce sont les incursions en Asie Mineure que firent les Scythes des Palus -Méotides, qui, ainsi que tous les peuples nomades, allaient à la guerre avec leurs femmes et leurs enfants : comme dans les batailles les femmes' montraient autant de courage, et souvent plus de fureur que les hommes, le souvenir de leurs actions resta dans la mémoire des peuples, et la vérité s'altérant par la tradition, on supposa qu'il existait des nations où les femmes seules marchaient au combat; de là il était naturel de conclure qu'elles seules aussi possédaient la puissance et

(i) Diod. Sic. lib. III , § 53 , t. I , p. 220 et 221, éd. Weaaeling. (2) Brev. schol. Ilîad. y, 189.

i64 OBSERVATIONS

les Gracs détruisirent la ville. Les vainqueurs suspendirent une peaiii de léopard à cette habitation d*Anténor, pour qu'on la respectât , ainsi que tout ce qu'elle renfermait ( i ). Virgile , dans le second chant de rÉnéide, ne fait pas mention de cette particularité.

[v. 216 — 7.] Quand le sage Ulysse se levait pour parler. ....

Quintilien recommande à Torateur cette attitude modeste, et ce recueillement avant que de parler, pour disposer l'auditoire en sa faveur. Quand le préteur, dit-il , vous a permis de parler ^ il ne faut pas commencer aussitôt avec impétuosité, mais donner quelque temps à la ré^ flexion. Puis il ajoute : • Hoc prscipit Homerus, Ulyssis exemplo, « quem sletisse oculis interram defixis, iramotoque sofptro, prias- « quam illam eloquentiae procellam effuiideret, dicit (a). >

On trouve quelque analogie entre ce qu'Homère dit ici d'Ulysse, et ce que d'Alembert nous apprend de l'un de nos plus grands orateurs chrétiens. Voici comment il s'exprime dans son éloge de Massillon :

« Au moment où il paraissait en chaire, il paraissait \'ivement « pénétré des grandes vérités qu'il allait dire ; les yeux baissés, l'air « modeste et recueilli , sans mouvements violents , et presque sans « gestes , mais animant tout par une voix touchante et sensible, il « répandait dans son auditoire le sentiment religieux que son ex- « térieur annonçait; il se faisait écouter avec ce silence qui loue « encore mieux l'éloquence que les applaudissements les plus tu- > mullueux (3). •

[y. 22a.] Comme d'innombrables flocons de neige, dans la saison de Thiver.

Le même Quintilien fait encore l'éloge de cette comparaison , en disant qu'elle peint très-bien l'abondance et l'impétuosité du dis-

(i) Cf. TecU. Post bom. 740 seqq. ; schol. Pindar. Py th. vers. xo8 ; Strab. lib. XIII, 608 ; Qaint. Calab. Paralipom. Hom. XIII, 398 , seqq. (3) Qaintil. XI, m, p. 7i3,edlt. Cappcronnerii. (3) Éloge de Massillon, t. I, p. 11 de rédltion de 1779*

SUR LE CHANT III. i65

cours (i). C*est adnsi qu'Horace compare la pensée de Pîodare à un fleuve qui, grossi par les pluies, se précipite de la montagne, en franchissant ses rivages.

Monte deciurens velat amnis, imbres Qttem super notas aluere ri|ias (a).

[v. 2a4- ] Et jamais , en le contempLint , nous n'avions autant admiré la beauté d'Ulysse.

Toutes les éditions portent où tots, et dans ce cas, le vers signifie : « alors en le voyant, nous n*admirions pas la beauté d'Ulysse. » Il est difficile de donner une interprétation satisfaisante à cette phrase, soit que Fauteur ait voulu dire qu'on n'admirait pas tant la beauté d'Ulysse que ses discours , soit qu'en l'écoutant on ne fût frappé que de son éloquence , soit qu'on oubliât en l'entendant le maintien gauche et embarrassé qu'il mettait au début de ses discours, comme Anténor vient de le dire (v. 117 — ao). Aucune de ces explications ne présente une solution convenable, ce qui m'a décidé à adopter la conjecture aussi juste qu'ingénieuse de l'éditeur qui date de Bolissos (3) : en écrivant oGiroTt au lieu de oO rort le sens ne laisse rien à désirer.

[y. 237.] Castor, habile à dompter un coursier, et Pollux, plein de force au pugilat.

On est forcé de rendre par des périphrases ce que le grec exprime beaucoup plus brièvement; mais ici les épithètes sont trop caractéristiques pour être supprimées. C'est sans doute ce vers qu'Horace avait en vue quand il a dît :

Dicam et Alciden, puerosque Leds HuDc equis , illum supcrare pugnis Nobilem (4).

(i) lib. XII, c. X, p. 753, ead. éd.; Cf. Plinii epistol. lib. I, «p. lào.

(1) Horat. lib. IV, od. u,v. 5.

(3) Vid. schol. ik rm tX. V, 194.

(4) Hor. lib. I, od. xii, ▼. aS.

i66 OBSERVATIONS

Le latin , plus concis que le français , est forcé cependant d'employer encore des périphrases pour rendre les adjectifs grecs.

Quoiqu^on lise dans XOdfssée que Castor et PoHux jouirent des honneurs divins après leur mort (i)i il faut pourtant observer que dans le même passage le poète ne leur donne qu'une origine terrestre, en les fabant naître de Tyndare et de Léda (2) , et que nulle part il ne les nomme Dioscnres (enfants de Jupiter), comme ils Tont été dans la suite (3). Hélène seule, ainsi que je l'ai déjà dit, est nommée par Homère la fille de Jupiter.

Castor et Pollux étaient principalement adorés à Sparte. Leur statue était formée de deux pièces de bois parallèles appelées /)ocana , et unies ensemble par deux poutres transversales pour signifier l'amitié qui avait existé entre les deux frères (4).

Selon plusieurs auteurs, Castor et Pollux étaient de l'expédition des Argonautes. Apollonius de Rhodes raconte que Pollux tua, en combattant au pugilat, Amycus, roi de Bébryces (5). Théocrite parle aussi de ce combat (6). Selon Apollodore, ils périrent en combattant Idas et Lyncée, auxquels ils avaient enlevé des ^boeufs (7). Le poème intitulé Les vers Cypriens, dont on ne connaît précisément ni le sujet, ni l'auteur, racontait cette histoire, comme on peut en juger par un fragment que nous a conservé le scholiaste de Pindare (8).

[ V. 243. ] Elle parlait ainsi ; mais déjà tous deux étaient ensevelis à Lacédémone, dans la terre de leur douce patrie.

On a remarqué l'hiatus produit par AaucK^aîiAOviauOt, au vers i44* Bentley proposait diverses corrections (9). Heyne regarde ce vers

(i) Odyss. X', 3o3.

(a) Odyss. X', ag;.

(3) VoyeE les observ. sur le v. 3 00 da onzième chant de l'Odyssée.

(4) Plnt. in fratem. amor ad inît. t. TIII p. 867. éd. Reisk.

(5) Argonant. lib. H, v. 67 — 97.

(6) Theocr. Idyl. XXn, v. So^seqq.

(7) ApoU. bib. lib. DI, cap. xi, J a.

(8) Nem. X, v. 1x4.

(9) Cf. Heyn. obss. io Iliad. UI, a44*

comme interpolé, soit à cause de Thiatus, soit parce qu'il n'est qu'une redondance de ce qui précède (i);Wolf partage cette opinion, puisqu'il le marque d'un obel. M. Knight ne l'admet pas dans son édition, sans doute par les raisons que donne Heyne, car il n'y a pas de note qui s'y rapporte.

[v. a46 — 7.] Et dans une outre de peau de chèvre le vin réjouissant , doux fruit de la terre.

Les traductions latines rendent le mot tuçpova par iœtum, notre mot rejouûsant exprime mievoL Vidée d'Homère; olvoc tûçpuv signifie le vin qui porte la joie; c'est dans le même sens que le psalmiste a dit : clvcç su^paivct xap^îav âvOpddirou (2) , le vin réjouit le cœur de l'homme.

Du temps d'Homère, toutes les outres étaient faites tle peaux de chèvre. Eustathe dit que les outres de peaux de brebis n'étaient pas bonnes, mais que dans la suite on en fit en peau de bœuf (3).

[v. 259 — 60.] Le vieillard à ces mots frissonne de crainte.

Tout ce passage où il est question du départ de Priam, de son arrivée dans le camp ennemi, et des sacrifices à l'occasion d'un traité , a été imité par Virgile (4) ; mais l'un et l'autre poète est fidèle à sa manière. Virgile, toujours orné, met plus de faste dans ses descriptions , ses héros déploient plus de pompe et d'appareil. Homère, narrateur simple, mais exact, peint mieux la nature et touche davantage. D'abord il nous représente le vieux Priam frissonnant de crainte quand il apprend que son fils va combattre Ménélas ; cependant il se résigne, fait atteler ses coursiers, monte sur son char avec le seul Anténor, et franchit les portes Scées pour se rendre, avec confiance, au milieu de ses ennemis. Son arrivée dans le camp des Grecs est sans éclat, mais pleine de majesté. A sa

(i) Id. id.

(a) Psal. 104, f. i5. y3) P. 411 , 1. 39 aeqq* (k) iED.XII,6i — ai5.

i68 OBSERVATIONS

vue, A^amemnon et Ulysse, les principaux chefs de l'année» ae lèvent avec respect pour le recevoir, tandis que les hérants rassemblent les offirandes, ga{;es des serments. Tout ici respire cette antique naïveté qui nous fait trouver des charmes si puissants à la lecture d'Homère. Virgile, au contraire , ne semble occupé qu'à étaler la magnificence de Latinus, à décrire son brillant cortège et ses riches équipages ; ce n'est pas le roi d'un peuple encore ignoré, c'est un consul romain environné de tous les honneurs du triomphe. Il est traîné par quatre superbes coursiers, et son front éclatant est ceint de douze rayons d'or, image du soleil, son aïeul.

Ingenti mole Latinus

Quadrijugo vehitor cunru , oui tempora circum Aurati bis scx radii fiilgentia angunt, Solis avi spécimen (i).

On ne voit pas trop pourquoi Virgile dit ici que le soleil est l'aïeul de Latinus, puisqu'au septième livre il suppose qu'il est né de Faunus et de la nymphe Marica (i) , mais il fallait bien justifier ce brillant diadème dont le poète voulait orner la tête du roi des Latins ; et comme une ancienne tradition rapportait qu'un héros, nommé Latinus, était né de l'union d'Ulysse et de Circé, fille du Soleil (3), Virgile admet cette généalogie, uniquement parce qu'elle convenait pour le moment à l'éclat de sa description , sans s'arrêter à ce qu'il a dit au septième chant , et sans songer que le fils d'Ulysse et de Circé pouvait à peine être au monde quand Énée aborda en Italie. Il en sera toujours ainsi des poètes qui prennent indifTéremment toutes les traditions ; ils choisissent au hasard, parce que leur unique but est de donner à une composition l'intérêt que demande le goût de leur siècle. La poésie n'est pour eux qu'une suite de brillants mensonges, tandis que dans Homère c'est une poésie de candeur et de bonne foi , car son but n'est pas seulement de plaire , mais d'instruire en gravant dans la mémoire des peuples les faits anciens, les guerres des ancêtres, et leur illustre origine. Ce qu'il y a de fabuleux, d'incroyable, de bizarre dans ces récits des premiers âges, n'appartient pas au poète, mais aux peuples

(i) JEn, 1. c.

(a) ^n.Vn, 47.

(3) Theog. 10 II seqq.

eux-mêmes, dont rima^nation prompte à s*emparer du merveilleux ne s'attache qu'aux choses les plus extraordinaires, et souvent les plus absurdes. C'est avec grande raison que La Fontaine a dit :

Lliomme est de glace aux vérités, n est de feu pour le meDsonge(x).

Montaigne n'est pas moins énei^qne : « C'est un grand ouvrier « de miracles que l'esprit humain (s). »

[v. 26g — 70.] Mêlent dans l'unie le vin des deux peuples.

Mot à mot : Ils mêlent le vin dans l'urne. J'ai ajouté des deuxpeu' pies, pour me conformer à l'explication de tous les interprètes. Eustathe dit : « Les hérauts mêlent dans l'urne le vin des Grecs et des Troyens (3). > Le scholiaste de Venise : « Ik ne mêlent pas le m vin avec l'eau, mais le vin des Grecs et des Troyens (4). > Les mêmes interprètes font observer que lorsque Homère parle des libations faites pour garantir les serments entre les citoyens d'une même nation, il emploie le mot oTrov^al, qui signifie lièations de vin pur (5).

U est possible, en effet, que dans cette occasion cette expression mélanger le vin, signifie mêler le vin des deux peuples. Cependant il faut observer que la même phrase se trouve répétée dans des circonstances où il faut nécessairement lui donner une autre explication (6).

[ V. 276 — 80^] Jupiter, notre père, toi qui règnes sur rida.

Ces paroles d'Agamemnon ne sont point une fiction poétique, mais une vraie prière qu'on avait coutume d'adresser aux dieux

(i) Uv. IX , F. 6.

(a) Essais de Mont. 1. II, c. la.

(3) Eust. p. 4x3, 1. ai.

(4) Sch. Ven. «y', 170.

(5) L. c. ; Cf. nUd. €', 341 ; ^', 159.

(6) Voyez les observ. sur le vers aoi du neavième chant de riUade.

dans les occasions solennelles , et surtout quand on les prenait à témoin de la foi jurée. Il faut observer ici Tordre des idées, elles embrassent successivement la nature entière. D*abord on s'adressait à Jupiter, puis au Soleil, aux Fleuves, à la Terre, et enfin aux Divinités infernales. Ces gradations n'étaient point un effet du hasard, elles tenaient à de véritables croyances. Virgile, qui a imité ce passage, est loin de suivre cette marche progressive; il laisse errer sa pensée, parce qu'il songe bien plus à faire de la belle poésie, qu'à rendre avec fidélité un sentiment religieux. Il commence par prendre à témoin le Soleil et la Terre, ensuite il s'adresse à Jupiter, à Junon et à Mars ; il revient aux Fleuves et aux Fontaines , et termine par toutes les divinités du ciel et de la mer (i). Il ne suit pas comme Homère toute l'étendue de cette vaste chaîne de l'univers , dont le premier anneau se rattache à Jupiter (a). On sent bien que Virgile a l'intention d'imiter notre poète ; comme lui il implore Jupiter, le Soleil, la Terre et les Fleuves, mais il transpose, il ajoute, il embellit, toujours il montre le poète d'Vin siècle philosophique, le poète pour qui la mythologie n'est plus qu'une fiction, et qui a déjà dit dans ses Géorgiques :

Félix qui potuit rerum cogooscere causas , Atque nietus omnes , et inexorabile fatum Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari (3).

Glarke compare le vers 377 : Soleil, qui vois tout, qui entends tout (4)» à celui-ci de Virgile :

Sol , qui terraruDi flamrois opéra omnia lustras (5).

Heyne dit avec raison : « Comparari non debebat : ibi Sol dicitur omnia intueri et audire; qus diversa et multo augustiora, quam Solem omnes terras lustrare, obire cursu suo (6). 1» Ueyne a raison, et la pensée d'Homère est plus auguste , parce qu'elle exprime une croyance religieuse, tandis que Virgile se contente de peindre en un beau vers la marche naturelle et journalière du soleil.

(i) Mn. Xn, 176 seqq.

(a) Cf. niad. 0', 19 8«qq.

(3) Georg. lib. II, 490.

(4) Iliad. «y', 977 , éd. Emeati Glasg.

(5) iEn.lV,6o7.

(6) Heyn. Mn. IV, 607.

On a rémarqué siir ce vers 277 le mot 'niXioç soleil, au nominatif, quoique la syntaxe réclame ici le vocatif r^iXit (i) : mais Homère a souvent employé le premier cas pour le cinquième, comme dans ce passage de VOdjrssée:^hç, ^tXoç (a), pour ^of , 91X1, donne, ami; et celui-ci de V Iliade : àïXèi, çpiXo;, Oave xai ou (3), pour âXXà, fîXt, 0. x. a. maû toi, ami, meurs aussi. Il y a plusieurs autres endroits de V Iliade et de VOdjrssee, où le mot 91X0; est mis pour çtXe (4).

Voici une dernière observation relative à ce vers 277. Porphyre prétendait, puisque le soleil voyait tout, qu*il fallait supprimer le passage de V Odyssée, où la messagère Lampélie vient annoncer au soleil que les compagnons d*Ulysse ont mangé ses troupeaux (5)- Les grammairiens se sont fort évertués à réfuter cette subtile critique. Les uns ont dit que le soleil voyait bien tout, mais pas tout à la fois; d*atttres, que Lampélie était au soleil ce que la vue est à rhomme: d*autres encore, que par ces mots toutes choses, il fallait entendre la plupart, D*autres enfin disent que les compagnons d*Ulysse trouvèrent les bœufs pendant la nuit , ce qui , sans contredit, est une excellente raison (6). Quoique parmi les grammairiens qui ont réfuté Zénodote, on trouve le nom d'Aristote, je ne puis m' empêcher de regarder ces justifications comme pires encore que la critique (7).

[ V. 281.] Que les Troyens rendent Hélène et ses richesses.

M. Knight termine là l'invocation à Jupiter, et pense que la fin a été ajoutée par un rhapsode qui aura voulu donner à une si grande guerre un motif plus grave que le retour d'Hélène et la restitution de ses richesses. Il observe aussi que le mot ripiT] , dans Homère , n'a jamais le sens de tribut (8). En effet, l'édition de Venise marque

(i) Sch. Yen. -y'. 277.

(a) Odyss. p^ 41 5.

(3) niad. ({)/. X06.

(4) Cf. indic. Seberi ad v. 9ÎX0C.

(5) Od. \ê!. 374 seqq.

(6) Cf. sch. Ten*'^'. 977; sch. Ambros. in Odyss. (&'. 374<

(7) Voyez les obs. sur le vers 374 da douzième chant de l'Odyssée.

(8) Knight not. in Iliad. 1'. 186—91.

17a OBSERVATIONS

d*an signe critique le vers 986; et la scholie qui s'y rapporte, dit que c'est à cause du mot Tt^A^ trièut, qu'Homère rend ordinairement par iroivii (i). Je crois donc que l'observation de M. Knight relative à ce mot est fondée, malgré le scholiaste de Sophocle; car ce dernier, en disant que rtfi.^ signifie trièut dans Homère, ne s'appuie que sur les passages contestés (a).

Heyne doute de l'authenticité du vers 187 :

lirt (TipLV}) xftt eovopiivotoi f&tT* àvO^Mirom iriXnTflU (3). « et qu'elle soit (la rançon) aux hommes à venir. > 11 trouve que le sens n'est pas complet ; que dans des phrases analogues Homère emploie le verbe in>dsoOai (4) , et qu'enfin Porphyre n'admettait pas ce vers, puisqu'on citant ce passage, il passe immédiatement du vers a86 au vers a88 (5). Tout cela prouve en faveur de l'opinion de M. Knight.

[v. 3oo — I.] Que leur cervelle, et d*eux,et de leurs enfants.

Les imprécations contre les violateurs des serments étaient une conséquence de la haute importance qu'on attachait à la foi promise. Ce qu'on doit remarquer ici , c'est que les deux armées appellent la malédiction des dieux, non seulement sur les parjures, mais aussi sur leurs enfants et leurs épouses. C'était même une opinion généralement reçue dans l'antiquité, que la peine due à la violation du serment rejaillissait sur la postérité du parjure. Voici ce que dit Hésiode dans les Œuvres et les Jours : « Celui qui se pai^ «jure en portant de faux témoignages, avec connaissance de cause, «blesse la justice, et commet un crime irréparable; sa postérité « s'éteint dans l'avenir : mais celle de l'homme fidèle à son serment, « prospère à jamais (6). »

Ce dernier vers d'Hésiode termine aussi la réponse que la Py-

(1) Cf. Iliad. t. 629 et 63a, vet. éd. 633 et 636, éd. Wolf. ; a'. 498; tf*. a8 , etc.

(a) Sch. CEdîp. Col. v. 3 80, éd. Brank.

(3) Obss. iniliad. m,a87.

(4) Cf. Od. X'. 76 ; ç/. a 55, etc.

(5) Sch. Yen. in Iliad. 7'. a8i.

(6) Op. et Dies, v. a 80, éd. Thom. Gatsford.

thie 6t à Glaucus le Lacédérnooien , qaî voulait par un faux serment retenir le dépôt que lui avait confié un citoyen de Milet. Ce discours de la Pythie mérite d'être rapporté ici.

« Glaucus, fils d'Épicyde, sans doute il peut te devenir avan- « tageux pour un instant de vaincre par un faux témoignage, et de « détourner ces richesses. Jure donc, puisque la mort n'épargne « pas même l'homme fidèle à sa promesse. Mais songe que du ser- « ment naît un fils sans nom ; il n'a point de mains , point de pieds, « cependant il s'élance avec impétuosité, et s'empare de la posté- « rite du parjure, jusqu'à ce qu'il l'ait détruite entièrement, ainsi • que toute sa maison. Tandis que la postérité de l'homme fidèle m à son serment prospère à jamais (i). »

L'image qui, dans ce vers, caractérise la vengeance divine, me semble d'une grande énergie, et présente une belle idée morale. En effet, souvent la justice de Dieu s'exerce par des voies secrètes qu'il est impossible aux hommes de nommer; souvent le fils du criminel n'aperçoit pas la main qui le frappe , et ne découvre pas la cause du tourment qui le poursuit.

Tite-Live rapporte un discoiu*s deTullus Hostilius, au moment des sacrifices destinés à cimenter un traité avec les Albains, qui a quelque rapport avec celui que prononce ici Agamemnon : «Si ■ prior defecit publico consilio, dolo malo, tu illo die, Jupiter, po- « pulum romanum sic ferito, ut ego hune porcum hic hodiè fe- « riam. (a) »

La scholie de l'édition de Venise, qui se rapporte au vers 3oo (3), remarque la syntaxe de cette phrase , dans laquelle deux prénoms, l'un au datif, et l'autre au génitif (<r(ptv et avràv), se rapportent à la même personne. Le scholiaste en cite un autre exemple pris dans VOtfyssée.

'h^'t 9* auTi xATixXaoOv) 9ÎX0V -(rop

^itoocvTttv ^o'i^v Tt ^Apuy (4)*

Heyne observe très-bien que le datif est gouverné par le verbe ,

(1) Cf. Herod. VI, $ 86 ; Cf. Pausan. Ub. Il, c. x8.

(a) Tit.-Liv. 1. 1,S ai-

(3) Sch. Ven. -y'. 3oo. B. et L.

(4) È{i>tv et Sitavntù^ , Odyss. t. a 56.

et le génitif ptr le substantif (i). Ainsi, du» h pour traduire littéralement, il faut dire : « que la cerw&e «Tt coule à eux'mémes sur la terre. » Et dans Texemple tiré de TOdraétz • Le oœur de nt»us effrayés par le bruit

[▼. 3i6.] Ils agitent ensuite les sorts dans un casque d*airain.

Il est probable que ces sorts (xXxpcuc) étaient de petits imiroeaiix de bois ou de pierre, sur lesquels chaque combattant faisait tme marque particulière, comme on peut le voir au septième chant, quand plusieurs guerriers se présentent pour combattre Hector (s). Pausanias raconte une circonstance où ces sortes de ballottes étaient. Tune en terre cuite au feu, et Tautre séchée seulement au soleil (3): ce qui prouve qu*on y employait indifféremment toutes sortes de maticn*s. Quand elle» étaient dans le casque, on l'agitait avec force; et celui dont la balle sortait la première, était favorisé par le sort. Eschyle fait mention de cet usage dans sa tragédie des Sept ehtfs contre Thèhfs.

rpirta ^Àp ÉtioxXca TptTo; irocXoc

i\ OTTTtov» ini^9iv lùxo^ov» xpavou; (4).

• le Iroinième sort qui sortit du fond du casque d'airain, fut ce-

• lui d*l^)!<^ocle, le troisième guerrier. »

Il faut remarquer qu'Eschyle se sert du mot ffoîXoçpour désigner le sort d'f^l^MH'lo : ce mot vient de ttocXXsiv agiter ^ secotter^ parce r|u*on agitait li* casque pour en faire sortir le signe de l'un des guerrirm.

Pausanias, h l'endroit cité, se sert aussi du mot ttoXoc (5). Homère ne l'emploie jamais , il dit toujours xXvipoç sort. Ce que Virgile a lidMement nnidu par ces mots :

(0 Heyn. obi. In lliad. lib. III, ▼. 3oo.

(a) lliad. ti. 175.

(3) Paasan. IV, c. 3.

(4) Sept. Gont. Tbeb. ▼. 4O4, éd. Sunleii.

(5) Pans. 1. c.

SUR LE CHANT III. lyS

....... Dejertam terea sortent

Accepit galea(x).

[v. 33a — 8.] Ensuite il place sur sa poitrine.

Zénodote supprimait les vers 334 ^t 335, et en ajoutait un après le 338^, qui ne se trouve pas dans nos éditions (a). Voici tout le passage, tel que récrivait Zénodote.

^suTspov i\» 0(opY)xa ffepi <mi6&aaiv li^vev oto xaori'^iTOio Auxocovoc, Ti^uoai ^ aÙTM* xpart ^ fiTp' tçOîpkCA xuvivtv ii>TUXTOv IOtixkv imroupiv* 4^8ivbv ^s Xo^oc xadu^tpOiv Ivsuev^ itXcTO ^ aXxip.ov Syip^, 5 oî '7raXap.Y)<piv àpiipEi, à^(^\ ^ âp^ upioun ^oXer' àoTci^a Ouffavoeo^av.

« Il place ensuite sur sa poitrine la cuirasse de son frère Lycaon , « qui s*adapte à sa taille. Il pose sur sa tête un casque soigneuse- « ment travaillé, couvert d'une épaisse crinière, et surmonté d'une « aigrette aux ondulations menaçantes; il prend une forte lance « que sa main soulève sans effort , et jette sur ses épaules un bou- « clier orné de franges. »

La scholie de l'édition de Venise, qui rapporte cette correction, la désapprouve, comme présentant une manière de s'armer, contraire à la coutume homérique (3). £n effet Homère suppose toujours qu'on prend le bouclier avant que de prendre le casque. Le vers ajouté par Zénodote se retrouve au cinquième chant (4).

Hérodote dit que le casque et le bouclier étaient des armures égyptiennes que les Grecs avaient adoptées (5). Un des prêtres de l'Egypte, dans le Timée de Platon, dit la même chose des boucliers et des lances (6). Je crois que ces sortes d'armes offensives et défensives sont naturelles à tous les pays; il est tout simple que dans les combats chaque guerrier couvre sa tête avec un casque, protège son corps avec un bouclier, et attaque son ennemi avec la lance.

(i) Mn. V. 490.

(a) Scb. Ven. y. 334, 335.

(3) Sch. Ven. 1. c.

(4) Iliad. 8. 738.

(5) Herod. lib. IV, $ 180.

(6) Platon. Tim. t. IX. p. 294, Bip.

[v. 35i — 2,] Père des dieux, donne-moi de punir.

Le yen 35a est marqué d*an obel dans rédition de Venise, et la scholie qui s'y rapporte dit qu^il doit être retranché, parce qu*il est inutile; que, d'ailleurs, la circonstance exige qu'on abrège les discours, et qu'il n'est pas convenable que Ménélas donne à son ennemi l'épithète de iloy divin, que j'ai rendue par sacrilège. Selon Knight, ce vers est une redondance inutile (i). Heyne a oublié d'en parler dans ses observations. Peut-être, aussi, ne faut-il pas attacher trop d'importance à cette épithète de ^o^, que l'on donnait en général à tous les rois , comme enfants de Jupiter (a) ; et peut-être aussi ce vers est-il nécessaire pour désigner l'agresseur qui, dans le vers précédent, n'est indiqué que d'une manièrevague, surtout en cette circonstance où il est question d'une imprécation personnelle contre Paris : le nommer devait être d'une haute importance pour Ménélas, surtout dans les idées religieuses de cette époque. Je dois cette observation à M. Piccolos, qui pense que le vers n'est pas interpolé.

m^^i^tm^tnf^^

[v. 563.] Mais le fer brisé en mille éclats s'échappe de sa main.

Mot à mot : brisé en trois et quatre éclats. Il est impossible de rendre l'harmonie imitative de ce vers ; il semble que Racine ait cherché à lutter avec le poète grec, lorsqu'il a dit :

L'essieu crie et se rompt (3).

Mais si parfaite que soit l'harmonie française , elle est encore bien loin de celle d'Homère; et comme le dit £ustathe,«il semble qu'on • entend le fer qui se brise; l'âpreté des mots représente tout-àm fait un tel son (4). •

Le commencement de ce vers (rpix^a tc xal rirpax^^ ^^ répété

(i) Not. in nîad. -y'. 35a.

(a) Cette expression ^ojisCkrii^ ^lorpeçct; , se trouve à chaque pas dans niîade.

(3) Phèdre, acte Y, scène 6.

(4) Enst. p. 4^4* !• 10.

au neuTième chant de V Odyssée ^ pour exprimer le déchirement des voiles (i). Voici comment Rollin en parle :

« Il o*y a point d'oreille qui ne croie entendre le bruit, et pour « ainsi dire , le cri de la voile , et du vent qui la déchire (a). »

[ V. 37 1 . ] La courroie , ornée d'une épaisse broderie , .... serrait le cou délicat de Paris.

Littéralement : lui serrait le gosier; car le mot ^itp^, comme l'a fort bien remarqué Larcher, doit s'entendre du devant du cou (3); Homère emploie le mot iLXixh, quand il veut signifier le derrière du cou, la nuque (4). Les petites scholies traduisent bnh ^tip-nv, par uiro TpttxnXoY (5) ; ce qui justifie l'opinion de Larcher (6).

[ V. 374 — 5. ] Si Vénus à cette vue d'un

taureau vigoureux.

Mot à mot : « qui rompit la courroie d'un boeuf tué avec force. » Les grammairiens prétendent qu'Homère avait employé cette expression à dessein, parce que le cuir des animaux tués violemment valait mieux, était plus fort que celui des animaux morts de maladie (7). Heyne ne voit, au contraire , dans cette épithète qu'un ornement poétique (8). Pour cette fois , je suis de l'avis des grammairiens contre cet habile critique; et je pense que, par cette épithète, Homère a eu l'intention d'exprimer une idée, ou, si l'on veut, un préjugé de son temps. L'auteur des CHËuVres et des Jours

(x) OdysB. t. 71.

(a) Traité des Étndes , 1. 1. p. 43i , édit. de M. Letroone.

(3) Hist. d'Hérod. trad. du grec, t. II, p. 3^7 , a^ édit.

(4) Cf. niad. v'. 389.

(5) niad. 7'. 371.

(6) Cf. Ammooiam de vocabal. differentiâ voc. OLÙyjsv, et Boisson, not. LD Aristen. epîst. p. 979.

(7) Brev. sch. et sch. "Ven. 7'. 376.

(8) Obss. in niad. lib. IH, v. 375.

s*est servi des mêmes termes ponr donner Tidée d*une chaussure forte et solide (i).

[ V. 395. ] Ces mots ont répandu le trouble clans Tame d'Hélène.

J*ai rendu ces mots : Oupiôv optviv , par : elle répand le trouéte ; phrase un peu vague, mais qui répond assex au mot Oupioc, lequel n'a pas, dans Homère, un sens bien précis; c'est le cœur, le courage, V ardeur, la colère^ Vindignahon, le désir, etc. Ce vers-ci précisément a donné lieu à deux interprétations difTérentes, comme le prouve la scholie de Tédition de Venise qui s*y rapporte. Cette scholie est assez curieuse pour que je la traduise ici tout entière.

« II ne faut pas entendre par (bjxbv ôptvev que Vénus excita la

• colère, mais les désirs d'Hélène. Cependant quelqu'un (rtç) ayant « adopté le premier sens, a intercalé tout ce qui en est la suite; de « sorte qu'il faut retrancher depuis ces mots : elle répand le trouble m dans Vame d* Hélène (a), jusqu'à ceux-ci: la divine Hélène, glacée de m crainte Q); ce qui comprend vingt-trois vers. En effet, comment «Vénus, si elle a pris les traits d'une vieille femme (4) > peut-elle «avoir un cou éblouissant, des yeux qui jettent un vif éclat, un « sein qui inspire le désir (5) ? D'ailleurs , c'est blasphémer la divi- « nité que de lui dire : ya, retourne auprès de lui, néglige les sentiers « des immortels, et ne porte pliu tes pas vers l'Oljrmpe (6). Ce que Vénus

• répond à Hélène : JVe m'irrite pas , misérable (7) , n'est pas digne

(i) k^Lffi ^i irooot icé^iXa 6co; içt X7ap.svctc eEpp.eva i^<uAa,i ( Op. et Di. V. 539. éd. Gâisford). «Il faot entourer vos pieds d'ane bonne » chanAsnre faite avec la peaa d'un bœuf tué avec force. » On trouTe dans Aristophane : ^irûXitç ^l'ppA {«.cx^pcu ^ooç tcIc à^poueotmv ( nnr. V. a 16). « Ta vendais aux payaans la peau d'un nuinvaia boeaf. » Peutêtre par {xox^pbç 3^uc ? fant.il entendre ici un bœuf njort de maladie , ce qui produisait un cuir d'une inférieure qualité.

(a) Vers 3g5 de ce chant.

(3) Vers 4x8, Id.

(4) Vers 386 — 388, id.

(5) Vers 396, 397, îd.

(6) Vers 406 , 407 , id.

(7) Ven 41 4 f id.

« d'une déesse. Ceux donc qui suppriment les vingt-trois vers, éta- « blissent ainsi la liaison des idées: Elle dit, et répand un tif désir • dans l'ame d'Hélène, qui, se couvrant d'un voile superbe, se dérobe à la « vue des Troyennes; la déesse la précède (i). »

Quoique les raisons données par le scholiaste ne soient pas d'une grande force , et qu'on y retrouve cet esprit de subtilité qui caractérise l'école d'AIexaiidrie , il n'en est pas moins vrai qu'en adoptant ce retranchement , la narration est plus simple , plus naturelle et plus rapide ; mais ce qui doit frapper davantage, et ce qui m'a engagé à traduire cette scholie, c'est l'importance de cette interpolation , puisqu'elle porte sur vingt-trois vers, qu'à une antiquité déjà trèsreculée (a) on regardait comme ajoutés au poème de V Iliade. L'expression même du scholiaste , mérite d'être remarquée. Il dit que celui qui n'a pas bien saisi le sens du vers 896 , a intercalé tout ce qui en est la suite, ^v^iaoxtucS^ii. Le mot intercaler rend bien ici l'idée de iv^iflurxftuoCetv , mais le verbe «hflurxeuaÇiiv a une acception beaucoup plus étendue ; il signifie , arranger, mettre en ordre , ajouter, retrancher, corriger, comme l'a très-bien remarqué M. Wolf (3) ; de sorte que le substantif «houncsuac^ désigne celui qui est chargé de revoir^ de corriger, de disposer, de mettre en ordre, non<«eulement ses propres ouvrages, mais encore ceux d'autrui. M. Wolf a encore observé que cette dénomination n'appartenait qu'aux siècles d'une haute antiquité (4); d'où l'on peut conclure que ces ^laoxKuaçat , diasquevastes ( car je suis forcé de franciser cette dénomination) dont parlent si souvent les scholies de l'édition de Venise, sont ceux qui, sous Pisistrate, réunirent en un seul corps d'ouvrage tous les récits relatifs à cette époque de la guerre de Troie (5). Il en est résulté que ces diasquevastes , pour établir de la liaison entre les diverses parties qu'ils rassemblaient, quelquefois même, n'écoutant que leur caprice, ou suivant de fausses acceptions de mots comme dans ce cas-ci , se

(i) Cf. vers 395 — 419. id. ach. Yen. '^K 3g5.

(a) Je penM que les scholiea de Venise remontent an siècle des Ptolémées, enriron vers le règne de Ptolémée Soter, an pea pins d*nn siècle avant J. C.

(3) Prolegom. in Hum. J X.X.XrV, n"* i3 et 14.

(4) Prolegom. 1. c.

(5) Voyes les observations sar le vers 9ia du second chant.

i8o OBSERVATIONS

sont permis d'ajouter des vers qui n'étaient point dans la rhapsodie originale. C'est sur de semblables interpolations que s'exerça la critique d'Aristophane, d'Aristarque, de Cratès, de Zénodote ; ils retranchèrent impitoyablement tout ce qui leur semblait ne pas appartenir au poète même ; et voilà pourquoi on lit dans les auteurs anciens tant de vers attribués à Homère , que nous ne retrouvons plus (i) ; car nos éditions ne sont parvenues jusqu'à nous qu'après avoir été mutilées par la censure des Alexandrins. Il est à regretter que ces critiques ne nous aient pas donné les di^craes leçons des manuscrits que Ptolémée avait rassemblés de toutes parts (a) , et qu'ils n'aient pas ajouté les raisons qu'on avait de soupçonner l'authenticité de tel ou tel passage. Malgré les renseignements que nous donne à cet égard la précieuse édition de Venise , elle laisse cependant beaucoup à désirer pour tout ce qui a rapport aux manuscrits consultés alors.

Observons encore , relativement au vers SpS , qui fait le sujet de cette note, qu'au quatrième chant de V Iliade, où il est répété textuellement , les mots 6uii.ôv opiviv signifient , iV exdta Vardeur, le drsirÇi), et que la scholie de l'édition de Venise, se rapportant à ce vers du quatrième chant, parle une seconde' fois du diasquevaste, qui a interpolé vingt-trois vers au troisième ' chant , pour n'avoir pas saisi le véritable sens de OupLov optvtv (4).

M. Knight a retranché tout ce passage. Il cite , à ce sujet , une observation d'Eustathe sur le mot <^ouXy)v, qu'on lit au vers 409» compris dans l'interpolation ; Eustathe dit que les servantes ne sont jamais nommées ^cGXai, dans Homère, mais bien ^(amxî (5). M. Knight répond que cela est vrai pour V Iliade, mais qu'on

(1) Voyez les obsenrations sur les vers 19a et 196 da second chant, et saitont celles sur le vers a 5a du sixième chant , où je cite le passage d*an oratenr qui n*a , je crois , été reniarqué nalle part.

(1) Voyex dans les Prolégomènes de Wolf, § 39, n" 40, la citation de Galien , relative aax Ptolémées.

(3) Iliad. è: ao8.

(4) Sch. Ven. è'. ao8. Cependant Heyne cite un passage de l'Odyssée, où ces mots, 6u(&bv opiviv , ne peuvent signifier antre chose que, il excita le courroux , V indignation. Cf. Odyss. p '. 1 5o. Je Pai dit en commençant, ce mot est d'ane acception vague dan» Homère.

(5) Enst. p. 1479, ^' ^''

trouve au quatrième chant de V Odyssée (i), le mot ^cuXt); , dans un vers qui ne peut être contesté (a).

[v. 4^3 — 6.] Hélène monte aux appartements

Hélène s'y place.

Au lieu de ces quatre vers, Zénodote écrivait simplement celui-ci :

aMi ^ âvTiov i^tv ÀXeÇàvJpGto dcvoucroc.

« Celle-ci (Hélène) s'asseoit en face du roi Alexandre. » La scholie de l'édition de Venise, qui se rapporte au vers 4^3 , dit que Zénodote faisait ce changement^ parce qu'il lui paraissait peu convenable que Vénus approchât un siège à Hélène.

Qu'on me permette ici quelques réflexions qui se rattachent à la note précédente. Certainement il n'est pas probable que , sur une raison aussi futile, Zénodote ait supprimé, de sa pleine autorité, quatre vers d'Homère, pour en substituer un qu'il aurait fait lui-même. Jamais un critique ne se permettrait de telles corrections sur un auteur médiocre; à plus forte raison sur Homère, environné^ d'une si grande renommée. On peut bien , dans des notes ou des commentaires , remarquer ce qui parait être une faute ; mais changer un auteiu*, d'après ses propres idées, refaire des vers, en supprimer, en substituer, c'est outrepasser toutes les licences de la critique. Je regarde donc comme incontestable que cette leçon de Zénodote avait pour elle l'autorité de plusieurs manuscrits , leçon qu'il aura adoptée comme la plus probable, et qu'il aura ensuite expliquée par la raison donnée ci-dessus , sans dire quelles étaient les sources où il avait puisé cette correction. C'est dans des cas semblables que l'on regrette le silence des anciens critiques sur les manuscrits qu'ils possédaient, sur leur origine, et sur les secours qu'ils en ont tirés pour nous donner Homère tel que nous l'avons. Ceci aurait mieux valu pour l'authenticité d'un passage que toutes les subtilités des grammairiens. La scholie de la même édition, qui se rapporte au vers 434» justifie ainsi

(1) Ver» la,

(a) Cf. Knighk not. in Iliad. "f'. 896 — 4x8.

i8a OBSERVATIONS

r«cUon de Véous : ■ Si c'est comme vieille femme lacédémonieniie, « qu'elle approche un siège à Hélène, il n*y a rien là d'inconvenant • ■ si c'est comme Vénus, il faut observer que Minerve, dans VOdy^ste, «porte un flambeau devant Ulysse (i). D'ailleurs, qu'y a-t-il • d'étonnant que Vénus soit attentive pour sa sœur ? Or, le poète - a soin de rapporter ici qu'Hélène est la fille de Jupiter ( Àioç xoûpi)). • Il faut convenir que la défense de ce passage n'est guère moins puérile que la censure de Zénodote.

[ V. 43a — 6. ] Ose donc encore lappeler

sous sa lance.

La scholie de l'édition de Venise, qui se rapporte au vers 43a , dit que tout ce passage doit être retranché, comme trop prosaïque, comme renfermant des idées froides et contradictoires, car Hélène dit en même temps : Ose donc comhattre Ménéias / et ensuite : mais je te conseille de quitter In guerre. Cette critique, non-seulement est puérile , mais elle est fausse : elle n'a pu être imaginée que par un homme entièrement étranger au langage des passions , qui n'a pas vu que la fin de ce discours n'était qu'une ironie sanglante contre la lâcheté de Paris. Toutes nos éditions modernes ont adopté ces vers avec juste raison.

[ ▼. 445* ] Et que, dans File Cranaè, nous nous unîmes au sein de l'amour et du sommeil.

Strabon dit que cette ile Cranaê fut, dans la suite, appelée Hélène, parce que c'est là qu'Hélène s'unit à Paris, pour la première fois (a). Les petites scholies expriment la même opinion (3). Cette ile se nomme aujourd'hui Macronisi; elle est à peu de distance du cap Sunium ( capo Colone ).

Quelques critiques pensent que le nom de Cranaê est une épithète, parce que ce mot signifie âpre, stérile. Il est possible que

(x) OdyM. t'. 34.

(a) SU'ab. lib. IX. p. 399.

(3) Brev. sch. llijid. 7'. 445.

' SUR LE CHANT III. i83

ce nom ait été donné à Tile à cause de sa stérilité; mais il était devenu nom propre (i). Les petites schoiies font dériver ce nom de Cranaûs, roi de TAttique (a) ; d'autres, de xpav6î)vat, accomplir, parce que c'est là que s'accompUt^ que fut consommée l'union de Hris et d'Hélène (3).

^^^mi^^t^t i *^^^

[ ▼. 448* ] Tous les deux reposent sur des lits magnifiques fabriqués avec art.

Les versions latines rendent ces mots: ht rpirrcîm Xi^ttooiv, par m perforatU lectis ; dans des ÎUs troués. C'est en eiTet la signification propre de l'adjectif Tpurb^. Plusieurs interprètes disent que cette épithète était donnée aux lits , à cause des trous dans lesquels on passait les courroies destinées à retenir les tapis, ou les manteaux qui servaient de couches ; telles sont à-peu-près les sangles des châssis de nos bois de lit (4)* Cependant Heyne pense que ceci doit s'entendre de la sculpture, ou simplement de la fabrication même du lit (5). Je préfère la première interprétation : toutes les fois que, dans Homère, une épithète caractérise un usage, c'est ce sens-là qu'il faut adopter.

[v. 4^1 — ^-j Mais ni les Troyens ni leurs alliés ne peuvent Toffrir à sa vue.

M. Knight supprime les neuf derniers vers de ce chant ; il dit qu'ils sont l'ouvrage d'un rhapsode qui ignorait la règle du di^ gamma (6) .- en eflet, le vers 4^3 pèche contre le digamma. Une telle raison n'est valable que pour les partisans de ce système, qui a des contradicteurs (7). Il croit aussi que cette interpolation

(1) Sch. Yen. "f^ 445.

(a) Brev. Sch. 1. c.

(3) Sch. Venet. 1. c.

(4) Cf. brev. achol. Iliad. 7'. 448; schol. Yen. y. 44»; Apolionii lezlc. ad ▼. TpYiTOÎot. Ueaych. ad h. v.

(5) Heyn. ohaa. in Hîad. HI , ▼. 448.

(6) Yoyez les observations sur le vers 17a da XYl" ch. de Tlliade.

(7) Yoyez la préface de THomère de M. Boiaaonade.

i84 OBSERVATIONS

aura été faite pour terminer le troisième chant ; alors Finterpolatlon ne remonterait pas au-delà des Alexandrins, puisque la division par chants a été faite à cette époque (i). Dans ce cas, la dénomination de Rhapsode n'est pas convenable; car, sous le règne des Ptolémées , il y avait déjà bien long-temps que les rhapsodes n'eustaient plus. Ils cessèrent du moment qu'on eut des copies écrites. Enfin Knight suppose que l'interpolation pourrait bien être de la même main qui a ajouté six vers après le vers 985 (a). En effet, on trouve dans ce passage-ci le mot Ttp.71 , dans le sens de trihui (3).

(i) Yoyes les obtervations préliminaires do premier €luiDt de rniade.

(a) Knight not. in Iliad. «^^ 453 — 6t.

(3) Voyes les observations sur le vers a85 de ce chant.

SUR LE CHANT IV. i85

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