‹ Observations sur l'orthographe françaiseChapitre 8 sur 41 · DEPUIS 1527 JUSQU'A NOS JOURS · texte numérisé non relu

DEPUIS 1527 JUSQU'A NOS JOURS

A la suite de mes remarques personnelles, je crois devoir donner ici un exposé succinct des diverses tentatives et des appels incessants faits depuis trois siècles par des esprits distingués, et je dirai même par des amis du bien public, en faveur d'une réforme orthographique. J'espère que ce travail offrira de l'intérêt, ne fût-ce que sous le rapport de l'histoire de notre langue, et qu'il aura quelque utilité.

Chacun appréciera ce qu'il y a de vrai, de pratique, d'opportun cl même de malencontreux dans tant de systèmes. On verra que des idées rejetées d'abord se sont successivement introduites, et que, une fois introduites, elles ont été favorablement accueillies et sanctionnées par l'usage.

Il en sera de même de celles que l'Académie, éclairée par l'expérience de ses précédents , el par la nécessité de rendre iiotic langue de pins en plus accessible à tous, croira devoir concéder aux désirs le plus généralement manifestés : tant d'efforts lui donneront la |)rcuve des besoins et la mesure du possible. Us lui démontreront môme l'impossibilité d'adhérer à des systèmes trop ai)solus.

I)n haut de la position qu'occupe l'Académie, l'avenir, qui lui ;i|)p;irtient, lui periiicl de ne céder (|ne dan^ ime juste me-

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sure aux désirs impatients des novateurs. Elle considérera donc, dans le calme de sa sagesse, les besoins du temps, non moins exigeants aujourd'hui qu'ils ne l'étaient autrefois. L'Académie, moyennant des concessions qui consolideront successivement, en la perfectionnant, la langue française quant à son orthographe, en assurera de plus en plus l'universalité.

ORTHOGRAPHE DE I'aCADÉMIE EN 1691, DATE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DU DICTIONNAIRE.

II n'est peut-être pas sans intérêt de rechercher quels principes ont dirigé l'Académie française dans l'établissement des règles d'orthographe adoptées dans la première édition de son Dictionnaire en 1694. Ces règles sont, pour la plupart, tombées en désuétude sous l'action du temps, mais il en reste encore des traces nombreuses dans presque toutes les parties de la cinquième édition.

Pour déterminer ces principes, je m'attacherai h trois documents officiels :

La Préface du Dictionnaire même ;

Les Cahiers de remarques mr l'orthographe franroise pour esire examinez par chacun de messieurs de l'Acadeinie, sorte de mémento particulier destiné à assurer une certaine unité dans la discussion académique et à préparer la solution des diflicullés grammaticales;

La Grammaire de Régnier des Marais, secrétaire perpétuel de la Compagnie et chargé par elle de rédiger la Grammaire mentionnée dans les statuts de sa fondation.

Préface du Dictionnaire de l'Académie.

En 1694, l'Académie s'exprimait ainsi dans sa préface :

« L'Académie s'estattachée à l'ancienne orthographe receuë parm a tous les gens de lettres, parce qu'elle ayde à faire connoislre l'ori-

n gine des mots. C'est pourquoy elle a creu ne devoir pas aufhoiiser « le retranchement que des particuliers, et principalement lesimpri- « meuis, ont fait de quelques lettres, à la place desquelles ils ont « introduit certaines figures qu'ils ont inventées (1), parce que ce a retranchement oste tous les vestiges de l'analogie et des rapports « qui sont entre les mots qui viennent du latin ou de quelque autre a langue. Ainsi elle a écrit les mots corps, temps avec un p et les a mots teste, honneste avec uns pour faire voir qu'ils viennent du « latin tempus, corpus, testa, honestus. Il est vray qu'il y a aussi « quelques mots dans lesquels ellen'a pas conservé certaines lettre» « caractéristiques qui en marquent l'origine, comme dans les mots « devoir et février, qu'on escrivoitautrefois debvoir et fehvrier pour « marquer le rapport entre le latin debere et februarins. Mais l'usage « l'a décidé au contraire; car il faut reconnoistre l'usage pour le « maistre de l'orthographe aussi bien que du choix des mots. C'est « l'usage qui nous mené insensiblement d'une manière d'esrrire n à l'autre, et qui seul a le pouvoir de le taire. C'est ce qui a rendu M inutiles les diverses tentatives qui ont esté faites pour la refor- « mation de l'orthographe depuis plus de cent cinquante ans par « plusieurs particuliers qui ont fait des règles qu(! personne n'a « voulu observer (2). Ce n'est pas qu'ils ayent manqué de raisons « apparentes pour deffendre leurs opinions qui sont toutes fouie décs sur ce principe, qu'il faut que l'cscrilure rcpi'csentc la pro- « noncialion; mais cette maxime n'est pas al)Solument véritable; « car si elle avoit lieu, il faudroit retranclier 1')' finale des verbes « aijmer, céder, partir, sortir, et autres de pareille nature dans « les occasions oii on ne les prononce point, quoy qu'on ne laisse « pas de les cscrire. Il en estoil de même dans la langue latine où « l'on escrivoil souvent des lettres qui ne se prononçoienl point. 0 .le ne veux pas, dit Cicéron, qu'en prononçant on fasse sonner « tontes les letties avec une all'cctation desgoustantc : J\o/o csprimi « lilteras putidius. Ainsi on prononçoit multimodis et (eclifractis !( quoy qu'on (''crivisi inullis modis et tectis frurtis, ce (pii fait « voir (|ue l'escriture ne représente pas tousjours parraitemeul la <i prononciation. L'Académie seroit donc entrée dans un détail « trcs-long et trcs-inutilc, si elle avoit voulu s'engager en favciu'

(1) I.CS IH'ITntS.

i'I, Moins ili> ('('lit MHS .'i|iii'S, rA<';i(li'iiiii' (li'vail, ('nii(i>i'iiir'iiii'iit aii\ |irii|insili(in'i lin lu |ilu|>iii'l lins iiiivali'iirs , siiii|illlii'r rniriliim ilo |irt>s ih; i-liii| mille mots l't iniroiluirr li-s ai t^ïiiI.s iliins le rnrps il'iinr );raiiilc. parlio ilVnlru cm.

« des estrangers à donner des règles de la prononciation. Qui- " conque veut scavoir la véritable prononciation d'une langue « qui luy est estrangere, doit l'apprendre dans le commerce des « naturels du pays ; toute autre méthode est trompeuse, et pre- 'I tendre donnera quelqu'un l'idée d'un son qu'il n'a jamais entendu, « c'est vouloir donner à lui aveugle l'idée des couleurs qu'il n'a « jamais veuës. Cependant l'Académie n'a pas négligé de « marquer la prononciation de certains mots lors qu'elle est trop » esloignée de la manière dont ils sont escrits et l'.s en fournit plu- « sieurs exemples ; c'est une des lettres qui varie le plus dans la a prononciation lors qu'elle précède une autre consone, parce " que tantost elle se prononce fortement, comme dans les mots « peste, veste, funeste, tantost elle ne sert qu'à allonger la « prononciation de la syllabe , comme dans ces mots teste , « (empeste; quelquefois elle ne produit aucun effet dans la '< prononciation j comme en ces mots, espéc, cstermier; c'est « pourquoy on a eu soin d'avertir le lecteur quand elle doit « estre prononcée. 11 y a des mots où elle a le son d'un z, et c'est « quand elle est entre deux voyelles, comme dans ces mots aisé. Cl désir, peser. Mais elle n'est pas la seule lettre qui soit sujette à « ces changemens. Le c se prononce quelquefois comme un g, « ainsi on prononce segrel et non pas secret, scgond et non pas « second, Glaude et non pas Claude, quoy que dans l'escriture (i on doive absolument retenir le c. Ainsi les Romains prononçoient (1 Gains, quoy qu'ils escrivissent Caiiis, Amnrga quoy qu'ils es- « crivissent Amurca, selon l'observation de Serviussurle premier « livre des Georgiques ; ce qui achevé de confirmer ce qu'on vient « de dire que la prononciation et l'orthographe ne s'accordent pas « toujours et que c'est de la vive voix seule qu'on peut attendre « une parfaite connoissance de la prononciation des langues vi- « vantes et qu'on n'appelle vivantes que parce qu'elles sont en- M core animées du son et de la voix des peuples qui les parlent « naturellement; au lieu que les autres langues sont appellées « mortes, parce qu'elles ne sont plus parlées par aucune nation, et « n'ont plus par conséquent que des prononcialions arbitraires au « defiiut de la naturelle et de la véritable qui est totalement K ignorée. »

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Cahiers de remarques du Dictionnaire de 1691.

Dans les Cahiers dressés par l'Académie pour éclairer la discussion des mois du Dictionnaire de 1694, se trouvent des règles de détermination orthographique qu'elle n'a formulées nulle part ailleurs. Ces Cahiers étaient tirés strictement à quarante exemplaires au nom de chacun des membres. Il en existe deux éditions A). C'est sur l'exemplaire de Racine de la première édition, conservé à la IMbliolhèque impériale, que j'ai transcrit ce qui suit. On y voit établie la règle du doublement de la consonne avec ses nombreuses exceptions, celle de la composition avec les prépositions latines. La loi de la contiguration étymologique paraît d6ji\ subir de notables restrictions, laites au nom de l'usage. Voici l'analyse de quelques-unes des principales remarques :

H \m première observation que la Compagnie a crcu devoir « fiiire, est que, dans la langue françoise, comme dans la pluspart i( des autres, l'urlhographc n'est pas tellement fixe et déterminée « qu'il n'y ail plusieurs tnols qui se peuvent escrire de deux « différentes manières, qui sont totttes deux esgakment Imnnes, « et quelquefois aussi il y en a une des deux qui n'est pas si Il usitée que l'autre, mais qui ne doit pas estre condamnée.

(( fieneralenient parlant, la Compagnie préfère l'ancienne or- « thograpbe qui distingue les gens de lettres d'avec les ignorans, « et est d'avis de l'observer par tout, hormis dans les mois oii un « long et constant usage en a établi un(; différente.

« L'ancienne orthographe pèche quelquefois en lettres super- « llut's ; mais il ne faut pas les appeller ainsi quand elles servent à « marquer l'origine, comme en ce mot vingt, qui s'escrit de la « sorte, encore que le g ne se prononce point, parce qu'il vient du « lalin viginli. Il n'en est pas de mesme quand l'usage a deiuiis « long-temps réglé le contraire : ainsi on n'orthographie plus le mol « eseripre avec un p ni escriplure. »

Suivent ([uelques règles sur la permutation des consonnes ou le maintien des l'ousonnes ('aractéristiques, règles (|U(î l'usage a consacrées ou (|ue l'Académie a abrogées elle-même en 17 Kl.

(I) M. Cil. Miirt v-l.av«'.\ux a rcAlili' m 1803, clio/ le lilirairr J. i„i\, a lims cnnl» nxviii|)lntri>!i, ros (liii\ l'diliyns m li-s l'aisaiil lui'cfdcr irniic iiilrn-s'iaiil)' iii- Imduclioii.

« On doit garder les doubles consonnes aux mots où il y en avoH a dans le latin. »

Le Cahier passe ensuite en revue les prépositions latines qui entrent dans la composition des mots français. « Quand la préposition a est suivie d'un y ou d'un m, ces consonnes ne se doublent pas, excepté dans les mots où le g est déjà double en latin. Exemples: aggrecjer, aggresseur, aggraver, exaggerer. Toute autre consonne que y ou m se double : abbatre, abbonner,ahbrewi'er, abbreger, abbrutir. Il y a un certain nombre d'exceptions indiquées.

« Avec la préposition ad il y a à distinguer ; quelques-uns enlèvent le d, mais la meilleure orthographe le conserve. Exemples : adjoint, adjourner, adjoustrr, adjuger, adjusier, admettre, admirable, admirai, admis, ndmfidier , admonester, advis, advocat. Quelques-uns neantmoins escrivent encore (I) avis, avertissement et avocat sans d.

«Préposition e. Devant un mot simple commençant par f, cette consone se double. Exemples : effaroucher, effeminer. Devant toute autre consone que f, on met après la préposition latine un s. Exemple : esbattre, etc.

« La préposition sous garde son a'. Exemples : sousbarbe, souscliantre, souslever, souspeser, souspir, soustenir, soustraire. Quelques-uns écrivent soupir et soutenir. »

L'Académie en a décidé autrement en 1740, et dans les éditions postérieures de son Dictionnaire. Il suffit d'indiquer quelques

( 1) L'iiabitude d'écrire simplement et d'essayer de figurer la prononciation plu- (iit (|ue rétyiiiologie est plus ancienne en France que l'Académie de 1G94 ne paraît le supposer, car cet usage remonte ii l'époque même où l'on trouve les plus anciens monuments écrits du xi", du xii' et du xni= sicile (Lois de Guillaume, Apocalypse, Quatre Livres des rois, etc.). Le mot nppellala, que l'Académie de 1694 écrit appelh'e, est figuré ainsi, apeled et apelee ; le lesmoiymirje {ieslimonium) est alors testimoine ou tesmoigne; les yeux, comme écrivait R. Estienne, sont des oils, etc. Il est vrai que, de siècle en .siècle, les clercs, fort amoureux du latin, se sont donné carrière pour saupoudrer de plus en plus leurs transcriptions de lettres étymologiques et souvent de lettres qui ne le sont pas; mais c'est à partir de la Renaissance de l'antiquité que cette fièvre d'érudition a pris son plus i;rand développement.

La préface du premier Dictionnaire de l'Académie, en 1694, a été écrite par Resnier des Marais, et Pépitre dédicatoire au Roi, par Perrault. On croit que les observations sur cette dédicace puliliées par d'Olivet, à la fin de ses Remaitpies sur les tragédies de Racine, Paris, Gandouin, 1738, in-12, sont dues à Racine et à Régnier des Marais.

mots extraits des séries complètes du Caliier qu'elle a rectifiés dès sa troisième édition : appanayc, appaiser, apperrevoir, etc. ; desbolter , desborder, dcsbourser, esbattre , csbranler , escarter , qu'elle écrit par un seul p et sans s.

Dans le Cahier on autorise cependant d'écrire deffaiilir et dcfleurir, deffaire et défricher, et on remarque que quelques mots qui n'avaient pas de h en latin en ont pris en français : « ululare, hurler; aHus, haut; exaltare, exhausser; oslreum, huistre; oleunu huile; oslium, huis ; octo, huit. »

Voici ce qui est dit à l'article du Circonflexe (1) :

«Lecirconllexe mis sur vue syllal)e marque bien qu'elle est longue; mais ce n'est pas pour cela qu'on l'y met, c'est pour montrer qu'on y a retranché une voyelle, comme on fait en grec aux verhcs et aux noms contractes. Par exemple, on en meta bâiller, railler, contractes de beailler et riaillier, à âge, blessure, J'aij pu, inyenùmeîit, ussiddment, etc. Ces novateurs de l'orthographe veulent le substituer à la place de Vs muette et escrivent tempête, bêle, ûter, etc. »

L'opinion des novateurs a prévalu, et l'Académie a même retranché l'accent circonllexe à la plupart des mots où Vs a été supprimé : railler, blessure, pu, im/énument. Elle l'a conservé à assidùmenl.

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