‹ Observations sur l'orthographe françaiseChapitre 37 sur 41 · PAR M. AMBROISE FIRMIN DIDOT · texte numérisé non relu

PAR M. AMBROISE FIRMIN DIDOT

(irr ÉDITION )

Il se fait PII ce niomenl à l'Académie française une tentative de révolution contre laquelle la majorité de la Compagnie résiste encore; mais il est à croire qu'elle cédera : tranquillisez-vous, c'est une révolution à propos du Dictionnaire. 11 y a Dictionnaire et Dictionnaire. 11 ne s'agit pas ici du nouveau Dictionnaire de l'Académie, du Dictionnaire historique, dont M. .lolin Lcnioinnc se raillait agréablement l'autre jour, et qui, en dépit des épigrammes, se poursuit avec une sage et patiente lenteur : il s'agit du Dictionnaire de l'iisngc, tant de fois publié, perfectionné, et dont l'Académie a décidé qu'elle allait donner une nouvelle édition, la sixième, qui ne mettrait guère plus de trois années à paraître. En ma qualité d'ancien novateur cl révolulionnaire lonianlique qui est de temps en lenips repris d'une velléité de nioiivcment, j'ai regretté dans ces derniers mois de ne jiouvoir aller soutenir ii l'Académie la caus(! de l'innovation; mais elle est soutenue bien mieux que par moi par li; rcspcclable et (loct(! M. Didot, l'imprimeur en titre de l'inslilut. Ceux qui ne le connaissent que par ses savantes éditions des auteurs anciens, par ses belles éditions des classiques modernes, par les bijoux d'éditions d'Horace ou

(I) Uf-iiroïkiil il.iiis li's iViJurcdiu Lundis, toiiio XI, p. 203 pt suivantes, en tSfiîl.

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d'Anacréon, par sa traduction de Thucydide qu'il reprend et revoit à soixante-quinze ans avec la vigilance et les scrupules d'un helléniste consommé, ne s'imagineraient point aisément à quel point il est hardi, avancé, presque téméraire, pour les réformes qu'il propose d'introduire dans l'orthographe : et en cela cependant il n'est que logique et conséquent.

Notre langue française vient en très-grande partie du hitin. C'est un fait reconnu et que les philologues et critiques qui se sont occupés de l'histoire de la langue et qui ont étudié la naissance de la romane, d'où la nôtre est dérivée, ont mis de plus en plus en lumière. L'un de ces derniers historiens, et qui s'est dirigé d'après la méthode et par les conseils des vrais maîtres, M. Auguste Brachet, a parfaitement exposé (1) celle formation de notre idiome. Mais ce n'est pas du latin savant, du latin cicéronien, c'est du latin vulgaire parlé par le peuple et graduellement altéré, que sont sortis, après des siècles de tâtonnement, les différents dialectes provinciaux dont était celui de l'Ile-de-France, lequel a fini par se subordonner et par supplanter les autres ; lui seul est devenu la langue, les autres sont restés ou redevenus des patois (2). Quand je disque cette langue romane des xi" et xii" siècles est sortie du latin vulgaire et populaire graduellement altéré, j'ai peur de me faire des querelles; car, d'après les modernes historiens philologues, les transformations du latin vulgaire ne seraient point, à proprement parler, des altérations : ce seraient plutôt des développements, des métamorphoses, des états successifs soumis à des lois naturelles, et qui devinrent décidément progressifs à partir d'un certain moment : il en naquit comme par voie de végétation, vers le x" siècle, une langue heureuse, assez riche déjà, bien formée, toute une flore vivante que ceux qui l'ont vue poindre, éclore et s'épanouir, sont presque tentés de préférer à la langue plus savante et plus forte, mais plus compli-

(1) Grammaire historique de la langue française, par M. .\up-uste Brachet; i vol. in-18, à la librairie Hetzel, 18, rue Jacob.

(2) Je dois pourtant faire observer, afin de raitiger ce que ces assertions paraîtraient à quelques-uns renfermer de ti-op absolu, que M. Biachet excepte et laisse en dehors de cette génération du latin vulgaire un sixième en\iron des mots français, dont l'étymologie lui échappe et peut avoir d'autres origines. Les défenseurs des vieilles lacines celtiques et indigènes peuvent garder un restant d'espoir de ce côté.

(juée et moins naïve, des âges suivants. Je n'ai point à entrer dans cette discussion, ni à chicaner sur cette préférence ; ce que je voulais seulement remarquer, c'est que sous cette première forme lentement progressive et naturelle tous les mots qui viennent du latin et par le latin du grec ont été adoucis, préparés, mûris et fondus, façonnés à nos gosiers, par des siècles entiers de prononciation et d'usage : ils sont le contraire de ce qui est calqué et copié artificiellement, directement. Ils n'ont pas été transportés d'un jour à l'autre et faits de toute pièce, tout roides et tout neufs, d'après une lansue savante et morte, que l'on ne comprend que par les yeux, et plus du tout par l'oreille. Ace vieux fonds de la langue française il y a peu à réformer pour l'orthographe. Les mots en ayant été prononcés et parlés par le peuple, des siècles durant, avant d'être notés et écrits , toutes ou presque toutes les lettres inutiles ont eu tout le temps de tomher et de disparaître. Quand ils ont été écrits pour la première fois, ils ne l'ont pas été par des savants. L'usage a donc amené et produit par ce vieux fonds domestique la forme qui, ce semble, est définitive. La difficulté est surtout pour les mots savants et d'origine plus récente, importés à partir du xvi' siècle, depuis l'époque de la Renaissance, et la plupart tirés du grec avec grand renfort de lettres doubles et (le syllabes hérissées. Ces mêmes historiens de la langue, et qui l'admirent surtout aux xii'' et xiii« siècles, dans sa première fleur de jeunesse et sa simplicité, sont portés à proscrire, à juger sévèrement toute l'œuvre de la Henaissance, comme si elle n'était pas légitime à son moment, et comme si elle ne formait pas, elle aussi, un des âges, une des saisons delà langue. M. Auguste Brachet, qui n'est nullement favorable aux néologismes du xvi" siècle, déclare en même temps absurde la tentative qui consisterait aujourd'hui à léduiie et à simplifier, en les écrivant, b()n noml)re des doctes mots introduits alors. « Puisque l'orthographe du mot, dit-il, résulte de son étymologie, la changer, ce serait lui enlever ses titres de noblesse. » Telle cependant n'a pas été et n'est point l'opinion (le beaucoup d'hommes instruits et d'i'Si)rits philosophiques depuis le xvi'' siècle jusqu'à nos jours.

Sans dout(! l'introduction de la plupart de ces mots s'élanl faite l)ai' les savants cl d'autorité, pour ainsi dire, non insensiblement et par le peuple, ce ne saurait être à la manière du peuple et, comme cela s'est passé pour le premier fonds ancien île mots latins, par unt; usiu'e liMile et contiimelle, que la siiujililicalioii

devra s'opérer. Mais la même autorité qui a importé les mots et vocables scientifiques peut intervenir pour les modifier. Ainsi rien n'oblige d'user perpétuellement de celte orthogiaphe grecque si repoussante dans les mots rhythme,2Mhme. catarrhe, etc. ; et il y a longtemps que Ronsard et son école, tout érudits qu'ils étaient, avaient désiré affranchir et alléger l'écriture courante de cet a insupportable entassement de lettres ». Ils n'y étaient point parvenus.

L'histoire des tentatives faites depuis le xvF siècle pour la simplification de l'orthographe nous est présentée fort au complet par M. Didot en son intéressant écrit, et il en ressort que pour réussir à obtenir quelque chose en telle matière et pour triompher de l'habitude ou de la routine, même lorsque celle-ci est gênante et fatigante , il ne faut pas trop demander, ni demander tout à la fois.

Joachim Du Bellay le savait bien, lui qui dans son Illustration et Défense de la Langue, où il proposait en 1S49 tant d'innovations littéraires , n'a pas voulu les compliquer de l'emploi de l'orthographe nouvelle de Louis Meigret qu'il approuvait en principe, mais qu'il savait trop dure à accepter des récalcitrants.

Ces projets de réforme radicale dans l'orthographe, mis en avant par Meigret et par Ramus, ont échoué ; Ronsard lui-même recula devant l'emploi de cette écriture en tout conforme à la prononciation : il se contenta en quelques cas d'adoucir les aspérités, d'émonder quelques superfétations, d'enlever ou, comme il disait, de racler l'y grec : il avait d'ailleurs ce principe excellent que « lorsque tels mots grecs auront assez longtemps demeuré en France, il convient de les recevoir en notre memie et de les marquer de Vi français, pour montrer qu'ils sont nôtres et non plus inconnus et étrangers. » — Et pour le dire en passant, celte règle est celle qui se pratique encore et qui devrait prévaloir pour tout mot ou toute expression d'origine étrangère. Ainsi pour a-parte: un a-parte, des a-parte; on l'écrivait d'abord en deux mots, et le pluriel ne prenait pas d's ,• mais, l'expression ayant fait assez longtemps quarantaine et ayant mérité la naturalisation, , on en a soudé les deux parties, on en a fait un seul mot qui se comporte comme tout autre substantif de la langue, et l'on écrit: un aparté, des apartés. — C'est ainsi encore qu'il est venu un moment où les quavguam sont devenus les cancans. Mais les errata, bien que si fort en usage et qui devraient être acclimatés,

ce semble, n'ont pu encore devenir des erratas, comme on dit des opéras (1).

Corneille, après Ronsard, apporte à son tour son autorité en cette question de la réfornne de l'orthographe. Dans l'édition qu'il donna en 1664 de son Théâtre revu et corrigé, il mit en tète un Avertissement où il exposait ses raisons à l'appui de certaines innovations qu'il avait cru devoir hasarder, afin surtout, disait-il, de faciliter la prononciation de notre langue aux étrangers. Ces idées et vues de Corneille, excellentes en principe, me paraissent avoir été un peu compliquées et confuses dans l'exécution. Le grand poëte n'était pas un esprit pratique (2).

Ce qui est certain, c'est qu'une extrême irrégularité orthographique, une véritable anarchie s'était introduite dans les imprimeries pour les textes d'auteurs français au xvii' siècle : il était temps que le Dictionnaire de l'Académie, si longtemps promis et attendu, vînt y mettre ordre.

Dans la préparation de ce premier Dictionnaire, et dans les cahiers qui en ont été conservés, on a les idées de Bossuet qui sont fort sages et fort saines. Il est pour une réforme modérée. Il est d'avis de ne pas s'arrêter sans doute à l'orthographe impertinente de Ramus, mais aussi de ne pas s'asservir à l'ancienne orthographe « qui s'attache superstitieusement à toutes les lettres tirées des langues dont la nôtre a pris ses mots » ; il propose un juste milieu : ne pas revenir à cette ancienne orthographe surchargée de lettres qui ne se prononcent pas, mais suivre l'usage constant et retenir les restes de l'origine et les vestiges de l'antiquité autant que l'usage le permettra.

(1) Chosebizarre ! errata fiiiiployé au sinsulicr est devenu un mot français puisqu'on (lit un errata ; et au pluiicl il est resté un mot étranger et latin, puisqu'il ne prend pas <rs et qu'on écrit des errata cl non des trrutds. C'est il des irrégularités de ce genre que les décisions .le .l'Académie peuvent porter remède.

(2) L'excellent hiographc <le Corneille, M. Tnschereau, tout en vnulanl bien tn'appionver, m'écrit : « Une seule réserve en faveur de Pierre Corneille. Il a été plus pratique cpie vous ne le dites. Il si>rait bien bon, poui guider le lecteur dans la piononciation, d'adopter ses deux espèces de lettre s sous les deux formes qu'il propose, l'une sonnante et l'aufngrave ."Il n'y a que re moyen d'indiquer, par exemple, qu'on doit prononcer différenunent ileux mots souvent identiques, comme dans cette phrase : « Le v('nt est à Veut. »

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Le premier Dictionnaire de l'Académie, qui parut en 1694, ne se contint point tout à fait, à ce qu'il semble, dans les termes où l'aurait voulu Bossuet, et l'autorité de Régnier des Marais, qui accordait beaucoup à l'archaïsme, l'emporta.

Ce ne fut qu'à la troisième édition de son Dictionnaire, celle qui parut en 1740^ que l'Académie se fit décidément moderne et accomplit des réformes décisives dans l'orthographe. Il j avait eu Fontenelle et La Motte, avec leur influence, dans l'intervalle. Si l'on compare cette troisième édition à la première, elle offre, nous dit M. Didot, qui y a regardé de près, des modifications orthographiques dans cinq mille mots, c'est-à-dire dans le quart au moins du Vocabulaire entier. Il se fil un grand abatis de supertluités de tout genre : « des milliers de lettres parasites disparurent. » C'est à celte troisième édition, où pénétra l'esprit du xviii'' siècle, qu'on dut de ne plus écrire accroi.itre,advoraf, albastre, apostrCj bienfaicteur,abi/sme, laid, allaicter, neiifvaine, etc.; toutes ces formes surannées et gothiques firent place à une orthographe plus svelte et dégagée. L'abbé d'OIivet eut la principale part dans ce travail ; il fut en réalité le secrétaire et la plume de l'Académie ; elle avait fini, de guerre lasse, par lui donner pleins pouvoirs ; il s'en explique lui-même dans une lettre au président Bouhier, du l'"' janvier 1736, et l'on est initié par lui aux coulisses du Dictionnaire. Et où n'y a-t-il pas de coulisses, je vous eu prie?

« A propos de l'Académie, écrivait-il :"i son confrère le président, il y a si\ mois qu'on délibère sur l'orthograplie, car la volonté de la (lompaguie est de renoncer, dans la nouvelle édilidii de sou Dictionnaire, à l'orthographe suivie dans les éditions précédentes, la première et la deuxième; mais le moyen de parvenir à quelque espèce d'uniformité? Nos délibérations, depuis six mois, n'ont servi qu'à faire voir qu'il était impossible que rien de systématique partît d'une Compagnie. Enfin, comme il est temps de se mettre à imprimer, l'Académie se détermina hier à me nommer seul plénlpotenciaire à cet égard. Je n'aime point cette besogne, mais il fautbiens'y résoudre, car, sans cela, nous aurions vu arriver non pas les calendes de janvier 1730, mais celles de 1836, avant que la Compagnie eût pu su trouver d'accord. »

Au moment de mettre sous presse, on fut encore arrêté quelque temps, du fait de l'imprimeur :

« Coignard, écrivait l'abbé d'OIivet (8 avril 173G), a depuis six se-

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maines la lettre A, mais ce qui fait qu'il n'a pas encore commencé à imprimer, c'est qu'il n'avait pas pris la précaution de l'aire fondre des E accentués, et il en faudra beaucoup parce qu'en beaucoup de mots nous avons siiprimé les S de l'iUicienne orthographe, comme dans despescher, teste, masle, que nous allons écrire dépêcher, tête, mdle, etc. «

Le XVI'' siècle avait été hardi; le xvii° était redevenu timide et soumis en bien des choses ; le xviii" reprit la hardiesse, et l'orthographe, comme tout le reste, s'en ressentit : elle perdit ou rabattit quelque peu, dès l'abord, de l'ample perruque dont on l'avait affublée. L'abbé de Saint-Pierre, qui fut le premier à réagir contre la mémoire de Louis XIV, faisait imprimer ses écrits dans une orthographe simplifiée qui lui était propre; mais le bon abbé tenait trop peu de compte, en tout, de la tradition, et on ne le suivit pas. D'autres esprits plus précis et plus fermes étaient écoulés : Uumarsais, Ducios, — n'oublions pas un de leurs prédécesseurs, lu Père Muflier, un jésuite doué de l'esprit philosophique, — l'abbé Girard, — mais Voltaire surtout, Voltaire, le grand simplificateur, qui allait en tout au plus pressé, et qui, en matière d'orthographe, sut se borner à ne demander qu'une réforme sur un point essentiel, une seule : en la réclamant sans cesse et en préchant d'exemple, il finit par l'obtenir et par l'imposer.

Cette réforme, toutefois, qui consistait à substituer Va à Vo dans tous les mots où Vo se prononçait a, ne passa point tout d'une voix de son vi>ant : elle n'était point admise encore dans la ()uatriôme édition du Dictionnaire de l'Académie qui parut en I7()2. Tout au ]iliis y avait-on écrit coimaissance, connaître, iuraic, jusqu'alors écrits par o. Mais ce ne fut que dans la rinquième édition, publiée de nos jours, on 1835, que l'innovation importante, déjà admise par la généralité des auteurs modernes, trouva grâce aux yeux de l'Académie, et (pie la réforme prêchée par Voltaire fut consacrée.

Il y eut des protestations individuelles remarquables. Charles Nodier, par inimitié contre Voltaire d'abord, par l'effet d'un relour uitiaroniaiitiqiie vers le jiassé, par plusiiurs raisons ou fantaisies rétrospectives, continua de maintenir et de pratiquer Vo. Lamennais aussi, radical sur tant de points, élait rétrograde et réactionnaire sur Vo: il alfectailde le maintenir. Chateaubriand de même; c'était un coin de cocarde, un lien de i)ius avec le passé.

Au reste, notre xlx" siècle a présenté sur cette question de l'orthographe, et comme dans un miroir abrégé, le spectacle des dispositions diverses qui l'ont animé en d'autres matières plus sérieuses : il a eu des exemples d'audace et de radicalisme absolu, témoin M. Marie; une opposition ou résistance soi-disant traditionnelle, témoin Nodier et son école ; un éclectisme progressif, éclairé et assez large, témoin le Dictionnaire de l'Académie de 1835 ; mais, depuis lors, il faut le dire, le siècle ne paraît point s'être enhardi : il y aura de l'effort à faire pour introduire dans l'édition qui se prépare toutes les modifications réclamées par la raison, et qui fassent de cette publication nouvelle une date et une étape de la langue. C'est à quoi cependant il faut viser.

Ne nous le dissimulons pas : il s'est lait depuis quelques années, et pour bien des causes, une sorte d'intimidation générale de l'esprit humain sur toute la ligne. La réforme de lorthographe ellemême y est comprise et s'en ressent ; on est tenté de s'en effrayer, de reculer à cette seule idée comme devant une périlleuse audace. Tout le terrain gagné en théorie depuis Port-Royal jusqu'à Daunou semble perdu. Nous avons à prendre sur nous pour redevenir aussi osés en matière de mots et de syllabes que l'était l'abbé d'Olivet.

On objecte toujours l'usage ; mais il y a une distinction à faire, et que Dumarsais, dès le principe, a établie : c'est la prononciation qui est un usage, mais l'écriture est un art, et tout art est de nature à se perfectionner. « L'écriture, a dit Voltaire, est la peinture de la voix : plus elle est ressemblante, meilleure elle est. » Il importe sans doute, parmi tous les changements et les retouches que réclamerait la raison, de savoir se borner et choisir, afin de ne point introduire d'un seul coup trop de différences entre les textes déjà imprimés et ceux qu'on réimprimerait à nouveau ; il faut les réformer, non les travestir. J'ai sous les yeux les deux premiers livres du Télémaque , un texte classique, imprimé selon les moditications que M . Didot propose à l'Académie. On peut différer d'avis sur tel ou tel point; mais mon œil n'est nullement choqué de l'ensemble. 11 y a, d'ailleurs, quantité de corrections à introduire dans le nouveau Dictionnaire et qui ne sauraient faire doute un moment. Pourquoi, dans le verbe asseoir, l'Académie ne met-elle \'e qu'à Tinfinilif, et pourquoi, dans leverbe surseoir^ met-elle l'e à l'infinitif et de plus au futur et au condi-

tionnel? Pourquoi écrit-elle abattement, abattoir, avec deux t, et abatis avec un seul? — Pourquoi charrette, charretier, avec deux r, et chariot avec une seule? — Pourquoi courrier encore avec deux r, et coureur avec une seule ? — Pourquoi banderole avec une seule /,, et barcaroUe avec deux? — Pourquoi douceâtre et non douçntre, comme si l'on n'avait pas le c avec cédille, etc., etc. (1) ? Le Dictionnaire écrit ostrogot : pourquoi alors écrire gothique ? Ce sont là des inconséquences ou des distractions qu'il suffit de signaler et qui sont à réparer sans aucun doute.

L'introduction dcl'/au lieu de jih dans quelques mots compliqués est plus capable de faire question. Il est bien vrai qu'autrefois, dans sa première édition, l'Académie avait écrit phanlôme, phantastique, phixnésie, et que depuis elle a osé écrire fantôme, fantastique, frénésie, etc. Ospra-t-elle bien maintenant appliquer la môme réforme à d'autres mots et faire une économie de tous ces h peu commodes et peu élégants, écrire ninfes, ftisie, diflongues...7Je vois d'ici l'étonnement sur les visages. Etl'étymologie? va-t-on s'écrier. Mais cette étymologie, on s'en est bien écarté dans les exemples cités tout à l'heure. Et puis cette raison qu'il faut garder aux mots tout leur appareil afin de maintenir leur étymologie est parfaitement vainc ; car, pour une lettre de plus ou de moins, les ignorants ne sauront pas mieux reconnaître l'origine du mot, et les hommes instruits la reconnaîtront toujours. Ce sont là toutefois des questions de tact et de convenance où il importe d'avoir raison avec sobriété.

Je ne puis tout dire et je ne prétends en ce moment que signaler l'estimable et utile travail, depuis longtemps réclamé, que l'Académie vient d'entreprendre, en l'exhortant (sous la réserve du goùl) à oser le plus possible; car ses décisions, ([ui seront suivies et feront loi, peuvent abréger bien des diflicultés, et, notre génération récalcitrante une fois disparue, les jeunes générations nouvelles n'auront qu'à en proliter courannnent.

Une innovation toute lypographiciuc que iM. Uidol propose et qui est aussi ingénieuse que simple, c'c>tque de même (ju'onmet une cédille sous le c pour avertir quand il doit se prononcer avec

(I) Il y ;i un fort bon (^crit d'un grninuiairiuD estiiUEible, fou M. Pnutcx, Errata du Ijirlioitnairc du IWradi^iiiir (IH(i2). (le Iravnil, fait sans aiu'uiu' iiiahcillaiicu, l'st un des iustrumeab lus ])lu:i ulilus à avoir suus la main pour l'i'diliiin iiiuncllr.

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douceur, on en mette une aussi sous le l dans les cas où il est doux et où il doit se prononcer comme le c : nation, patience, plénipoienliaire, etc. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir d'objection contre celte heureuse idée toute pratique et qui parle aux yeux.

Je ne f;ùs que poser des questions sans prétendre le moins du monde les résoudre. Il y aura de quoi occuper, on le voit, et passionner innocemment bien des séances de l'Académie. Car, selon la r^'uiarque de l'abbé de Choisy, ces disputes sur la langue et l'orthographe ne finissent point; et il ajoute « qu'elles n'ont, jamais converti personne ». Ici pourtant il convient qu'elles aboutissent et que l'on conclue : la moindre partie des réformes proposées sera déjà un progrès, si on l'accepte.

M. Didot, pour revenir à lui, le sait bien : il demande le plus pour obtenir le moins. Sans donle il a raison et mille fois raison; mais depuis quand a-t-il suffi dans les choses humaines, et même dans les choses littéraires, d'avoir cent mille fois raison? C'est déjà beaucoup si l'on ne vous donne pas tout à fait tort. Il en est de l'orthographe comme de la société : on ne la réformera jamais enlièrement ; on peut du moins la rendre moins vicieuse. Parmi les regrets de M. Didot et dont il faut qu'il fasse son deuil, l'un des plus vifs est sur ce mot même A'ortliographe : en effet il n'y eut jamais de mot plus mal formé. Il fallait dire ortfwr/raphie, connne on dil philosophie , biographie, télégraphie , p/wtographie, etc. Que dirait-on si le nomenclaleur de ces derniers arts avait imaginé de les intituler la photographe, la télégraphe ? Mais commettre cette ânerie pour le mot même qui répond juste à bien écrire, convenez que c'est jouer de malheur. L'ironie est piquante. Qu'y faire ? Tous les décrets académiques ou autres n'y peuvent rien. Tirons-en une leçon. Cette espèce d'accident et d'affront qui a défiguré tout d'abord d'une manière irréparable le mot même exprimant l'art d'écrire avec rectitude, nous est un avertissement qu'en telle matière il ne faut pas ambitionner une réforme trop complète, que la perfection est interdite, qu'il faut savoir se contenter, à chaque reprise, du possible et de i'à peu près.

P. -S. J'ai le plaisir d'annoncer que les discussions de l'Académie sur les mots nouveau.x ont commencé : dans la séance de jeudi dernier, le premier des mots importants qui se présentai! marqué d'un astérisque, Absolutisme, a été débattu et ad-

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mis. Radicalisme le sera aussi. L'Académie est dans la bonne

voie (1).

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