‹ Observations sur l'orthographe françaiseChapitre 9 sur 41 · UE LA DIVISION · texte numérisé non relu

UE LA DIVISION

«La division se met entre deux mots qui, eu effet, ne l'ont qu'un, mais qui ne sont pas entièrement joincts : comme euxmesmes , re-snler, rc-sumer, francs - fie fs , cordon -bleu, (jrandcroij-, ciel-de-livl, entre-posi, etc. On la met aussi entre la Iroisième personne singulière tant du présent de l'indicatif «lur du futur, et le pronom personnel il et elle, et rinq)crscnnel un. I'2xenq)les '.parle il, mange elle, disne on céans, ira il, dira elle, sonnera on. C'estoit l'ancienne orthographe, dont la raison est assez conniic à ('eux qui connoissent la langue françoise du qiialorziesmc et (|uin/.iesme siècle. Mais depuis quelques années on s'est advisé de mettre entre les mots deux tirets et un l au milieu, de cette sorte, dira-t-it, ira-l-on. le voy grand nondire de

(I) <:t>l aiticlv iiK loi'iiiait i|iir (|iialru lignes dans lu 1" édition. (]J Cet ai'liclc est le dernier du ealiicr.

62 APPENDICR B.

gents qui s'opposent à cet usage, et disent qu'il n'y a aucune raison, ny aucun exemple chez nos Anciens. Messieurs jugeront si leur opposition est bien fondée; et chacun marquera, s'il luy plaist, ce qu'il voudroit changer, corriger, retrancher et adjousler à tout ce Traitté, tant pour le gros et pour l'ordre, que pour le détail et pour les exemples. »

Grammaire de Régnier des Marais.

Dans sa G9-am)naire, pubViée en 1706, Régnier des Marais, qu'on peut supposer avoir été le rédacteur des Cahiers, expose les mêmes principes. (Voir plus loin l'analyse de cette Grammaire, p. i36.)

Ainsi donc, l'Académie de lG9i procédait en matière d'orthographe, par amour de l'archaïsme, en vue d'une conformité aussi intime que possible avec l'écriture latine. Elle ne tenait aucun compte des concessions que la basse latinité et les écrivains français du XII'' au xvi'= siècle avaient faites à la prononciation et à la nécessité de simplifier. Aussi la lecture d'après ces principes de 1694 devait être fort difficile, par suite de la multiplicité de ces consonnes ramenées du latin du siècle d'Auguste, consonnes qui tantôt se prononçaient et tantôt ne se prononçaient point. Ronsard, ainsi que le grand Corneille, tous deux véritablement Français, avec des idées et des sentiments antiques, avaient mieux compris l'organisme de notre langue. C'est un grand honneur pour l'Académie d'avoir osé, dès 1740, se déjuger elle-même en rcnonçantaux règles surannées qu'elle avait adoptées en 1694, etrentrer dans la voie de la tradition nationale et de la vérité pratique.

Ol'INlON DE RONSARD SUR l'ORTIIOGRAI'HE ÉTÏMOLOGIQUE.

Ronsard, par l'ampleur et la hardiesse de son esprit, devançant son siècle et ceux qui l'ont suivi, a découvert en partie les ditférences qui distinguent certaines de nos lettres de leurs correspondantes chez les anciens, et affirmé les droits de notre langue à une orthographe qui lui soit propre. Il se rencontre ainsi, à cent ans de dislance, avec Corneille, pour ouvrir la voie dans laquelle l'Académie devait successivement entrer. Sans l'opposition de ses

amis, il eijt accepté volontiers en grande partie les réformes de Meigret ; mais il se borne pour le moment à chasser Vy étymologique, à la suppression des consonnes superflues, à l'adoption de l'accent aigu dans nombre de cas, et au remplacement du ph par un f. Il réclame de nouveaux signes pour i et u consonnes {j et v), pour // m.ouillé, gn et ch, et la restitution de k et z, qu'il demande de remettre en leur premier honneur (I).

U s'exprime ainsi dans l'avertissement au lecteur placé en tête de son Abrégé de l'art poétique (édit. de 1623, t. II, page 1616 ) :

« J'avois délibéré, lecteur, suivre en l'orthographe de mon livre la plus grand'part des raisons de Louys Meigret, homme de sain et parfait ingénient (qui a le premier osé desiller les yeux, pour voir l'abus de nostre cscriture), sans l'advertissement de mes amis, plus studieux de mon renom (pie de la vérité ; me peignant au devant des yeux le vulgaire, l'antiquité, et l'opiniastre advis des plus célèbres ignorans de nostre temps; laquelle remonstrance ne m'a tant sceu espouvanter, que tu n'y voyes encore quelques marques de ses raisons (de Meigret). Et bien qu'il n'ait totalement raclé la lettre grecque \, conmie il devoit, ie me suis bazardé de l'effacer, ne la laissant servir sinon aux propres noms grecs, comme en Tethys, Thyeste, Ilippolytc, Vlysse, à fin qu'en les voyant, de prime lace, on cognoisse ([uels ils sont et de quels pais nouvelleiucnl venus vers nous: non pas en ces vocables, ubisme, cigne, l\i»i/)he, lire, sire (qui vient comme l'on dit de xûpio;, cliangeant la lettre x. en a), lesquels sont desia receus entre nous pour françois, sans les marquer de cet espouvantable crochet de y, ne sonnant non plus en eux que nostre «' en ire, simple, lice, lime. Bref, ie suis d'opinion (si ma raison a quelque valeur), lors que tels mots grecs auront long temps demeuré en France, les recevoir en nostre megnic , puis les marquer de 1'/ françois |)Our monstrer qu'ils sont nostres, et non plus incogneus estrangers ; car qui est celuy qui ne iugera incontinent que A'(6i7/e, C'/6p//e, Cipris, Ciclope, Nimpha, lire, ne. soieni naliirellcincnt gii'cs, ou pour le iniiins cslrangers, puisadciplc/ en la faiiiille di^s Kiaii(,'ois, sans les iii;ii(puM(lc tel cspouvanl.iii lie l'ythagore? Tu dois >(;avoir i\n\u\ peu duvaiit le siècle d'.\ugu>te, la lettre grccinie V estoit iiK ogiKsui' aux Uoiiiains, comme l'on peut voir par Idiiles

(I) Préface iIl- la Fraiiciadc.

les comédies de Plaute, où totalement tu le verras osté, ne se servant point d'un charactère estranger dans les noms adoptez, comme Amphitruon, pour Amp/iitryoti : et si lu me dis qu'anciennement la lettre y se prononçoit comme aujourd'huy nous faisons sonner nostre u latin, il faut donc que tu le prononces encores ainsi, disant Cubelle, pour Cybelle; mais ie te veux dire davantage, que ['y n'y a pas esté tant affecté des Latins (ainsi qu'asseurent nos docteurs) pour le retenir comme enseigne en tous les vocables des Grecs tournez par eux en leur langue, mais ils l'ont ordinairement transformé, ores en u, comme uîç, ;«î«, ores en a, xûwv, canis, ores en o, uttuoî, somnus, tournant l'esprit aspre noté sur ô en s, comme estoit presque leur vieille coustume, avant que l'aspiration h fust trouvée. le t'ay bien voulu admonester de cecy, pour te monstrer que tant s'en faut qu'il faille escrire nos mots françois par l'y grec, que nous le pouvons bien oster, suivant cequej'ay dit, hors du nom naturel, pourveu qu'il soit usité en nostre langue. Et si les Latins le retiennent en quelques lieux, c'est plus pour monstrer l'origine de leur quantité, que pour besoin qu'ils en ayent. S'il advient que nos modernes sçavants se vueillent travailler d'inventer des dactyles et spondées en nos vers vulgaires, lors à l'imitation des Latins, nous le pourrons retenir dans les noms venus des Grecs, pour monstrer la mesme quantité de leur origine. Et si tu le vois encore en ce mot, yeux, seulement, sçache que pour les raisons dessus mentionnées, obéissant à mes amis , ie l'ay laissé maugré moy, pour remédier à l'erreur auquel pourroient tomber nos scrupuleux vieillars, ayant perdu leur marque en la lecture des yeux et des ieux {jeux) : te suppliant, lecteur, vouloir laisser en mon livre la lettre i, en sa naïve signification, ne la dépravant point, soit qu'elle commence la diction, ou qu'elle soit au milieu de deux voyelles, ou à la fin du vocable, sinon en quelques mots, comme en ie, en i'eus, iugement, ieunesse, et autres, oii abusant de la voyelle I, lu le liras pour I consonne inventé par Meigret, attendant que tu recevras cette marque d'I consonne, pour restituer l'I voyelle en sa première liberté. Quant aux autres diphthongues (1), ie lesay laissées en leur vieille corruption, avecqucs insupportables entassemens de lettres, signe de nostre ignorance et de peu de iugement, en ce qui est si manifeste et certain : estant satisfait d'avoir deschargé mon livre, pour cette

(I) Doubles consonnes, selon lacceplionil'auliefois.

heure, d'une partie de tel faix : attendant que nouveaux characleres seront forgez pour les syllabes //, gn, vh et d'autres. Quant à la syllabe ph, il ne nous faut autre note que nostre F, qui sonne autant entre nous que o entre les Grecs, comme manifestement tu peux voir par ce mol cpiX/i,/e///e (1). Et si tu m'accuses d'estre trop inconstant en l'orlbographe de ce livre, escrivant maintenant, espée, épée, accorder, ucorder, vestu, vêtu, espandre, épandre, blasmer, blâmer, tu t'en dois colerer contre toy mesmes, qui me fais estre ainsi, cherchant tous les moyens que je puis de servir aux oreilles dusçavant, et aussi pour accoustumer le vulgaire à ne regimber contre l'éguillon, lors qu'on le piquera plus rudement, monstranl par celte inconstance, que si i'estois receu en toutes les saines opinions de l'orthographe, tu ne trouverois en mon livre presque une seule forme de l'escrilurc que sans raison tu admires tant. »

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