VI. DU g ^ ET DU (j y
La forme du g romain et du g italique ayant paru déplaisante à mon oncle Pierre Didot, elle fut modifiée dans la plupart de ses impressions. Dans la grande édition de Corneille en 12 volumes in-8 que j'ai iuiprimée pour M. Lefèvre en 1854, j'ai cru devoir substituer au g la forme (j.
Puisque l'on dispose de ces deux formes de ^ et ^ auxquelles l'œil est également habitué, ne pourrait-on pas utiliser l'une poui' figurer le g dur comme dans figure, enve?'gîire, réservant l'autre au y doux, pour les mots gageure, mangeure, vcrgeurc, que l'on pourrait alors écrire sans la lettre parasite e , gagure, mamjure, ver(jure, puisque dans ces mots on ne prononce pas eu comme dans demeure, effleure, pleural
Cette forme du fj, y, est d'autant mieux appropriée à cet oflice qu'elle contient comme élément la lettre j. On écrirait donc figure, envergure, et avec le y doux mangure, vergure, gagure, affligant, exigaiit, gage, gorger (on pourrait môme .ajouter un point sur le jf y).
Pur cette légère modilication, on aurait le (l()ui)ic avantage de ne présenter à \wÀ\ rien de ch()(|uant et d'inusité, et d'épargner l'emploi de l'c, si filcheusement mis on usage pour rendre au g, dur devant les voyelles a, o, u, le son du j, à moins (ju'on ne préférât remplacer le y doux par le 7, comme dans le mol doiijdn, ùmi iJo/u/aii dans le Procès de la l'wrlle. On écrit, en viïri, jumeaux ci gémeauj:, Jatiibc et gigue, enjamber et dégingandé; du latin gaudere, gaudium, on a fait joie, jageux, réjouir -,(1(1 gêna, joue; àc inagis, nuijeur, majesté.
En écrivant affiigant, cxigant, naganl, partagani, diri-
gant, au lieu de affligeant, exigeant, nageant, partageant, dirigeant, on simplifierait l'orthographe déjà si compliquée des mots terminés en ant.
Avant l'emploi de la cédille placée sous le c, on était forcé, pour éviter qu'on prononçât commençons, d'écrire nous co7n- 7nenceons, comme nous écrivons ijayeure en ajoutant un e. La cédille rendit cette addition inutile ; l'e fut donc supprimé (1).
Je crois nécessaire de rappeler que, tout importantes et nombreuses que soient ces modifications, soumises à la décision de l'Académie, elles n'apporteront pas dans l'écriture un trouble comparable au grand changement introduit en 1740 dans la troisième édition de son Dictionnaire. Réparties sur les vingt-six mille mots du dictionnaire de notre langue (2), elles seront bien moins sensibles, et facilement adoptées, étant fondées toutes sur la logique et l'analogie ; la plupart d'entre elles passeront même inaperçues. D'ailleurs quelques inconvénients passagers seront bien faibles en comparaison des avantages réels et durables qui en résulteront.
La rectification de ces irrégularités orthographiques, la suppression dequelquesmarquesétymologiques latines et grecques, qui avaient échappé aux précédentes radiations, ne causeront aucune hésitation à ceux qui savent le grec et le latin. L'étymologie des mots ne saurait être douteuse pour eux ; l' œil ne sera pas plus déçu que l'oreille. Qu'on écrive filosofîe comme fréne'sie, qu'on écrive abstinance comme complaisance, compétance comme consistance, consciance comme convenance, ces mots, quelle qu'en soit l'orthographe , n'en conserveront pas moins leur
(1) Si cette distinction du g dur et du g doux était admise, l'usage bien distinct des deux g' et j peiinettrait l'i.us t\rd de supprimer Xu introduit après le g pour le rendre dur lorsqu'il est suivi d'un e ou d'un i dans les mots langue, languir, comme par un ellet contraire on ajoute l'e à gageure. On écrirait alors lange, langir, eu conservant ga pour les mots tels que anguille, aiguille, etc., et ye pour gage, gagure, etc.; par là, trois prononciations seraient bien distinctement ligurées.
(7) Le nombre des mots admis dans la cinquième édition est de 2 j,786.
origine évidente, et l'esprit sera soulagé de minuties pénibles ' qui fatiguent la mémoire et déconcertent l'intelligence.
Lorsque l'on compare la complication de l'orthographe française avec la simplicité de celle des autres langues néo-latines, l'italien, l'espagnol, le portugais, et qu'on voit dans nos anciens manuscrits notre orthographe se rapprocher par sa simplicité de celle de ses sœurs, on est porté à rechercher la cause de cette anomalie ; mais c'est à cette tendance particulière à l'esprit français d'être logique, même dans ses erreurs, que je crois devoir l'attribuer.
En effet, frappés de l'irrégularité des formes variées et incorrectes de l'écriture en prose de nos preux chevaliers, les Villehardouin, les Join ville, et des poésies de nos trouvères et de nos troubadours, c'est sur celle du latin, fixée depuis tant de siècles , que devaient la modeler ceux qui les premiers cherchèrent à la régulariser. C'est ce que firent les Estienne, pour c[ui la langue grecque et la langue latine étaient aussi familières que le français. L'Académie, en 1694, reinlit donc un vrai service par l'ordre qu'elle établit dans son premier Dictionnaire, ordre savant et pour le classement des mots et pour l'orthographe latinisée , qu'elle maintint , malgré les sourds murmures du vieil esprit français et les protestations, un siècle auparavant, de Ronsard et de sa Pléiade contre cette orthographe «pii leur semblait pédantesque. Mais, dans sa sagesse et sa prévision de l'avenir, IWcadémie ne larda pas k faire des concessions à Vumije, c'est-à-dire aux l)esoins du temps et aux réclamations justement fondées.
A mesuie (jue l'écriture se généralisait de plus en plus, les inconvénients du lourd hiigagc de laiil de lettres inutiles se manifesièiciU plus vivciuenl, et, dès sa troisième édition, en 1740, l'.Vcadémie, qui avait iléjà renoncé au classement scientifique par racines pour rendre plus pratique l'emploi de son Dictionnaire, ne se montra pas moins logique en ce (|ni touche l'orthographe. La hardiesse avec la(pjelle elle réforma
tant de lettres conservées par le fétichisme de l'étymologie fait même regretter qu'elle n'ait pas osé davantage.
Mais si, dans cette réforme, l'Académie ne voulut pas dérouter entièrement les habitudes, elle n'en accomplit pas moins un acte de haute sagesse. En effet, l'écriture, calquée sur le latin, restait une sorte de privilège pour le clergé, la magistrature, les hommes de cour et pour un cercle restreint de la société, initié alors au grec et au latin , mais devenait incompatible avec les besoins des classes nombreuses pour qui son emploi se montrait de plus en plus indispensable.
On pouvait donc craindre, en présence des efforts, aussi nombreux que persévérants, tentés durant plusieurs siècles par des hommes éminents pour régulariser l'orthographe, la siuipli(ier, et même la remplacer par un système néographique ou phonographique, qu'on ne vît, comme aux anciens temps de l'Egypte et de l'Inde, l'ancienne et savante écriture délaissée en faveur d'une autre plus simple, telle que la souhaitaient les phonographes, et qui répondit mieux aux besoins du peuple.
L'Académie, persévérant dans son système de simplifier notre orthographe, introduisit donc dans sa quatrième, puis dans sa cinquième édition, des améliorations qui, continuées dans le môme esprit, faciliteront l'écriture et feront renoncer aux utopies, quelque séduisantes qu'elles soient (1).
L'Italie, l'Espagne, le Portugal, ont le même alphabet que nous, et il suffit à la prononciation de leurs langues, néo-latines comme la nôtre; à leur exemple, tout en gardant notre phy-
(1) Lors(iu'oii songe que, par l'ecriturc phonographique, en trois jours, un enfant peut sans peine apprendre à lire et prononcer correctement sa langue, et qu'il faut peut-être cinq ou six ans * pour apprendre, et avec tant de peine ! à lire dans notre système orthographique, bien qu'amélioré, on ne peut s'empêcher de reconnaître que ce temps suffirait pour apprendre deux ou trois langues modernes, ou même le grec.
" Le programme universitaire pour l'enseignement du français consacre sio-' années à l'étude de l'orthographe et de la grammaire.
sionomie naturelle, rapprochons donc du simple et du beau notre orthographe que les th et ph défigurent. Malgré ces modifications, elle différera encore beaucoup de la simplicité des langues italienne, espagnole et portugaise.
Dante, le Tasse, Cervantes, Lopez de Vega, Camoens, n'ont rien perdu à être écrits avec une orthographe plus simple, et le grand Corneille s'en réjouirait.
Notre alphabet, bien qu'incomplet comme le leur, peut suffire à tons nos besoins, et notre orthographe, graduellement modifiée par la sagesse de l'Académie, rendra la lecture et l'écriture de plus en plus accessibles à tous. Avec le concours du temps l'Académie pourra donc, sans apporter aucun trouble, satisfiiire aux vœux des Français et des étrangers, qui lui en témoigneront leur reconnaissance.
En abaissant ainsi les jjarrières qui s'opposaient à l'extension du savoir le plus élémentaire, elle ferait une œuvre digne d'elle, digne des hommes d'Etat qui figurent dans son sein, digne do l'espiit de son illustre fondateur.
Ainsi seront reléguées ù jamais les utopies d'une écriture plus ou moins phonétique qui blesse nos habitudes , et contrarie même la raison, puisqu'elle priverait l'écriture d'un de ses principaux avantages :
De pciiidio la parole et de piirler aux yeux.
L'habitude d'abréger les mots en les (■nnlrartanl, qui est une tendance de notre esprit \if et prompt, et un besoin do noire civilisation (I), a réduit en monosyllabos dos mots rjui on latin et on d'antres langues néo-laliiios sont composés d'éléments doubles ou même triples. Tel est cet exemple :
rançais.
Liilin.
1 /al if II.
lispagirnl.
l'iir/iigais.
saint
sanclus
santo
snnto
sancin
sein
sinus
seno
seno
seio
sain
sanus
sa no
sanii
sâo
(1) Voltaire n'a pas eu raison de dire que " notre lan^nc s'est formée du latin en aljré^eant le» mot*, parce qui' c'esl le. propre des barbarea i/iie tl'abrt'ger Ions
ançais.
Latin.
Italien.
Espagnol.
Portugais.
ceint
cinftus
cinto
cpiiido
cinto
cinq
ijuinque
cinque
cinco
cinco
seing
signum
segno
séria ou
signal ou
signo signo
Si la prononciation parfaitement identique de ces mots, au nombre de six, saint, sein, sain, ceint, cinq, seing, est parfois une cause d'équivoques dans la conversation, du moins, à défaut de l'oreille , l'écriture variée de ces monosyllabes a l'avantage de rappeler et même de représenter aux yeux les objets eux-mêmes , ce que ne saurait faire l'écriture phonétique qui nous les offrirait sous une seule et même forme. Ce sont, on peut le dire, autant de figures hiéroglyphiques. Lorsque nous voyons écrits les mots os, eau (1), au, haut, ô, oh, l'emploi du signe o, auquel certains phonographes voudraient ramener leur configuration, serait une véritable barbarie. Conservons donc précieusement ces distinctions qui aident l'intelligence , donnent à l'écriture une vie qui réjouit l'œil et l'esprit, et compensent les avantages que la parole a sur elle par l'animation du geste et les inflexions de la voix.
les mots, u Si notre langue n'a pas la plénitude de la poésie d'Homère et de l'éloquence cicéronienne, cette abréviation des mois, qui> la langue anglaise ne contracle pas moins, est une grande qualité, puisqu'elle répond au besoin d'exprimer vivement et l'nergiquemcnt , en prose et en vers , la pensée que saisit vivement l'iiilelligence toujours impatiente de l'auditeur. La poésie surtout s'accommode difficilement de mots qui ne sont pas monosyllabes ou dissyllabes, et ce vers de Racine :
Le jour n*est pas plus pur que le fond de mon cœur,
perdrait tout son effet, traduit en italien. Quoi de plus vif que ces monosyllabes:
Qu'a-t-il fait? .\ quel titre?
Qui te l'a dit?
Que de mots et d'idées en peu de lettres !
(1) Dans l'écriture hiéroglypbique, Yeau est ainsi représentée ^ , et, par ces ondulations, on voit robjet même ainsi figuré; le groupe de lettres eim produit sur noire esprit un effet de ce genre. Il en est de même des os; on croit voir des ossements.