I. ACCORD AVEC LE SUBSTANTIF. RÉPÉTITION
La règle que l'adjectif doit s'accorder en genre et en nombre avec le substantif qu'il modifie a existé pendant toutes les périodes de la langue. En général, l'usage du XVIe siècle ne différait donc guère à l'égard de ce point de l'usage moderne; il n'y a que les particularités suivantes à observer:
1°. Quelques adjectifs, dérivés de primitifs latins dont le masculin avait la même forme que le féminin, paraissaient avec la forme mas-
culine avant des substantifs féminins. A la rigueur, ce n'était pas là une exception à la règle de l'accord, puisque la forme avait d'abord été commune aux deux genres et, au reste, ce n'étaient guère que les mots tel, quel et grand, ainsi que les participes présents et d'autres adjectifs à la même désinence qui présentaient encore, et surtout dans la première moitié du siècle, cette forme. Chez Rousard et ses contemporains elle ne se rencontre presque qu'au mot grand, et il est curieux de voir comment la phrase : Allège moy douce plaisant brunette (Amours I, 14) de l'édition de 1578 a été changée dans celle de 1609 en : Allège moy ma plaisante brunette. Pour grand, il semble que la forme commune ait choqué moins l'oreille, car même dans l'édition de 1609 on trouve encore: de grands flammes ardantes, et: graus cruches profondes (Hynnes II, 5), quoiqu'il eût été facile d'y remplacer grans par grandes en omettant le de, liberté qui était, comme nous l'avons vu, des plus communes.
2°. L'accord avait lieu même dans quelques rencontres où l'usage moderne n'en veut pas. a) Ainsi on lit chez Rousard : En rechignant s'en est allée | >us pieds et toute escheuelée. Odes I, 1 ; chez Pasquier : Le Comte de Scherosbery, nuë teste avecques ses compagnons, luy fit récit du commandement. Recherches VI, 15; chez Du Bartas: A sec on peut passer demie heure sa source. La Sepmaine, III; et chez Amjot: Les Romains estiment toute Venceinte des murailles saincte et sacrée exceptées les portes. Romulus; Romulus distribua leurs terres à ses citoyens, exceptées celles qui appartenaient etc. Ib. Quant à demi et nu, Vaugelas se prononce déjà pour l'usage moderne1 et l'Académie, dans ses Observations, est du même avis; et cependant Racine a pu dire: elle y alla nuds pieds comme toutes les autres Religieuses (Abrégé de l'Histoire de Port-Royal). De même, feu, pour dêfunet, suivait toujours la règle: Vaugelas n'en dit mot, l'Académie dans l'édition d'Amsterdam de 1696 de son dictionnaire ne connaît pas d'autre expression que feue ma mère, et Ménage parle de feu invariable au féminin comme d'un ''monstre de Grammaire." Pour plus ample information sur ce sujet, ainsi que sur l'usage en général des écrivains comparé avec les ridicules et mensongères décisions de MM. N«êl, Chapsal et Ce, on pourra consulter avec avantage la Grammaire Moderne des Ecrivains Français de M. Aubertin, ouvrage où l'auteur dépasse parfois son but, mais qui d'ordinaire mérite la grande estime du lecteur et qui contient sous ce rapport une foule de curiosités, b) L'adjectif terminé en voyelle conservait encore très-souvent (chez H. Estieuue toujours) la forme féminine quand il entrait dans la formation des adverbes terminés en — ment: vrayement et deuëment se trouvent un peu partout, aiseement, assureement, nuement et priueement chez t'ai-
vin, inconsidereement, induëment, nommeement et superfluement chez Estieniie, continuement, dissoluëment, gaiement, chez les autres, et il y a même des commodeem,ent, commwieement, expresseement, ainsi que des decentement, excellentement, mechantement, riantement. Molière a encore eperduement (l'Avare IV, 1), et Racine ingenuement (l'Historié de Port- Royal), et même l'orthographe moderne rappelle souvent la vieille forme de ces adverbes par l'accent circonflexe qu'elle place au hazard sur quelques-uns d'entre eux. c) Le seizième siècle ne connut jamais cette fameuse règle que tout, quoique adverbe, varie avant un adjectif qui commence par consonne; mais toutes les fois qu'un adjectif devait recevoir une modification dans le sens omnino, entièrement, par attraction il prenait l'adjectif tout au lieu de l'adverbe. Cet usage est si général que nous osons en bonne conscience affirmer que sur cent exemples à peine les écrivains du XVIe siècle en offrent-ils un où tout reste invariable. C'est à Yaugelas qu'appartient l'honneur d'avoir le premier inventé la règle que nous venons de mentionner; encore la restreignait-il, de sorte que tout ne devait rester adverbe qu'avant les mots masculins, et il finit par attribuer à "la bizarrerie de l'Usage" cette différence "sans raison" entre le masculin et le féminin. L'Académie franchit le pas: "tout le monde a esté d'un mesme sentiment touchant tout, quand il est joint avec un adjectif masculin pluriel," mais en outre "on a décidé à la pluralité des suffrages, qu'il faut dire et escrire, elles furent tout estonnées, et non pas toutes estonnées, quoy qu'on demeure d'accord qu'il faut mettre toute et toutes devant les adjectifs qui commencent par une consonne". lenage seul, dans un article qui est peut-être le meilleur qu'il ait écrit sur la langue française, ne peut comprendre "pourquoi M. de Vaugelas, qui fait profession de déférer absolument à l'Usage, a voulu en cette occasion s'opposer à un usage, qui de sa propre confession est presque universel," et il déclare nettement que la règle est tres-fausse. Sans doute c'a été là aussi l'avis de la postérité, au moins sur la partie ajoutée par l'Académie, car chez les meilleurs auteurs il y a une abondance d'exemples où ils ne s'en sont pas souciés. Le lecteur curieux en pourra voir quelque chose comme une centaine, ou à peu près, dans l'ouvrage cité de M. Aubertin. On sait que la langue moderne est très-pointilleuse, ou plutôt que les grammairiens modernes sont très-pointilleux sur la répétition de l'adjectif, quand il modifie plusieurs substantifs, et que ce sont surtout les adjectifs déterminatifs sur la répétition desquels on insiste avec persévérance. La vieille langue, sous ce rapport comme sous bien d'autres, avait plus de liberté: son principe était qu au lieu de répéter un mot, soit adjectif soit verbe, pour chacun de plusieurs termes de la
phrase, on pouvait le faire approprier tacitement au terme suivant, quand même les accidents grammaticaux de celui-ci n'étaient pas toutà-fait les mêmes que ceux de celui-là, et que, par suite, ce terme aurait demandé à la rigueur la répétition du mot en question dans une forme qui convînt à ses propres accidents de genre, de nombre ou de personne. Ce principe, que nous retrouverons encore quand il s'agit de l'accord du verbe avec son sujet, fut modifié plus tard en pratique par Malherbe et en théorie par Vaugelas, qui donna la règle connue des synonimes ou approchans, selon laquelle, "quand deux substantifs joints par la conjonction et, sont synonimes, ou approchans, comme vertu et genêt osité, il ne faut pas repeter l'article; mais quand ils sont contraires, ou tout à fait differens, comme force et dextérité, alors il le faut répéter'1, et, dans le même cas, "ces deux substantifs régissent le singulier" du verbe. Mais cette règle que Vaugelas trouvait lui-même "belle et de grand usage", l'Académie ne l'approuva pas: "la répétition de l'article a paru nécessaire sans aucun égard pour les synonimes
ou apparents (sic), ni pour les contraires ou tout à fait différents", et "on a jugé non seulement que deux synonimes les plus parfaits qu'on pourrait trouver régissent le verbe au pluriel, mais que ce seroit pécher contre le génie de nostre Langue que de leur faire gouverner un singulier".
Il va sans dire que nous nous arrêtons cette fois aux auteurs du XVIe siècle, en donnant ici quelques
Exemples.
Ronsard. Le bon Poëte iette tousiours le fondement de son ouurage sur quelques vieilles Annales du temps passé, ou — renommée inueterée, laquelle a gagné crédit aux cerneaux des hommes. Pref. sur la Franc. — Discours de l'altération et — changement des choses humaines. Poèmes I. — Jodelle. Et vous soûliez sous le pied mettre | Toute inconstance — et changement. L'Eugène III, 2. — Du père et — fils se pourrait il bien taire? Cleopatre, Prologue. — Jamyn. Ont ainsi destourné le tonnerre et — tempeste. I, Que prier Dieu est œuure nécessaire à vn vray Chrestien. — Qui est mon seul Laurier, mon Oracle et — Cortine. Ib. — Elle naist de V accord et — semblance de mœurs. II, sonn. 9. — Calvin. Afin que le prix ou — beauté ne nous induise poiyit à quelque reuerence. Inst. Chrest. I, 11. Montaigne. — Toute la sagesse et — discours du monde. Essays I, 19. — Cette mesme mort, qu'vn valet ou — simple chambrière passèrent dernièrement sans peur. Ib. — H. Estienne. Autres choses qui sont comme de la suite et — train du Nom. Traicté de la Conform p. 3. — Amyot. Si emplit les bois, les fon-
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eaux et — vallées d'alentour. Marccllus. — C'est hd duquel la vertu et — bon heur | Vous rend, ô Grées, de liberté l'honneur . Philopœmen. — Pasquier. Avec tout honneur et — humilité. Rech. de la Fr. VI, 19. — Combien que l'Italien ait depuis faict distinction entre le sonnet et — Chanson. Ib. VII, 6. — Tour la doctrine, — braves discours, — paroles hardies, — traits moiielleux et — heureuse déduction dont il est accompagné. Ib.