L. XXXV, S
(2) Ad Heb. c. XII, >. i.
(3) Hecub. 908.
(4) Cf. Knight no t. in Iliad. ^'. a g 5.
SUR LE CHANT IV. ao3
« surer avec un adversaire aussi redoutable ; ils Févitent et vont
• chercher sur d'autres points des combats moins dangereux. La
• multitude effrayée se replie et s'ouvre devant lui , et la présence « seule du héros décide de la victoire. La puissance de l'ordre et
• de l'union était encore inconnue , et chacun , n'ayant que le « sentiment de sa force ou de sa faiblesse individuelle , ne comptait « point sur autrui , et ne plaçait sa confiance qu'en soi-même (i). »
Ces réflexions sont extrêmement justes , et , comme je l'ai dit , quoiqu'il y ait ici quelque apparence d'ordre , elle disparait entièrement au moment des batailles.
Ces mots du texte : tinr^aç irpûra, les cavaUers en avant ^ ireCoùç ^* îEoVtfte , les fantassins derrière, et xoxcu; ^' iç pkioaov, les loches au milieu , s'entendaient , selon quelques critiques , de l'aile droite , de raile gauche et du centre (a). Il semble en effet extraordinaire que l'infanterie désignée ici le rempart de la guerre, £pxoç TroXif&oto, soit placée au dernier rang. Cependant Xénophon parait faire allusion à ce passage , en disant que les plus braves doivent être placés aux premiers et aux derniers rangs , les lâches au milieu (3). Polybe loue aussi une disposition faite par Annibal en tout semblable à celle que Nestor observe ici , et même il cite le v. 3oo , pour mieux indiquer qu'il avait en vue ce passage d'Homère (4).
Nous observerons aussi que , du temps de la guerre de Troie , il n*y avait point de cavalerie proprement dite. Les guerriers qu'Homère nomme vKimi^ , cavaliers , par opposition avec les mCot , piétons, combattaient sur des chars (5). Il est étonnant que l'idée de combattre à cheval ne fût pas encore venue , ou du moins qu'on n'en voie point de traces dans Homère. Cependant un passage de V Iliade et un autre de V Odyssée sembleraient prouver que l'équitation existait du temps d'Homère. Au chant quinzième de V Iliade , Ajax est comparé à un homme qui conduit quatre che-
(i) Considératîoiis sur Tart de la Guerre , par le baroo Aogniat, p. 1 87 (1816).
(a) Brev. Scb. Iliad. «^^ 397 ; East. p. 474.
(3) Xenoph. Socrat. Memorab. lib. lU, c. i, $ 8, Cf. Cyropaed. lib. YI , c. tu, § a.
(4) Polyb. lib. XV, c. i6.
(5) Cf. Ilîad. t'. aaS seqq.
ao4 OBSERVATIONS
vaux au galop, et qui s*élance sur chacun d*eux tour à tour (i) ; et, au cinquième de V Odyssée ^ il est dit qu*Ulysse, au fort de la tempête , s*élance sur une des poutres de son navire , et la dirige comme un coursier (a). Virgile fait aussi combattre ses troupes à cheval, et même forme sa cavalerie en escadrons :
equitumque exercitus omnis;
Composili numéro in turmas (3).
Voyez aussi la description pleine de charmes qu'il fait des exercices de cavalerie exécutés par la jeunesse troyenne ; mais Virgile peint bien plutôt les mœurs et les usages des Romains que ceux des siècles héroïques. En général, tous les poètes peignent les mœurs de leur temps , et non celles de Tépoque où ils ont pris le sujet de leurs fables; Homère lui-même est plutôt Fhbtorien de son siècle que du siècle d* Achille ou d*Agamemnon. Je serai dans le cas de revenir sur ce sujet avec plus de développements (4).
[v. 3o6 — 7.] Quand un guerrier, séparé de son char, monte sur celui de son compagnon , qu'alors il s'arme
de la lance.
Plutarque , dans son Traité sur la manière de lire les poètes , nous apprend que plusieurs se tourmentaient pour savoir quel était le véritable sens de ce passage (5). Eustathe en donne quatre explications difTérentes (6) , Emesti en ajoute une cinquième (7) , et Heyne une sixième (8). Voici les quatre interprétations données par Eustathe :
1° Si un guerrier du haut de son char renverse un ennemi , il doit continuer de combattre, au lieu d'emporter le butin vers les navires. Dans ce cas, Irtps i^^axa. s*entend d'un char ennemi.
(0 liiad. 0'. 679.
(a) OdyM. i', 371.
(3) JEa, XI, 598.
(4) Yoyes les observ. sar le vert 579 da qninrième chant de l'Iliade.
(5) De aad. poet. t. YI, p. 100, éd. Reiakii.
(6) Enat. p. 475.
(7) Erneati ad v. 307, lib. IV, Uîad.
(8) Heyn. obaa. in Iliad. lib. IV, ezcnra. I, t. IV, p. 56i et seq.
SUR LE CHANT IV. ao5
a' Quand un guerrier renversé de son char veut monter sur celui de son voisin , celui-ci doit lui tendre sa lahce pour l'aider à monter. Dans cette acception, Irtpa âpf&aTA ne doit plus s'entendre d'un char ennemi, mais de celui d'un autre guerrier grec, et cette expression : i'^i^ ^peEaco6w ne signifie plus qu'il pousse sa lance en avant, mais quil la tend, qu'il la présente comme une aide.
3" Ce conseil s'adresse à celui qui, ayant été renversé de son char , serait monté sur celui de son compagnon ; alors il doit combattre avec la lance et ne pas conduire les coursiers (i). Ainsi^ au cinquième chant de Y Iliade, lorsque Pandarus monte sur le char d'Énée, il dit à celui-ci de conduire les chevaux, tandis que lui combattra avec la lance (a).
4^ La quatrième explication donnée par Eustathe est la même que la seconde; mais, au lieu d'expliquer ces mots i-^ii âpiÇoodu, quil lui tende sa lance comme une aide, il faut entendre au contraire que celui qui est sur le char doit repousser avec sa lance le guerrier qui voudrait y monter (3).
Voici maintenant l'explication d'Emesti : si un guerrier est renversé de son char, au lieu de monter sur le char d'un autre, il doit plutôt combattre à pied avec sa lance , pour ne pas gêner celui qui déjà combattait du haut d'un char (4).
Heyne enfin pense que ce passage doit s'entendre ainsi : quand il arrive qu'un cavalier est à la portée de son ennemi , il doit l'attaquer avec la lance , et non descendre du char pour combattre à pied (5).
Toutes ces opinions qui peuvent être appuyées et soutenues par de bonnes raisons , prouvent combien ce passage est obscur. Peutêtre cette obscurité tient-elle à quelque expression en usage du temps d'Homère, et dont l'acception s'est perdue dans la suite. Quoi qu'il en soit , ce que l'on concevra difficilement , c'est que madame Dacier, dont toute la critique se borne ordinairement à copier Eustathe , trouve d'après lui ce passage sublime , précisément parce qu'on lui donne plusieurs sens difTérents. « Quel avan-
(i) C'est ce sens'là que j*ai adopté,
(a) Cf. Iliad. i'. a37 seqq.
(3) East. 1. c.
(4) EmefttI I. c.
(â) Heyn. 1. c.
ao6 OBSERVATIONS
« Uge, dit-elle, ne serait-ce point de pouvoir dire par une seule « expression quatre choses différentes et toutes très-bonnes ? les « hommes ont rarement trouvé ce secret. Pour moi , qui n*aî pu « conserver cette heureuse amphibologie dans ma langue , j'ai m choisi le sens qui m'a paru le plus naturel (i). • U est difficile de porter plus loin le culte de Tadmiration. Certes , jusqu'à Eustathe et madame Dacier , il était permis de croire que la qualité la plus essentielle à un ordre donné devait être qu'il fût clair» précis, et sans amphibologie , pour ne laisser aucun recours à celui qui serait tenté d'y désobéir; mais il parait que les deux habiles critiques partagent le sentiment d'un grand seigneur de nos jours, qui pense que la parole na été donnée à l'homme que pour cacher ta pensée.
[y. 3i5.] Mais Finexorable vieillesse a brisé tes membres.
Mot à mot : « mais la vieillesse , également funeste à tous , t'ac- • cable. » Du moins , c'est ainsi que les petites scholies(a) expliquent l'adjectif opiouov.
Virgile a exprimé la même pensée , en l'embellissant des détails qui lui sont propres :
sed enim gelidus tardante senecta
Saoguis hebet, frigeulque effets in corpore vires (3).
Ces riches ornements disposés avec goût, ces métaphores, gelidus sanguis hebet et effetœ vires frigent, qui réunissent à la fois la justesse et l'élégance, sont bien loin de cette simplicité primitive d'Homère : àXXa as pipoïc rtipit , mais la vieillesse te brise.
Je reproduis souvent la même observation, parce que les exemples en sont fréquents. Je crois nécessaire d'insister sur ce point ^ de critique généralement négligé. On a trop jusqu'à présent voulu comparer les deux poètes, et pas assez les deux poésies.
(i) L*Iliade , trad. par mad. Dacier , 1. 1 , p. 4^3 , cd. de Rigaad, 1 7 1 1 . (9) To 6pkoéto; irâoi ^oiXcirov. Brev. sch. Uiad. i\ 3i5. (3) JEn. V. 395.
[v. 321.] J'étais jeune alors.
Le savant commentateur de Tédîtion d'Homère, publiée à Bolissos, dans les notes qui sont à la suite des quatre premiers chants de V Iliade j pense qu'il faut lire ici itirort au lieu de et toté (i). Cette correction est ingénieuse , et elle a pour appui une ancienne autorité, puisque l'édition de Venise la donne dans une scholie du cinquième chant de Y Iliade (3). En l'adoptant, le sens serait : « Plût aux • dieux que je fusse jeune (comme alors) ! mais la cruelle vieillesse « m'accable maintenant. » Il est curieux de voir combien les interprètes se sont donné de peine pour expliquer les vers où se trouve la conjonction optative ctffOTS, dont la langue moderne offre une analogie si frappante qui confirme la leçon de eiiroTi donnée par la scholie de Venise. Voyez les observations sur le vers 180 du troisième chant de V Iliade.
[y. 339.] Et toi y guerrier, homme rusé, fertile en stratagèmes funestes.
Heyne compare ce passage à celui-ci de Virgile :
ille dolis instructus, et arte Pelasga (3).
Quoique la pensée soit la même , elle n'est pas prise dans la même acception. Je ne crois pas que dans Homère Agamemnon adresse ces paroles en mauvaise part à Ulysse, tandis qu'Énée, dans Virgile, ne les applique à Sinon que pour exprimer son indignation. Le reproche que fait Agamemnon à Ulysse, c'est de ne pas se disposer à combattre ; il s'étonne qu'un homme si habile , si bien exercé à tendre des pièges aux ennemis, se tienne à l'écart et semble arrêté par la crainte. Dans la suite, les tragiques ont donné à Ulysse le caractère d'un fourbe et d'un trompeur. Virgile,
(i) J'ai sonvent parlé de cette édition, qiii malheoreiueineiit ne va pa» aa-delà da quatrième chant (Voyez les observationa sar le vers x8o du troisième chant de Tlliade ) ; elle n'a point de titre général : ces quatre premiers chants ont paru séparément avec leur titre particulier et une pagination «péciale; le premier en 18x1, les trois antres en 1817, 18x8 et X 8ao. Le passage que je cite est k la page 3g de la troisième partie. Espérons que ce bon travail sera continaé.
(2] Cf. ach. Ven. in Iliad. 1'. 533.
(3) iEn. n, i5a, et not. Heyn. ad h. 1.
2o8 OBSERVATIONS
qui avait choisi un héros troyen, a renchéri sur eux; mais ce n'est point ainsi qu'il est représenté dans V Iliade , ni dans y Odyssée. Homère le peint toujours comme un héros plein de patience et de courage, en qui les combinaisons de Tesprit secondent la force du corps, seule qualité des autres guerriers. Ulysse n'a tant d'avantages que parce que c'est celui de tous qui montre la supériorité de l'intelligence sur la simple puissance physique. Il indique le passage à une civilisation plus avancée.
[v, 343 — 6.] Car c'est vous que toujours j appelle les premiers aux festins.
Nous avons déjà observé qu'à l'époque des siècles héroïques, les jouissances abondantes de la table étaient celles auxquelles on devait se livrer le plus volontiers (i). En effet, alors toute action de quelque importance est toujours accompagnée d'un festin ; les sacrifices n'étaient autre chose qu'un repas dont on offrait les prémices aux dieux. Mais les anciens héros ne désiraient point des mets recherchés et délicats; de larges et copieuses portions de viandes rôties, voila leur seule nourriture. Ce n'était que par nécessité qu'ils mangeaient du gibier ou du poisson (a) ; et, quoique l'on trouve dans V Odyssée une fort belle description des jardins d'Alcinoûs (3) , on ne voit pas que jamais on serve sur les tables ni fruits, ni légumes. Ces hommes robustes, accoutumés à une vie de peine , avaient besoin d'une nourriture forte et substantielle ; de sorte que pour eux la portion la plus grosse était toujours la plus honorable (4).
Les Spartiates , qui long-temps conservèrent dans leurs mœurs tout ce qui devait fortifier le corps , honoraient aussi leurs rois en leur donnant une portion double de celle qu'avaient les autres convives (5). Xénophon dit que Ton n'accordait cet honneur aux rois lacédémoniens que pour qu'ils pussent donner quelque chose
(i) Voyez les observatioiu sar le vers premier de ce chant, (a) Cf. Odys». pt'. Sag seqq.
(3) Odysft. Y}'. lia »eqq.
(4) Iliad. 11'. 3 a I ; voyez aussi ma note sar ce vers 3 a x da septième chant.
(5) Herod. lib. VI , $ 57 , et Xenoph. de repob. Laoedem. c. XV, J 4«
SUR. LE CHANT IV. aog
de lenr par^ à celai qu*ils voulaient honorer (i). Il pouvait bien en être ainsi du temps de Xénophon; mais, dans l'origine , ou du moins parmi les héros d'Homère » cette distinction d'une portion plus abondante n'avait d^autre but que de satisfaire un appétit dont à peine nous pouvons nous faire une idée aujourd'hui. Le pbis beau compliment qu'Ulysse adresse à Achille lorsqu'il va pour implorer le secours de ce héros , c'est de lui dire que sa table est aussi copieusement servie que celle d'Agamemnon (a).
La scholie de Venise , qui se rapporte au v. 346 , dit que quelques grammairiens blâmaient les deux vers 345 et 346, c'est<4dire qu'ils supprimaient cette phrase : « sans doute il vous semble « doux alors de savourer les viandes succulentes , et de boire dans « vos coupes un vin délicieux au gré de vos désirs », parce que , disaient les critiques, il n'est pas digne d'Agamemnon de reprocher ainsi les repas qu'il donne. C7est méconnaître entièrement le génie des siècles héroïques (3).
[y. 355.] Mais tu ne profères que de frivoles discours.
U est impossible de rendre l'énergique précision de l'adjecUf dhpt{u«XMi, formé d'fl{vi{AO<, le vent. Les interprètes latins traduisent : Al autem hœc ventosa diàê; mais ventosa exprime mal l'idée d'ôvipiXta , qui signifie une chose aussi légère que le vent. Par notre mot frivole, nous substituons l'idée morale à l'image d'Homère. Virgile, au lieu de traduire littéralement, a fort bien paraphrasé l'hémistiche ci-dessus :
sed auras
Omnia discerpunt, et nubibns irrita donant (4). ^
[▼. 371.] Pourquoi considérer ainsi l'intervalle qui sépare les deux années p
J*ai rendu le verbe ^nrrtuciv par considérer ; Le Clerc ob-
(z) Xenoph. de rep. Laced. 1. c.
(s) niad. i'. saO.
(3) Voyez les observations sar le vers i34 da premier chant, où se trouve one critiqae da même genre.
(4) lEn, IX, 3 19. — Voyez les observ. sar le vers 408 da huitième chant de TOdyssée.