ORIGINE
Du préjugé des Blancs contre les hommes de couleur des colonies,
\3 E P U I s long - temps on agite une grande question pour nos colonies : savoir si les gens de couleur libres auront les droits de citoyen actif dans les colonies.
Les planteurs blancs, qui sont les aristocrates, les nobles des colonies , veulent ôter ces droits inestimables aux mulâtres libres, qu'ils détestent, et qu'ils veulent dégrader. Pour y parvenir, ils ont artificieusement confondu la cause des gens de couleur avec celle des esclaves ; et cette coilfusion réfléchie a tellement embrouillé les idées , sur le véritable état à^s gens de couleur libres , que , jusqu'à ce moment, une grande partie des membres de rassemblée nationale n'ont' pas encore des notions bien claires , sur la classe à^s gens de couleur libres et propriétaires.
Il est donc essentiel de les éclairer , et de dire ici, i^. ce qu'ont été les gens de couleur dans leur origine ; 2^ comment ils se sont perpétués; et Qv£n ce qu'ils sont dans le moment actuel. .
Un mulâtre ^st le produit d'un blanc avec une femme noire. ^
On entend , par gens de couleur ou sangmêlés , le produit des mulâtres entr'eux ou des mulâtres avec des blancs , et de leurs différentes progénitures.
Dans l'origine de l'établissement des colonies , et au moment où Ton commença à y introduire des africains pour les cultiver, il ny passoit point ou presque point de femmes européennes ; des hommes seuls , brûlant du désir de faire fortune , osoient franchir les mers et s'exposer à vivre dans un climat d'autant plus meurtrier, qu'ils étoient privés de toutes les ressources qu'on .s^est depuis procurées.
Transportés sur cette terre étrangère, encore inculte , affoiblis par la chaleur du climat, souvent malades, et privés des secours qu'auroient pu leur porter des épouses de leur couleur , ces européens s'attachèrent à des femmes africaines , qui leur rendirent des soins d'autant plus assidus , que , de leur continuation seule , elles attendoient leur plus grande récompense , leur liberté.
Ces premiers blancs vécurent avec ces femmes comme dans un état de mariage ; ils en eurent des enfans. Quelques-uns, touchés de la tendresse et du soin de ces femmes, et entraînés par l'amour paternel , épousèrent leurs esclaves ; et en les rendant libres par cet acte, ils légitimoient encore
îe fruit de leurs amours ou de leurs habitudes (i). Le plus souvent ils laissoient , en mourant, à ces enfms des possessions qu'ils avoient cultivées (2). D'autres hommes , moins sensibles que ces premiers, ^peut-être plus orgueilleux, peut-être enûn engagés déjà par des liens indissolubles, se contentèrent d'affranchir les enfans ainsi que la femme qui les avoit mis au monde , et donnèrent à ces enfans des terres et quelques esclaves.
Voilà, dans le premier âge de la colonie, ce qu etoient les gens de couleur libres. Ensuite ils se marièrent entr'euar, et les filles épousèrent des blancs qui arrivoient de France.
Lorsque la colonie fut un peu plus cultivée , et que le gouvernement commença à s en occu-
(i) Louis XIV , dans son édit de 168; , ordonnoit même à un maître d'épouser son esclave, lorsqu'il en avoir eu des enfans , s'il n'étoit déjà marié. ( Voyez le Code Noir. )
(2) Dans ces premiers temps , ks terres ne coûtoientrien ; on délivroitdes concessions à un père sous le nom de ses enfans. Ces possessions étoient les plus belles des colonies ec hs plus productives ; car ces premiers habitans les avoicnc choisies 5 mais ces mêmes terres sont passées aujourd'hui à des blancs qui en cm dépossédé les gens de couleur . par une foule d'actes tyranniques,
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per, on y fit passer quelques femmes blanches pour y favoriser la popuiation blanche ; mais à cette époque les vertus de ces femmes qui passoient ainsi Iqs mers , paroissoient plus que suspectes ; et leurs mariages avec les blancs n'eurent pas tout le fruit qu on s'en étoit promis. Les blancs leur preféroient des filles de couleur ; et ceux qui ne prenoient pas ce dernier parti , se choisissoient des femmes parmi leurs esclaves , pour soigner leur ménage et leurs personnes ; ils en faisoient leurs femmes , sous le titre de ménagère. Des qu'elles avoient des enfans avec leurs maîtres , elles devenoient libres , ainsi que leurs enfans, qui étoient toujours élevés comme les enfans libres. La facilité avec laquelle on obtenoit alors des terres incultes , les mettoit à portée d'en donner à chacun de leurs enfans.
Tel a été l'état des gens de couleur libres au second âge de la colonie. '
Jusques-là on n'avoit point connu le préjugé contre cette classe d'hommes libres. Il n^y avoit aucun déshonneur à les voir , à les fréquenter, à vivre avec eux , à faire des alliances avec leurs filles, et on donnoit aux hommes de couleur des commissions ^officiers dans Us mïllas.
C'est vers le milieu du troisième âge de la colonie que commença le [:réjugé ; en voici
rorigine.Les coloDies , un peu avant la guerre de 1744 , avoient ûxé davantage les yeux de la métropole , parce qu elles prodnisoient déjà beaucoup. Il y passa beaucoup d'européens ; les femmes même franchirent les mers en grand nombre , pour y chercher la fortune dont elles étoient dépourvues ; des mères y menèrent leurs filles pour les marier à de riches colons. Leurs vœux furent souvent trompés. Comme elles venoient sans fortune , bien àes jeunes gens qui passoient dans les colonies pour y acquérir des richesses, préféroient d'épouser à.QS filles de couleur, qui leur portoient en dot des terres et ào^s esclaves , qu'ils faisoient valoir. Ces préférences commencèrent à donner de la jalousie aux femmes blanches. Inde, irœ.
Ces jalousies se changèrent en haine dans le troisième âge. On voyoit alors beaucoup de jeunes gens de familles , et un grand nombre de cadets de noblesse qui passoient dans les colonies , épouser des filles de couleur , dont les parens étoient devenus riches ( i ) , et se/ trou-
Ci) En 17^3, on comptoit plus de trois cents blancs, dont plusieurs gentilshommes qui a voient épousé des filles de couleur. Voyc:^ les Considérations sur Saint - Domingue , par H. B. ^
ver 5 par ce m^yen , aisés et à même d'augmenter leurs fortunes.
Telles étoient encore les choses à la fin du troisième âge àes colonies, à Tépoque de 1749. Cette époque ramena dans les colonies quelques jeunes gens des deux sexes dans la classe des hommes de couleur , que leurs pères riches avoient envoyés en France , pour les y faire élever et instruire. Les talens d'agrémens qu'ils avoient acquis, et leur fortune , ne servirent qu'à leur attirer davantage la jalousie des blancs. On leur reprochoit leur origine, parce qu'on ne pouvoit leur reprocher autre chose ; mais à cette époque encore, des blancs honnêtes , n'en épousèrent pas moins ces filles de couleur ; ce qui redoubla la rage des ennemis de cette classe. Cependant , malgré leurs efforts et le mépris dont ils cherchoient à les couvrir , cette classe s'augmentoit , aux dépens même de la population blanche ; et parce que beaucoup de blancs préféroient de vivre avec des femmes noires, plavôt que d'épouser des femmes blanches , et parce que le petit nombre de ces dernières étoit un autre obstacle à ia population blanche.Une partie des enfans de couleur qui résultèrent de ces mariages et associations, étoit envoyée en France par leurs pères, soit pour les faire élever, soit pour leur faire
apprendre des professions analogues aux facultés de leurs parens.
La paix de 1749 aîira dans les îles un grand nombre de familles blanches qui adoptèrent bientôt le ressentiment et le préjugé, que les anciens blancs commençoient à manifester contre les gens de couleur , et que leurs fortunes croissantes ne faisoient qu'augmenter.
La paix de 1763 lui donna de nouvelles forces. A cette époque on vit revenir dans les colonies toute cette jeunesse de couleur , qui avoir reçu une bonne éducation , dont plusieurs avoient servi dans la maison du roi (i), et comme officiers dans difFérens régimens.
Les talens, les qualités , les grâces , et les connoissances que la plupart de ces jeunes gens possédoient, et qui faisoient la censure des vices et de rignorance des blancs des îles , furent la cause même de Tavilis^ement où on les jetta. Les sots ne pardonnent pas Tesprit , ni les tyrans la vertu.
(1) A ce sujet, Milliard d'Auberteuil disoit , en 1776 , ^ans ses considérations , que depuis qu'il passoit en France beaucoup de jeunes créoles blancs , ils avoient fait connoîtte le préjugé, que les hommes de couleur ne pouvoient plus tromper sur leur état , et qu'ils n'étoient plus reçus au service.
Aux humiliations dontles blancs accablèrent cette jeunesse de couleur, ils cherchèrent à joindre des loix oppressives qui sanctionnassent ces opprobres , qui étoufFassent tous les talens et Imdustrie de cette classe.
Avant cette époque , les hommes de couleur exerçoient Fart de la chirurgie ; il y en avoit un à Jacmel, appelle Huguet , qui avoit fait ses cours à Paris , et étoit très-recherché. Un autre , dans le même cas , appelé Descourbes , la exercé à Aquin. En avril 1764 , on défendit aux hommes de couleur d exercer cet art utile , on en accorda le monopole aux blancs. Il en fut de même pour les sages-femmes de couleur.
- ïl y avoit, comme je Faidit, à Saint-Domingue , une grande quantité de blancs mariés à des personnes de couleur. On accabla ces blancs de si cruels mépris , qu'on arrêta subitement ces associations, dictées par la nature des lieux, et qui auroient fait rapidement peupler et prospérer ces îles. Vous observerez combien une pareille marche a dû faire propager le concubinage , dont les blancs veulent faire réjailhr maintenaiat la peine sur les fruits innocens qui en sont provenus.
Plusieurs blancs ayant eu des enfans avec des £lles de couleur, voulant s arracher, eux et leurs enfans , à ce mépris injuste , s'établirent en
France avec elles , et par im nouveau mariage, ils légitimèrent leurs enfans. Qu'imagina la jalousie des blancs ? On surprit un arrêt du conseil^ qui défend ces mariages, même en France, et depuis, on vit des curés , à Paris , refuser de marier ici des hommes de couleur avec des blanches.
Plusieurs blancs , quoique mariés à des femmes de couleur , avoient été élevés aux charges publiques ; plusieurs étoient m.arguiliiers de leurs paroisses. Mais vers 1762 , M. Guérin, habitant riche de Jacmel, mari d'une femme de couleur, ayant été élu marguillier de sa pa^-oisse , fut dépossédé de sa charge après quelques mois d'exercice, par un arrêt du conseil du Port-au-Prince, qui déclaroit que les blancs , mésalliés , ne pouvoient jouir de cet honneur.
Pendant la guerre de 1755 , et avant , messieurs Guillaume Labadie , Jacques Bourry , Jacques Delaunay , d'Avesne, et beaucoup d'autres, avoient des brevets de capitaine et de lieutenant d^s milices : en 1768 on les en dépouilla , quoiqu'ils eussent parfaitement servi en cette qualité. Ce fut alors , que la jalousie des blancs contre les gens de couleur se déploya avec une fureur dont on n'a pas d'exemple. C'étoit l'époque du rétablissement des milices ; on ne se borne pas à
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dépouiller de leurs commissions d'oiFiciers îesg^ns de couleur, malgré leurs services éclatans.Onvit succéder à cette injustice une foule d'ordonnances qui rencherissoient les unes sur les autres en tyrannie, autant qu en absurdité. Les unes défeïi^ doient aux personnes de couleur de se servir de voiture roulante ; une autre leur défendoit de s habiller à la manière des blancs , et de se vêtir des mêmes étoffes, de porter des bijoux : c étoit bien l'ordonnance la plus impolitique, puisqu'on détruis^oit par-là une branche de l'industrie de la métropole ; mais la jalousie ne respecte rien , s égorge elle-même. Des lettres ministérielles défendoient d'enregistrer les titres de noblesse des blancs qui avoient épousé des femmes de couleur ; d'autres défendoient qu on laissât passer des personnes de couleur en France , ni même leurs enfans, pour les faire éduquer ; d'autres déclaroicnt déchus du rang des blancs ceux qui épouseroient des femmes de couleur ; d'autres enjoignoient aux notaires et curés de mettre , sur les actes qu'ils feroient pour les personnes de couleur , le mot libre , pour les rappeler , disoientils , à leur origine, quelqu'éloignée qu'elle fut; d'autres vouîoient les obliger à quitter le nom européen qu'elles avoient, pour en prendre un ^endiôme africain. Enfîn,cette fureur fut poussée
sée si loin, qu'Hilliard d'Auberteuil a osé avancer 5 qu'un blanc devoit se faire justice luimême d\m homme de couleur, sans que dans aucun cas la justice pût en prendre connoissance (i).
Quand un arbre tombe , dit-on , tout le monde court aux branches. Les petits-blancs , sans possession , voulurent aussi faire la loi à ces malheureux qu'on dégradoit. Le petit-blanc , qui étoit aux gages d'un homme de couleur , ne lui épargnoit pas les humiliations ; les ouvriers-blancs les pressuroient , et les gens de couleur n'csoient se plaindre : dans les villes , les petits-blancs , qui étoient ouvriers chez les gens de couleur , vouîoient être leurs maîtres. Enfin , on ne peut se faire une idée des vexations , des humiliations et des injustices que l'on faisoit éprouver aux personnes de couleur. Lorsque M. Dennery vint gouverner Saint-Domingue, après avoir gouverné la
Martinique, instruit des faits, il résolut d'arrêter ces actes d'oppression , qui ne pouvoient que
retarder la prospérité des colonies ; il donna ordre
à tous les commandans des difFérens quartiers, de
faire punir les petits-blancs qui se permeîtroient
( I ) Considérations sur la colonie de Saint-Domingue, par Hilliard d'Auberteuil , discours III des affranchis. C'est le discours où l'on trouve les ptopositioBS les plus étranges.
ées vexations à 1 égard des gens de couleur ( i ). Ces ordres ont été souvent exécutés. Les petitsblancs ont encore été réprimés par d'autres gouverneurs , tel que M. de Bellecombe ; et de-là cette haine contre les sangs-mêlés, de ces blancs sans propriété, sans éducation, sans mœurs : haine qui a éclaté d une horrible manière, à la Martinique , le jour de la Fête-Dieu , et dans les autres colonies, où Ton a vu les seuls petits - blancs poursuivre et égorger les gens de couleur, en les accusant de complots chimériques.
La classe d'hommes les plus estimables auroitelle résisté à un enchaînement d'opprobres et d'injustices aussi bien combiné , aussi suivi ? Aussi le préjugé a-t-il été porté au dernier point. Aussi ces files de couleur libres qui rivalisoient auparavant , en honnêteté, les blanches , parce qu'elles pouvoieut épouser des blancs, ont-elles été obligées de se prostituer à des blancs, avec lesquels elles vivent en concubinage. Je parle ici de celles êes villes ; car les gens de couleur , habitans-propriétâires de terres et d'esclaves ,( et ils sont en grand nombre) ont souffert, et ne se sont point avîîîs. Il en est de même des mulâtres, qui ont, dans les villes , des états et des propriétés.
(») yoye^ les Ccmidérations sur Saint-Domingue , dans dans le Discours III déjà cité.
lî résulte de tout ce que vous venez de lire , que ia plus grande partie de la classe des gens de couleur est née libre , deparens libres, et en légitime mariage , et que ceux qui sont illégitimes sont nés de mères libres. Sur la totalité de cette classe , il n y en a pas 200 qui aient été véritablement esclaves et affranchis.
Quant aux nègres libres qui sont encore compris dans la classe des gens de couleur libres , il ny en a pas l JoO en tout , et plus des deux tiers sont nés libres, et les autres affranchis. Ces faits et ces calculs peuvent aisément se vérifier par les rôles des milices et les registres des paroisses.
Que résuîîe-t-il de tout ce que je viens d'exposer? Plusieurs vérités importantes.
io. Que les hommes de couleur ne sont point, comme le répètent éternellement les planteurs , des affranchis qui doivent leur liberté aux blancs. i"". Que le préjugé élevé contr'eux a une origine bien récente , puisqu'elle ne date pas de plus de 30 années.
3^ Que ce préjugé est dû entièrement à la jalousie des femmes blanches , et aux ordonnances impolitiques et tyranniques , par lesquelles on a, depuis 1768 5 cherché à avilir les hommes de couleur»
4^ Que d'après ces considérations , la destruction de ce préjugé ne peut être une innovation bien difficile , ni bien dangereuse , puisqu'elle ne fera que remettre les gens de couleur libres en possession de droits , dont ils jouissoient il y a 30 ans.
On a donc cherché à imprimer une fausse terreur à l'assemblée nationale , sur les effets de l'abolition du préjugé,
Mais n'est^ce pas par des mensonges éternels que les colons blancs sont toujours parvenus à égarer l'assemblée nationale ?
N'ont-ils pas dit encore par-tout, pour prouver les vices et la paresse des mulâtres, qu'autrefois possesseurs des meilleures propriétés , ils les avoient vendues aux blancs, pour payer leurs dettes ? Tandis qu'on pourroit citer vingt habitations de cette bonté, extorquées aux mulâtres par mille injustices, et que réduits à des terreins stériles, ils les ont rendus productifs.
Ils citent, ces blancs, les débauches de ces mulâtresses, qu'ils corrompent eux-mêmes , et qu'ils forcent à se prostituer , en défendant le mariage avec les blancs , et en deshonorant les gens de couleur.
Ils citent les crimes des gens de couleur ; et on les déûe , en compulsant les registres de
Saint - Domingue , de prouver qu'on ait condamné un vingtième de mulâtres , comparés avec les blancs 5 quoique la justice soit si sévère pour les premiers , et indulgente pour les autres ?
Que les blancs osent citer , parmi les gens de couleur , des crimes aussi atroces que ceux produits par certains blancs ! Qu ils citent une femme de couleur qui ait approché en scélératesse d une Madame Alleaume , exécutée pour avoir empoisonné deux de ses maris , et mutilé le troisième l Ah ! M. Dennery avoit bien raison de dire , en s'indignant des abominations commises par les blancs , que Saint-Domingue koit une seconde. So^ dôme , que le feu du ciel devoit dévorer,