C. Noms de matière
Ils désignent des objets dont toutes les parties se ressemblent parfaitement et dont, par conséquent, on ne saurait distinguer un ou plusieurs individus, mais seulement un plus ou moins de quantité. Cette signification nous fait comprendre d'un côté que, l'individualité n'ayant pas lieu dans la chose nommée, elle ne saurait non plus être marquée dans le nom correspondant, et que, par suite, les noms de matière doivent rejeter les articles, en tant que ceux-ci expriment l'individualité ; et d'un autre côté que le signe partitif est le modificatif qui convient préférablement aux noms de matière, puisqu'il exprime, quoique d'une manière indéfinie, la notion de la quantité. Ces principes se sont de tout temps fait valoir, et la langue du XVIe siècle n'offre point de différence, sous ce rapport, avec la langue moderne, si ce n'est que quelquefois le signe partitif a été omis, où on le mettrait aujourd'hui. Un
passage chez Henri Estienne (ouvr. cit. pag. 4) nous fait même voir que de son temps il était encore permis en théorie de dire avec ou sans le signe partitif: manger du pain, et manger pain. Cependant ce n'est que fort rarement qu'il se présente des exemples de l'omission de ce signe. Ainsi on trouve chez Ronsard: — Trèfle et — sain-foin leur donna pour posture. Franc. I; et chez Calvin: 11 ne faut point penser que la diuinite' ressemble à — or, ou — argent, ou pierre taillée. Inst. Chrest. I, 11.
Mais, si les noms de matière ne prennent jamais l'article pour marquer l'individualité, rien n'empêche de le leur appliquer pour désigner l'espèce. C'est aussi ce qui a eu lieu dans le XVIe siècle aussi bien qu'aujourd'hui, et l'usage ne présentant point de différence dans les deux époques, il n'y a pas besoin de nous arrêter plus longtemps à ce sujet.
D. Substantifs abstraits.
Ils n'expriment que les manières d'être des substances concrètes, abstraction faite de ces substances elles-mêmes. Or, considérée ainsi, sans rapport avec la substance concrète à laquelle elle appartient actuellement, chaque manière d'être est essentiellement une et invariable: on ne saurait p. ex. trouver ni la colère, ni la beauté, ni enfin quelque manière d'être que ce soit, par exemplaires, par individus. Ainsi, pris dans leur signification propre, les substantifs abstraits ne doivent pas admettre les articles.
Cependant on pourra objecter que bien souvent on trouve des formes plurielles de ces noms, ce qui implique pourtant une pluralité d'individus et doit, en conséquence, amener même pour ces substantifs la modification par les articles. Nous répondons que cela arrive certainement très-souvent ; mais c'est qu'alors, par une transition bien facile et souvent presque imperceptible, on aura fait changer de sens à ces mots, ou en y rétablissant le rapport avec les substances concrètes, on bien en leur donnant à eux-mêmes une acception tout-à-fait concrète. C'est ainsi qu'on voit courir des personnes à des morts glorieuses et belles, qu'on lit avec plaisir les vies des hommes illustres dans la traduction d'Amyot, et qu'on admire non seulement la beauté de l'idéal, mais encore les beautés en chair et en os des bals et des réunions.
A ces raisons donc, toutes les fois qu'un substantif abstrait était pris dans son acception propre et qu'il ne se rattachait d'une manière quelconque à une substance concrète et individuelle, la vieille langue
supprimait l'article avant ce nom. Cet usage est encore très-fréquent chez Marot, Rabelais, et Calvin, et, quoique Ronsard ait dit expressément: "Tu n'oublieras iamais les articles, et tiendras pour tout certain que rien ne peut tant défigurer ton vers que les articles délaissez'1 (Art Poétique), et que Du Bellay ait aussi tenu le même propos (La Défense II, 9), tant eux que les autres membres de la Pleïade, et en général tous leurs contemporains, pèchent encore bien souvent contre cette règle. En voici des
Exemples.
larot. Toutes autres fleurs apparentes \ Iettans — odeur tresadoulcie. Temple de Cupido. — Auant mes iours, — mort me fault encourir. Rondeau, De l'Amant douloureux. — ■ Car il n'y a Princesse au monde \ Qui ne m'ouurist le Paradis \ De — iouyssance, ou — grâce abonde \ Plus qu'en autre lieu. Rondeau, D'vn soy deffiant de sa Dame.
— Fort fuis dolent, et — regret me mord. Chanson I. — Tons ces mauLv nous faict receuoir | — Enuie deceuante. Chanson XXXI. — Rabelais. Qui fut premier, — soif ou — beuverie? I, 5. — Et a esté la proposition déclarée par Sorbone scandaleuse, et sentant de loing — hérésie. I, 7. — Disant — misère estre compagne de procès. I, 20. — Considérant que — nature n'endure mutations soudaines sans grande violence. I, 23. — Calvin. Car tu n'es point vn Dieu qui aime — meschancete. Ps. VII, 5. — Quand ils sont exaltes, — opprobre est aux fils des hommes. Ps. XII, 9. — La nuict déclare — science ci Vautre nuict. Ps. XIX, 2.
— Il t'a demandé — vie, tu luy as donné — longueur de iours à tousiours et à iamais. Ps. XXI, 4. — Quand ores ie chcmincroye par la vallée d' — ombre de — mort, si ne craindroye-ie nul mal. Ps. XXIII, 4. — Certainement — beneficcnce et — bénignité me poursuyuront tous les iours de ma vie. Ib. 6. — S'il s'eslcue — guerre contre moy, en ceci i'auray — confiance. Ps. XXVII, 3. — Tu aimes — iustice et hais — meschancete: pource Dieu ton Dieu t'a oint dliuile de liesse plus que tes Compagnons. Ps. XLV, 8. — 0 Dieu, — louange t'attend en Sion, et — vœu te sera rendu. Ps. LXV, 2. — Entre autres hérésies il auoit le premier imposé — loix de iusner. Inst. Chrest., Epistre au Roy de France. — La raison charnelle attribuera éi — fortune toutes ces rencontres. Ib. I, 16. — Ronsard. Quand mon ame esperduc \ Perdit — raison. Amours I, 2. — Au cœur captif ie ptromets — deliurance. Ib. 43. — Mais tu ne veux redonner — liberté \ Au mien captif. Sonnets pour Astrée, sonn. 4 — Présomption est — vice.
Odes V, 6. — Ont couuert l'histoire du manteau de — Poésie. Pref. sur la Franc. — L'heur vient de la vertu, la vertu d' — action. Elégie II. — le vous donne — franchise, en liberté voler. El. V. — Tay cherché mainte année et fuy tord ensemble, | Que la longueur du temps qui l'amour des-assemble \ Ou - disgrâce, ou — Fortune, ou — voyage lointain, \ Ou — maladie ostast vostre amour de mon sein. El. XI. — Et toutefois, Ronsard, ils disoient — vérité, Hynnes II, 5. — Naissance et — mort est vue mesme chose. Poèmes I, La Salade. — Elocution n'est autre chose qu'une propriété et splendeur de paroles bien choisies. Art Poétique. — Jodelle. le ne crains — gesne, — mort, ou — supplice. Amours 15. — Il est vray, cest la droyte voye, - Patience est d' — Honneur la porte. L'Eugène I, 3. — Amour vous court par les boyaux, | — Amour occupe maints cerneaux. Ib. II, 4. — Pource qu'il semble que — malheur \ Ait remis toute la douleur \ De chacun des autres sur moy. Ib. IV, 4. — De peur que — deuil se tourne en rage. Ib. V, 1. — loge, qui — dueil enfante, \ Semeurdrist. Cleopatre I, 3. — Vertu seule à Tencontre \ Fait l'acier reboucher. Ib. II. 2. — La mort a sonnent fait voir, \ QiC — impatience au mal commande. Didon I, 2. — .l.tniyu. — Vertu consiste à donner non à prendre. I, De la Libéralité. — Celuy-là qui iouist des beaux rayons solaires | Est loin d' — obscurité. Ib. Que prier Dieu est œuure nécessaire à vn vray Chrestien. — La nuict d'-ignorance \ Luy couure le beau iour. Ib. Vne femme apporta — bien et — mal en ce monde. V, Le Misogame.
— Eprises du feu cT — ardente ialousie. Ib. — Desportes. Les enchantements contre — Amour n'ont puissance. Elégie II, Eurylas. -- Mais ie ne puis penser que ce soit rien au prix, \ Ne qu'il y ait Enfer si grand que — mariage. Diuerses Amours, Stances du mariage. — Ou Barîas. De — sagesse et — pouuoir Vinespui sable source \ En formant TVniuers fit donc ainsi que V Ourse. La Seprnaine I. — Lampe de TVniuers, mère de — vérité, \ Iuste effroi des origans, seul miroir de
— beauté. Ib. — Au lieu de la source de — vie. Ib. VII. — Montaigne. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent : de — mort nulles nouuelles. Essais I, 19.
Mais si les noms abstraits se rapportent, directement ou indirectement, aux substances concrètes, alors, comme les manières d'être se présentent diversement selon l'individualité des substances dans lesquelles elles se manifestent, les noms abstraits deviennent susceptibles d'être modifiés par les articles et suivent les mêmes règles que les noms communs. La comparaison est facile : nous ne donnerons donc ici que les quelques exemples qui suivent: Quand vne affection pareille les assemble. Ronsard. Hynnes II, 5. — Sentit on iamais — frayeur
telle | Que ce bra/n nows la donnait? Jodelle. L'Eugène III, 2. — 17
n'y a (comme dit Vvn des Bessons de Del e) \ Sous la voûte du Ciel — cognoissance plus belle \ Que celle de soy-mesme. Du Bartas. La Sepmaiue VI. — Les plus mortes morts sont les plus saines. Montaigne.
Essais I, 19.
Petit à petit l'analogie avec les noms communs a fini par l'emporter tout-à-fait, de sorte que les noms abstraits prennent l'article défini, à sens spécifique cette fois, même dans leur signification la plus générale ; et ces noms présentant en outre à l'imagination l'idée d'un plus ou moins d'intensité, de même que les noms de matière présentent l'idée d'un plus ou moins de quantité, cette analogie leur a fait appliquer aussi le signe partitif. On a pu voir ci-dessus des exemples de l'un et de l'autre usage et, comme les principes qui les règlent ne s'écartent en rien de ceux que nous venons de donner pour les noms concrets, nous pourrons nous dispenser d'entrer ici dans plus de détails sur cette matière.
Ajoutons qu'il y avait quelques noms qui montraient plus que les autres une certaine tendance à rejeter toujours les articles. C'étaient amour, fortune, nature, enfer et paradis: ils avaient presque revêtu la nature de noms propres.
Enfinil y a quelques pronoms dont la signification était d'elle-même si énergique, soit définie soit indéfinie, qu'au XVIe siècle les substantifs par eux modifiés, de quelque nature qu'ils fussent du reste, pouvaient encore se passer, et se passaient en effet le plus souvent, des articles. Ce sont même et tout, autre et tel, dont les deux premiers permettaient de rejeter l'article défini, et les deux derniers l'article indéfini.
Exemples.
Ronsard. Ceux que tu vois d'vn visage si blesme \ Couchez icy ont eu — fortune mes me, \ De — - mesme ville, issus de — mesine part, j Mes alliez de sang et de hazart. Franc. II. — Desquels la sepxdture \ Presse sous — mesme clostare \ Le corps, la vie, et le nom. Eclogues VI. — Incontinent par toute — Chaonie \ Se respandit vne tourbe infinie. Franc. I. — Ne vois-tu pas que la saincte Judée j Sur toute — terre est plus recommandée f Poèmes I, Le Chat. — ■ Et plus-tost le Chaos j Se troublera de sa noise ancienne, Qii — autre beauté, qii — autre amour que la tienne \ Sons — autre ioug me captiue le dos. Amours I, 53. — Cherchon — autre chemin. Hynnes II, 4. — Ah, digne n'est — telle gent pariurée \ De voir longtemps la lumière etherée. Franc. II. — le suis esmerueillé comme nos François daignent imprimer — telles drogueries. Art Poétique. — Des
Portes. Comme de F Océan tous — fleuues ont leurs cours. Diuerses Amours. Complainte pour M. le Duc d'Aniou. — La peur des gluaux me fait prendre — autre voye. Diane II, 22. — Tel bien ne me peut estre osté. Ib. Chanson. — Amyot. En leur offrant tous — mesmes droits, et — mesmes priuileges de bourgeosie. Theseus. — Ce qii Alcibiades seul et non — autre, engarda cFauenir. Alcibiades. — Telles despouilles sapellent en Latin spolia opima. Romulus. — Montaigne. Le Monde ne va-il ') pas — mesme train que vous allez f Essais I, 19. — Comme vn couple de chenaux attelez à — mesme timon. Ib. 25. — Son imagination ne conceuoit — autre plus esleuee grandeur, que celle de son maistre. Ib.