OPINIONS DE PLUSIEURS MEMBRES DE L'ACADEMIE FRANÇAISE ET DE
l'institut suii l'orthographe et la réforme orthographioue.
(On trouvera plus loin dans rAppenclicc I) l'analyse des méthodes ordiogrnphiqiics proposées par plusieurs d'entre eux.)
PiEiiRF. C'.0RNi:iLLE, membre de l'Académie frnnraise en 1647, s'es beaucoup préoccupé de rorlliographc. 11 désirait sinon une réforme complète , du moins plus qu'une régularisation. Trente ans avant la première édition du Dictionnaire de l'Académie, dans l'édition de luxe donnée par lui-même on l(i(i4 (le ThMlre de P. Corneille, reoeu et corrigé par iauUieur, inipr. à Uoueu, 2 vol. in-fol.), il s'exprime ainsi dans Wlvis au lecteur :
« Vous trouuercz (iiiclqiic chose d'étrange aux innouations en l'drtograplu! ([uc j'ay bazardées icy, et ie veux bien vous en rendre raison. L'v.sagir de noslre langue est à (u'escnt si épaiulu par toute l'Iùirope, principalement vers le Nord, qu'on y voit peu d'Estals où elli: ne soil connue; c'est ce qui m'a fait croire qu'il ne seroil pas mal ii propos d'en faciliter la i)ronoiKiati(in aux es-
(I) Peut-tlre laut-ll lire fùUgv, feuille.
trangers, ([ui s'y trouuent souvent embarrassez par les diuers sons qu'elle donne quelquefois aux mesnies lettres. Les HoUandois m'ont frayé le chemin, et donné ouuerture à y mettre distinction par de différents caractères, que jusqu'icy nos imprimeurs ont employé indifféremment. Us ont séparé les i et les « consones d'avec les i et les u voyelles, en se seruant lousiours de Yj et de \v pour les premières, et laissant Vi et \'u pour les autres, qui jusqu'à ces derniers temps auoient e&té confondus Leur exemple m'a enhardy à passer plus auant. l'ay vcu
quatre prononciations différentes dans nos /et trois dans nos e, et j'ay cherché les moyens d'en oster toutes ambiguitez, ou par des caractères differens, ou par des régies générales, auec quelques exceptions. le ne sçay si j'y auray reiissi, mais si cette ébauche ne déplaist pas, elle pourra donner iour à faire vn trauail plus acheué sur celte matière, et peut-estre que ce ne sera pas rendre vn petit service à nostre langue et au public.
« Nous prononçons l'x de quatre diuerses manières : tantost nous l'aspirons, connue en ces mots, \KJÏe, chafle\ tantost elle allonge la syllabe, comme en ceux-cy, ■pafle, te/le; tantost elle ne fait aucun son, comme à e/bloûir, efbranler, il eftoit; et tantost elle se prononce comme vn z, comme àLprefkler, piejumer. Nous n'auons que deux differens caractères, /et «, pour ces quatre différentes prononciations : il faut donc establir quelques maximes générales pour faire les dislinciioiis entières. Cette lettre se rencontre au commencement des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle aspire toujours : Joy, fien, Jauuer, j'uborner; à la tin, elle n'a presque point de son, et ne fait qu'allonger tant soit peu la syllabe, quand le mot qui suit se commence par vue consone, et quand il commence par vue voyelle, elle se détache de celuy qu'elle finit pour se joindre auec elle , et se prononce toujours comme vn z , soit qu'elle soit précédée par vne consone, ou par vne voyelle.
« Dans le milieu du mot, elle est, ou entre deux voyelles, ou après vne consone, ou.auant vne consone. Entre deux voyelles elle passe tousiours pour s, et après vne consone elle aspire tousiours et cette différence se remarque entre les verbes composez qui viennent de la mesme racine. On prononce prezumcr, rezister. mais on ne prononce pas conzumer, ny persister . Ces régies n'ont aucune exception, et j'ay abandonné en ces rencontres le choix des caractères à l'Imprimeur, pour se seruir du grand ou
fin petit, selon qu'ils se sont le mieux accommodez auec les lettres qui les joignent. Mais ie n'en a}' pas fait de mesme, quand l'/est auant vne consone dans ie milieu du mot, et ie n'ay pu souffrir que ces trois mots, rejle, tempe/te^ vous e/tes, fussent escrils l'vn ronime l'autre, ayant des prononciations si différentes, l'ay rescrué la petite s pour celle où la syllabe est aspirée, la grande pour celle où elle est simplement allongée, et l'ay supprimée entièrement au troisième mot où elle ne fait point de son, la marquant seulement par vn accent sur la lettre qui la précède, l'ay donc fait ortograplier ainsi les mots suivants et leurs semblables, peste, funeste, rhasle, refiste, espoir; tempejïe, hafte, te/le, voua êtes, il était, ébloitir, écouler, épargner, arrêter. Ce dernier verbe ne laisse pas d'aunir quelques temps dans sa conjugaison où il faut lui rendre Vf, parce qu'elle allonge la syllabe, comme à l'impératif arrejte, qui rime bien, auer te/te, mais à l'infinitif et en quelques autres où elle ne fait pas cet effet, il est bon de la supprimer et escr'ive, j'ar rélois, j'aij arrêté, f arrêterai), nous arrêtons, etc.
« Quant à 1'^', nous en auons de trois sortes. L'e féminin qui se rencontre! touiours ou seul, ou en diphtongue dans toutes les dernières syllabes de nos mots qui ont la terminaison féminine, et qui fait si peu de son, que cette syllabe n'est iamais contée à rien à la (in de nos vers fViiiiinns, qui en ont tousiours vne plus que les autres. L'e masculin (jui se prononce comme dans la langue latine, et vn troisième e qui ne va iamais sans !'.«, qui luy donne vn son esleué qui se prononce à bouche ouuerte, en ces mol>, fucces, accès, exprès. Or comme ce seroit vne grande confusion que ces trois e en ces trois mois, aj'pres, vérité et après, qui ont vne prononciation si dilTerciite, eussent vn caractère pareil, il est aisé d'y remédier, par ces trois sortes d'e que nous domie l'imprimerie, e, é, é, qu'on peut nuiiinier l'e simple, l'e aigu et l'e grauc (1). Le premier seruira pour nos ternuuaisons féminines, le second pour les latines, et le troisième pour les esleuées, et nous escrirons ainsi ces trois mots et leurs pareils, aj'pres, vérité, après, ce que nous estcndrous h/iicrrs, r.errs, prnrès, qu'on avoil jusqu'icy escrils avec \'c aigu, comme les terminaisons latines,
(I; Il (!Sl ri'RrcUablc qui' , ilans ii'llc ovrcllenlf n^foriiin , Cuiiit'illi' n'iiil |ins, tout au l'diilniire, niiiiinu- miwe \'c (|iii! nuiis ii|i|)pl<iiis aigu, rt ai|;ii celui (|uc iiou!) noiniiiuiis grave; cela eill rU- |>lii> lo^liiiii^ , puisque la voix s'athilssc sur le |iii'> micr cl s'élève sur le sucoiid.
quoy que le son en soit fort différent. Il est vray que les imprimeurs y auoient mis quelque différence, en ce que cette terminaison n'estant iamais sans/, quand il s'en rencontroit vne après vn e latin, ils la changeoient en z et ne la faisoient précéder que par un e simple. Ils impriment verilez, deilez, dignitez et non pas vérités, dcilés, dignités, et j'ay consei'ué celte ortographe : mais pour éuiter toute sorte de confusion entre le son des mots qui ont Ve latin sans /, comme vérité, et ceux qui ont la prononciation éleuée comme succès, j'ay crû à propos de nous seruir de différents caractères, puisque nous en auons, et donner l'è grave à ceux de cette dernière espèce. Nos deux articles pluriels, les et des ont le mesme son, quoy qu'écrits avec IV simple : il est si mal-aisé de les prononcer autrement, que ie n'ay pas crû qu'il fust besoin d'y rien changer. le dy la mesme chose de l'e devant deux //, qui prend le son aussi esleué en ces mots belle, Jidelle, rebelle, etc., qu'en ceux-cy, succès, excès; mais comme cela arriue tousiours quand il se rencontre auant ces deux //, il suffit d'en faire cette remarque sans changement de caractère. Le mesme arriue deuant le simple /, à la fin du mot mortel, appel, criminel et non pas au milieu, comme en ces mots celer, chanceler, où l'e auant cette / garde le son de l'e féminin.
« Il est bon aussi de remarquer qu'on ne se sert d'ordinaire de l'e aigu qu'à la tin du mot, ou quand on supprime 1'/ qui le suit, comme à établir, étonner : cependant il se rencontre souueut au milieu des mots auec le mesme son, bien qu'on ne l'cscrive qu'avec vn e simple, comme en ce mot A'e«en7e'qu'il faudroil escrireféuérilé, pour le faire prononcer exactement, et peut-estre le feray-je obseruer en la première impression qui se pourra faire de ces recueils.
M La double II dont ie viens de parler à l'occasion de l'e a aussi deux prononciations en nostre langue, l'vne sèche et simple, qui suit l'orthographe, l'autre molle qui semble y joindre vne /i. Nous n'auons point de différents caractères à les distinguer, mais on en peut donner cette régie infaillible. Toutes les fois qu'il n'y apoint à'i auant les deux II, la prononciation ne prend point cette mollesse : en voicy des exemples dans les quatre autres voyelles, baller, rebeller, coller, annuller. Toutes les fois qu'il y à vn i auant les deux II, soit seul, soit en diphtongue, la prononciation y adjouste vne /*. On escrit bailler, éueiller, briller, chatouiller, cueillir et on prononce baillhcr, éueillher, hrillher, chatouillher, cueillhir. 11 faut excepter de cette règle tous les mots qui vien-
nent du hitin et qui ont deux //dans celle langue, comme ville, mille, tranquille, imbecille, distille, illustre, itlcgitème, illicite, elc. le dis qui ont deux // en latin, parce que les mots de fille el famille en viennent et se prononcent auec cette mollesse des autres, qui ont 1'/ denant les deux //et n'en viennent pas; mais ce qui fait cette différence, c'est qu'ils ne tiennent pas les deux // des mois lalins Jilin cl familia qui n'en ont qu'vne, mais purement de nostre langue. Cette régie et cette exception sont générales et asseurées. Quelques modernes, pour osier toute l'ambiguité de cette prononcialion, ont escrit les mots qui se prononcent sans la mollesse de \'h auec un / simple, en cette manière, tranquile, imbécile, distile, et cette ortographe pourroit s'accommoder dans les trois voyelles a, o, m, pour escrire simplement baler, affoler, annuler, mais elle ne s'acconmioderoil point du tout auec l'e et on auroit de la peine à prononcer fidelle el belle si on escriuoit fidèle et bêle; Vi mesme sur lequel ils ont pris ce droit ne le pourroit pas souffrir tousiours et particulièrement en ces mots ville, mille, dont le premier si on le reduisoit à vue / simple, se confondroit auec vile, qui a vne signification toute autre.
« Il y auroit encor quantité de remarques à faire sur les différentes manières que nous auons de prononcer quelques lettres eu nostre langut;; mais ie n'entreprends pas de faire vn traité entier de l'orlograpiie et de la prononciation, et me contente de vous auoir donné ce mot d'auis touchant ce que i'ay innoué icy. Comme les imprimeurs ont de la peine à s'y aceoustumer, ils n'auront pas suiuy ce nouuel ordre si punctuellemenl qu'il ne s'y soit coulé bien des fautes : vous me feiez la grâce d'y suppléer. »
Effectivement, on peut juger du désordre orthographique qui s'était introduit dans les iuipiimerics d'alors par la longue ciUilion textuelle qui; je viens de reproduire. Ce n'est donc point un laihle service que rendit la publication du Dictionnaire de l'Académie en a|)porlaiil qMi'Uiuc remède il cette anarchie.
C'est un grand mérite à Corneille d'avoir proposé, connue nous venons de le voir, une accentuation régulière de l'e plus de cent ans avant i|ue l'Académie! l'inlroduisil coniplétemenl dans le Dictionnaire. Quant à la disliuction (pi'il suggère du / long el du petit .V, elle devint inutile dès 1740 par l'emploi de l'e aigu et de l'e circonllcx(' qui su|iprima le <.
Il est regri'llablc ipic t^orniMlle, sans doute il cause de son ûge,
7i'ait pu assister aux premières délibérations des cahiers; son autorité, secondée par celle de Bossuet, eût sans doute tait prévaloir beaucoup d'améliorations dont quelques-unes ne sont pas encore réalisées.
Jacques-Bénigne Bossuet, membre de l'Académie vers 1670, prit une part active à la rédaction du Dictionnaire. Ses idées en matière d'orthographe, dont on trouve quelques traces dans le manuscrit existant à la Bibliothèque impériale des Résolutions de r Académie franroise touchant l'orthographe, sont aussi libérales que progressives. On en jugera par les quelques passages suivants que j'extrais de l'introduction de rédition des cahiers donnée par M. Marty-Laveaux :
« Parmi les lettres qui ne se prononcent pas et que l'Académie a dessein de retenir, il y en a qui ne seruent guère a faire connoislre l'origine; de plus il faut marquer de quelle origine on ueut parler, car l'ancienne orthographe retient des lettres qui marquent l'origine a l'égard des langues étrangères, latine, italienne, alemande, et d'autres qui l'ont connoistre l'ancienne prononciation de la France mesme. Il faut dcmesler tout cela. Autrement des le premier pas on confondra toutes les idées.»
« On ueut suivre, dit-on, l'ancienne orthographe et cependant on la condamne ici et ailleurs une infinité de fois. Ueut on écrire recebitoir; deub, nuict, etc.? On les reiette. Ce n'est donc pas l'ancienne orthographe qu'on ueut suiure, mais on ueut suiure l'usage constant et retenir les restes de l'origine et les uestiges de l'antiquité autant que l'usage le permettra. »
On avait proposé de dire dans les Résolutions: «C'est une vilaine et ridicule orthographe d'escrire par un a ces syllabes qu'on a touiours escrites en et ent, par exemple d'orthographier antreprandre, commancement, anfant, sansement, etc.» Bossuet, plus grammairien en cette circonstance que Régnier des Marais, qui voulait qu'on passât à l'ordre du jour, s'exprime en ces termes :•
« Il y a pourtant ici quelques règles a donner pour l'instruction. La règle la plus générale c'est de retenir en partout ou il y a en ou in en latin, comme dans in, inlra et leurs composez. Cependant dans les participes qui ont ens en latin on ne laisse pas de dire en francois lisant, peignant, ayant, feignant, etc., et de uiesme pour les gérondifs legendo, paliendo, en lisant, en pâtis-
sant, etc. Les mêmes participes deiienani adiectifs reprennent IV comme intelli(jem,'m\.e\\\%itni, paticns , patient, ne(//((7ens, négligent, et ainsi des autres. On pourroit donc donner pour règle que tous les participes et gérondifs ont ant, que tous les adverbes et noms en manl s'escriuent ment parce que les noms semblent uenir de quelques latins terminez en mentum, et les adverbes
semblent venir : fortement de furli mérite
« Au reste, je ne uoudrois pas faire de remarques contre l'orthographe impertinente de Ramus, mais on peut faire voir par cet excez l'équité de la règle que la Compaignie propose comme je le dis a la lin
« Le principal est de se fonder en bons principes et de bien faire connoistre l'intention de la Compaignie, qu'elle ne peut souffrir une fausse règle qu'un a uoulu introduire d'écrire comme on prononce, parce qu'en uoulant instruire les étrangers et leur faciliter la prononciation de nostre langue, on la fait mesconnoistre aux François mêmes. Si on ecrivoil tans, e/ian, chom, emais ou mes, connaissais (1), anterreman, faisaiel, qui reconnoistroit ces mots ? On ne lit point lettre à lettre, mais la liguie entière du mot fait son impression sur l'œil et sur l'esprit, de sorte que quand celte figure est considerablenient changée tout à coup, les mots ont perdu les traits qui les rendent reconnoissablcs a la ueiie et les yeux ne sont point contents. Il y a aussi une autre orthographe qui s'attache scrupuleusement a toutes les lettres tirées des langues dont la nostre a pris ses mots, et qui ueul escrire nuict, escripture, etc. Celle la blesse les yeux d'une autre sorl(! en ueiie des lettres dont ils sont désaccoutumez et que l'oreille n'a jamais connus {sic). C'est la ce qui s'ai)pellc l'ancienne orthographe uicieuse. I^a Compaignie paroistra conduite par un iugeinent bien réglé quand après avoir marqué ces deux extrémité/, si manifesteuK'nt uitieuses, elle dira qu'elle ucut tenir nu juste milieu. Qu'elle se propose :
« I» Ite suiure l'usage constant de ceux qui scauent écrire ;
Il T Qu'elle ueut tascher de rendre autant (ju'il se pourra l'usage uniforme;
(I 3" De le rendre durable ;
« Qu'iîlle a dessein pour cela de retenir les lettres qui marquent l'origine <le nos mots sui' tout (('Iles ipii se uoyeni dans les mots
(I) <:'cst iioiirlHiit iiiiisi i|iii' l'on mil ce iiml Mii|iiiiiil'liiii.
latins, si ce n'est que l'usage constant s'y oppose; que comme la langue latine ne change plus, cela servira à fixer noslre orthographe; que ces lettres ne sont pas superflues parce qu'outre qu'elles marquent l'origine, ce qui sert mesme a mieux apprendre la langue latine, elles ont diners autres usages, comme de marquer les longues et les brèves, les lettres fermées et ouuertes, la différence de certains mots que la prononciation ne distingue pas, etc. Que la Compaignie prétend retenir non seulement les lettres qui marquent l'origine, mais encore les autres que l'usage a conservées, par ce qu'oustre qu'elle ne ueut point blesser les yeux qui y sont accoustumez, elle désire autant qu'il se peut que l'usage deuienne stable, ioint qu'elles ont leur utilité qu'il faudra marquer. »
Ce juste milieu que Bossuet proposait à l'illustre Compagnie de tenir entre l'orthographe ancienne, sui'chargée de lettres étymologiques qui ne se prononçaient pas, et l'écriture des novateurs, purement figurative de la prononciation, est encore peut-être aujourd'hui le parti de la sagesse. L'Académie de 1694 ne s'en tint pas à ces idées, elle se jeta alors dans une voie hérissée de difficultés en voulant à la fois concilier les traditions du français, l'usage qui tend à simplifier, et la conformité avec le latin, qui, à défaut d'accent écrit, marquait le plus souvent l'allongement des syllabes par le redoublement des consonnes, tandis qu'on semble avoir voulu faire le contraire en français.
Bossuet avait pressenti cet écueil, car on trouve encore cette note de sa main:
« Il faudroit expliquer a fond la quantité françoise en quelque endroit du Dictionnaire aussi bien que l'orthographe. La principale remarque à faire sur cela, c'est que la poésie françoise n'a aucun égard à la quantité que pour la rime et nullement pour le nombre et pour la mesure; ce qui fait soupçonner que nostre langue ne marque pas tant les longues a beaucoup près que la grecque et la latine. »
L'abbé de Dangeau, membre de l'Académie française en 1682.
« Il y aurait, dit M. Gabriel Henry {Uist. de la langue française), de l'ingratitude à passer sous silence les services essentiels que l'abbé de Dangeau rendit à la langue en nous donnant une idée claire de ses sons originaires, en fixant irrévocablement la nature
du son nasal, confondu si souvent avec les consonnes par nos anciens grammairiens, en examinant la nature des temps du verbe et en nous eu faisant connaître les différentes propriétés, On regrette, pourtant, qu'il ne nous ait pas développé ses idées dans toute la suite d'un système grammatical; mais le peu qu'il nous a laissé lui assure une place distinguée parmi nos grammairiens. Ses successeurs n'ont ou qu'à le copier dans les articles qu'il a rendus publics. »
Uangeau reconnaît dans la langue française quinze voyelles qu'il classe ainsi :
Cinq voyelles latines : a^é, i, o, u ;
Cinq voyelles françaises : ou, eu, au, c ouvert (comme dans cyprès), e muet (comme ànm juste);
Cinq voyelles sourdes ou esclavones : an, en, in, on, un.
a En latin, dit-il, des mots dérivés du grec sont écrits tantôt par ph et tantôt par /. Preuve certaine qu'ils ne prononçoient pas le pli comme Vf. Quand il leur est arrivé d'adoucir ras[)iration du (p grec, ils ne se sont plus servis du pli,. Pourquoi donc ne pas imiter les Italiens et les Espagnols, qui n'ont pas crû être obligez à garder rortogra[)h(' latine, dans les mois venus du grec, et qui écrivent leolo(/o sans h, Jilusofu et b'Uippo par des/, etc. '? /)
L'abbé de Choisv, membre de l'Académie française eu IG87.
En ICIc d(! son Journal de l'Académie françoise (I), il donne les explications suivantes :
« Au commencement de l'année 101)6, l'Académie résolut, à la pluiaiitf- des voix, qu'on travailleroit en deux liureaux; que, dans le premier, un reverroit le Dictionnaire, et (jue, dans le second, on proposeroil les doutes sur la langue, qui, dans la suite, pourroietd servir de fondcnicnt à une (lianiniaiie. Messieurs Charpentier, Perrault, Corneille (\\), et MM. les abbez de Dangeau et de Choisy promirent assiduité au second Bureau; c'est le dernier nommé de ces membres qui se chargea de tenir la plume pendant le reste du (piartier. »
(I) Cl' jiiiirnal, iliiiit l'Ar,i(li'iiii<' iir Miiiliil (loiiit |>i-riiu-ltri- hi |iiilili(;ilii)n. parce nui; ciîUiî Micii^ti' Iroiivail qu'il ctail ifuii style Iroii lilirc rt rc.s.si-iiilil.iit lro|i i ci'lui (lu Journal de Smm, ilu \\\Hm: auleiir, a paru ilaiis le vuluiiie publié en I7ii (par il'olivetj mius le lilre iVOiiim-iiIrs sur lit lainjiii' /ram-oisc. par divers ucndomiàvin.
Suivent les diverses questions grammaticales rangées par chapitres, où l'abbé de Choisy expose les diverses opinions de chacun pour et contre ; il s'occupe plutôt des difficultés grammaticales proprement dites, cependant il déclare « que les caractères sont faits pour peindre les sons, et que, par conséquent, l'ortographe la moins imparfaite est celle qui nous expose le moins à l)rononcer mal. »
Voici au xix° chapitre ce qu'il dit concernant l'orthographe : il nous donne un récit curieux des dilficultés qu'offrait ce genre de discussions sur l'orthographe du Dictionnaire de 169i, difficultés qui se reproduisirent pour l'édition de t7'i(), ainsi que nous l'apprend l'abbé d'Olivet.
« Un de ces Messieurs, rapporte de Choisy, sur la fin de la séance précédente, avait proposé de faire quelques changemens à l'orthogiaphe de l'Académie, et, par exemple, de mettre unes, pour plus grande uniformité, à tous les pluriels (ce que Corneille avait proposé). Un autre, qui abhorre les changemens, a commencé aujourd'hui par nous mettre devant les yeux ces deux vers d'Aihalie :
Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez:' Les jours d'Ëliacin seroienl-ils menacez?
« Vous prétendez, nous a-t-il dit, qu'il est à propos que l'écriture fasse distinguer le verbe d'avec les substantifs, adjectifs et participes, ce qui sera très-aisé, lorsqu'on réservera l's pour les pluriels de tous ceux-ci, et le z pour le verbe seul. Ainsi, selon vous, il faudra écrire :
Quel est-il cet objet des pleurs que vous verse/.? Les jours d'Éliacin seraient-ils menacés?
« Mais cette imagination n'est pas nouvelle, puisqu'il y a deux siècles qu'elle a été proposée, sans néanmoins que le public ait paru en faire cas. Il n'y a qu'à ouvrir les Grammaires de Ramus, de Pelletier et de bien d'autres, qui s'érigèrent en réformateurs d'orthographe peu de temps après la mort de François I". Ou s'est moqué d'eux. Hé ! depuis quand l'orthographe auroit-elle pour but de spécifier et de laire distinguer les parties d'oraison? Assurément, sur cent femmes qui parlent très-bien, et qui même écrivent correctement, il n'y en a pas dix qui sachent ce que c'est que participe. Versez est un verbe, menacez est un participe : donc il
faut les écrire différemment ? Pour moi, je ne vois ici qu'un principe qui soit également avoue, tant par ceux qui se plaisent à introduire des nouveautez, que par ceux qui tiennent pour l'usage ancien. Quel est ce principe? Que les caractères sont faits pour peindre les sons, et que, par conséquent, l'orthogi-aphe la moins imparfaite est celle qui nous expose le moins à prononcer mal. Or il est clair que ce mot, menacez, se prononce absolument de même, et sans la plus légère différence, soit qu'on le fasse verbe, comme quand je dis, vous menaces, soit qu'on le fasse participe, comme dans le vers de M. Racine, seroient-ils menacer? Pourquoi donc, oii il ne s'agit que d'un seul et même son, employer deux signes différens? Une règle d'orthographe qui suppose qu'on sait toujours distinguer le verbe d'avec un nom, n'est bonne que pour ceux qui ont étudié : au lieu que celle qui fut adoptée par nos pères est à la portée de tout le monde. Personne, en effet, ne manque assez d'oreille pour confondre Vè ouvert comme dans proies, succès, avec l'e fermé, comme dans aimé, bonté. Voilà le cas où il est utile d'avoir deux signes, puisqu'il y a deux sons. Aussi prenons-nous !'.< pour le signe de l'é ouvert, procès, succès; et le z pour le signe de l'e fermé, quand le mot est au pluriel, tous aimez, vous êtes aimez. Règle qui ne souffre aucune e.xception, qui se conçoit sans étude, qui se relient sans etTort. On accentue l'e quand il est ouvert, procès, de peur qu'on ne le prenne pour un e muet, comme dans frivoles, paroles, où l's n'a lieu que puur marquer le pluriel. Ajoutons que le s a cela de commode, qu'il nous dispense de lever la main pour former un accent. On écrit tout de suite bonicz; au lieu que pour écrire bontés, il faut que j'aie l'attention et la patience d'aller chercher la lettre qui doit recevoir l'accent, et que je risque encore de mettre un grave pour un aigu. Quoi qu'il en soit, l'Académie ne s'est jamais départie du ;, et cette raison en vaudra toujours mille autres pour moi. .le ne dis point que pour observer cette belle uniformité dans tous les pluriels, il faudroit donc écrire, les travaus, les gens hvitreus, nos riiuis. (»! ([ue nos livres en deviendroient bien plus beaus!
Il .Après avoir entendu ce i|uc je viens de rapporter, et (jui avoit été dit avec un peu de ciialeur, tout le monde jugea que le mieux éloit d'ubandunner la matière, parce qu'on a toujours vit que les liispiiles sur i'oi'tliograplii' ne lini>soii'iit point, cl qui' d'.iilleuis elles n'ont jamais converti personne, »
76 APPKNDICE C.
On traita ensuite cette question d'orthographe : u Chapitre xx. Tai clé payé des sommes qu'on m'avoit données, ov. donné à recevoir d'vn tel (1).
« Le premier opinant a dit qu'il falioit dire, j'ai été payé des sommes qu'on m'avoit données à recevoir; parce que, les sommes étant au pluriel, données y devoit être aussi.
« Pour moi, a dit le second opinant, je suis d'un avis contraire. Les sommes sont reçues, et non pas données. Ce qu'on donne, c'est à recevoir : on reçoit les sommes. Ainsi il faut dire, donné à recevoir.
« Un troisième, se rangeant du côté du second, a dit que, si l'on pouvoit renverser la phrase et dire, à lesquelles recevoir on m'a donné, on verroit bien que recevoir régit les sommes, et que donné régit recevoir. On m'a donné à faire quelque chose; l'action qu'on m'a donnée à faire, c'est de recevoir. Au lieu de donner, mettons le mot de prier; et au lieu de dire, les sommes qu'on m. 'a donné à recevoir, disons, qu'on m'a prié de recevoir; vous verrez que vous ne sauriez dire, les sommes qu'on m'a priées de recevoir, mais qu'il faut dire, qu'on m'a prié de recevoir.
« Le quatrième opinant a été de môme avis : que ce qu'on donnoit, n'étoit pas les sommes, mais une action à faire. On me donne à recevoir ces sommes-là.
« Ceux qui ont suivi ont dit qu'ils avoicnt bien vu d'abord, qu'il falioit dire, donné à recevoir, ne coiisullanl que l'usage; et que ce qu'avoient dit les derniers opinans, les confirmoit dans un avis dont ils n'avoient pas examiné jusque-là toutes les raisons grammaticales.
«Mais, Monsieur, a repris quelqu'un, si pour juger de la bonté d'une phrase, il est nécessaire d'examiner, comme viennent de faire ces Messieurs, et les verbes et leurs régimes, si c'est un participe, ou un gérondif, où en serons-nous? J'ai bien peur que ces Messieurs qui raisonnent tant, ne trouvent moyen de nous fournir aujourd'hui des raisons pour une opinion, et demain d'aqtres raisons aussi bonnes, peut-être meilleures, pour le sentiment contraire. Je me souviens d'avoir vu faire quelque chose de semblable à feu Jlonsieur de Marca dans nos assemblées du clergé : il soutenoit tantôt un avis, et tantôt un autre, selon les occasions;
(I) Après deux siècles, des questions quelque peu analogues sont encore en litige. Eladlmc subjudice lis est.
et il avoit toujours à nous alléguer quelque canon, qui paroissoit fait exprès pour lui. Ainsi, Messieurs, tous vos raisonnemens me paroissent fort suspects.
« Hé bien, Monsieur, trouvons un moyen de nous accommoder, a dit un (1) de ceux qui est le plus accusé d'aimer à raisonner. Quand on vous présente une phrase, le grand usa^^e cjue vous avez du beau monde, du monde poli, fait que vous prenez aisément le bon parti. C'est peut-être par un usage qui en approche, (jue nous nous déterminons aussi, ces autres Messieurs et moi. Mais après avoir porté notre premier jugement, et avoir dit, cette manière de parler me plaît, ou me déplaît, nous rentrons un peu en nous-mêmes, et nous disons : Voyons un peu ce qui rend cette manière de parler vicieuse; voyons ce qui la rend bonne. Alors ayant recours à nos participes, à nos régimes, à nos gérondifs, et à tout cet attirail, que vous avez peur qui ne vieime du pays latin, nous tâchons de découvrir les raisons de notre premier goût, et nous sommes quelquefois assez hardis pour faire quelques petites règles générales, à l'occasion d'un sentiment particulier. \]n homme voit un bâtiment : du premier coup d'œil il dit: Cela me plaît, cela me déiilait. Il y a tel homme de bon goût, qui par le grand usage qu'il a d'avoir vu des maisons, d'avoir connu celles qui plaisent et celles qui déplaisent aux connaisseurs, dit fort à projjos : Cela me plaît, cela me déplaît. Demandez-lui-en la raison, il ne sauroit vous la dire. Mais faites venir M. l'crrault : aussi-tôt Vitruve en campagne, les cinq ordres d'architecture, et tout ce qu'il sait |)ar sa méditation, jointe à un grand usage des liâlimcnts.
<i Voyons, avec vos règles, a dit Thomme (2) de Monsieur de Marca, que; direz-vous de cette phrase? l'Jle s'est laissée emporter à la colère, faut-il dire, elle s'est laissé emporter, etc."?
« Je ne blàmerois peut-être ni l'im ni l'autre, a-lil répondu. Mais de grâce, lui a-t-on répliqué, rentrez un peu en vous-même, (omiiic vous nous avez tout à l'heure si bien dit (pi'i! falloit faire (luul<|uefois ; et faites-nous voir sur quoi vous fondez voire indulgence, et pourquoi vous souffrez (pi'on dise, elle s'est laissée eiiiporlerii la colère, et que viius ni- voulez pas dire, les sonnnes (ju'ou m'a doiuiées à recevoir.
(1) M. l'nlilirdc niiiiKiMii
(7.) 5t. ViiAAw TcMu, al)bt: île ilclvul.
78 APPBINDICK C.
« En vérité, Monsieur, a-l-il répondu froidement, je suis las de raisonner. Permettez-moi de m'abandonner de temps en temps à mon instinct et à un peu de paresse, et de laisser en repos mes règles de grammaire. Je vois ici tant d'honnêtes gens qui font la même chose, et qui ne font peut-être pas mal.
« Hé bien. Monsieur, a dit celui qui avait cité Monsieur deMarca, je crois qu'il faut dire, elle s'est laissée emporter à la colère; et puisque vous ne voulez pas nous en dire la raison, je m'en vais me mettre à votre place, et peut-être vous l'apprendre. Elle s'est laissée emporter se dit, parce qu'il est plus doux à la prononciation. La voyelle qui commence le mot d'emporter mange la dernière du mot laissée, et empêche la rencontre de ces deux e, qui auroit quelque chose de trop languissant.
« Mais, Monsieur, a dit un troisième, s'il y avoit surprendre au lieu d'emporter, croiriez-vous qu'il fallût dire, elle s'est laissée surprendre? Pour moi, je ne le crois pas; et moins indulgent que Monsieur qui a parlé avant vous, je veux qu'on dise, elle s'est laissé emporter à la colère, comme on dit, les sommes qu'on m'a donné à recevoir. »
Ch. Ibénée Castel, abbé de Saint-Piebre, membre dp l'Académie française en 1695, fut un des plus zélés partisans de la réforme orthographique. Il fut exclu de l'Académie en 1718 pour son ouvrage intitulé Discours sur la polijsijiiodie. \o\y son projet, Appendice D, à la date de 1730, p. 145.
L'abbé Gikaed, membre de l'Académie française en 1744. (Voir p. 143.)
DucLOs, secrétaire perpétuel de l'Académie française, joignant l'exemple au précepte orthographique, juge aiusi le système de l'orthographe étymologique (eu 1754) ;
« Le préjugé des étmologies est bien fort, puisqu'il fait regarder corne un avantage ce qui est un véritable défaut; car enfin les caractères n'ont été inventés que pour représenter les sons. C'étoit l'usage qu'en faisoient nos anciens : quand le respect pour eus nous fait croire que nous les imitons, nous faisons précisément le contraire de ce qu'ils faisoient. Ils peignoient leurs sons : si un mot ut alors été composé d'autres sons qu'il ne l'étoit, ils auroient employé d'autres caractères.
« Ne conservons donc pas les mêmes caractères pour des sons
qui sont devenus diléreus. Si l'on emploie (|uelquefois les mêmes sons dans la langue parlée, pour exprimer des idées diférentes (champ, chant), le sens et la suite des mots sufisent pour ôler l'équivoque deshomonimes. L'intelligence ne feroit-èle pas pour la langue écrite ce qu'èle fait pour la langue parlée? Par exemple, si l'on écrivoit champ de campus, comme chant de cantus, en confondroit-on plutôt la signification dans un écrit que dans le discours? N'avons-nous pas même des homonimes dont l'ortografe est pareille? Cependant on n'en confond pas le sens. Tels sont les mots son [s 0 mes) , son [furfur), son {suus)^ et plusieurs autres.»
a L'usage, dit-on, est le maître de la langue, ainsi il doit décider également de laparole et de l'écriture. Je ferai ici une distinction. Dans les choses purement arbilraires, on doit suivre l'usage, (]ui équivaut alors à la raison : ainsi l'usage est le maître de la langue parlée. Il peut se faire que ce qui s'appèle aujourd'hui un livre s'apèle dans la suite mi arbre ; que vert signifie un jour la couleur rouge, et rouge la couleur verle^ parce qu'il n'y a rien dans la nature ni dans la raison qui détermine un objet à être désigne par un son plutiM (|ue \y,\v un autre : l'usage, qui varie là-dessus, n'est point vicieus, puisqu'il n'est point inconséquent, quoiqu'il soit inconstant. Mais il n'en est pas ainsi de l'écriture: tant qu'une convention subsiste, èle doit s'observer. L'usage doit èti'e conséquejit dans l'emploi d'un signe dont l'établissement ctoit arbitraire ; il est inconséquent et en contradiction, quand il donc à des caractères assemblés une valeur diférente de cèle qu'il leur a donée et qu'il leur conserve dans leur dénomination, à moins que ce ne soit une combinaison nécessaire de caractères pour en représenter un dont on manque. »
CVoir à l'Appendice L), à la date de IT.'itj, p. l.'iO, pour l'exposition de sa réforme.)
Nicolas BEAtzKE, membre de l'Académie franijaise, mort en 1789, s'était d'abord prononcé contre la réforme de rorlliograplie. Dans VKiicijrlnpcc/ie mélliodiqiie, publiée clicz l'.nicUoiicKe, en 178!), revenant .sur ses premières opliiions. Il termine ainsi l'ailide Ni;ooiiAeMisMK :
u 11 faut compter à l'excès sur l'aveugle docilité de ses lecteurs pour oser défendre les abus de notre orthographe actuelle par l'autorité des grands écrivains (pic l'on cite : comme s'ils avoient spécialement aprofoudi et uprouvé formcUcDienl le»
principes d'orthographe qu'ils ont suivis dans leur temps , comme si celle que l'on suit et que l'on défend aujourd'hui étoit encore la même que la leur en tout point, et comme s'il suflisoit dopposer des autorités à des raisons dans une matière qui doit ressortir nùraent au tribunal de la raison.
« Ces raffinements, dit-on, s'ils pouvoient jamais être adoptés, « en produiroient d'autres ; on perdroit toutes les étymologies ; on « obscurciroil le génie de la langue et l'histoire de ses variations ; « on défigureroit toutes les éditions qui ont paru jusqu'à nos «jours; les auteurs et les lecteurs, accoutumés à l'ancienne or- « thographe, seroient réduits à se placer avec les enfants pour « aprendre à lire et à écrire ; la nouvelle méthode, pour êtrepeut- « être plus conforme à la prononciation du moment, n'en auroit « pas moins combattu l'impression d'un long usage qui a subju- « gué l'imagination et les ieux... La lecture de cette orthographe « est impossible à tout homme qui n'est pas disposé à changer de « tête et d'ieu\ en sa faveur. » Ce sont les propres termes d'un journaliste dans les annonces qu'il a faites des deux premières éditions de ma traduction des Histoires de Sallustc, où j'avois suivi quelques-uns seulement de mes principes de réforme.
« Ces changements, dit-il. en produiroient d'autres. Oui, j'en conviens ; l'art de lire, réduit à un nombre déterminé d'éléments précis, seroit mis par sa facilité à la portée des plus stupides, et s'aprendroit en peu de temps; l'orthographe, simpliflée et réduite à des principes clairs et généraux, n'embarrasseroitplus que ceux qui ne voudroient pas s'en occuper quelques semaines. Oh ! voilà, je l'avoue, d'affreux bouleversements !
« On perdroit toutes les élymologies. Oui, on perdroit les traces incommodes des étymologies; mais les savants, que cet objet regarde uniquement, sauroient bien les retrouver. La langue appartient à la nation ; la multitude n'a nul besoin de remonter aux étymologies, qui sont même perdues pour elle, malgré les caractères étymologiques dont on l'embarrasse dans les livres destinés à son instruction.
« Mais passons à ce qui choque réellement le plus les défenseurs de l'ancienne orthographe : c'est qu'ils seroient réduits à se placer avec les enfants pour aprendre à lire et à écrire, et qu'il leur faudroit changer de tête et d'ieux. Eh ! messieurs, n'en changez pas; gardez votre ancienne orthographe, puisqu'elle vous plaît : mais permettez aux générations suivantes d'en adopter une
autre, qui leur coûtera moins que la vôtre ne vous a coûté, qui leur sera plus utile, qui servira, au contraire de ce que vous dites, à lixer notre langue, à la répandre, à la faire adopter par les étrangers. » (Voyez à VAppendice D, p. 158, l'analyse de la réforme proposée par Beauzée.)
VoLTAiBE, membre de l'Académie française, revient sans cesse sur la critique du vicieux système de notre ortiiographe. Il dit, entre autres observations, dans le Dictionnaire philosophirjue , article Obïho-
OKAPHE
« L'orthographe de la plupart des livres français est ridicule. Presque tons les imprimeurs ignorants impriment Wisigolhs, Westphalie, W'illemberfj, Uélcravie, etc.
« Usne savent pas que le douhle Fallemand qu'on écrit ainsi W est notre K consonne et qu'en Allemagne on prononce Vétéravie, Virtemhcri/, Vesiphalic, Visigoths.
« Pour l'orthographe purement française, l'hahitude seule peut on supporter l'incongruité. Einploi-e-roienl, ovlroi-e- raient, qu'on prononce ci/iploiraient, octroiraivnl; paon, qu'on prononce pan; Laon, qu'on prononce Jjin, et cent autres barbaries pareilles font dire :
HO(lic(|ue manent vestigia ruris.
«Les Anglais sont bien plus inconséquents; ils ont perverti toutes les voyelles; ils les prononcent autrement que toutes les autres nations. C'est en orthographe (pi'on peut dire avec Virgile :
Kt penitiis loto (livisiis oilio lirilaiiiu».
« Cependant ils ont changé leur orlliograijhc depuis ceni ans : ifs n'écrivent plus : locvlh, spcakiili, niakdk, mais loves, speaks, makcs.
« Les Italiens ont sup|)rimé toutes les //. Ils (int l'ait plii>ieurs innovations en laveur de la douceur île leiu' langue.
« L'écriture est la peinture de la roix ; plus elle est rcsscinl)lante, meilleure elle est. »
Me trouvant en possession d'un grand nombre de lettres autographes de Voltaire, et particulièrement de sa corrcspoiuiancc, en partie inédile, avec d'AliMiiiicrt, j'ai (''lé cm'ienx de cnulVoiilei' son orthographe avec celle lic l'Académie de 17V>. C'eslsui lout à parti
tir (le 1752 que devit'iit plus sensible la modificatiuii apportée sous ce rapport par Voltaire dans sa correspondance, surtout alors qu'il s'occupait de la rédaction des articles qu'il envoyait à d'Alembcrtpour \& Dictionnaire philosophique. Il supprime le plus souvent les lettres doubles qui ne se prononcent pas. Il écrit pardonail, et d'un autre côté gîiai, il éguaiera. 11 affecte le plus profond dédain ])our l'étymologie. On voit alors s'échapper de sa plume tantôt le mot philosophe et tantôt philosoje, ce dernier plus fréquemment que l'autre; il écrit même quelquefois fdosofe. Dans sa lettre datée des Délices, le 2 décembre 1735, que j'ai sous les yeux, il écrit : « ennemi de la philosofie » et « persécuteur des philosofes. » Il met partout ainsi : cnciclopédic, diclionnire. Dans une lettre datée du 24, il écrit : « Je voudrais que votre tipografe Briasson « pensast un peu à moy. » ... « Vous avez des articles de téologie et de mi'laphisique. » Dans d'autres, il écrit plusieurs fois : Athène, ttutcntique, entousiasme, lèse, hisloriografc, bibliotèque, téolof/ien, crétien et cristianisme, s'écartant ainsi, avec une intention évidente, de l'orthograplie de l'Académie, dont il était membre depuis 1746. (Voir le texte de ces lettres avec leur orthographe à l'Appendice E.)
En comparant les lettres de Voltaire avec les éditions imprimées, on voit que l'habitude ii/pograpliique de tout ramener à l'orthographe duDictioiuiairede l'Académie a fait supprimer celle que Voltaire préférait. Il eût pourtant été intéressant de suivre, dans ses nombreux écrits, aussi bien les modifications de son orthographe que celles de sa pensée. Peut-être, h un certain moment, la popularité immense dont il jouissait eiit-elle pu faciliter quelques-unes des réformes déjà proposées. Dans la grande édition de Beuchot, que nous avons imprimée en tS.*!'*, on n'a conservé de l'orthographe de Voltaire que ses « au lieu des o, et je fcsais, nous fesons, du verbe faire.
François de jVeuchateau, membre de l'Institut natiouai, ministre de l'intérieur, après s'être préoccupé pendant une partie de sa vie des moyefis d'apjjrendre à lire au peuple des campagnes, émettait, en 1799, une opinion qui me paraît impliquer de notables simplifications dans notre orthographe :
«( Au premier coup d'œil on croirait que rien n'est plus simple, plus trivial, plus vulgaire que ce que l'on nomme l'ABC, mais les
meilleurs esprits en jugent bien différemment. Non sunl conlemnenda quasi parva, sine quihus magna comlarc non possunt. a dit saint Jôrôme. Le célèbre RoUin, dans son Trailé des éludes (ch. r', § II), avoue qu'il serait bien embarrassé s'il se trouvait dans le cas d'apprendre à lire à des enfants. En effet, les auteurs de méthodes n'ont eu en vue que des éducations privées, celles des enfants des classes privilégiées. Locke se propose de former un jeune gentilhomme, Téléinaqun est composé pour un prince, VEmile lui-même encourt en grande partie le même reproche.
« Je pose deux principes, ajoute ce ministre ami des lettres, qui me semblent démontrés : le premier, que jamais on n'apprendra à lire aux enfants des pauvres, surlout dans les campagnes, s'il faut consacrer des années entières à celle seule partie de l'instruction; et le second, qu'il importe beaucoup de n'astreindre les enfants à se procurer aucun de ces livres d'école dont on les embarrasse et que la plupart perdent ou déchirent »
• C'est pourquoi ce sage minisire, si dévoué au.\ lettres, se faisait rendre compte des méthodes de simplification de la lecture par le perfectionnement de l'alphabet, et les expérimentait lui-même, afin qu'en France on put arriver au même degré d'instruction primaire que la plupart des nations du continent. (Voyez Dieudonné ThiébauU, Principes de lecture et de prononciation à l'usage des écoles primnires. Paris, 1802, in-8.)
IIubain Domehoue, membre de llustitut de France (classe de la langue et de la litlératiiro fran(;aiscs), est l'autpiir d'une ivfoimc plus ahsolue que celles qu'on a proposées de nos joins.
Après avoir énoncé les deux obstacles qui s'opposent à ce (|uc notre belle langue devienne familière aux étrangers: la délcrniination du genre des substantifs et ré<Mrt cuire l'orllio-raplu' cl la prononciation, l'académicien de ISO.i, plus novateur (pie Meigrrt. ajoute :
«Le second obstacle est de nature ii être levé ; rorthograplic d'une langue n'est pas de son essence, comme la .syntaxe, l^'aitc pour réllécliir les sous, elle est une glace fidèle, lorsque les écrivains d'une nation se .sont abaudiiuncs à la ualiire ; inlidèlc, lors- (|ue. ébloui par le faux éclat d'un savoir déplacé, délouinaiil les
signes de leur véritable institulion, on a modelé l'écriture delà langue dérivée sur laprononcialioii de la langue primitive.
« Le retour aux principes est désiré par tous les bons esprits. Mais quelle autorité fera triompher la j-aison ? Quel pouvoir fera rentrer dans ses limites l'érudition, toujours prête à les franchir ? Quelle voix imposera silence au préjugé? Cette heureuse révolution peut être opérée par le concert de la force, à qui rien ne résiste, et des lumières, à qui rien n'échappe. Que le gouvernement dise à la classe de l'institut national chargée du dépôt de la langue française :
« Je demande que les sons de la langue soient tous appréciés et «reconnus; que chaque son simple ait un signe simple qui lui « soit exclusivement affecté ; en un mot, que la langue écrite soit « l'image fidèle de la langue parlée.
« Et je promets que l'orthographe sanctionnée par l'Académie « française sera sur-le-champ adoptée :
a Dans tous les actes émanés des autorités constituées ; — dans a tous les journaux soumis à l'inspection de la police ; — dans «toutes les écoles nationales; — dans tous les établissements « payés des deniers publics. »
«La raison etl'exemple auroient bientôt achevé une révolution commencée sous des auspices aussi imposants.
« 0 Bonaparte (1), jette un regard sur ces lignes, elles t'appellent à la gloire, non à celle du guerrier, tes exploits ont lassé la renommée; non à celle de l'homme d'État, la France te bénit et l'univers t'admire La gloire que je t'offre est pure et n'appartiendra qu'à toi seul. Ose ordonner la réforme de noire orthographe ; et le mensonge abécédaire, qui prépare à tous les mensonges, ne déformera plus les jeunes esprits, et l'immense famille dont tu es le chef parlera partout le même langage, et les monuments immortels du génie et du goût de nos écrivains seprcsentel'ont d'eux-mêmes à l'étranger reconnaissant. Élevé au faîte du pouvoir par ta valeur, ta sagesse et notre amour, déploie ta force pour la propagation des idées justes, mets ta gloire dans le triomphe de la vérité. »
(Voir plus loin pour son plan de réforme, Appendice U, à la date de 1806, p. 1(J7.)
(1) aoineigue écrivait ceci en 1803, sous le Consulat.
VoLNEv , de rAcadémie française, qui s'est livre à une étude touie spéciale des langues et de l'orthographe, formule ainsi son opinion sur notre manière de représenter les sons , dans son ouvrage intitulé : l'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques (p. 21) :
0 On peut dire que depuis l'adoption, et en même temps la modification de l'alpliabet phénicien par les Grecs, aucune amélioration, aucun progrès n'a été fait dans la chose. Les Romains, vainqueurs des Grecs, ne furent à cet égard, comme à bien d'autres, que leurs imitateurs. Les Européens modernes, vainqueurs des Romains, arrivés bruts sur la scène, trouvant l'alfabet toul organisé, Font endossé comme une dépouille du vaincu, sans examiner s'il allait à leur taille. Aussi les méthodes alfabétiqucs de iKilrc Europe sont-elles de vraies caricatures: une foule d'irré.^ulaiilés, d'incohérences, d'équivoques, de doubles emplois se montrent dans l'alfabet même italien ou espannol, dans l'allemand, le polonais, le hollandais. Quant au français et ;\ l'anglais, c'est le comble du désordre : pour l'apprécier, il faut apprendre ces deux langues par principes grammaticaux ; il faut iHiidier lem- ortlu)graphe par la dissection de leurs mots. »
(Voir Appendice D, ;'i la date de 1821, p. IG'.».)
FoRTiA d'Ueban, membre de l'histitut, Académie des inscriptions et belles-lettres, s'exprime ainsi dans son A'oMreaw Syslème de bibliographie alphabétique, 2' édit., Paris, 1822, p. 9 :
«Un principe, dont je crois que tout le monde reconnaîtra l'évidence, doit sans doute diriger ceux qui voudront raisonner sur noire orthographe et sur les innovations que l'on peut y apporter. Cet axiome, c'c^i (\v\'il favt écrire comme on parle. Fn effet, l'écriture n'étant (juc le signe du langage, plus l'image est fidèle, mieux elle atteint son but. C'est un avantage que la langue allemande, \'espn<inole et Vilaliennr ont sur les langues anglaise cl française; nous devons nous efforcer de le partager. »
Dfstutt nr. Tracv, de l'Académie française, émet sur ce grave snjel un jugement remar(|ualile par sa nelleté :
« Nos alphai)cls, \u ii'urs difficultés et le mauvais usage ipic nous en faisons, c'est-îi-dire nos vicieuses orthographes, méritent encore à peine le nom d'écrittuT. Ce ne sont (pie «le maladrniles
8G APPENDICF. C.
tachygraphies qui figurent tant bien que mal ce qu'il y a île plus frappant dans le discours, et en laissent la plus grande partie à deviner, quoique souvent elles multiplient les signes sans utilité comme sans motif.
« Que se passe-t-il avec l'alphabet actuel? On enseigne d'abord à connaître les lettres, et la facilité qu'y apportent les plus jeunes et les plus inappliqués des élèves prouve que l'obstacle n'est pas là. 11 faut ensuite apprendre à épeler, c'est-à-dire à les réunir. Ici commencent des difficultés sans nombre. Elles sont véritablement infinies avec l'alphabet français, puisque personne ne peut deviner l'orthographe d'un mot nouveau ou d'un nom propre. C'est par ce motif que beaucoup de personnes renoncent à faire épeler les enfants, et préfèrent leur apprendre les mots entiers, écrits sur des cartes, comme avec l'écriture idéologique des Chinois. C'est assurément là une preuve irrécusable des vices et des difficultés que présente notre alphabet irrationel. »
(( La mémoire seule peut servir à l'élude de l'orthographe; aucun raisonnement ne peut guider; au contraire, il faut à tout moment faire le sacrifice de son bon sens, renoncer à toute analogie, à toute déduction, poursuivre aveuglément l'usage établi, qui vous surprend continuellement par son inconséquence, si, malheureusement pour vous, vous avez la puissance et l'habitude de réfléchir.
« Et j'en appelle à tous ceux qui ont un peu médité sur nos facultés intellectuelles; y a-t-il rien au monde de plus funeste qu'un ordre de choses qui fait que la première et la plus longue étude de l'enfance est incompatible avec l'exercice du jugement? Et peut-on calculer le nombre prodigieux d'esprits faux que peut produire une si pernicieuse habitude, qui devance toutes les autres? »
Destutt de Tracy fut un des partisans les plus convaincus de la proposition faite par Volney d'appliquer à l'écrituie des langues orientales l'alphabet latin complété.
.louY, membre de l'Académie française, en 1829, acceptait l'idée fondamentale de la réforme dans sa réponse à Yjppel mix Français de M. JMarle .
« J'ai moi-même exprimé plusieurs fois le désir de voir opérer, dans l'orthographe de la langue française, une foule de change-
ments que le plus simple bon sens réclame. L'emploi des voyelles inutiles et des doubles consonnes dans les mots où la prononciation n'en fait sentir qu'une seule est un reste de barbarie que l'élyniologie n'excuse pas toujours. »
Chables Nodier, également de l'Académie française, l'un des hommes les pl'.is eompétents dans la question, n'hésite pas dans l'expression de son sentiment :
« Si les dictionnaires sont mal faits, ce n'est presque jamais la faute des dictionnarisfcs. C'est d'abord celle de la langue, qui n'est pas bien faite; celle de l'alphabet, qui est détestable; celle de l'orthographe, qui est une desplus mauvaises et des plus arbitraires de l'Europe; c'eut paul-èlcc tnfin celle des institutions littéraires préposées à la conservation de la langue, et qui ont fait de cette routine un fatal monopole. »
Malgré ces aveux significatifs, on doit convenir que Nodier, avant d'être membre de l'Académie! franvaise, fut un des adversaires les plus redoutables du néograpbisme absolu, contre lequel il épuisait les traits les plus acérés de sa verve s|)iiitueile. (V'tjir plus loin, Appendice D, à l'article d'Honorat llambaud, p. lO'J.)
Anurieux, secrétaire perpétuel de l'Acadéniir îVançnise, esprit judicieux, bon grammairien et littérateur de premier ordre, s'evpriniait ainsi de son côté eu 1829, dans sa réponse à AI. Marie :
« Il est d'un bon esprit de désirer la réforme de rorlhographc française actuelle, de vouloir la rendre conforme, autant que possible, il la piononciation; il est d'un boi! gramtuairieu, et même d'un bon citoyen, de s'occuper de cette reforme. Les routines soûl tenaces ; le succès vous en sera plus glorieux si vous l'obtene/.. Vous vous proposez de marcher lentement et avec précaution dans cette carrière assez danj^ercuse : c'est le moyen d'arriver au but. l'uissiez-vous l'alleindre ! »
(Voir plus loin, Ai)|)eiidice l>, à la date de I8:2'J, p. 17't, la réilamalii)ii de M. Aiidricux contre M. Marie.)
Le professeur LAnOMininiiBE, membre de rAcadénile des sricnces morales et politiques, écrivait à M. Marie à propos de son système .
Il Je pense, après Molière, Montesquieu, Du Marsais, (|ue lien n'est plus désirable (|ue l'exéculiou de votre projet, i-^u rappm-
chant l'orthographe de la prononciation , vous nous apprendrez en même temps à lire, à parler et à écrire la langue française ; ce sera un service signalé rendu à tous les Français et à tous les étrangers qui aiment notre littérature. »
Daunou, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et hcllcsiettres, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, membre du Comité d'instruction pnblifpie de l'Assemblée nntionnli', s'exprimait ainsi à propos des moyens de faciliter la lecture aux enfants :
« ... J'invoque donc une réforme d'un plus grand caractère que celles qui ont été introduites jusqu'ici dans l'enseignement de la lecture. Je réclame, comme un moyen de raison publique, le changement de l'orthographe nationale, et je ne crois pas cette proposition indigne d'être adressée à des législateurs qui compteront pour quelque chose le progrès, ou plutôt, si je puis ni'c.xpriincr ainsi, la santé de l'esprit humain. Il n'est point question ici (le quelques correclions partielles, semblables à celles que l'on a tentées, et qui ne sont bien souvent que rie nouvelles manières de contrarier la natnre. Je demande la restauration de tout le système orthographique, et que, d'après l'analyse exacte des sons divers dont notre idiome se compose, l'on institue entre ces sons et les caractères de l'écriture une corrélation si précise et si constante que, les uns et les autres élant égaux en nombre, jamais un même son ne soit désigné par deux différcns caractères, ni un même caractère applicable à deux sons différens. Celte analyse des sons de notre langue, la philosophie l'a déjà faite, ou l'a du moins fort avancée. Cette correspondance invariable entre la langue parlée et la langue écrite, il ne faut plus que la vouloir pour l'établir avec succès. Nous ne pouvons pas désirer pour cette réforme importante une plus favorable époque que celle où les préjugés se taisent, où les habitudes s'ébranlent, où l'on travaille enfin à régénérer l'instruction.
« On suppose qu'un tel changement dans l'orthographe doit entraver ou abolir l'usage des livres écrits selon la méthode ordinaire, ou du moins que la lecture de ces livres deviendrait presque inaccessible aux enfans accoutumés à un autre système graphique. 11 ne s'agit, pour dissiper cette objection, que de bien expliquer ce que je propose. Assurément, je ne demande point que l'on
n'imprime plus aiiniii livre avec notre orthographe actuelle, ni même que les lois soient écrites avec l'orthographe philosophique que j'ai indiquée. Les livres classiques que les enfans auront entre les mains, dans les écoles nationales, sont les seuls que j'aie ici en vue. A l'égard de tous les autres, il faut laisser agir le temps, la liberté et la raison. »
M. I.ITTRÊ, meml)rc de l'AcaJéinie dos inscriptions et belles-lettres, s'exprime ainsi dans son Histoire de /a langue française, tomel", p. 327 :
« L'habitude commune dans les anciens textes de ne pas écrire les consonnes doublées qui ne se prononcent pas et de mettre aresler, doner, apeler, etc., mériterait d'être transportée dans notre orthographe. On écrit dans les anciens textes au pluriel sans (]es mois enfans, puisscuis, etc. : cette orthographe, depuis longtemps proposée par Voltaire, est un archaïsme bon à renouveler. Ceux qui s'effrayeraient du changemonl d'orthographe ne doivent pas se faire illusion sur l'appiirente fixité de celle dont ils se servent. On n'a qu'à comparer l'orthographe d'un temps bien peu éloigné, le dix-septième siil'cle, avec celle du nôtre, pour reconnaître combien elle a subi de modifications. Il importe donc, ces modifications étant iiitnitabhîs , f|u'elles se fassent avec système et jugement. Manilestement, le jugement veut que l'orthographe aille en se simplifiant, et le système doit être de cond)iiier les simplitic:ations de manières qu'elles soient graduelles et qu'elles s'accordent le mieux possible avec la tradition et l'étymologie. .» « Notre langue fourmille de mots où l'écriture a fini par tuer la prononciation, c'est-à-dire que des lettres écrites, il est vrai, tnais non |)rononcécs, ont fini par triompher de la tradition et se faire entendre h l'oreille comme elles se montrent à l'd'il. »
APPKNDinr, />.
IIISTomyllIC DES HKFOnMKS ()RTI10(in,Vl'nH.ilIES l'UOrOSÉES or ACCOMPLIES.
Lv rapide exposé (|ui va suivre doiuiera iuk; juste idée des cliangeinents et des progrès tentés et parfois réalisés dans la voie
90 APPENDICR D.
(lu perfectionnemenl de notre orthographe sous l'intliience des hommes les plus instruits depuis la renaissance des lettres. Après tant de services déjà rendus à la langue par les novateurs, on ne saurait dédaigner complètement les opinions et les vœux émis pendant le xvi% le xvii=. le xviii" et le xix" siècle par des esprits éminenls et des hommes zélés pour le bien public, sous le prétexte que plusieurs d'entre eux auraient, dans leur zèle et leur amour de la perfection, dépassé les bornes du possible et encouru la qualification d'utopistes.
Frappés, au premier abord, de l'aspect inusité d'une page écrite dans le système des néographes absolus, système avec lequel Tétude de la sténographie (qui n'emploie que des signes phoniques) aurait pu nous familiariser davantage, nous repoussons avec une répugnance instinctive un résultat qui nous semble donner aux productions de l'intelligence moderne le vêtement d'un idiome enfantin et barbare. On ne saurait, j'en conviens, dans l'état actuel de noire civilisation, concevoir la pensée de métamorphoser notre antique alphabet, quels que soient d'ailleurs, dans bien des cas, son insuffisance et ses vices. Toutefois l'étude de la néographie n'est point à dédaigner de la part des esprits sérieux. Nous ne sommes point parvenus, sous le rapport des méthodes d'enseignement, et spécialement de la lecture et de la grammaire, à l'idéal de la perfection : il y a peu de nations du continent qui ne soient en avance sur nous de ce côté. Il est donc utile de se rendre compte des critiques dont notre langage, et surtout notre orthographe, sont passibles, alin de reconnaître la voie dans laquelle on doit s'avancer pour distinguer, mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici, le bon du mauvais usage, pour discerner enfin la raison même de l'usage.
A n'envisager maintenant que les critiques de détail, que les réformes partielles, que les compromis entre l'étymologie et la prononciation, que la mise en ordre de l'accentuation, qui composent en majorité les travaux entrepris sur l'orthographe, il y a beaucoup à profiter dans une étude consciencieuse des contradictions et des irrégularités de notre écriture, ainsi que des moyens proposés pour en diminuer le nombre. Cet examen nous force à réfléchir sur la constitution de notre idiome, sur la validité de certains préceptes de la grammaire et sur les solutions qui doivent prévaloir. En tout état de cause, notre langue ne saurait que gagner à s'individualiser davantage, en se dégageant de plus en plus
(le ses langes originaires, en se préservant de la funeste influence (lu néologisme chimique ou médical (1), non moins que de l'invasion des locutions étrangères.
Je crois donc rendre un véritable service à l'étude normale de notre idiome par la présente esquisse de la réforme depuis son origine, esquisse qui pourra plus tard être étendue et transformée en une véritable histoire.
Voici la liste et l'analyse de ces ouvrages sur la réforme de notre orthographe que j'ai pu me procurer :